Part 13
Le mouvement oscillatoire était imprimé à cet objet par l’un des tentacules de la Machine à Mains. Avec deux appendices spatulés, la machine extrayait de l’argile qu’elle versait dans le récipient supérieur, tandis qu’avec un autre bras elle ouvrait régulièrement une porte et ôtait, de la partie moyenne de la machine, des scories roussies et noires. Un autre tentacule métallique dirigeait la poudre du bassin au long d’un canal à côtes, vers un récepteur qui était caché à ma vue par le monticule de poussière bleuâtre. De cet invisible récepteur montait verticalement, dans l’air tranquille, un mince filet de fumée verte. Pendant que je regardais, la machine, avec un faible tintement musical, étendit, à la façon d’un télescope, un tentacule, qui, simple saillie le moment précédent, s’allongea jusqu’à ce que son extrémité eût disparu derrière le tas d’argile. Une seconde après, il soulevait une barre d’aluminium blanc pas encore terni et d’une clarté éblouissante, et la déposait sur une pile de barres identiques disposées au bord de la fosse. Entre le moment où le soleil se coucha et celui où parurent les étoiles, cette habile machine dut fabriquer plus d’une centaine de ces barres et le tas de poussière bleuâtre s’éleva peu à peu, jusqu’à ce qu’il eût atteint le rebord du talus.
Le contraste entre les mouvements rapides et compliqués de ces appareils et
Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Marsien.
(CHAPITRE XX)
l’inertie gauche et haletante de ceux qui les dirigeaient était des plus vifs, et pendant plusieurs jours je dus me répéter, sans parvenir à le croire, que ces derniers étaient réellement des êtres vivants.
C’est le vicaire qui était à notre poste d’observation quand les premiers humains furent amenés au cylindre. J’étais assis plus bas, ramassé sur moi-même et écoutant de toutes mes oreilles. Il eut un soudain mouvement de recul, et, croyant que nous avions été aperçus, j’eus un spasme de terreur. Il se laissa glisser parmi les décombres et vint se blottir près de moi dans les ténèbres, gesticulant en silence; pendant un instant je partageai sa terreur. Comprenant à ses gestes qu’il me laissait la possession de la lucarne et ma curiosité me rendant bientôt tout mon courage, je me levai, l’enjambai et me hissai jusqu’à l’ouverture. D’abord, je ne pus voir aucune cause à son effroi. La nuit maintenant était tombée, les étoiles brillaient faiblement, mais le trou était éclairé par les flammes vertes et vacillantes de la machine qui fabriquait les barres d’aluminium. La scène entière était un tableau tremblotant de lueurs vertes et d’ombres noires, vagues et mouvantes, étrangement fatigant à la vue. Au-dessus et en tous sens, se souciant peu de tout cela, voletaient les chauves-souris. On n’apercevait plus de Marsiens rampants, le monticule de poudre vert-bleu s’était tellement accru qu’il les dissimulait à ma vue, et une machine de combat, les jambes repliées, accroupie et diminuée, se voyait de l’autre côté du trou. Alors, par-dessus le tapage de ces machines en action, me parvint un soupçon de voix humaines, que je n’accueillis d’abord que pour le repousser.
Je me mis à observer de près cette machine de combat, m’assurant pour la première fois que l’espèce de capuchon contenait réellement un Marsien. Quand les flammes vertes s’élevaient, je pouvais voir le reflet huileux de son tégument et l’éclat de ses yeux. Tout à coup, j’entendis un cri et je vis un long tentacule atteindre, par-dessus l’épaule de la machine, jusqu’à une petite cage qui faisait saillie sur le dos. Alors quelque chose qui se débattait violemment fut soulevé contre le ciel, énigme vague et sombre contre la voûte étoilée, et au moment où cet objet noir était ramené plus bas, je vis à la clarté verte de la flamme que c’était un homme. Pendant un moment il fut clairement visible. C’était, en effet, un homme d’âge moyen, vigoureux, plein de santé et bien mis; trois jours auparavant il devait, personnage d’importance, se promener à travers le monde. Je pus voir ses yeux terrifiés et les reflets de la flamme sur ses boutons et sa chaîne de montre. Il disparut derrière le monticule et pendant un certain temps il n’y eut pas un bruit. Alors commença une série de cris humains, et, de la part des Marsiens, un bruit continu et joyeux...
