La guerre des mondes

Part 3

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Je me souviens d’avoir eu la singulière impression que l’on se jouait de moi et qu’au moment où j’atteindrais la limite du danger, cette mort mystérieuse--aussi soudaine que l’éclair--allait surgir du cylindre et me frapper.

Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et momentanément changé en flamme.

(CHAPITRE V)

Jusqu’alors sans doute, peu de gens, dans Woking même, savaient que le cylindre était ouvert, bien que le pauvre Henderson eût envoyé un messager porter à bicyclette, au bureau de poste, un télégramme spécial pour un journal du soir.

Les curieux débouchaient par deux et trois, sur la lande, et ils trouvaient de petits groupes de gens causant avec animation, en observant le miroir tournant, au-dessus des carrières de sable, et la même excitation gagnait rapidement les nouveaux venus.

Vers huit heures et demie, quand la députation fut détruite, il pouvait y avoir environ trois cents personnes à cet endroit, sans compter ceux qui avaient quitté la route pour s’approcher plus près des Marsiens. Il y avait aussi trois agents de police, dont l’un était à cheval, faisant de leur mieux, d’après les instructions de Stent, pour maintenir la foule et l’empêcher d’approcher du cylindre, non sans soulever quelques protestations de la part de ces personnes excitables et irréfléchies, pour lesquelles un rassemblement est toujours une occasion de tapage et de brutalités.

Stent et Ogilvy, redoutant les possibilités d’une collision, avaient télégraphié de Horsell aux forces militaires aussitôt que les Marsiens avaient paru, demandant l’aide d’une compagnie de soldats pour protéger, contre toute tentative de violence, les étranges créatures; c’est après cela qu’ils avaient fait leurs si malheureuses avances. La description de leur mort telle que la vit la foule s’accorde de très près avec mes propres impressions: les trois bouffées de fumée verte, le sourd ronflement et les jets de flamme.

Bien plus que moi, cette foule de gens l’échappa belle. Le seul fait qu’un monceau de sable couvert de bruyère intercepta la partie inférieure du rayon les sauva. Si l’élévation du miroir parabolique avait été de quelque mètres plus haute, aucun d’eux n’aurait survécu pour raconter l’événement. Ils virent les jets de lumière, les hommes tomber et une main, invisible pour ainsi dire, allumer les buissons en s’avançant vers eux dans l’ombre qui gagnait. Alors, avec un sifflement qui s’éleva par-dessus le ronflement venant du trou, le rayon oscilla juste au-dessus de leurs têtes, enflammant les cimes des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison située au coin de la route.

Dans le crépitement, le sifflement et l’éclat aveuglant des arbres en feu, la foule frappée de terreur sembla hésiter pendant quelques instants. Des étincelles et des brindilles commencèrent à tomber sur la route, avec des feuilles, comme des bouffées de flamme. Les chapeaux et les habits prenaient feu. Puis de la lande vint un appel.

Il y eut des cris et des clameurs et tout à coup l’agent de police à cheval arriva, galopant vers la foule confuse, la main sur sa tête et hurlant de douleur.

--Ils viennent! cria une femme, et immédiatement chacun tourna les talons, et, poussant ceux qui se trouvaient derrière, tâcha de regagner au plus vite la route de Woking. Tous s’enfuirent aussi confusément qu’un troupeau de moutons. A l’endroit où la route était plus étroite et plus obscure entre les talus, la foule s’écrasa et une lutte désespérée s’ensuivit. Tous n’échappèrent pas: trois personnes--deux femmes et un petit garçon--furent renversées, piétinées, et laissées pour mortes dans la terreur et les ténèbres.

était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs semblaient privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. Une tête apparut au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier s’avança. Auprès de lui courait un petit garçon. En passant près de moi il me souhaita le bonsoir. J’eus l’intention de lui causer, sans le faire. Je répondis à son salut par un vague marmottement et traversai le pont.

Sur le viaduc de Maybury, un train, tumulte mouvant de fumée blanche aux reflets de flammes, continuait son vaste élan vers le sud, longue chenille de fenêtres brillantes: fracas, tapage, tintamarre, et il était déjà loin. Un groupe indistinct de gens causait près d’une barrière de la jolie avenue de chalets qu’on appelait “Oriental Terrace”. Tout cela était si réel et si familier! Et ce que je laissais derrière moi était si affolant, si fantastique! De telles choses, me disais-je, étaient impossibles.

Peut-être suis-je un homme d’humeur exceptionnelle. Je ne sais jusqu’à quel point mes expériences sont celles du commun des mortels. Parfois, je souffre d’une fort étrange sensation de détachement de moi-même et du monde qui m’entoure. Il me semble observer tout cela de l’extérieur, de quelque endroit inconcevablement éloigné, hors du temps, hors de l’espace, hors de la vie et de la tragédie de toutes choses. Ce sentiment me possédait fortement cette nuit-là. C’était un autre aspect de mon rêve.

