La Guerre du Feu: Roman des âges farouches

Part 10

Chapter 103,803 wordsPublic domain

Il y eut de grandes pluies. Naoh, Nam et Gaw s'embourbèrent dans des terres inondées, errèrent sous des ramures pourries, franchirent des cimes et se reposèrent à l'abri des branchages, aux creux des rochers, dans les fissures du sol. C'était le temps des champignons. Tous trois, sachant qu'ils sont perfides et peuvent tuer un homme aussi sûrement que le venin des serpents, ne mangeaient que ceux dont les vieillards leur avaient enseigné la forme et la nuance. Ils les discernaient aussi par l'odeur. Lorsque la chair manquait, ils allaient, selon les lieux et les altitudes, à la découverte des cèpes, des chanterelles, des morilles, des mousserons et des coulemelles. Ils les poursuivaient à l'ombre des futaies humides, parmi les chênes ruisselants, les ormes dévorés de mousses, les sycomores rouillés, sur les plantes visqueuses, dans la léthargie des combes, sous le surplomb des schistes, des gneiss et des porphyres.

Maintenant qu'ils avaient conquis le Feu, ils pouvaient les faire cuire, embrochés à des ramilles ou exposés sur des pierres et même sur l'argile. Ils faisaient aussi rôtir des glands et des racines, parfois des châtaignes, croquaient des faînes et des noyaux, tiraient des sèves douces aux érables.

Le Feu était leur joie et leur peine. Par les ouragans ou les pluies torrentielles, ils le défendaient avec ruse et acharnement. Quelquefois, lorsque l'eau coulait trop épaisse et trop opiniâtre, un abri devenait nécessaire; s'il n'était offert ni par les rocs, ni par les arbres, ni par le sol, il leur fallait le creuser ou le construire. Ainsi perdaient-ils beaucoup de jours. Ils en perdaient aussi à contourner les obstacles. Pour avoir voulu couper au plus droit, peut-être avaient-ils allongé leur voyage. Ils l'ignoraient, ils marchaient vers le pays des Oulhamr, au fil de l'instinct et en se rapportant au soleil qui donnait des indications grossières mais incessantes.

Ils parvinrent au bord d'une terre de sable, entrecoupée de granit et de basalte. Elle semblait barrer tout le Nord-Occident, chenue, misérable et menaçante. Parfois, elle produisait un peu d'herbe dure; quelques pins tiraient des dunes une vie pénible; les lichens mordaient la pierre et pendillaient en toisons pâles; un lièvre fiévreux, une antilope rabougrie filaient au flanc des collines ou dans les détroits des mamelons. La pluie devenait plus rare; des nuages maigres roulaient avec les grues, les oies et les bécasses.

Naoh hésitait à s'engager dans cette contrée lamentable. Le jour tournait à son déclin, une lueur terreuse glissait sur l'étendue, le vent courait sourd et lugubre.

Tous trois, la face tournée vers les sables et les rocs, sentirent le frisson du désert passer sur leurs nuques. Mais, comme ils avaient de la chair en abondance et que la flamme luisait claire dans les cages, ils marchèrent vers leur sort.

Cinq jours s'écoulèrent sans qu'ils vissent la fin des plaines et des dunes nues. Ils avaient faim; les bêtes fines et véloces échappaient à leurs pièges; ils avaient soif, car la pluie avait décru encore et le sable buvait l'eau; plus d'une fois, ils redoutèrent la mort du Feu. Le sixième jour, l'herbe poussa moins rare et moins coriace; les pins firent place aux sycomores, aux platanes et aux peupliers. Les mares se multiplièrent, puis la terre noircit, le ciel s'abaissa, plein de nuages opaques qui s'ouvraient interminablement. Les Oulhamr passèrent la nuit sous un tremble, après avoir allumé un monceau de bois spongieux et de feuilles, qui gémissait sous l'averse et poussait une haleine suffocante.

