La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année

Part 18

Chapter 181,793 wordsPublic domain

Le dimanche, un peu avant la messe, ils purent se réunir autour de l'abreuvoir et causer enfin de leurs affaires.

Ils virent passer, tenant son père par la main, Bacaillé, entièrement remis et plus narquois que jamais dans ses habits «rappropriés». Après vêpres, ils crurent habile et prudent de rentrer avant qu'on les y invitât.

Bien leur en prit, en effet, car ce dernier trait désarma tout à fait les parents et le maître si bien que, le lundi, on les laissa libres de jouer et de bavarder comme avant la sauce, ce qu'ils ne manquèrent pas de faire à quatre heures, loin des oreilles inquisitoriales et des regards malintentionnés.

Mais le mardi, tous eurent une grosse émotion: Grangibus arriva à l'école avec son frère, et Gambette lui aussi descendit de la Côte avant huit heures. Il apportait au père Simon un chiffon de papier graisseux plié en quatre, que l'autre ouvrit et sur lequel il lut:

«Mocieu le maître,

«Je vous envoi sé deux mots pour vous dire que j'ai gardé Léon à la méson à cause de mes rumatisses pour arrangé les bêtes.

«Jean-Baptiste CASSARD.»

C'était Gambette qui avait rédigé le billet, et Grangibus qui l'avait signé pour le père de l'absent, afin que les deux écritures ne se ressemblassent point: il passa haut la main.

La chose, d'ailleurs, n'inquiétait pas les guerriers; Gambette, on le savait, était souvent retenu à la maison.

Mais si Gambette revenait avec Grangibus, c'est qu'il avait trouvé la cabane des Velrans et repris le trésor.

Les yeux de Lebrac flamboyaient comme ceux d'un loup; les camarades n'étaient pas moins intéressés. Ah! comme elle était oubliée la pile de l'avant-dernier dimanche, et comme les promesses et les serments arrachés de force à leurs lèvres pesaient peu à leurs âmes de douze ans.

--Ça y est ti? interrogea-t-il.

--Voui, ça y est! fit Gambette.

Lebrac faillit pâlir et tomber, il ravala sa salive.

Tintin, La Crique, Boulot avaient entendu la demande et la réponse; eux aussi étaient pâles.

Lebrac décida:

--Faudra se réunir ce soir!

--Oui, à quatre heures, à la Carrière à Pepiot. Tant pis si on est chopé!

--On s'arrangera, exposa La Crique, pour jouer à la cachette, on filera chacun par un chemin de ce côté-là sans rien dire à personne.

--Entendu! ........................................................................

C'était un soir gris et sombre. La bise avait couru tout le jour, balayant la poussière des routes: elle s'arrêtait un peu de souffler; un calme froid pesait sur les champs; des nuages plombés, de gros nuages informes s'ébattaient à l'horizon; la neige n'était pas loin sans doute, mais aucun des chefs accourus à la carrière ne sentait la froidure, ils avaient un brasier dans le cœur, une illumination dans le cerveau.

--Où est-il? demanda Lebrac à Gambette.

--Là-haut, à la nouvelle cache, répondit l'autre; et tu sais, il a fait des petits.

--Ah!

Et comme Boulot, toujours bon dernier, arrivait, ils filèrent tous au triple galop vers leur abri provisoire où Gambette extirpa de dessous un amas de planches et de clous, un sac énorme, rebondi, pétant de boutons, alourdi de toutes les munitions des guerriers de Velrans.

--Comment as-tu fait pour le trouver? Tu as démoli leur cabane?

--Leur cabane! s'exclama Gambette..., cabane! Peuh! pas une cabane, ils sont trop bêtes pour en bâtir une comme nous, pas même un bacul, un petit machin de rien du tout, accouté contre un bout de rocher et qu'on ne pouvait même pas voir!

C'est à peine si on pouvait y entrer à genoux.

--Ah!

--Oui, leurs sabres, leurs triques, leurs lances étaient empilés là-dedans et on a commencé par leur z-y casser tous l'un après l'autre, tant qu'à force on en avait mal aux genoux.

--Et le sac!