Mais mon inquiétude provenait de l’absurdité déconcertante de cette sécurité, et de la mort rapide qui voltigeait là-bas, à peine à trois kilomètres. Il me vint des bruits de travaux à l’usine à gaz et les lampes électriques étaient toutes allumées. Je m’arrêtai devant le groupe de gens.

--Quelles nouvelles de la lande? demandai-je.

Il y avait contre la barrière deux hommes et une femme.

--Quoi? dit un des hommes en se retournant.

--Quelles nouvelles de la lande? répétai-je.

--Est-ce que vous n’en revenez pas? demandèrent les hommes.

--On dirait que tous ceux qui y vont en reviennent fous, dit la femme en se penchant par-dessus la barrière. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir?

--Vous ne savez donc rien des hommes de Mars? demandai-je? des créatures tombées de la planète Mars?

--Oh! si, bien assez! Merci! dit la femme, et ils éclatèrent de rire tous les trois.

J’étais ridicule et vexé. Sans y réussir, j’essayai de leur raconter ce que j’avais vu. Ils rirent de plus belle à mes phrases sans suite.

--Vous en saurez bientôt davantage! leur dis-je en me remettant en route.

J’avais l’air si hagard qu’en m’apercevant du seuil ma femme tressaillit. J’entrai dans la salle à manger; je m’assis, bus un verre de vin, et aussitôt que j’eus pu suffisamment rassembler mes esprits, je lui racontai les événements dont j’avais été témoin. Le dîner, un dîner froid, était déjà servi et resta sur la table sans que nous y touchions pendant que je narrai mon histoire.

--Il y a une chose rassurante, dis-je pour pallier les craintes que j’avais fait naître, ce sont les créatures les plus maladroites que j’aie jamais vues grouiller. Elles peuvent s’agiter dans le trou et tuer les gens qui s’approcheront, pourtant elles ne pourront jamais sortir de là... Mais quelles horribles choses!

--Calme-toi, mon ami, dit ma femme en fronçant les sourcils et en posant sa main sur la mienne.

--Ce pauvre Ogilvy! dis-je. Penser qu’il est resté mort, là-bas!

Ma femme, du moins, ne trouva pas mon récit incroyable. Quand je vis combien sa figure était mortellement pâle, je me tus brusquement.

--Ils peuvent venir ici, répétait-elle sans cesse.

J’insistai pour qu’elle bût un peu de vin et j’essayai de la rassurer.

--Mais ils peuvent à peine remuer, dis-je.

Je lui redonnai, ainsi qu’à moi-même, un peu de courage en lui répétant tout ce qu’Ogilvy m’avait dit de l’impossibilité pour les Marsiens de s’établir sur la terre. En particulier, j’insistai sur la difficulté gravitationnelle. A la surface de la terre, la pesanteur est trois fois ce qu’elle est à la surface de Mars. Donc, un Marsien, quand même sa force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois plus que sur Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe de plomb. Ce fut là réellement l’opinion générale. Le lendemain matin, le “Times” et le “Daily Telegraph” entre autres, attachèrent une grande importance à ce point, sans plus que moi prendre garde à deux influences modificatrices pourtant évidentes.

L’atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup plus d’oxygène ou beaucoup moins d’argone--peu importe la façon dont on l’explique--que celle de Mars. L’influence fortifiante de l’oxygène sur les Marsiens fit indiscutablement beaucoup pour contrebalancer l’accroissement de poids de leur corps. En second lieu, nous ignorions tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les Marsiens était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution d’activité musculaire.

Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement concluait-il entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et la nourriture, la confiance de l’appétit satisfait et la nécessité de rassurer ma femme me rendirent, par degrés insensibles, mon courage et me firent croire à ma sécurité.

--Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils sont dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être ne s’attendaient-ils pas à trouver des êtres vivants--et certainement pas des êtres intelligents. Si les choses en viennent au pire, un obus dans le trou, et nous en serons débarrassés.

L’intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes facultés perceptives en état d’éréthisme. Maintenant encore, je me rappelle avec une extraordinaire vivacité ce dîner. La figure douce et anxieuse de ma femme tournée vers moi, sous l’abat-jour rose, la nappe blanche avec l’argenterie et la verrerie--car, en ces jours-là, même les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes--le vin pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement distincts. Au dessert, je m’attardai, combinant le goût des noix à une cigarette, regrettant l’imprudence d’Ogilvy et déplorant la peu clairvoyante pusillanimité des Marsiens.

Ainsi quelque respectable dodo de l’île Maurice aurait pu, de son nid, envisager de cette façon les circonstances et, discutant l’arrivée d’un navire en quête de nourriture animale, aurait dit: Nous les mettrons à mort à coups de bec, demain, ma chère!

Sans le savoir, c’était le dernier dîner civilisé que je devais faire pendant d’étranges et terribles jours.

A Londres, ce soir-là, le télégramme du malheureux Henderson, décrivant le dévissage graduel du projectile, fut reçu comme un canard et le journal du soir auquel il avait été adressé--ayant, sans obtenir de réponse, télégraphié pour une confirmation de la nouvelle--décida de ne pas lancer d’édition spéciale.

