La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année
Part 17
--Tout ça, «c'est passe que tu bisques» de ce que la Tavie aime mieux Camus. Elle a sûrement raison de se foutre de ta gueule! Mais est-ce qu'on t'avait fait du mal après l'affaire de vendredi? Est-ce qu'on t'a seulement empêché de revenir te battre avec nous? Pourquoi alors que tu te venges aussi salement! T'as pas «d'escuses»!
--Voilà, conclut Lebrac, serrez les nœuds. On va le juger.
Un grand silence tomba.
Camus et La Crique, geôliers sinistres, barraient toujours le seuil. Une houle de poings se tendaient vers Bacaillé. Comprenant qu'il n'avait pas de pitié à attendre des geôliers et sentant venir l'heure des expiations suprêmes, il eut une révolte désespérée et terrible et essaya de ruer, de se débattre et de mordre.
Mais Gambette et les Gibus, qui avaient assumé le rôle de garde-chiourme, étaient des gars solides et râblés, et on ne le leur faisait pas comme ça, d'autant que la colère, une colère folle qui leur faisait les oreilles rouges, décuplait encore leurs forces.
Les poignets de Bacaillé, serrés dans des étaux de fer, devinrent bleus, ses jambes furent en un clin d'œil ligotées plus étroitement encore et on le jeta comme un paquet de chiffons au milieu de la cabane, sous le trou du toit défoncé, du toit si solide que, malgré tous leurs efforts, les Velrans ne l'avaient pu crever qu'en un seul endroit.
Lebrac en chef parla:
--La cabane, dit-il, est foutue; on connaît notre cache; tout est à refaire; mais ça ce n'est rien: il y a le trésor qui a disparu, il y a l'honneur qui est atteint.
L'honneur on le redressera, on sait ce que valent nos poings, mais le trésor... le trésor valait bien cent sous!
Bacaillé, continua-t-il gravement, tu es complice des voleurs, tu es un voleur, tu nous as volé cent sous; as-tu un écu de cinq livres à nous rendre?
La question était de pure forme et Lebrac ne l'ignorait pas. Qui est-ce qui avait jamais eu cent sous à soi, cent sous ignorés des parents et sur lesquels ces derniers ne pussent avoir à toute heure droit de haute main?
Personne!
--J'ai trois sous, gémit Bacaillé.
--Fous-toi-les «quèque» part tes trois sous! rugit Gambette.
--Messieurs, reprit Lebrac, solennel, voici un traître et nous allons le juger et l'exécuter sans rémission.
--Sans haine et sans crainte, redressa La Crique, qui se remémorait des lambeaux de phrases d'instruction civique.
--Il a avoué qu'il était coupable, mais il a avoué parce qu'il ne pouvait pas faire autrement et que nous connaissions son crime. Quel supplice doit-on lui faire subir?
--Le saigner! rugirent dix voix.
--Le pendre! beuglèrent dix autres.
--Le châtrer! grondèrent quelques-uns.
--Lui couper la langue!
--On va d'abord, interrompit le chef, plus prudent et gardant inconsciemment, malgré sa colère, une plus saine idée des choses et des conséquences de leur acte, on va d'abord lui nettoyer tous ses boutons pour reconstituer un noyau de trésor et remplacer en partie celui qui nous a été volé par ses amis les Velrans.
--Mes habits du dimanche? sursauta le prisonnier.
--J' veux pas, j' veux pas! je l' dirai à nos gens[89]!
[89] Nos gens, expression comtoise pour «mes parents».
--Chante toujours, mon petit, tu nous amuses; mais tu sais, tu n'as qu'à recommencer à cafarder pour voir un peu, et j' te préviens que si tu brailles trop fort ici on te la boucle, ta gueule, avec ton «tire-jus», comme on a fait à l'Aztec des Gués.
Comme ces menaces ne décidaient point Bacaillé à se taire, on le bâillonna et on fit sauter tous ses boutons.
--Ce n'est pas tout ça, n. d. D., reprit La Crique, si on ne fait que ça à un traître, c'est vraiment pas la peine! Un traître!... c'est un traître! n. d. D. et ça n'a pas le droit de vivre!
--On va le fouetter, proposa Grangibus, chacun son coup puisqu'il nous a fait du mal à tertous.
On ligota de nouveau Bacaillé nu sur les planches de la table démolie.
--Commencez, ordonna Lebrac.
Un à un, la baguette de coudre à la main, les quarante Longevernes défilèrent devant Bacaillé, qui, sous leurs coups, hurlait à fendre le roc, et ils lui crachèrent sur le dos, sur les reins, sur les cuisses, sur tout le corps en signe de mépris et de dégoût.