--Mais je vous ai pas dit comment qu'on l'avait trouvé leur bacul. Ah! mes vieux, ce qu'on a eu du mal!

--Depuis huit jours qu'on cherchait pour rien, renchérit Grangibus, ça commençait à être emm...bêtant.

--Et devinez comment qu'on l'a trouvé?

--J' donne ma part au chat, pressa La Crique.

--Et moi aussi, firent tous les autres, impatients.

--Non, vous ne devineriez jamais, et ce qu'on a eu de la veine de regarder en l'air.

--?...

--Oui, mes vieux, on avait déjà bien passé quatre ou cinq fois par là, quand, sur un chêne, un peu plus loin, on a vu une boule d'écureuil et Grangibus m'a dit:

--Je ne sais s'il est dedans? si tu montais voir comme c'est.

--Alors j'ai pris entre mes dents un petit bâton pour fourgonner, parce que s'il avait été dedans, quand j'aurais mis la main il aurait pu me mordre les doigts.

Je monte, j'arrive, je tâte et, qu'est-ce que je trouve?

--Le sac!

--Mais non, rien du tout; alors je fous la boule en bas et alors en regardant, c'est là que dans un contrebas, un peu plus du côté de bise, j'ai vu le bacul de ces cochons de Velrans.

Ah! j'ai bientôt été en bas. Grangibus croyait que l'écureuil m'avait mordu et que je dégringolais de frousse, mais quand il m'a vu courir, il s'est douté tout de suite qu'il y avait du nouveau et c'est alors que nous avons fichu leur cambuse à sac.

Les boutons étaient au fond, sous une grosse, pierre; on n'y voyait presque pas clair, je les ai trouvés en tâtant.

Ah! ce qu'on était content!

Mais vous savez, c'est pas tout. Avant de partir, je me suis déculotté au fond de leur cabane... j'ai rebouché avec la pierre, on a bien remis tous les morceaux de sabres et de lances comme ils étaient, et quand ils iront mettre la main sous la pierre, ils sentiront comment il est fait maintenant leur trésor.

J'ai t'i bien fait?

On serra la main de Gambette, on lui tapa sur le ventre, on lui ficha des coups de poing dans le dos pour le féliciter comme il convenait.

--Alors! reprit-il, interrompant le concert de louanges qu'on lui décernait, alors vous, vous avez reçu la pile?

--Ah! mon vieux, ce qu'ils nous ont passé! Et le «noir» a dit, ajouta Lebrac, que je ferais encore pas de première communion cette année, rapport à la culotte de saint Joseph, mais je m'en fous!

--Tout de même, des parents comme les nôtres, c'est pas rigolo. Ils sont charognes au fond, tout comme si, eux, ils n'en avaient pas fait autant.

Et dire qu'ils se figurent, maintenant qu'ils nous ont bien tanné la peau, que tout est passé et qu'on ne songera plus à recommencer.

--Non, mais des fois, est-ce qu'ils nous prennent pour des c...! ah! ils auront beau dire, si tôt qu'ils auront un peu oublié, on les retrouvera les autres, hein, fit Lebrac, on recommence!

Oh! ajouta-t-il, j'sais bien qu'il y a «quéque» froussards qui ne reviendront pas, mais vous tous, vous, sûrement vous reviendrez, et bien d'autres encore, et quand je devrais être tout seul, moi, je reviendrais et je leur z'y dirais aux Velrans que je les emm... et que c'est rien que des peigne-culs et des vaches sans lait, voui! je leur z'y dirais!

--On y sera aussi, nous autres, on z'y sera sûrement, et flûte pour les vieux!

Comme si on ne savait pas ce qu'ils ont fait eux aussi, quand ils étaient jeunes.

Après souper, ils nous envoient au plumard et eux, entre voisins, ils se mettent à blaguer, à jouer à la bête hombrée, à casser des noix, à manger de la «cancoillotte», à boire des litres, à licher des gouttes, et ils se racontent leurs tours du vieux temps.

Parce qu'on ferme les yeux ils se figurent qu'on dort et ils en disent, et on écoute et ils ne savent pas qu'on sait tout.

Moi, j'ai entendu mon père, un soir de l'hiver passé, qui racontait aux autres comment il s'y prenait quand il allait voir ma mère.