Même dans ce cercle fictif de cinq milles, la majorité des gens restaient indifférents. J’ai déjà décrit la conduite de ceux, hommes et femmes, auxquels je m’étais adressé. Dans tout le district, les gens dînaient et soupaient; les ouvriers jardinaient après les travaux du jour; on couchait les enfants; les jeunes gens erraient amoureusement par les chemins et les savants compulsaient leurs livres.

Peut-être y avait-il dans les rues du village un murmure inaccoutumé; un sujet de causerie nouveau et absorbant, dans les tavernes; ici et là un messager, ou même un témoin des derniers incidents, occasionnait quelque agitation, des cris et des allées et venues. Mais presque partout sans exception, la routine quotidienne: travailler, manger, boire et dormir, continuait ainsi que depuis d’innombrables années--comme si nulle planète Mars n’eût existé dans les deux. Même à Woking, à Horsell et à Chobham, tel était le cas.

A la gare de Woking, jusqu’à une heure tardive, les trains s’arrêtaient et repartaient, d’autres se garaient sur les voies d’évitement, les voyageurs descendaient ou attendaient et toutes choses suivaient leur cours ordinaire. Un gamin de la ville, empiétant sur le monopole des bibliothèques de chemin de fer, vendait sur les quais des journaux renfermant les nouvelles de l’après-midi. Le vacarme des trucks, le sifflet aigu des locomotives, se mêlaient à ses cris de: “l’arrivée des habitants de Mars”. Des groupes agités envahirent la station vers neuf heures, racontant d’incroyables nouvelles et ne causèrent pas plus de trouble que des ivrognes n’auraient pu faire. Les gens en route vers Londres cherchaient, à travers les fenêtres des wagons, à apercevoir quelque chose dans les ténèbres du dehors et voyaient seulement de rares étincelles scintiller et s’élever en dansant dans la direction de Horsell, puis disparaître, une lueur rougeâtre et une mince traînée de fumée se promener contre l’écran du ciel, et ils en concluaient que rien n’arrivait de plus sérieux que quelque incendie dans les bruyères. Ce n’était que sur les confins de la lande qu’on pouvait voir réellement quelque désordre. Là, sur la lisière du côté de Woking, une douzaine de villas étaient en flammes. Des lumières restèrent allumées dans toutes les maisons des trois villages proches de la lande et les gens y veillèrent jusqu’à l’aurore.

Une foule curieuse s’attardait, incessamment renouvelée, à la fois sur le pont de Chobham et sur celui de Horsell. Une ou deux âmes aventureuses--ainsi qu’on s’en aperçut après--s’avancèrent à la faveur des ténèbres et se faufilèrent jusqu’auprès des Marsiens. Mais elles ne revinrent pas, car de temps en temps un rayon de lumière, semblable aux feux électriques d’un vaisseau de guerre, balayait la lande et le rayon brûlant le suivait immédiatement. A part cela, l’immense étendue demeura silencieuse et désolée, et les corps carbonisés y restèrent épars toute la nuit sous les étoiles et tout le jour suivant. Un bruit de métal qu’on martèle venait du cylindre et fut entendu par beaucoup de gens.

Tel était l’état des choses ce vendredi soir. Au centre, enfoncé dans la peau de notre vieille planète comme une écharde empoisonnée, était ce cylindre. Mais le poison avait à peine commencé son œuvre. Autour de lui s’étendait la lande silencieuse, mal éteinte par places, avec quelques objets sombres, à peine visibles, gisant en attitudes contorsionnées ici et là. De distance en distance un arbre ou un buisson brûlait encore. Plus loin, c’était comme une frontière d’activité au delà de laquelle les flammes n’étaient pas encore parvenues. Dans le reste du monde, le cours de la vie allait son train comme depuis d’immémoriales années. La fièvre de la lutte, qui allait bientôt venir obstruer les veines et les artères, user les nerfs et détruire les cerveaux, était latente encore.

Tout au long de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils apprêtaient, et de temps en temps une bouffée de fumée grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoile.

Vers onze heures une compagnie d’infanterie traversa Horsell et se déploya en cordon à la lisière de la lande. Plus tard une seconde compagnie vint par Chobham occuper le côté nord. Plusieurs officiers des baraquements voisins étaient venus dans la journée examiner les lieux et l’un d’entre eux, disait-on, le major Eden, manquait. Le colonel du régiment s’avança jusqu’au pont de Chobham vers minuit et questionna minutieusement la foule. Les autorités militaires se rendaient certainement compte du sérieux de l’affaire. A la même heure, ainsi que l’indiquèrent les journaux du lendemain, un escadron de hussards, deux Maxims et environ quatre cents hommes du régiment de Cardigan quittaient le camp d’Aldershot.

Quelques secondes après minuit, la foule qui encombrait la route de Chertsey à Woking vit une étoile tomber du ciel dans un bois de sapins vers le nord-ouest. Une lumière verdâtre et des lueurs soudaines comme les éclairs des nuits d’été accompagnaient le météore. C’était un second cylindre.