La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année
Part 2
--Alors tu crois qu'ils vont venir?
--Autrement, ça serait rien foireux de leur part, et il ajouta pour expliquer son ordre:
--Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds: t'entends Boulot! hein! s'agit pas de se faire chiper.
Prenez des godons[14] «dedans» vos poches; à ceusses qu'ont des frondes à «_lastique_» donnez-y les beaux cailloux et attention de pas les perdre. On va monter jusqu'au Gros Buisson.
[14] Cailloux.
Le communal de la Saute, qui s'étend du bois du Teuré au nord-est au bois de Velrans au sud-ouest, est un grand rectangle en remblais, long de quinze cents mètres environ et large de huit cents. Les lisières des deux forêts sont les deux petits côtés du rectangle; un mur de pierre doublé d'une haie protégée elle-même par un épais rempart de buissons le borne en bas vers les champs de la fin; au-dessus la limite assez indécise est marquée par des carrières abandonnées, perdues dans une bande de bois non classée, avec des massifs de noisetiers et de coudriers formant un épais taillis que l'on ne coupe jamais. D'ailleurs, tout le communal est couvert de buissons, de massifs, de bosquets, d'arbres isolés ou groupés qui font de ce terrain un idéal champ de bataille.
Un chemin ferré venant du village de Longeverne gravit lentement en semi-diagonale le rectangle, puis, à cinquante mètres de la lisière du bois de Velrans, fait un contour aigu pour permettre aux voitures chargées d'atteindre sans trop de peine le sommet du «_crêtot_».
Un grand massif avec des chênes, des épines, des prunelliers, des noisetiers, des coudriers, emplit la boucle du contour: on l'appelle le Gros Buisson.
Des carrières à ciel ouvert exploitées par Pepiot le bancal, Laugu du Moulin, qui s'intitulent _enterpreneurs_ après boire, et quelquefois par Abel le rat, bordent le chemin vers le bas.
Pour les gosses, elles constituent uniquement d'excellents et inépuisables magasins d'approvisionnement.
C'était sur ce terrain fatal, à égale distance des deux villages, que, depuis des années et des années, les générations de Longeverne et de Velrans s'étaient copieusement rossées, fustigées et lapidées, car tous les automnes et tous les hivers ça recommençait.
Les Longevernes[15] s'avançaient habituellement jusqu'au contour, gardant la boucle du chemin, bien que l'autre côté appartînt encore à leur commune et le bois de Velrans aussi, mais comme ce bois était tout près du village ennemi, il servait aux adversaires de camp retranché, de champ de retraite et d'abri sûr en cas de poursuite, ce qui faisait rager Lebrac:
--On a toujours l'air d'être envahi, nom de D...!
[15] On désigne souvent les habitants d'un pays par le nom de leur village ou du hameau qu'ils habitent; quelquefois on ajoute un diminutif en ot, qui se veut toujours injurieux.
Or, il n'y avait pas cinq minutes qu'on avait fini son pain, que Camus le grimpeur, posté en vigie dans les branches du grand chêne, signalait des remuements suspects à la lisière ennemie.
--Quand je vous le disais, constata Lebrac! Calez-vous, hein! qu'ils croient que je suis tout seul! Je m'en vas les houksser[16] kss! kss! attrape! et si des fois ils se lançaient pour me prendre... hop!...
[16] Exciter contre quelqu'un, se dit surtout des chiens.
Et Lebrac, sortant de son couvert d'épines, la conversation diplomatique suivante s'engagea dans les formes habituelles:
(Que le lecteur ici ou la lectrice veuille bien me permettre une incidente et un conseil. Le souci de la vérité historique m'oblige à employer un langage qui n'est pas précisément celui des cours ni des salons. Je n'éprouve aucune honte ni aucun scrupule à le restituer, l'exemple de Rabelais, mon maître, m'y autorisant. Toutefois, MM. Fallières ou Bérenger ne pouvant être comparés à François Ier, ni moi à mon illustre modèle, les temps d'ailleurs étant changés, je conseille aux oreilles délicates et aux âmes sensibles de sauter cinq ou six pages. Et j'en reviens à Lebrac:)
--Montre-toi donc, hé grand fendu, cudot, feignant, pourri! Si t'es pas un lâche, montre-la ta sale gueule de peigne-cul! va!