Il entrait par l'écurie, croyez-vous, et il attendait que les vieux aillent au lit pour aller coucher avec elle, mais un soir mon grand-père a bien manqué de le pincer en venant clairer les bêtes; oui, le paternel, il s'était caché sous la crèche devant les naseaux des bœufs qui lui soufflaient au nez, et il n'était pas fier, allez!

Le vieux s'est amené avec sa lanterne tout bonnement et il s'est tourné par hasard de son côté comme s'il le regardait, même que mon père se demandait s'il n'allait pas lui sauter dessus.

Mais pas du tout, le pépé[93] n'y songeait guère: il s'est déboutonné, puis il s'est mis à pisser tranquillement et mon père disait qu'il n'en finissait pas de secouer son outil et qu'il trouvait le temps bougrement long parce que ça le piquait à la «gargotte»[94] et qu'il avait peur de tousser; alors sitôt que le grand-papa a été parti, il a pu se redresser et reprendre son souffle et un quart d'heure après il était «pieuté» avec ma mère, à la chambre haute.

[93] Grand-père.

[94] Gargotte, gorge.

Voilà ce qu'ils faisaient! Est-ce qu'on a jamais fait des «trueries» comme ça, nous autres? Hein, je vous le demande, c'est à peine si on embrasse de temps en temps nos bonn'amies quand on leur donne un pain d'épices ou une orange, et pour un sale traître et voleur qu'on fouaille un tout petit peu, ils font des chichis et des histoires comme si un bœuf était crevé.

--Mais c'est pas ça qui empêchera qu'on fasse son devoir.

--Tout de même, bon Dieu! qu'il y a pitié aux enfants d'avoir des père et mère!

Un long silence suivit cette réflexion. Lebrac cachait de nouveau le trésor jusqu'au jour de la nouvelle déclaration de guerre.

Chacun songeait à sa fessée, et, comme on redescendait entre les buissons de la Saute, La Crique, très ému, plein de la mélancolie de la neige prochaine et peut-être aussi du pressentiment des illusions perdues, laissa tomber ces mots:

--Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu'eux!

FIN

TABLE

Pages.

PRÉFACE 7

LIVRE I.--_LA GUERRE_

CHAPITRE I.--LA DÉCLARATION DE GUERRE 9

-- II.--TENSION DIPLOMATIQUE 23

-- III.--UNE GRANDE JOURNÉE 36

-- IV.--PREMIERS REVERS 50

-- V.--LES CONSÉQUENCES D'UN DÉSASTRE 63

-- VI.--PLAN DE CAMPAGNE 75

-- VII.--NOUVELLES BATAILLES 88

-- VIII.--JUSTES REPRÉSAILLES 106

LIVRE II.--_DE L'ARGENT_

CHAPITRE I.--LE TRÉSOR DE GUERRE 129

-- II.--FAULTE D'ARGENT, C'EST DOLEUR NON PAREILLE 141

-- III.--LA COMPTABILITÉ DE TINTIN 152

-- IV.--LE RETOUR DES VICTOIRES 164

-- V.--AU POTEAU D'EXÉCUTION 175

-- VI.--CRUELLE ÉNIGME 184

-- VII.--LES MALHEURS D'UN TRÉSORIER 198

-- VIII.--AUTRES COMBINAISONS 215

LIVRE III.--_LA CABANE_

CHAPITRE I.--LA CONSTRUCTION DE LA CABANE 227

-- II.--LES GRANDS JOURS DE LONGEVERNE 242

-- III.--LE FESTIN DANS LA FORÊT 256

-- IV.--RÉCITS DES TEMPS HÉROÏQUES 275

-- V.--QUERELLES INTESTINES 291

-- VI.--L'HONNEUR ET LA CULOTTE DE TINTIN 302

-- VII.--LE TRÉSOR PILLÉ 314

-- VIII.--LE TRAITRE CHATIÉ 328

-- IX.--TRAGIQUES RENTRÉES 340

-- X.--DERNIÈRES PAROLES 351

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_

le dix septembre mil neuf cent douze

PAR

G. ROY

A POITIERS

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE