La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année
Part 4
Le père de Lebrac tenait d'autant plus à «l'estruction[34]» qu'il en était lui-même et totalement dépourvu; aussi exigeait-il de son rejeton, dès que revenait la saison d'écolage, une application à l'étude qui vraiment ne se trouvait pas être en raison directe des aptitudes intellectuelles de l'élève Lebrac. Il venait de temps à autre conférer de ce sujet avec le père Simon et lui recommandait avec insistance de ne pas manquer son garnement et de le tanner chaque fois qu'il le jugerait bon. Ce ne serait certes pas lui qui le soutiendrait comme certains parents nouillottes «qui savent pas y faire pour le bien de leurs enfants», et quand le gars aurait été puni en classe, lui, le père, redoublerait la dose à la maison.
[34] Estruction, instruction.
Comme on le voit, le père de Lebrac avait en pédagogie des idées bien arrêtées et des principes très nets, et il les appliquait, sinon avec succès, du moins avec conviction.
Il avait justement, en abreuvant les bêtes, passé ce soir-là près du maître d'école qui fumait sa pipe sous les arcades de la maison commune, près de la fontaine du milieu, et il s'était enquis de la façon dont son fils se comportait.
Il avait naturellement appris que Lebrac jeune était resté en retenue jusqu'à quatre heures et demie, heure à laquelle il avait, sans broncher, récité la leçon qu'il n'avait pas sue le matin, ce qui prouvait bien que, quand il voulait... n'est-ce pas...
--Le rossard! s'était exclamé le père. Savez-vous bien qu'il n'emporte jamais un livre à la maison? Foutez-lui donc des devoirs, des lignes, des verbes, ce que vous voudrez! mais n'ayez crainte, j'vas le soigner ce soir, moi!
C'était dans cette même disposition d'esprit qu'il se trouvait, quand son fils franchit le seuil de la chambre.
Chacun était à sa place et avait déjà mangé sa soupe. Le père, sa casquette sur la tête, le couteau à la main, s'apprêtait à disposer sur un ados de choux les tranches de lard fumé coupées en morceaux plus ou moins gros suivant la taille et l'estomac de leur destinataire, quand la porte grinça et que son fils apparut.
--Ah! te voilà, tout de même! fit-il d'un petit air mi-sec, mi-narquois qui n'annonçait rien de bon.
Lebrac jugea prudent de ne pas répondre et gagna sa place au bas de la table, ignorant d'ailleurs tout des intentions paternelles.
--Mange ta soupe, grogna la mère, elle est déjà toute «réfroidiete»!
--Et boutonne donc ton blouson, fit le père, tu m'as l'air d'un marchand de cabes[35].
[35] Cabe, bique, chèvre.
Lebrac ramena d'un geste aussi énergique qu'inutile sa blouse qui pendait dans son dos, mais n'agrafa rien, et pour cause.
--Je te dis d'agrafer ta blouse, répéta le père! Et d'abord, d'où viens-tu comme ça? Tu sors pas de classe peut-être, à ces heures-ci?
--J'ai perdu mon crochet de blouson, marmotta Lebrac, évitant une réponse directe.
--Las-moi! Mon doux Jésus! s'exclama la mère, quels gouillands[36] que ces cochons-là! ça casse tout, ils déchirent tout, ils ravalent tout! Qu'est-ce qu'on veut devenir avec eux?
[36] Gouilland, homme de mauvaise vie, ivrogne et débauché.
--Et tes manches? interrompit de nouveau le père. T'as perdu aussi les boutons?
--Oui! avoua Lebrac.
Après cette nouvelle découverte, qui, avec la rentrée tardive, décelait une situation particulière et anormale, un examen détaillé s'imposait.
Lebrac se sentit devenir rouge jusqu'à la racine des cheveux.
--Merde! ça allait rien barder!
--Viens voir un peu ici au milieu!
Et le père, ayant levé l'abat-jour de la lampe, sous les quatre paires d'yeux inquisiteurs de la famille, Lebrac apparut dans toute l'étendue de son désastre, aggravé encore par les réparations hâtives que des mains enthousiastes et bienveillantes certes, mais trop malhabiles, avaient achevé au lieu de le tempérer.
