Part 1
LA GUERRE DES MONDES
H.-G. Wells.
La Guerre des Mondes
_TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR HENRY D. DAVRAY ÉDITION ILLUSTRÉE PAR =ALVIM-CORRÊA=_
ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co., JETTE-BRUXELLES M C M V I
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Cinq cents exemplaires semblables à celui-ci, numérotés de 1 à 500 et portant comme
JUSTIFICATION DE TIRAGE
la signature de l’Illustrateur.......
EXEMPLAIRE Nº
APPARTENANT A
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norwège et le Danemark.
jusqu’à une heure, puis il cessa; nous prîmes la lanterne pour retourner chez lui. Au-dessous de nous, dans les ténèbres, étaient les maisons d’Ottershaw et de Chertsey, dans lesquelles des centaines de gens dormaient en paix.
Toute la nuit, il spécula longuement sur les conditions de la planète Mars, et railla l’idée vulgaire d’après laquelle elle aurait des habitants qui nous feraient des signaux. Son explication était que des météorolithes tombaient en pluie abondante sur la planète, ou qu’une immense explosion volcanique se produisait. Il m’indiquait combien il était peu vraisemblable que l’évolution organique ait pris la même direction dans les deux planètes adjacentes.
--Les chances contre quelque chose d’approchant de l’humanité sur la planète Mars sont un million pour une, dit-il.
Des centaines d’observateurs virent la flamme cette nuit-là, et la nuit d’après, vers minuit, et de nouveau encore la nuit d’après et ainsi de suite pendant dix nuits, une flamme chaque nuit. Pourquoi les explosions cessèrent après la dixième, personne sur terre n’a jamais tenté de l’expliquer. Peut-être les gaz dégagés causèrent-ils de graves incommodités aux Marsiens. D’épais nuages de fumée ou de poussière, visibles de la terre à travers de puissants télescopes, comme de petites taches grises flottantes, se répandirent dans la limpidité de l’atmosphère de la planète et en obscurcirent les traits les plus familiers.
Enfin, les journaux quotidiens s’éveillèrent à ces perturbations et des chroniques de vulgarisation parurent ici, là et partout, concernant les volcans de la planète Mars. Le périodique sério-comique “Punch” fit, je me rappelle, un heureux usage de la chose dans une caricature politique. Entièrement insoupçonnés, ces projectiles que les Marsiens nous envoyaient arrivaient vers la terre à une vitesse de nombreux kilomètres à la seconde, à travers le gouffre vide de l’espace, heure par heure et jour par jour, de plus en plus proches. Il me semble maintenant presque incroyablement surprenant qu’avec ce prompt destin suspendu sur eux, les hommes aient pu s’absorber dans leurs mesquins intérêts comme ils le firent. Je me souviens avec quelle ardeur le triomphant Markham s’occupa d’obtenir une nouvelle photographie de la planète pour le journal illustré qu’il dirigeait à cette époque. La plupart des gens, en ces derniers temps, s’imaginent difficilement l’abondance et l’esprit entreprenant de nos journaux du dix-neuvième siècle. Pour ma part, j’étais fort préoccupé d’apprendre à monter à bicyclette, et absorbé aussi par une série d’articles discutant les probables développements des idées morales à mesure que la civilisation progressera.
Un soir (le premier projectile se trouvait alors à peine à quinze millions de kilomètres de nous), je sortis faire un tour avec ma femme. La nuit était claire; j’expliquais à ma compagne les signes du Zodiaque et lui indiquai Mars, point brillant montant vers le zénith et vers lequel tant de télescopes étaient tournés. Il faisait chaud et une bande d’excursionnistes revenant de Chertsey ou d’Isleworth passa en chantant et en jouant des instruments. Les fenêtres hautes des maisons s’éclairaient quand les gens allaient se coucher. De la station, venait dans la distance le bruit des trains changeant de ligne, grondement retentissant que la distance adoucissait presque en une mélodie. Ma femme me fit remarquer l’éclat des feux rouges, verts et jaunes des signaux se détachant dans le cadre immense du ciel. Le monde était dans une sécurité et une tranquillité parfaites.
--Ciel! s’écria Ogilvy, il y a un homme, des hommes là-dedans! à demi rôtis, qui cherchent à s’échapper!
D’un seul coup, après un soudain bond de son esprit, il relia la chose à l’explosion qu’il avait observée à la surface de Mars.
La pensée de ces créatures enfermées lui fut si épouvantable qu’il oublia la chaleur et s’avança vers le cylindre pour aider au dévissage. Mais heureusement la terne radiation l’arrêta avant qu’il ne se fût brûlé les mains sur le métal encore incandescent. Il demeura irrésolu pendant un instant, puis il se tourna, escalada le talus et se mit à courir follement vers Woking. Il devait être à peu près six heures du matin. Il rencontra un charretier et essaya de lui faire comprendre ce qui était arrivé; mais le récit qu’il fit et son aspect étaient si bizarres--il avait laissé tomber son chapeau dans le trou--que l’homme tout bonnement continua sa route. Il ne fut pas plus heureux avec le garçon qui ouvrait l’auberge du Pont de Horsell. Celui-ci pensa que c’était quelque fou échappé et tenta sans succès de l’enfermer dans la salle des buveurs. Cela le calma quelque peu et quand il vit Henderson, le journaliste de Londres, dans son jardin, il l’appela par-dessus la clôture et put enfin se faire comprendre.
--Henderson! cria-t-il, avez-vous vu le météore, cette nuit?
--Eh bien? demanda Henderson.
--Il est là-bas, sur la lande, maintenant.
--Diable! fit Henderson, un météore qui est tombé. Bonne affaire.
--Mais c’est bien plus qu’un météorite. C’est un cylindre--un cylindre artificiel, mon cher! Et il y a quelque chose à l’intérieur.
Henderson se redressa, la bêche à la main.
--Comment? fit-il.--Il est sourd d’une oreille.
Ogilvy lui raconta tout ce qu’il avait vu. Henderson resta une minute ou deux avant de bien comprendre. Puis il planta sa bêche, saisit vivement sa jaquette et sortit sur la route. Les deux hommes retournèrent immédiatement ensemble sur la lande, et trouvèrent le cylindre toujours dans la même position. Mais maintenant les bruits intérieurs avaient cessé, et un mince cercle de métal brillant était visible entre le sommet et le corps du cylindre. L’air, soit en pénétrant soit en s’échappant par le rebord, faisait un imperceptible sifflement.
Ils écoutèrent, frappèrent avec un bâton contre la paroi écaillée, et, ne recevant aucune réponse, ils en conclurent tous deux que l’homme ou les hommes de l’intérieur devaient être sans connaissance ou morts.