Je descendis du tas de décombres, me remis sur pieds, me bouchai les oreilles et me réfugiai dans la laverie. Le vicaire, qui était resté accroupi, silencieux, les bras sur la tête, leva les yeux comme je passais, se mit à crier très fort à cet abandon et me rejoignit en courant...
Cette nuit-là, cachés dans la laverie, suspendus entre notre horreur et l’horrible fascination de la lucarne, j’essayai en vain, bien que j’eusse conscience de la nécessité urgente d’agir, d’échafauder un plan d’évasion; mais le second jour, il me fut possible d’envisager avec lucidité notre position. Le vicaire, je m’en aperçus bien, était complètement incapable de donner un avis utile; ces étranges terreurs lui avaient enlevé toute raison et toute réflexion et il n’était plus capable que de suivre son premier mouvement. Il était en réalité descendu au niveau de l’animal. Mais néanmoins, je me résolus à en finir, et à mesure que j’examinai les faits, je m’aperçus que, si terrible que pût être notre situation, il n’y avait encore aucune raison de désespérer absolument. Notre principale chance était que les Marsiens ne fissent de leur fosse qu’un campement temporaire; au cas même où ils le conserveraient d’une façon permanente, ils ne croiraient probablement pas nécessaire de le garder et nous avions quand même là une chance d’échapper. Je pesai soigneusement aussi la possibilité de creuser une voie souterraine dans la direction opposée au cylindre; mais les chances d’aller sortir à portée de vue de quelque machine de combat en sentinelle semblèrent d’abord trop nombreuses. Il m’aurait, d’ailleurs, fallu faire tout le travail moi-même, car le vicaire ne pouvait m’être d’aucun secours.
Si ma mémoire est exacte, c’est le troisième jour que je vis tuer l’être humain. Ce fut la seule occasion où j’aie vu réellement un Marsien prendre de la nourriture. Après cette expérience, j’évitai l’ouverture du mur pendant une journée presque entière. J’allai dans la laverie, enlevai la porte et me mis à creuser plusieurs heures de suite avec ma hachette, faisant le moins de bruit possible; mais quand j’eus réussi à faire un trou profond d’une couple de pieds, la terre fraîchement entassée contre la maison s’écroula bruyamment et je n’osai pas continuer. Je perdis courage et demeurai étendu sur le sol pendant longtemps, n’ayant même plus l’idée de bouger. Après cela, j’abandonnai définitivement l’idée d’échapper par une tranchée.
Ce n’est pas un mince témoignage en faveur de la puissance des Marsiens que de dire qu’ils m’avaient fait, dès le premier abord, une impression telle que je n’entretins guère l’espoir de nous voir délivrés par un effort humain qui les détruirait. Mais la quatrième ou la cinquième nuit, j’entendis un bruit sourd comme celui que produiraient de grosses pièces d’artillerie.
C’était très tard dans la nuit et la lune brillait d’un vif éclat. Les Marsiens avaient emporté ailleurs la machine à creuser et ils avaient déserté l’endroit, ne laissant qu’une machine de combat au haut du talus opposé et une Machine à Mains qui, sans que je pusse la voir, était à l’œuvre dans un coin de la fosse immédiatement au-dessous de ma lucarne. A part le pâle scintillement de la Machine à Mains, des bandes et des taches de clair de lune blanc, la fosse était dans l’obscurité et de même absolument tranquille, hormis le cliquetis de la machine. La nuit était belle et sereine; une planète tentait de scintiller, mais la lune semblait avoir pour elle seule le ciel. Un chien hurla et c’est ce bruit familier qui me fit écouter. Alors, j’entendis distinctement de sourdes détonations, comme si de gros canons avaient fait feu. J’en comptai six très nettes, et après un long intervalle, six autres. Et ce fut tout.