--Ben, nom de Dieu! ah salaud! ah cochon! ah vaurien! ah rossard! grognait le père après chaque découverte. Pas un bouton à son tricot ni à sa chemise, des épines pour fermer sa braguette, une épingle de sûreté pour tenir son pantalon, des ficelles à ses souliers!
--Mais, d'où sors-tu donc, nom de Dieu de saligaud, gronda Lebrac père, doutant que lui, calme citoyen, eût pu procréer un garnement pareil, tandis que la mère se lamentait sur le travail continuel que ce polisson, ce boufre de gredin de cochon d'enfant lui donnait quotidiennement.
--Et tu t'imagines que ça va durer longtemps comme ça, peut-être, reprit le père, que je vais dépenser des sous à élever et à nourrir un salopiot comme toi, qui ne fout rien, ni à la maison, ni en classe, ni ailleurs, même que j'en ai parlé ce soir à ton maître d'école?
--!....
--Ah! je t'en foutrai, bandit! Je vas te faire voir que les maisons de correction elles sont pas faites pour les chiens. Ah! rosse!
--!....
--D'abord, tu vas te passer de souper! Mais vas-tu me répondre, nom de Dieu! où t'es-tu arrangé comme ça?
--!...
--Ah! tu ne veux rien dire, crapule, ah oui, vraiment! eh bien, attends un peu, nom de Dieu, je veux bien te faire causer moi, va!
Et saisissant dans le fagot entamé près de la cheminée un raim[37] de coudre souple et dur, arrachant la chemise, jetant bas la culotte, le père de Lebrac administra à son rejeton, qui se roulait, se tordait, écumait, râlait et hurlait, hurlait à faire trembler les vitres, une de ces raclées qui comptent dans la vie d'un môme.
[37] Forte baguette, mot patois qui vient sans doute de rameau.
Puis, sa justice ayant passé, il ajouta d'un ton sec et qui n'admettait pas de réplique:
--Et file te coucher maintenant, et vivement, hein! nom de Dieu! et que j'entende «quéque chose»!...
Sur sa paillasse de turquit[38] et son matelas de paillette[39], Lebrac s'étendit las intensément, les membres brisés, le derrière en sang, la tête bouillonnante; il se retourna longtemps, médita longuement, longuement et s'endormit sur son désastre.
[38] Paille de maïs.
[39] Balle d'avoine.
CHAPITRE VI
PLAN DE CAMPAGNE
... dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
RACINE (_Britannicus_, acte II, sc. II).
En s'éveillant le lendemain d'un sommeil de plomb lourd comme la cuvée d'une ivresse, Lebrac s'étira lentement avec des sensations de meurtrissure aux reins et de vide à l'estomac.
Le souvenir de ce qui s'était passé lui revint à l'esprit, comme une bouffée de chaleur vous monte à la tête, et le fit rougir.
Ses vêtements, jetés au pied du lit et ailleurs, n'importe où, n'importe comment, attestaient par leur désordre le trouble profond qui avait présidé au déshabillage de leur propriétaire.
Lebrac songea que la colère paternelle devait être un peu émoussée par une nuit de sommeil; il jugea de l'heure aux bruits de la maison et de la rue; les bêtes rentraient de l'abreuvoir, sa mère portait le «lécher» aux vaches. Il était temps qu'il se levât et accomplît la besogne qui lui était dévolue chaque dimanche matin, savoir: décrotter et astiquer les cinq paires de souliers de la famille, emplir de bois la caisse et d'eau les arrosoirs, s'il ne voulait pas encourir de nouveau les rigueurs de la correction familiale.
Il sauta du lit et mit sa casquette; puis il porta les mains à son derrière qui était chaud et douloureux, et, n'ayant pas de glace pour y mirer ce qu'il voulait, tourna autant qu'il put la tête sur les épaules et regarda:
C'était rouge avec des raies violettes!
Etaient-ce les coups de verge de Migue la Lune ou les marques de la trique du père? Tous les deux sans doute.
Une nouvelle rougeur de honte ou de rage lui empourpra le front:
Salauds de Velrans, ils lui paieraient ça!
Immédiatement il enfila ses bas et se mit en quête de son vieux pantalon, celui qu'il devait mettre chaque fois qu'il avait à accomplir une besogne au cours de laquelle il risquait de salir et de détériorer ses «bons habits». C'était, fichtre! bien le cas! Mais l'ironie de sa situation lui échappa et il descendit à la cuisine.
Il commença par mettre à profit l'absence de sa mère pour chiper dans le dressoir un gros quignon de pain qu'il cacha dans sa poche et dont il arrachait de temps à autre, à pleines dents, une énorme bouchée qui lui distendait les mâchoires, puis il se mit à manier les brosses avec ardeur et comme si rien de particulier ne s'était passé la veille.
Son père, raccrochant son fouet au crochet de fer du pilier de pierre qui s'élevait au milieu de la cuisine, lui jeta en passant un coup d'œil rapide et sévère, mais ne desserra pas les dents.
Sa mère,quand il eut fini sa tâche et après qu'il eut déjeuné d'un bol de soupe, veilla à son échenillage dominical.
Il faut dire que Lebrac, de même que la plupart de ses camarades, La Crique excepté, n'avait avec l'eau que des relations plutôt lointaines, extra familiales, si l'on peut dire, et qu'il la craignait autant que Mitis, le chat de la maison. Il ne l'appréciait vraiment, en effet, que dans les rigoles de la rue où il aimait à patauger et comme force motrice faisant tourner de petits moulins à aubes de sa construction, avec un axe en sureau et des palettes en coudre.
Aussi en semaine, malgré les colères du père Simon, ne se lavait-il jamais, sauf les mains, qu'il fallait présenter à l'inspection de propreté et encore, le plus souvent, se servait-il de sable en guise de savon. Le dimanche il y passait en rechignant. Sa mère, armée d'un rude torchon de grosse toile bise préalablement mouillé et savonné, lui râpait vigoureusement la face, le cou, et les plis des oreilles, et quant au fond d'icelles il était curé non moins énergiquement avec le coin du linge mouillé tortillé en forme de vrille. Ce jour-là, Lebrac s'abstint de brailler et, quand on l'eut nanti de ses vêtements du dimanche, on lui permit, lorsque sonna le second coup de la messe, de se rendre sur la place en lui faisant toutefois remarquer, avec une ironie totalement dépourvue d'élégance, qu'il n'avait qu'à recommencer comme la veille!
Toute l'armée de Longeverne était déjà là, pérorant et jacassant, remâchant la défaite et attendant anxieusement le général.
Il entra simplement dans le gros de la bande, légèrement ému toutefois de tous ces yeux brillants qui l'interrogeaient muettement.
--Ben oui! fit-il, j'ai reçu la danse. Et puis quoi! on n'en crève pas, «pisque» me voilà!
N'empêche que nous leur z-y devons quéque chose et qu'ils le paieront.
Cette façon de parler, qui semblerait au premier abord, et pour quelqu'un de non initié, dépourvue de logique, fut pourtant admise par tous et du premier coup, car Lebrac fut appuyé dans son opinion par d'unanimes approbations.
--Ça ne peut aller comme ça, continua-t-il! Non, faut absolument trouver quéque chose. J' veux plus me faire taugner[40] à la cambuse, «passe que» d'abord on ne me laisserait plus sortir et puis, il faut leur faire payer la tournée d'hier.
[40] Taugner, rosser.
--Faudra y penser pendant la messe et on en recausera ce soir.
A ce moment passèrent les petites filles qui, en bande, se rendaient, elles aussi, à l'office. En traversant la place, elles regardèrent curieusement Lebrac «pour voir la gueule qu'il faisait», car elles étaient au courant de la grande guerre et savaient déjà toutes, par leur frère ou leur cousin, que, la veille, le général, malgré une résistance héroïque, avait subi le sort des vaincus et était rentré chez soi dépouillé et en piteux état.
Sous les multiples feux de tous ces regards, Lebrac, bien qu'il fût loin d'être timide, rougit jusqu'au bout des oreilles; son orgueil de mâle et de chef souffrait horriblement de sa défaite et de cette sorte de déchéance passagère, et ce fut bien pis encore quand sa bonne amie, la sœur de Tintin, lui jeta au passage un regard de tendresse aux abois, un regard désolé, inquiet, humide et tendre qui disait éloquemment toute la part qu'elle prenait à son malheur et tout l'amour qu'elle gardait envers et malgré tout pour l'élu de son cœur.