--Hé grand'crevure, approche un peu, toi aussi, pour voir! répliqua l'ennemi.
--C'est l'Aztec des Gués, fit Camus, mais je vois encore Touegueule, et Bancal et Tatti et Migue la Lune: ils sont une chiée.
Ce petit renseignement entendu, le grand Lebrac continua:
--C'est toi hein, merdeux! qu'as traité les Longevernes de couilles molles. Je te l'ai-t-y fait voir moi, si on en est des couilles molles! I gn'a fallu tous vos pantets[17] pour effacer ce que j'ai marqué à la porte de vot'église! C'est pas des foireux comme vous qu'en auraient osé faire autant.
[17] Pantets, pans de chemise.
--Approche donc «un peu» «pisque» t'es si malin, grand gueulard, t'as que la gueule.... et les gigues[18] pour «_t'ensauver_»!
[18] Jambes.
--Fais seulement la moitié du chemin, hé! pattier[19]! c'est pas passe que ton père tâtait les couilles des vaches[20] sur les champs de foire que t'es devenu riche!
[19] Pattier, marchand de pattes, c'est-à-dire de chiffons, de guenilles.
[20] Authentique.
--Et toi donc! ton bacul où que vous restez est tout crevi[21] d'hypothèques!
[21] Couvert.
--Hypothèque toi-même, traîne-besache[22]! Quand c'est t'y que tu vas reprendre le fusil de toile de ton grand-père pour aller assommer les portes à coups de «Pater»?
[22] Besace.
--C'est pas chez nous comme à Longeverne, où que les poules crèvent de faim en pleine moisson.
--Tant qu'à Velrans c'est les poux qui crèvent sur vos caboches, mais on ne sait pas si c'est de faim ou de poison.
Velri Pourri Traîne la Murie A vau les vies[23].
[23] Vies, voies, chemins.
Ouhe!... ouhe!... ouhe!... fit derrière son chef le chœur des guerriers Longevernes incapable de se dissimuler et de contenir plus longtemps son enthousiasme et sa colère.
L'Aztec des Gués riposta:
Longeverne, Pique merde, Tâte merde, Montés sur quatre pieux Les diabl' te tir' à eux!
Et le chœur des Velrans applaudit à son tour frénétiquement le général par des Euh! euh! prolongés et euphoniques.
Des bordées d'insultes furent jetées de part et d'autre en rafales et en trombes; puis les deux chefs, également surexcités, après s'être lancés les injures classiques et modernes:
--Enfonceurs de portes ouvertes!
--Etrangleurs de chats par la queue[24]! etc., etc., revenant au mode antique, se flanquèrent à la face avec toute la déloyauté coutumière les accusations les plus abracadabrantes et les plus ignobles de leur répertoire:
--Hé! t'en souviens-tu quand ta mère p..... dans le rata pour te faire de la sauce!
[24] De mon temps on ne parlait pas encore de roulure de capote ni d'échappé de bidet. On a fait des progrès depuis.
--Et toi, quand elle demandait les sacs au châtreur de taureaux pour te les faire bouffer en salade!
--Rappelle-toi donc le jour où ton père disait qu'il aurait plus d'avantage à élever un veau qu'un peut[25] merle comme toi!
[25] Peut, vilain.
--Et toi? quand ta mère disait qu'elle aimerait mieux faire téter une vache que ta sœur, passe que ça serait au moins pas une putain qu'elle élèverait!
--Ma sœur, ripostait l'autre qui n'en avait pas, elle bat le beurre, quand elle battra la m.... tu viendras lécher le bâton; ou bien: elle est pavée d'ardoises pour que les petits crapauds comme toi n'y puissent pas grimper!
--Attention, prévint Camus, v'là le Touegueule qui lance des pierres avec sa fronde.
Un caillou, en effet, siffla en l'air au-dessus des têtes, auquel des ricanements répondirent, et des grêles de projectiles rayèrent bientôt le ciel de part et d'autre, cependant que le flot écumeux et sans cesse grossissant d'injures salaces continuait de fluctuer du Gros Buisson à la lisière, le répertoire des uns comme des autres étant aussi abondant que richement choisi.
Mais c'était dimanche: les deux partis étaient vêtus de leurs beaux affutiaux et nul, pas plus les chefs que les soldats, ne se souciait d'en compromettre l'ordonnance dans des corps à corps dangereux.