Naoh veilla d'abord, puis ce fut au tour de Nam. Le jeune Oulhamr marchait auprès du foyer, attentif à le ranimer à l'aide d'une branche pointue et à sécher des rameaux avant de les lui donner en nourriture. Une lueur pesante traînait à travers les vapeurs et la fumée; elle s'allongeait sur la glaise, glissait parmi les arbustes et rougissait péniblement les frondaisons. Autour d'elle rampaient les ténèbres. Elles emplissaient tout; dans le ruissellement des eaux, elles étaient comme un fluide bitumineux et formidable. Nam se penchait pour sécher ses mains et ses bras, puis il tendait l'oreille. Le péril était au fond du gouffre noir: il pouvait déchirer avec la griffe ou la mâchoire, écraser sous les pieds du troupeau, faire couler la mort froide par le serpent, rompre les os avec la hache ou percer la poitrine avec le harpon.

Le guerrier eut un grelottement brusque: ses sens et son instinct se tendirent; il connut que de la vie rôdait autour du feu, et il poussa doucement le chef.

Naoh se dressa d'un bloc; à son tour, il explora la nuit. Il sut que Nam ne s'était point trompé; des êtres passaient, dont les plantes humides et la fumée dénaturaient l'effluve; et pourtant, le fils du Léopard conjectura la présence des hommes. Il donna trois rudes coups d'épieu au plus chaud du bûcher: les flammes sautelèrent, mêlées d'écarlate et de soufre; des silhouettes, au loin, se tapirent:

Naoh éveilla le troisième compagnon:

--Les hommes sont venus! murmura-t-il.

Côte à côte, longtemps, ils cherchèrent à surprendre l'ombre. Rien ne reparut. Aucun bruit étranger ne troublait le clapotement de la pluie; aucune odeur évocatrice ne se décelait dans les sautes du vent. Où donc était le péril? Était-ce une horde ou quelques hommes qui hantaient la solitude? Quelle route suivre pour fuir ou pour combattre?

--Gardez le Feu! dit enfin le chef.

Ses compagnons virent son corps décroître, devenir pareil à une vapeur, puis l'inconnu l'absorba. Après un détour, il s'orienta vers les buissons où il avait vu se tapir les hommes. Le Feu le guidait. Quoiqu'il fût lui-même invisible, il pouvait distinguer une rougeur de crépuscule. Il s'arrêtait continuellement, la massue et la hache aux poings; parfois il mettait sa tête contre la terre; et il avait soin de s'avancer par des circuits et non en ligne droite. Grâce à la terre molle et à sa prudence, la plus fine oreille de loup n'aurait pu entendre son pas. Il s'arrêta avant d'avoir atteint les buissons. Du temps passa; il n'entendait et ne percevait que la chute des gouttelettes, le frisselis des végétaux, quelque fuite de bête.

Alors, il prit une route oblique, dépassa les buissons et revint sur ses pas: aucune trace ne se révélait.

Il ne s'en étonne point, tout son instinct le lui ayant annoncé, et il s'éloigne dans la direction d'un tertre qu'il a remarqué au crépuscule. Il l'atteint après quelques tâtonnements et le gravit: là-bas, dans un repli, une lueur monte à travers la buée; Naoh reconnaît un feu d'hommes. La distance est si grande et l'atmosphère si opaque, qu'il discerne à peine quelques silhouettes déformées. Mais il n'a aucun doute sur leur nature: le frisson qui l'a secoué au bord du lac, le ressaisit. Et le danger, cette fois, est pire, car les étrangers ont reconnu la présence des Oulhamr avant d'être découverts eux-mêmes.

Naoh retourna vers ses compagnons, très lentement d'abord, plus vite lorsque le Feu fut visible:

--Les hommes sont là! murmura-t-il.

Il tendait la main vers l'Est, sûr de son orientation:

--Il faut ranimer le feu dans les cages, ajouta-t-il après une pause.

Il confia cette opération à Nam et à Gaw, tandis que lui-même jetait des branchages autour du bûcher, de façon à faire une sorte de barrière; ceux qui approcheraient pourraient bien discerner la lueur des flammes, mais non s'il y avait des veilleurs. Quand les cages furent prêtes et les provisions réparties, Naoh ordonna le départ.