Pendant tous ces jours, divaguant et indécis, je pensai beaucoup au vicaire et à la façon dont il était mort.
Le treizième jour je bus encore un peu d’eau; je m’assoupis et rêvai d’une façon incohérente de victuailles et de plans d’évasion vagues et impossibles. Chaque fois, je rêvais de fantômes horribles, de la mort du vicaire ou de somptueux dîners; mais endormi ou éveillé, je ressentais de vives douleurs qui me poussaient à boire sans cesse. La clarté qui pénétrait dans l’arrière-cuisine n’était plus grise, mais rouge. A mon imagination bouleversée, cela semblait couleur de sang.
Le quatorzième jour, je pénétrai dans la cuisine et je fus fort surpris de trouver que les pousses de l’Herbe Rouge avaient envahi l’ouverture du mur, transformant la demi-clarté de mon refuge en une obscurité écarlate.
De grand matin, le quinzième jour, j’entendis de la cuisine une suite de bruits curieux et familiers, et, prêtant l’oreille, je crus reconnaître le reniflement et les grattements d’un chien. Je fis quelques pas et j’aperçus un museau qui passait entre les tiges rouges. Cela m’étonna grandement. Quand il m’eut flairé, le chien aboya.
Immédiatement, je pensai que si je réussissais à l’attirer sans bruit dans la cuisine, je pourrais peut-être le tuer et le manger et, dans tous les cas, il vaudrait mieux le tuer de peur que ses aboiements ou ses allées et venues ne finissent par attirer l’attention des Marsiens.
Je m’avançai à quatre pattes, l’appelant doucement; mais soudain il retira sa tête et disparut.
J’écoutai--puisque je n’étais pas sourd--et je me convainquis qu’il ne devait plus y avoir personne à la fosse. J’entendis un bruit de battement d’ailes et un rauque croassement, mais ce fut tout.
Pendant très longtemps, je demeurai à l’ouverture de la brèche, sans oser écarter les tiges rouges qui l’encombraient. Une fois ou deux, j’entendis un faible grincement, comme des pattes de chien allant et venant dans le sable au-dessous de moi; il y eut encore des croassements, puis plus rien. A la fin, encouragé par ce silence, je regardai.
Excepté dans un coin, où une multitude de corbeaux sautillaient et se battaient sur les squelettes des gens dont les Marsiens avaient absorbé le sang, il n’y avait pas un être vivant dans la fosse.
Je regardai de tous côtés, n’osant pas en croire mes yeux. Toutes les machines étaient parties. A part l’énorme monticule de poudre gris-bleu dans un coin, quelques barres d’aluminium dans un autre, les corbeaux et les squelettes des morts, cet endroit n’était plus qu’un grand trou circulaire creusé dans le sable.
Peu à peu, je me glissai hors de la lucarne entre les herbes rouges et je me mis debout sur un monceau de plâtras. Je pouvais voir dans toutes les directions, sauf derrière moi, au nord, et nulle part il n’y avait la moindre trace des Marsiens. Le sable dégringola sous mes pieds, mais un peu plus loin les décombres offraient une pente praticable pour gagner le sommet des ruines. J’avais une chance d’évasion et je me mis à trembler.
J’hésitai un instant, puis dans un accès de résolution désespérée, le cœur me battant violemment, j’escaladai le tas de ruines sous lequel j’avais été enterré si longtemps.
Je jetai de nouveau les regards autour de moi. Vers le nord, pas plus qu’ailleurs, aucun Marsien n’était visible.
Lorsque, la dernière fois, j’avais traversé en plein jour cette partie du village de Sheen, j’avais vu une route bordée de confortables maisons blanches et rouges séparées par des jardins aux arbres abondants. Maintenant j’étais debout sur un tas énorme de gravier, de terre et de morceaux de briques où croissait une multitude de plantes rouges en forme de cactus, montant jusqu’au genou, sans la moindre végétation terrestre pour leur disputer le terrain. Les arbres autour de moi étaient morts et dénudés, mais plus loin un enchevêtrement de filaments rouges escaladait les troncs encore debout.