Aussi toute la lutte se borna-t-elle ce jour-là à cet échange de vues, si l'on peut dire, et à ce duel d'artillerie qui ne fit d'ailleurs aucune victime sérieuse, pas plus d'un côté que de l'autre.
Quand le premier coup de la prière sonna à l'église de Velrans, l'Aztec des Gués donna à son armée le signal du retour, non sans avoir lancé aux ennemis, avec une dernière injure et un dernier caillou, cette suprême provocation:
--C'est demain qu'on vous y retrouvera, les couilles molles de Longeverne!
--Tu fous le camp! hé lâche! railla Lebrac; attends un peu, oui, attends à demain, tu verras ce qu'on vous passera, tas de peigne-culs!
Et une dernière bordée de cailloux salua la rentrée des Velrans dans la tranchée du milieu qu'ils suivaient pour le retour.
Les Longevernes, dont l'horloge communale retardait ou dont l'heure de la prière était peut-être reculée, profitèrent de la disparition des ennemis et prirent pour le lendemain leurs dispositions de combat.
Tintin eut une idée de génie.
--Il faudra, dit-il, se caler cinq ou six dans ce buisson-là, avant qu'ils n'arrivent, et ne bouger ni pieds ni pattes, et le premier qui passera pas trop loin lui tomber sus le râb'e et «s'ensauver» avec.
Le chef d'embuscade, immédiatement approuvé, choisit parmi les plus lestes les cinq qui l'accompagneraient, pendant que les autres mèneraient l'attaque de front, et tous rentrèrent au village, l'âme bouillonnante d'ardeur guerrière et assoiffée de représailles.
CHAPITRE III
UNE GRANDE JOURNÉE
_Væ victis!_
UN VIEUX CHEF GAULOIS AUX ROMAINS.
Ce lundi matin, en classe, cela tourna mal, plus mal encore que le samedi.
Camus, sommé par le père Simon de répéter en leçon d'instruction civique ce qu'on lui avait seriné l'avant-veille sur «le citoyen», s'attira des invectives dépourvues d'aménité.
Rien ne voulait sortir de ses lèvres, toute sa face exprimait un travail de gésine intellectuelle horriblement douloureux: il lui semblait que son cerveau était muré.
--Citoyen! citoyen! pensaient les autres, moins ahuris, qu'est-ce que ça peut bien être que cette saloperie-là?
--Moi, m'sieu! fit La Crique en faisant claquer son index et son médius contre son pouce.
--Non, pas vous! et s'adressant à Camus, debout, la tête branlante, les yeux éperdus:
--Alors vous ne savez pas ce que c'est qu'un citoyen?
--!.....
--Je vais vous coller à tous une heure de retenue pour ce soir!
Des frissons froids coururent le long des échines.
--Enfin, vous! êtes-vous citoyen? fit le maître d'école qui voulait absolument avoir une réponse.
--Oui, m'sieu! répondit Camus, se souvenant qu'il avait assisté avec son père à une réunion électorale où m'sieu le marquis, le député, devait offrir un verre à ses électeurs et leur serrer la main, même qu'il avait dit au père Camus:
--C'est votre fils ce citoyen-là? Il a l'air intelligent!
--Vous êtes citoyen, vous! ragea l'autre, cramoisi de colère, eh bien! oui, il est joli le citoyen! vous m'en faites un propre de citoyen!
--Non, m'sieu, reprit Camus qui, après tout, ne tenait pas à ce titre.
--Alors pourquoi n'êtes-vous pas citoyen?
--!...
--Dis-y, marmonna entre ses dents La Crique agacé, que c'est parce que t'as pas encore de poil au c..
--Qu'est-ce que vous dites, La Crique?
--Je... je dis... que... que...
--Que quoi?
--Que c'est parce qu'il est trop jeune!
--Ah! eh bien! maintenant, y êtes-vous?
On y était. La réponse de La Crique fit l'effet d'une rosée bienfaisante sur le champ desséché de leur mémoire; des lambeaux de phrases, des morceaux de qualité, des débris de citoyen, se réajustèrent, se replâtrèrent petit à petit, et Camus lui-même, moins ahuri, toute sa personne remerciant véhémentement La Crique le sauveur, contribua à recamper «le citoyen»!
Enfin, c'était toujours ça de passé.