Malgré ces marques non équivoques de sympathie, Lebrac n'y tint pas; il voulut à tout prix se justifier complètement aux yeux de son amie, et, lâchant sa bande, il entraîna Tintin à part et entre quatre-z-yeux lui demanda:
--Y as-tu au moins tout bien raconté à ta sœur?
--Pour sûr, affirma l'autre: elle pleurait de rage, elle disait que «si elle aurait tenu le Migue la Lune elle y aurait crevé les œils».
--Y as-tu dit que c'était pour délivrer Camus et que si vous aviez été plus lestes, ils ne m'auraient pas chopé comme ça?
--Mais oui que j'y ai dit! J'y ai même dit que, tout le temps qu'ils te saboulaient, t'avais pas pleuré une goutte et puis que pour finir tu leur z-y avais montré ton cul. Ah! ce qu'elle m'écoutait, mon vieux. C'est pas pour dire, tu sais, mais elle te gobe, not' Marie! Elle m'a même dit de t'embrasser, mais entre nous, tu comprends, entre hommes, ça ne se fait pas, ça a l'air bête; n'empêche que le cœur y est; mon vieux, les femmes quand ça aime... Elle m'a aussi dit qu'une autre fois, quand elle aurait le temps, elle tâcherait de venir par derrière pour, des fois que si tu étais repris, tu comprends, elle te recoudrait des boutons.
--J'y serai pas repris, n. d. D...! non, j'y serai pas, fit Lebrac, ému tout de même.
Mais quand je «r'irai» à la foire de Vercel «dis-y» que je lui rapporterai un pain d'épices, pas un petit guiguillon de rien du tout, mais un gros, tu sais, un de six sous avec une double devise!
--Ce qu'elle va être contente la Marie, mon vieux, quand j'y dirai, reprit Tintin, qui songeait avec émotion que sa sœur partageait toujours avec lui régulièrement ses desserts. Il ajouta même, se trahissant dans un élan de générosité:
--On tâchera de le bouffer tous les trois ensemble.
--Mais, c'est pas pour toi que je l'achèterai, ni pour moi, c'est pour elle!
--Oui, je sais bien, oui! mais, tu comprends, des fois, une idée qu'elle aurait de faire comme ça!
--Tout de même, convint Lebrac pensif, et ils entrèrent avec les autres à l'église, les cloches sonnant à toute volée.
Quand ils se furent casés, chacun à son poste respectif, c'est-à-dire aux places que les convenances, la vigueur personnelle, la solidité du poing leur avaient fait s'attribuer peu à peu après des débats plus ou moins longs (les meilleures étant réputées les plus proches des bancs des petites filles), ils tirèrent de leurs poches qui un chapelet, qui un livre de messe, voire une image pieuse pour avoir «l'air plus convenable».
Lebrac, comme les autres, extirpa du fond de sa poche de veste un vieux paroissien au cuir usé et aux lettres énormes, héritage d'une grand'tante à la vue faible, et l'ouvrit n'importe où, histoire d'avoir lui aussi une contenance à peu près exempte de reproches.
Peu curieux des oraisons, il tourna son livre à l'envers et, tout en fixant, sans les voir, les immenses caractères d'une messe de mariage en latin, de laquelle il se fichait pas mal, il réfléchit à ce qu'il proposerait le soir à ses soldats, car il se doutait bien que ces sacrés asticots-là ne trouveraient comme d'habitude rien du tout, du tout, et se reposeraient encore sur lui du soin de décider ce qu'il faudrait faire pour remédier au danger terrible dont ils étaient tous plus ou moins menacés.
Tintin dut le pousser pour le faire agenouiller, lever et asseoir aux moments désignés par le rituel et il jugea de la terrible contention d'esprit de son chef à ce que celui-ci ne jeta pas une seule fois les yeux sur les gamines, qui, elles, de temps en temps, le reluquaient pour voir «quelle gueule qu'on fait» quand on a reçu une bonne volée.
Des divers moyens qui s'offrirent à son esprit, Lebrac, partisan des solutions radicales, n'en retint qu'un, et le soir, après Vêpres, quand le conseil général des guerriers de Longeverne fut réuni à la carrière à Pepiot, il le proposa carrément, froidement et sans tergiversations.
--Pour ne pas se faire esquinter ses habits, il n'y a qu'un moyen sûr, c'est de n'en pas avoir. Je propose donc qu'on se batte à poil!...
--Tout nus! se récrièrent bon nombre de camarades, surpris, étonnés et même un peu effrayés de ce procédé violent qui choquait peut-être aussi leurs sentiments de pudeur.
--Parfaitement, reprit Lebrac. Si vous aviez reçu la danse, vous n'hésiteriez pas à dire comme moi.
Et par le menu, sans désir d'épater la galerie, pour la convaincre seulement, Lebrac narra les souffrances physiques et morales de sa captivité au bord du bois et la rentrée cuisante à la maison.
--Tout de même, objecta Boulot, s'il venait à passer du monde, si un mendiant venait à rouler par là et qu'il nous ratiboise nos frusques, si Bédouin nous retombait dessus!
--D'abord, reprit Lebrac, les habits on les cachera, et puis au besoin on mettra quelqu'un pour les garder!
S'il passe des gens et que ça les gêne, ils n'auront qu'à ne pas regarder et, pour ce qui est du père Bédouin, on l'emm...! vous avez bien vu comme j'ai fait hier au soir.
--Oui, mais... fit Boulot, qui, décidément, n'avait pas du tout l'air de tenir à se montrer dans le simple appareil...
C'est bon! coupa Camus, clouant son adversaire par un argument péremptoire, toi! on sait bien pourquoi tu n'oses pas te mettre tout nu. C'est «passe que» t'as peur qu'on voie la tache de vin que tu as au derrière et qu'on se foute de ta fiole. T'as tort, Boulot! Ben quoi, la belle affaire! une tache au cul, c'est pas être estropié ça, et il n'y a pas à en avoir honte; c'est ta mère qu'a eu une envie quand elle était grosse: elle a eu idée de boire du vin et «alle» s'est gratté le derrière à ce moment-là. C'est comme ça que ça arrive. Et ça, ça n'est pas une mauvaise envie.
Les femmes grosses, y en a qu'ont toutes sortes d'idées et des bien plus dégoûtantes, mes vieux; moi j'ai entendu la bonne femme[41] de Rocfontaine qui disait à la mère que y en avait qui voulaient manger de la merde dans ces moments-là!
[41] Sage-femme
--De la merde!
--Oui!
--Oh!...
--Oui, mes vieux, parfaitement, de la merde de soldat même et toutes sortes d'autres saloperies que les chiens mêmes ne voudraient pas renifler de loin.
--Elles sont donc folles à ce moment-là, s'exclama Tétard?
--Elles le sont pendant, avant et après, à ce qui paraît.
--Toujours est-il que c'est mon père qui dit comme ça, et pour quant à y croire, j'y crois, on ne peut rien faire sans qu'elles ne gueulent comme des poules qu'on plumerait tout vif et pour des choses de rien elles vous foutent des mornifles.
--Oui, c'est vrai, les femmes c'est de la sale engeance!
--C'est-y entendu, oui ou non, qu'on se battra à poil? répéta Lebrac.
--Il faut voter, exigea Boulot, qui, décidément, ne tenait pas à exhiber la tache de vin dont l'envie maternelle avait décoré son postère.
--Que t'es bête! mon vieux, fit Tintin, puisqu'on te dit qu'on s'en fout!
--Je ne dis pas, vous autres, mais... les Velrans, si... ils la voyaient... eh bien! eh bien!... ça m'embêterait, na!
--Voyons, intervint La Crique, essayant d'arranger les choses, une supposition que Boulot garderait le saint frusquin et que nous autres on se battrait? hein!
--Non! Non! opinèrent certains guerriers qui, intrigués par les révélations de Camus et curieux de l'anatomie de leur camarade, voulaient, de visu, se rendre compte de ce que c'est qu'une envie et tenaient absolument à ce que Boulot se déshabillât comme tout le monde.
--Montre leur z'y, va, Boulot! à ces idiots-là, reprit La Crique: ils sont plus bêtes que mes pieds, on dirait qu'ils n'ont jamais rien vu, pas même une vache qui vêle ou une cabe qu'on mène au bouc.
Boulot comprit, fut héroïque et se résigna. Il déboutonna ses bretelles, laissa tomber sa culotte, troussa sa chemise et montra à tous les guerriers de Longeverne, plus ou moins intéressés, «l'envie» qui ornait la face postérieure de son individu. Et sitôt qu'il eut fait, la motion de Lebrac, appuyée par Camus, Tintin, La Crique et Grangibus, fut adoptée à «l'inanimité», comme d'habitude.
--C'est pas tout ça, maintenant, reprit Lebrac: il faut savoir où l'on se déshabillera et ousqu'on cachera les habits. Si, des fois, Boulot voyait s'amener quelqu'un comme le père Simon ou le curé, vaudrait tout de même mieux qu'ils ne nous voient pas à poil, sans quoi on pourrait bien tous prendre quelque chose en rentrant chez soi.
--Je sais, moi, déclara Camus. Et l'éclaireur volontaire conduisit la petite armée dans une sorte de vieille carrière, entourée de taillis, abritée de tous les côtés, et d'où l'on pouvait facilement, par une espèce de sous-bois, arriver derrière le retranchement du Gros Buisson, c'est-à-dire au champ de bataille.
Dès qu'arrivés ils se récrièrent:
--Chicard!
--Chouette!
--Merde! c'est épatant!
C'était très bien, en effet. Et il fut conclu _illico_ que le lendemain, après avoir dépêché en éclaireurs Camus avec deux autres bons gaillards qui protégeraient le gros de l'armée, on viendrait s'installer là pour se mettre, si l'on peut dire, en tenue de campagne.
En s'en retournant, Lebrac s'approcha de Camus et confidentiellement lui demanda:
--Comment que t'as pu faire pour dégoter un si chouette coin pour se déshabiller?
--Ah ah! répondit Camus, regardant d'un petit air égrillard son camarade et général.
Et passant sa langue sur ses lèvres et clignant de l'œil devant l'interrogation muette du chef:
--Mon vieux! ça c'est des affaires de femme! Je te raconterai tout plus tard, quand nous ne serons rien que les deux.
CHAPITRE VII
NOUVELLES BATAILLES
Panurge soubdain leva en l'air la main dextre, puys d'icelle mist le pouce dedans la narine d'ycellui cousté, tenant les quatre doigtz estenduz et serrez par leur ordre en ligne parallèle à la pene du nez, fermant l'œil gauche entièrement, et guaignant du dextre avecques profonde dépression de la sourcille et paulpière...
RABELAIS (livre II, chap. XIX).
Lebrac arriva en classe le lundi matin à huit heures avec son pantalon raccommodé et une blouse à deux manches de couleurs différentes, ce qui lui donnait un peu l'air d'un «carnaval».
Sa mère, en partant, l'avait sévèrement prévenu qu'il eût à prendre un soin spécial de ses habits et que si, le soir, on relevait dessus la plus petite tache de boue ou la moindre déchirure, il saurait de nouveau ce que cela lui coûterait. Aussi était-il un peu gêné aux entournures et assez mal à l'aise dans ses mouvements, mais cela ne dura pas.
Tintin, dès son entrée dans la cour, lui transmit de nouveau, confidentiellement, les serments d'éternel amour de sa sœur et les offres plus terre à terre, mais non moins importantes, de réparation mobilière des vêtements le cas échéant.
Cela leur prit une demi-minute à peine et ils gagnèrent immédiatement le groupe principal où Grangibus pérorait avec volubilité, expliquant pour la septième fois comme quoi son frère et lui avaient failli, la veille au soir, tomber derechef dans l'embuscade des Velrans, qui ne s'en étaient pas tenus comme la première fois à des injures et à des cailloux lancés, mais avaient bel et bien voulu se saisir de leurs précieuses personnes et les immoler à leur insatiable vengeance.
Heureusement les Gibus n'étaient pas loin de la maison; ils avaient sifflé Turc, leur gros chien danois, qui était justement lâché ce jour-là (une veine!) et la venue du molosse qu'ils avaient «houkssé» aussitôt contre leurs ennemis, ses grondements, ses mines de s'élancer, ses crocs montrés derrière les babines rouges avaient mis prudemment en fuite la bande des Velrans.
Et dès lors, disait Grangibus, ils avaient demandé à Narcisse de détacher le chien tous les jours vers cinq heures et demie et de l'envoyer à leur rencontre pour qu'il pût, en cas de malheur, protéger leur rentrée à la maison.
--Les salauds! grommelait Lebrac, ah! les salauds! ils nous le paieront va! et cher!