La pluie devenait plus fine; il n'y avait plus un souffle. Si les ennemis ne barraient pas la route, ou n'éventaient pas immédiatement la fuite, ils cerneraient le feu qui brûlait dans la solitude, et, le croyant défendu, n'attaqueraient qu'après avoir multiplié les ruses. Ainsi Naoh pourrait prendre une avance considérable.

Vers l'aube, la pluie cessa. Une lueur chagrine monta des abîmes, l'aurore rampa misérablement derrière les nuées. Depuis quelque temps, les Oulhamr montaient une pente douce; quand ils furent au plus haut, ils ne virent d'abord que la savane, la brousse et les forêts, couleur d'ardoise ou d'ocre, avec des îles bleues et des échancrures rousses.

--Les hommes ont perdu notre trace, murmura Nam.

Mais Naoh répondit:

--Les hommes sont à notre poursuite!

En effet, deux silhouettes surgirent à la fourche d'une rivière, vite suivies d'une trentaine d'autres. Malgré la distance, Naoh les jugea de stature étrangement courte; on ne pouvait encore clairement distinguer la nature de leurs armes. Ils ne voyaient pas les Oulhamr dissimulés parmi les arbres, ils s'arrêtaient, par intervalles, pour vérifier les traces. Leur nombre s'accrut: le fils du Léopard l'évalua à plus de cinquante. D'ailleurs, il ne semblait pas qu'ils eussent la même agilité que les fugitifs.

A moins de revenir en arrière, les Oulhamr devaient traverser des zones presque nues ou semées d'herbes courtes. Le mieux était de marcher sans détour et de compter sur la fatigue de l'ennemi. Comme la pente redescendait, les nomades firent beaucoup de chemin sans fatigue. Et quand, se retournant, ils virent les poursuivants qui gesticulaient sur la crête, l'avance avait crû.

* * * * *

Peu à peu, le pays se hérissait. Il y eut une plaine de craie, convulsive et boursouflée, puis des landes où abondaient des plantes dures, pleines de pièges, de mares ensevelies, qu'on n'apercevait pas d'abord et qu'il fallait contourner.

Quand on en a évité une, d'autres se présentent, en sorte que les nomades n'avancent guère. Ils en viennent à bout. Alors se présente une terre rouge qui produit quelques pins appauvris, très hauts et très chétifs; elle est enveloppée de tourbières. Enfin, ils revoient la savane, et Naoh s'en réjouit, lorsque paraît, vers la gauche, une troupe d'hommes dont il reconnaît la structure.

Étaient-ce les mêmes qu'au matin et, accoutumés au territoire, avaient-ils suivi une voie plus courte que les fugitifs? Ou bien était-ce une autre bande de la même race? Ils étaient assez proches pour qu'on pût voir avec précision la petitesse de leur taille: le front du plus grand aurait à peine touché la poitrine de Naoh. Ils avaient la tête en bloc, le visage triangulaire, la couleur de la peau comme l'ocre rouge et quoique grêles, par leurs mouvements et l'éclat des yeux, ils décelaient une race pleine de vie. A la vue des Oulhamr, ils poussèrent une clameur qui ressemblait au croassement des corbeaux, ils brandirent des épieux et des sagaies.

Le Fils du Léopard les considérait avec stupeur. Sans le poil des joues, qui poussait en petites touffes, sans l'air de vieillesse de quelques-uns, sans leurs armes, et malgré la largeur des poitrines, il les eût pris pour des enfants.

Il n'imagina pas tout de suite qu'ils osassent risquer le combat. Et lorsque les Oulhamr élevèrent leurs massues et leurs harpons, lorsque la voix de Naoh, qui dominait la leur d'autant que le tonnerre du lion domine la voix des corneilles, retentit sur la plaine, ils s'effacèrent. Mais ils devaient être d'humeur batailleuse; leurs cris reprirent tous ensemble, pleins de menace. Puis ils se dispersèrent en demi-cercle. Naoh sut qu'ils voulaient le cerner. Redoutant leur ruse plus que leur force, il donna le signal de la retraite. Les grands nomades, dans le premier élan, distancèrent sans peine des poursuivants moins rapides encore que les Dévoreurs d'Hommes; s'il ne se présentait pas d'obstacle, les fugitifs, malgré le fardeau des cages, ne devaient pas être atteints.

Mais Naoh se méfiait des pièges de l'homme et de la terre. Il ordonna à ses guerriers de continuer leur course, puis, déposant le Feu, il se mit à observer les ennemis. Dans leur ardeur, ils s'étaient dispersés. Trois ou quatre des plus agiles devançaient d'assez loin la troupe. Le fils du Léopard ne perdit pas de temps. Il avisa quelques pierres qu'il joignit à ses armes et courut de toute sa vitesse vers les Nains Rouges. Son mouvement les stupéfia; ils craignirent un stratagème; l'un d'eux, qui semblait le chef, poussa un cri aigu, ils s'arrêtèrent. Déjà, Naoh arrivait à portée de celui qu'il voulait atteindre; il cria:

--Naoh, fils du Léopard, ne veut pas de mal aux hommes. Il ne frappera pas s'ils cessent la poursuite!

Tous écoutaient, avec des faces immobiles. Voyant que l'Oulhamr n'avançait plus, ils reprirent leur marche enveloppante. Alors Naoh, faisant tournoyer une pierre:

--Le fils du Léopard frappera les Nains Rouges!

Trois ou quatre sagaies partirent devant la menace du geste: leur portée était très inférieure à celle que le nomade pouvait atteindre. Il lança la pierre; elle blessa celui qu'il visait et le fit tomber. Tout de suite, il lança une deuxième pierre, qui manqua le but, puis une troisième, qui sonna sur la poitrine d'un guerrier. Alors il fit un signe dérisoire en montrant une quatrième pierre, puis il darda une sagaie, d'un air terrible.

Or les Nains Rouges comprenaient mieux les signes que les Oulhamr et les Dévoreurs d'Hommes, car ils se servaient moins bien du langage articulé. Ils surent que la sagaie serait plus dangereuse que les pierres; les plus avancés se replièrent sur la masse; et le fils du Léopard se retira à pas lents. Ils le suivaient à distance: chaque fois que l'un ou l'autre devançait ses compagnons, Naoh poussait un grondement et brandissait son arme. Ainsi, ils connurent qu'il y avait plus de péril à s'éparpiller qu'à rester ensemble et Naoh, ayant atteint son but, reprit sa course.

Les Oulhamr s'enfuirent pendant la plus grande partie du jour. Quand ils s'arrêtèrent, depuis longtemps les Nains Rouges n'étaient plus en vue. Les nuages s'étaient rompus, le soleil coulait par une crevasse bleue, tout au fond des landes. La terre, d'abord pleine et dure, était redevenue mauvaise: elle cachait des fanges qui saisissaient les pieds et les attiraient vers l'abîme. De gros reptiles rampaient sur les promontoires; des serpents d'eau au corps glauque et roux luisaient parmi les fleuves; les grenouilles bondissaient avec un cri vaseux: des oiseaux disparaissaient furtifs, sur de longues pattes, ou tranchaient l'air d'un vol frémissant comme les feuilles du tremble.

Les guerriers mangèrent en hâte. Craignant les embûches de cette contrée, ils s'efforcèrent de découvrir une issue. Parfois ils croyaient y parvenir. Le sol se raffermissait, des hêtres, des sycomores, des fougères, succédaient aux saules, aux peupliers et aux herbes palustres. Bientôt l'eau fiévreuse recommençait, les pièges s'ouvraient sournoisement, il fallait perdre ses pas et ses efforts.

La nuit fut proche. Le soleil prit la couleur du sang frais; il s'affaissa sur le couchant noyé de tourbes, il s'embourba dans les mares.

Les Oulhamr savaient qu'il ne fallait compter que sur leur courage et leur vigilance; ils avancèrent encore tant qu'il y eut une lueur au fond du firmament, puis ils firent halte, ayant devant eux une lande et à l'arrière un sol chaotique, où ils entr'apercevaient alternativement des clartés vagues et des trous de ténèbres. Ils arrachèrent des branches, roulèrent quelques grosses pierres, et, liant le tout, à l'aide de lianes et d'osiers, ils se trouvèrent à l'abri d'une surprise. Mais ils se gardèrent d'allumer un brasier: ils donnaient seulement la nourriture aux petits feux, à demi cachés dans la terre; ils attendaient les choses obscures qui tantôt menacent et tantôt sauvent la vie des hommes.

II

L'ARÊTE GRANITIQUE

La nuit passa. Dans la lueur chancelante des étoiles, ni Nam, ni Gaw, ni le chef ne virent de silhouette humaine, ils n'entendirent et ne flairèrent que les vents humides, les bêtes de marécage, les rapaces aux ailes molles. Quand le matin se répandit comme une vapeur d'argent, la lande montra sa face morne, suivie d'une eau sans limites, entrecoupée d'îles boueuses.

S'ils s'éloignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marécage, à la recherche d'une issue, et, comme rien n'indiquait la direction préférable, ils prirent celle qui semblait le moins se prêter aux embûches. D'abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez résistant, à peine coupé de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf au rivage même. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se multiplièrent; il fallut continuellement guetter l'horizon rétréci. Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches. S'ils n'avaient pas abandonné la poursuite, ils suivaient la trace des Oulhamr: leur retard devait être considérable.

* * * * *

La provision de chair était épuisée. Les nomades se rapprochèrent du rivage, où foisonnait la proie. Ils manquèrent une outarde qui se réfugia sur une île. Ensuite Gaw captura une petite brême à l'embouchure d'un ruisseau; Naoh perça de son harpon un râle d'eau, puis Nam pêcha plusieurs anguilles. Ils allumèrent un feu d'herbe sèche et de rameaux, joyeux de flairer l'odeur des chairs rôties. La vie fut bonne, la force remplit leur jeunesse; ils croyaient avoir lassé les Nains Rouges et ils achevaient de ronger les os du râle, lorsque des bêtes jaillirent des buissons. Naoh reconnut qu'elles fuyaient un ennemi considérable. Il se leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des végétaux.

--Les Nains Rouges sont revenus! dit-il.

Le péril était plus redoutable que naguère. Car les Nains Rouges pouvaient suivre les Oulhamr à couvert, leur couper la route par des embuscades.

Une bande de territoire s'allongeait, presque nue et favorable à la fuite, entre le marécage et la brousse. Les Oulhamr se hâtèrent de charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien n'entrava leur départ. Si l'ennemi les suivait par les buissons, il devait perdre du terrain, étant ensemble moins leste et entravé par les végétaux. La lande aride s'élargit d'abord, puis elle commença à se rétrécir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant le sol demeurait solide, et Naoh était sûr d'avoir distancé les Nains Rouges: tant qu'aucun obstacle ne se présenterait, il garderait l'avantage.

Les obstacles vinrent. Le marécage avança des tentacules sur la plaine, des havres profonds, des mares, des canaux gorgés de plantes visqueuses. Les fugitifs voyaient leur route obstruée sans relâche: ils devaient tourner, biaiser et même revenir sur leurs pas. A la fin, ils se trouvèrent resserrés sur une bande granitique, que limitaient à droite l'eau immense, à gauche des terrains inondés par les crues d'automne. L'ossature granitique s'abaissa et disparut; les Oulhamr se trouvaient cernés sur trois faces: il leur fallait ou rebrousser chemin, ou attendre les coups du hasard.

Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges étaient à l'entrée de la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas devant le monde hostile, regretta amèrement d'avoir quitté les mammouths. Son énergie fléchit, il connut le découragement et la détresse. Puis l'action revint, avec son urgence et sa rudesse; le regret passa comme un battement de coeur; il n'y eut que l'heure présente. Elle exigeait la tension de tout l'être et l'éveil continu des sens.

Les Nomades essayèrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse s'élevait, qui pouvait être une île, qui pouvait aussi être la reprise de l'arête. Gaw et Naoh cherchèrent un gué; ils ne trouvèrent que l'eau profonde ou la trahison des fanges et des vases.

Alors, la dernière chance était dans le retour. Ils le décidèrent brusquement et l'exécutèrent en hâte. Ils parcoururent deux mille coudées et se retrouvèrent hors du marécage, devant une végétation touffue, à peine entrecoupée d'îlots et d'herbe rase; Nam, qui précédait, s'arrêta net et dit:

--Les Nains Rouges sont là.

Naoh n'en doutait point. Pour mieux s'en assurer il ramassa des pierres et les lança rapidement dans le fourré que Nam désignait: une fuite légère mais certaine décela les ennemis.

La retraite devenait impossible: il fallait se préparer au combat. Or l'endroit où se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d'avantage et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait s'établir sur une partie de l'arête. Avec la lueur du feu, ils y seraient à l'abri des surprises.

Naoh, Nam et Gaw poussèrent leur cri de guerre. Et, tandis qu'ils brandissaient leurs armes, Naoh clamait:

--Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts comme l'ours et agiles comme le saïga. Si les Nains Rouges les attaquent, ils mourront en grand nombre! Naoh seul en abattra dix... Nam et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir quinze de leurs guerriers pour détruire trois Oulhamr?

De toutes parts, des voix s'élevèrent dans les buissons et parmi les hautes herbes. Le fils du Léopard comprit que les Nains Rouges voulaient la guerre et la mort. Il ne s'en étonnait pas: de tout temps, les Oulhamr n'avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu'ils surprenaient près de la horde? Le vieux Goûn disait: «Il vaut mieux laisser la vie au loup et au léopard qu'à l'homme; car l'homme que tu n'as pas tué aujourd'hui, il viendra plus tard avec d'autres hommes pour te mettre à mort.» Naoh ne reviendrait pas mettre à mort les Nains Rouges, s'ils lui laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu'ils devaient le craindre.

D'ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se haïssent naturellement plus que le rhinocéros ne hait le mammouth. Sa grande poitrine s'emplissait de colère; il provoqua les ennemis, il s'avança vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflèrent, dont aucune ne vint jusqu'à lui. Et il poussa un rire farouche:

--Les bras des Nains Rouges sont faibles!... Ce sont des bras d'enfants!... A chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa hache...

Une tête s'aperçut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la teinte des feuilles rougies par l'automne. Mais Naoh avait vu briller les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la sagaie: la pierre qu'il lança fit frémir le feuillage, un cri aigu s'éleva.

--Voilà! C'est la force de Naoh... Avec la sagaie aiguë, il aurait terrassé le Nain Rouge.

Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de l'ennemi. Il préféra aller jusqu'au bout de l'arête: il y avait place pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une ligne étroite. Du côté de l'eau, à cause des plantes perfides, aucun radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n'oserait se risquer à la nage.

On ne pouvait davantage atteindre un îlot escarpé, qui se dressait à soixante coudées de la levée granitique.

* * * * *

Ayant accumulé des roseaux flétris pour le feu du soir, les Oulhamr n'eurent plus qu'à attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus terrible. Lorsqu'ils guettaient l'Ours Gris, ils espéraient, par quelques coups bien portés, anéantir la bête. Lorsqu'ils étaient emprisonnés parmi les pierres basaltiques, ils n'ignoraient pas que le Lion-Tigre devait s'éloigner pour chercher la proie. Jamais ils n'avaient été cernés par les Dévoreurs d'Hommes...

A présent, la horde qui les assiège a la ruse et le nombre, il est impossible de l'anéantir. Les jours suivront les jours sans qu'elle cesse de veiller devant le marécage, et, si elle ose faire une attaque, comment trois hommes lui résisteraient-ils?

Ainsi, Naoh se trouve pris par la force de ses semblables; et pourtant, ces semblables sont parmi les plus faibles: aucun d'entre eux ne saurait étrangler un loup; jamais leurs sagaies légères ne pénétreraient jusqu'au coeur du lion comme les flèches des Oulhamr; leurs épieux demeureraient impuissants devant l'aurochs, mais ils peuvent atteindre le coeur d'un homme...