Mais quand on en vint à la correction du devoir de système métrique, cela ne fut pas drôle du tout. Préoccupés comme ils l'étaient l'avant-veille, ils avaient oublié, en copiant, de changer des mots et de faire le nombre de fautes d'orthographe qui correspondait à peu près à leur force respective en la matière, force mathématiquement dosée par des dictées bihebdomadaires. Par contre, ils avaient sauté des mots, mis des majuscules où il n'en fallait pas et ponctué en dépit de tout sens. La copie de Lebrac surtout était lamentable et se ressentait visiblement de ses graves soucis de chef.
Aussi fut-ce lui qui fut amené au tableau par le père Simon, cramoisi de colère, les yeux luisant derrière ses lunettes comme des prunelles de chat dans la nuit.
Comme tous ses camarades d'ailleurs, Lebrac était convaincu d'avoir copié: évidemment, ça ne faisait de doute pour personne, inutile de répliquer; mais on voulait savoir au moins s'il avait su tirer quelque fruit de cet exercice banni en principe des méthodes de la pédagogie moderne.
--Qu'est-ce que le mètre, Lebrac?
--...!
--Qu'est-ce que le système métrique?
--!...
--Comment a-t-on obtenu la longueur du mètre?
--Euh!...
Trop éloigné de La Crique, Lebrac, les oreilles à l'affût, le front effroyablement plissé, suait sang et eau pour se rappeler quelque vague notion ayant trait à la matière. Enfin, il se remémora vaguement, très vaguement, deux noms propres cités: Delambre et La Condamine, mesureurs célèbres de morceaux de méridien. Malheureusement, dans son esprit, Delambre s'associait aux pipes en écume qui flambaient derrière la vitrine de Léon le buraliste. Aussi, hasarda-t-il, avec tout le doute qui convenait en si grave occurrence:
--C'est, c'est, Lécume et Lecon... Lecon!
--Hein! qui! quoi donc! fit le père Simon au paroxysme de la colère. Voilà que vous insultez les savants maintenant! Vous en avez un de toupet, par exemple, et un joli répertoire, ma foi! mes compliments, mon ami!
Et vous savez, ajouta-t-il pour assommer le malheureux, vous savez que votre père m'a recommandé de vous soigner!
Il paraît que vous n'en fichez pas la secousse à la maison; toujours sur les quat' chemins à faire le galvaudeux, la gouape, le voyou, au lieu de songer à vous décrasser le cerveau.
Eh bien, mon ami! si vous ne me répétez pas à onze heures tout ce que nous allons redire pour vous et pour vos camarades qui ne valent guère mieux que vous, je vous préviens, moi, que, pour commencer, je vous foutrai en retenue de quatre à six tous les soirs, jusqu'à ce que ça marche! Voilà!
Le tonnerre de Zeus, tombant sur l'assemblée, n'eût pas provoqué stupeur plus profonde. Tous restaient écrasés par cette épouvantable menace.
Aussi Lebrac et les autres, du plus grand au plus petit, écoutèrent-ils ce jour-là avec une attention concentrée les paroles du maître exposant rageusement les abus des anciens systèmes de poids et mesures et la nécessité d'un système unique. Et s'ils n'approuvèrent point en leur for intérieur la mesure du méridien de Dunkerque à Barcelone, s'ils se réjouirent des ennuis de Delambre et des emm...bêtements de Méchain, ils en retinrent avec soin les incidents et péripéties pour leur gouverne personnelle et leur sauvetage immédiat; mais Camus et Lebrac et Tintin et La Crique même, partisan du «Progrès», et tous les autres, se jurèrent bien, nom de Dieu, qu'en souvenir de cette terrible frousse ils préféreraient toujours mesurer par pieds et par pouces, comme avaient fait leurs pères et grands-pères, qui ne s'en étaient pas portés plus mal (la belle blague!) plutôt que d'employer ce sacré système de bourrique qui avait failli les faire passer pour couillons aux yeux de leurs ennemis.
L'après-midi fut plus calme. Ils avaient retenu l'histoire des Gaulois qui étaient de grands batailleurs et qu'ils admiraient fort. Aussi ni Lebrac, ni Camus, ni personne ne fut gardé à quatre heures, chacun, et le chef en particulier, ayant fait de remarquables efforts pour contenter cette vieille andouille de père Simon.
Cette fois, on allait voir.
Tintin avec ses cinq guerriers, qui avaient eu, à midi, la sage précaution de mettre leur goûter dans leurs poches, prirent les devants pendant que les autres allaient quérir leur morceau de pain, et quand, devant les ennemis apparaissant, retentit le cri de guerre de Longeverne: «A cul les Velrans!» ils étaient déjà habilement et confortablement dissimulés, prêts à toutes les péripéties du combat corps à corps.
Tous avaient les poches bourrées de cailloux; quelques-uns même en avaient empli leur casquette ou leur mouchoir; les frondeurs vérifiaient les nœuds de leur arme avec précaution; la plupart des grands étaient armés de triques d'épines ou de lances de coudres avec des nœuds polis à la flamme et des pointes durcies; certaines s'enjolivaient de naïfs dessins obtenus en faisant sauter l'écorce: les anneaux verts et les anneaux blancs alternaient formant des bigarrures de zèbre ou des tatouages de nègre: c'était solide et beau, disait Boulot, dont le goût n'était peut-être pas si affiné que la pointe de sa lance.
Dès que les avant-gardes eurent pris contact par des bordées réciproques d'injures et un échange convenable de moellons, les gros des deux troupes s'affrontèrent.
A cinquante mètres à peine l'un de l'autre, disséminés en tirailleurs, se dissimulant parfois derrière les buissons, sautant à gauche, sautant à droite pour se garer des projectiles, les adversaires en présence se défiaient, s'injuriaient, s'invitaient à s'approcher, se traitaient de lâches et de froussards, puis se criblaient de cailloux, pour recommencer encore.
Mais il n'y avait guère d'ensemble; tantôt c'étaient les Velrans qui avaient le dessus, et tout d'un coup les Longevernes, par une pointe hardie, reprenaient l'avantage, les triques au vent; mais ils s'arrêtaient bientôt devant une pluie de pierres.
Un Velrans avait reçu pourtant un caillou à la cheville et avait regagné le bois en clochant; du côté de Longeverne, Camus, perché sur son chêne d'où il maniait la fronde avec une dextérité de singe, n'avait pu éviter le godon d'un Velrans, de Touegueule, croyait-il, qui lui avait choqué le crâne et l'avait tout ensaigné.
Il avait même dû descendre et demander un mouchoir pour bander sa blessure, mais rien de précis ne se dessinait. Pourtant, Grangibus tenait absolument à utiliser l'embuscade de Tintin et à en chauffer un, disait-il. C'est pourquoi, ayant communiqué son idée à Lebrac, il fit semblant de se faufiler seul du côté du buisson occupé par Tintin, pour assaillir de flanc les ennemis. Mais il s'arrangea du mieux qu'il put pour être vu de quelques guerriers de Velrans, tout en ayant l'air de ne pas remarquer leur manœuvre. Il se mit donc à ramper et à marcher à quatre pattes du côté du haut et il ricana sous cape quand il aperçut Migue la Lune et deux autres Velrans se concertant pour l'assaillir, sûrs de leur force collective contre un isolé.
Il avança donc imprudemment, tandis que les trois autres se rasaient de son côté.
Lebrac, à ce moment, poussait une attaque vigoureuse pour occuper le gros de la troupe ennemie et Tintin, qui voyait tout de son buisson, prépara ses hommes à l'action:
--Ça va «_viendre_», mes vieux, attention!
Grangibus était à six pas de leur retraite du côté de Velrans quand les trois ennemis, surgissant tout à coup d'entre les buissons, se jetèrent furieusement à sa poursuite.
Tout comme s'il était surpris de cette attaque, le Longeverne fit volte-face et battit en retraite, mais assez lentement pour laisser les autres gagner du terrain et leur faire croire qu'ils allaient le pincer.
Il repassa aussitôt devant le buisson de Tintin, serré de près par Migue la Lune et ses deux acolytes.
Alors Tintin, donnant le signal de l'attaque, bondit à son tour avec ses cinq guerriers, coupant la retraite aux Velrans et poussant des cris épouvantables.
--Tous sur Migue la Lune, avait-il dit!
Ah! cela ne fit pas un pli. Les trois ennemis, paralysés de frayeur à ce coup de théâtre inattendu, s'arrêtèrent net, puis crochèrent vivement pour regagner leur camp et deux s'échappèrent en effet comme l'avait prévu Tintin. Mais Migue la Lune fut happé par six paires de griffes et enlevé, emporté comme un paquet dans le camp de Longeverne, parmi les acclamations et les hurlements de guerre des vainqueurs.
Ce fut un désarroi dans l'armée de Velrans, qui battit en retraite sur le bois, tandis que les Longevernes, entourant leur prisonnier, beuglaient haut leur victoire. Migue la Lune, entouré d'une quadruple haie de gardiens, se débattait à peine, écrasé sous l'aventure.
--Ah! mon ami, «on s'a fait choper», fit le grand Lebrac, sinistre; eh bien, attends un peu pour voir!
--Euh! euh! euh! ne me faites point de mal, bégaya Migue la Lune.
--Oui, mon p'tit, pour que tu nous traites encore de pourris et de couilles molles!
--C'est pas moi! Oh! mon dieu! Qu'est-ce que vous voulez me faire?
--Apportez le couteau, commanda Lebrac.
--Oh «moman, moman»! Qu'est-ce que vous vous voulez me couper?
--Les oreilles, beugla Tintin.
--Et le nez, ajouta Camus.
--Et le zizi, continua La Crique.
--Sans oublier les couilles, compléta Lebrac, on va voir si tu les as molles!
--Faudra lui lier le sac avant de couper, comme on fait avec les petits taureaux, fit observer Gambette, qui avait apparemment assisté à ces sortes d'opérations.
--Sûrement! qui «c'est qu'a la ficelle»?
--N'en v'là, répondit Tigibus.
--Me faites point de mal ou je le dirai à ma «moman», larmoya le prisonnier.
--Je me fous autant de ta mère que du pape, riposta Lebrac, cynique.
--Et à m'sieu le curé! ajouta Migue la Lune épanté.
--Je te redis que je m'en refous!
--Et au maître, fit-il encore, miguant[26] plus que jamais.
[26] Miguer, cligner des paupières.
--Je l'emmerde!
Ah! voilà que tu nous menaces par-dessus le marché maintenant! Manquait plus que ça! Attends un peu, mon salaud!
Passez-moi le châtre-bique[27].
[27] Châtre-bique, couteau.
Et, l'eustache en main, Lebrac aborda sa victime.
Il passa d'abord simplement le dos du couteau sur les oreilles de Migue-la-Lune qui, croyant au froid du métal que ça y était vraiment, se mit à sangloter et à hurler, puis satisfait il s'arrêta dans cette voie et se mit en devoir de lui «affûter», comme il disait, proprement ses habits.
Il commença par la blouse, il arracha les agrafes métalliques du col, coupa les boutons des manches ainsi que ceux qui fermaient le devant de la blouse, puis il fendit entièrement les boutonnières, ensuite de quoi Camus fit sauter ce vêtement inutile; les boutons du tricot et les boutonnières subirent un sort pareil; les bretelles n'échappèrent point, on fit sauter le tricot. Ce fut ensuite le tour de la chemise: du col au plastron et aux manches, pas un bouton ni une boutonnière n'échappa; ensuite le pantalon fut lui-même échenillé: pattes et boucles et poches et boutons et boutonnières y passèrent; les jarretières en élastique qui tenaient les bas furent confisquées, les cordons de souliers taillés en trente-six morceaux.
--T'as pas de «caneçon»? non! reprit Lebrac, en vérifiant l'intérieur de la culotte qui dégringolait sur les jarrets.
--Eh bien! maintenant, fous le camp!
Il dit, et, tel un honnête juré qui, sous un régime républicain, sans haine et sans crainte, obéit uniquement aux injonctions de sa conscience, il ne lui lança pour finir qu'un solide et vigoureux coup de pied à l'endroit «ousque» le dos perd son nom.
Rien ne tenait plus des habits de Migue la Lune et il pleurait, misérable et petit, au milieu des ennemis qui le raillaient et le huaient.
--Viens donc m'arrêter, maintenant! invita Grangibus narquois, tandis que l'autre, ayant remis sur son tricot qui ne boutonnait plus sa blouse qui pendait en marchand de biques, essayait en vain de rassembler dans son pantalon les pans de sa chemise débraillée.
--Va voir maintenant ce que veut te dire ta mère, acheva Camus, retournant le poignard dans la plaie.