La guerre des mondes

Part 2

Chapter 21,169 wordsPublic domain

Naturellement il leur était absolument impossible de faire quoi que ce soit. Ils crièrent des consolations et des promesses et retournèrent à la ville quérir de l’aide. On peut se les imaginer, couverts de sable, surexcités et désordonnés, montant en courant la petite rue sous le soleil brillant, à l’heure où les marchands ouvraient leurs boutiques et les habitants les fenêtres de leurs chambres. Henderson se dirigea immédiatement vers la station afin de télégraphier la nouvelle à Londres. Les articles des journaux avaient préparé les esprits à admettre cette idée.

Vers huit heures, un certain nombre de gamins et d’oisifs s’étaient mis en route déjà vers la lande pour voir “les hommes morts tombés de Mars”. C’était la forme que l’histoire avait prise. J’en entendis parler d’abord par le gamin qui m’apportait mes journaux, vers neuf heures moins un quart. Je fus naturellement fort étonné et, sans perdre une minute, je me dirigeai, par le pont d’Ottershaw, vers les carrières de sable.

Sa figure était rouge et transpirait abondamment; quelque chose semblait l’avoir irrité.

Une grande partie du cylindre avait été dégagée, bien que sa partie inférieure fût encore enfoncée dans le sol. Aussitôt qu’Ogilvy m’aperçut dans la foule, il me fit signe de descendre et me demanda si je voulais aller trouver lord Hilton, le propriétaire.

La foule, qui augmentait sans cesse et spécialement les gamins, dit-il, devenait un sérieux embarras pour leurs fouilles. Il voulait donc qu’on installât un léger barrage et qu’on les aidât à maintenir les gens à une distance convenable. Il me dit aussi que de faibles mouvements s’entendaient de temps à autre dans l’intérieur, mais que les ouvriers avaient dû renoncer à dévisser le sommet parce qu’il n’offrait aucune prise. Les parois paraissaient être d’une épaisseur énorme et il était possible que les sons affaiblis qui parvenaient au dehors fussent les signes d’un bruyant tumulte à l’intérieur.

J’étais très content de lui rendre le service qu’il me demandait et de devenir ainsi un des spectateurs privilégiés en deça de la clôture. Je ne rencontrai pas lord Hilton chez lui, mais j’appris qu’on l’attendait par le train de six heures; comme il était alors cinq heures un quart, je rentrai chez moi prendre le thé et me rendis ensuite à la gare.

Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement.

(CHAPITRE IV)

Cette fumée--il serait peut-être plus exact de dire cette flamme--était si brillante que le ciel, d’un bleu profond au-dessus de nos têtes, et que la lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets de pins du côté de Chertsey, parurent s’obscurcir brusquement quand ces bouffées s’élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même moment, une sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible.

De l’autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le drapeau blanc s’était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites formes verticales et sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte monta, leurs faces s’éclairèrent d’un vert pâle et s’effacèrent à nouveau dès qu’elle se fut évanouie.

Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable bruit retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue s’éleva hors du trou et une sorte de rayon lumineux s’élança en tremblotant.

Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et momentanément changé en flamme.

A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et s’affaisser et ceux qui les suivaient s’enfuirent en courant.

Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c’était la mort qui sautait d’un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J’avais seulement l’impression que c’était quelque chose d’étrange, un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain, vers Knaphill, j’apercevais les lueurs soudaines d’arbres, de haies et de chalets de bois qui prenaient feu.

Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible, inévitable épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m’aperçus qu’elle venait vers moi aux buissons enflammés qu’elle touchait, et j’étais trop effrayé et stupéfié pour bouger. J’entendis les crépitements du feu dans les carrières et le soudain hennissement de douleur d’un cheval qui fut immobilisé aussitôt. Il semblait qu’un doigt invisible et pourtant intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens et moi, et tout au long d’une ligne courbe, au-delà des carrières, le sol sombre fumait et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin sur la gauche, où la route qui va à la gare de Woking entre sur la lande. Presque aussitôt le sifflement et le bourdonnement cessèrent et l’objet noir en forme de dôme s’enfonça lentement dans le trou où il disparut.

Tout ceci s’était produit avec une telle rapidité que je restais là immobile, abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort avait décrit un cercle entier, j’aurais été certainement tué par surprise. Mais elle s’arrêta et m’épargna, laissant tomber sur moi la nuit soudainement sombre et hostile.

La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu’aux pires ténèbres, excepté aux endroits où les routes qui la parcouraient s’étendaient grises et pâles sous le ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et désert. Au-dessus de ma tête, une à une les étoiles s’assemblaient et dans l’ouest le ciel brillait encore, pâle et presque verdâtre. Les cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs contre l’arrière-clarté occidentale.

Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté la tige mince sur laquelle leur miroir s’agitait incessamment en un mouvement irrégulier. Des taillis de buissons et d’arbres isolés fumaient et brûlaient encore, ici et là, et les maisons, du côté de la gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme dans la tranquillité de l’air nocturne.

A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d’autre n’était changé. Le petit groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été simplement supprimé de l’existence et le calme du soir, me semblait-il, avait à peine été troublé.

Je m’aperçus que j’étais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans secours et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à l’improviste, la peur me prit.

Avec un effort je me retournai et m’élançai, en une course trébuchante, à travers la bruyère.

La peur que j’avais n’était pas une crainte rationnelle--mais une terreur panique, non seulement des Marsiens, mais de l’obscurité et du silence qui m’entouraient. Elle produisit sur moi un si extraordinaire effet d’abattement qu’en courant je pleurais silencieusement, comme un enfant. Maintenant que j’avais tourné le dos, je n’osais plus regarder en arrière.