Durant ce temps, une dizaine de guerriers, sous la conduite de La Crique, étaient sortis avec les habits du condamné.
Ils revinrent quand finissait l'opération et Bacaillé, débâillonné et délié, reçut au bout de longs bâtons les diverses pièces de son habillement veuves de boutons qui avaient été de plus largement compissées et abondamment souillées d'autre façon encore par les justiciers de Longeverne.
--Va te faire recoudre ça par les Velrans! lui conseilla-t-on pour finir.
CHAPITRE IX
TRAGIQUES RENTRÉES
Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute...
CH. BAUDELAIRE (_les Fleurs du Mal_).
Bacaillé, dépêtré de ses liens, les fesses en sang, la face congestionnée, les yeux révulsés d'horreur, reçut en pleine figure les paquets malodorants qu'étaient ses habits, cependant que toute l'armée, suivant ses chefs, l'abandonnait à son sort et quittait dignement la cabane pour aller un peu plus loin, dans un endroit désert et caché, se concerter sur ce qu'il convenait de faire en si pressante et pénible occurrence.
Pas un ne se demandait ce qu'il allait advenir du traître démasqué, châtié, fessé, déshonoré, empuanti. Ça, c'était son affaire, il n'avait que ce qu'il méritait et tout juste encore. Des râles et des hoquets de rage, des sanglots d'un homme qu'on assassine parvenaient bien jusqu'à leurs oreilles, ils ne s'en soucièrent point.
Bientôt, par degrés, l'autre reprenant conscience et se sauvant à toute allure, les sanglots et les cris et les hurlements diminuèrent et l'on n'entendit plus rien.
Alors Lebrac commanda.
--Il faut aller prendre à la cabane tout ce qui peut servir encore et aller le cacher ailleurs en attendant.
A deux cents mètres de là, dans le taillis, une petite excavation, insuffisante pour remplacer celle qu'on venait de perdre par le crime de Bacaillé, pouvait, faute de mieux, abriter momentanément les débris de ce qui avait été le palais de gloire de l'armée de Longeverne.
--Il faut tout apporter ici, décida-t-il. Et immédiatement la majeure partie de la troupe s'occupa à ce travail.
--Fichez aussi le mur en bas, compléta-t-il, enlevez le toit et murez la provision de bois; il faut qu'on ne voie plus rien de rien.
Les ordres étant donnés, pendant que les soldats vaquaient à ces corvées réglementaires et pressées, il conféra avec les autres chefs: Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grangibus et Gambette.
Ce fut une conférence longue et mystérieuse.
L'avenir et le présent y furent confrontés au passé, non sans regrets et sans plaintes, et surtout l'on agita la question de reconquérir le trésor.
Ce trésor était sûrement dans la cabane des Velrans et la cabane était dans le bois; mais comment le trouver et surtout quand pourrait-on le chercher?
Il n'y avait que Gambette habitant sur la Côte et quelquefois Grangibus occupé au moulin qui pouvaient invoquer des motifs plausibles d'absence sans courir le risque d'un contrôle immédiat et sérieux.
Gambette n'hésita pas.
--Je gouepperai[90] l'école tant qu'il faudra; je battrai le bois en long, en large, en haut, en travers, j'en laisserai pas un pouce d'inesqueploré[91], tant que j'aurai pas démoli leur cabane et repris notre sac. Grangibus déclara que, toutes les fois qu'il pourrait se joindre à lui, il le retrouverait à la Carrière à Pepiot, une demi-heure environ avant l'entrée en classe.
[90] Manquerai.
[91] Inexploré.
Dès que la traque de Gambette aurait abouti et qu'on aurait reconquis le trésor, on rebâtirait la cabane sur un emplacement qu'on déterminerait plus tard, après les recherches les plus sérieuses.
Pour l'heure, on se contenterait de protéger jusqu'au contour des Menelots et à la marnière de Jean-Baptiste le retour au Vernois des Gibus.
Le transport des matériaux était achevé; les guerriers vinrent se grouper autour des chefs.
Lebrac, au nom du Conseil, annonça gravement que la guerre à la Saute était suspendue jusqu'à une date prochaine qu'on fixerait de façon précise dès qu'on aurait retrouvé ce qu'il fallait.
Le conseil, prudent, gardait en effet pour lui le secret de ses grandes décisions.
On effaça aussi bien que possible les traces qui menaient de l'ancienne cabane à la nouvelle réserve, après quoi, le soleil baissant, on se résolut à regagner le village sans se douter qu'à cette heure il était en pleine révolution.
Les conscrits qui jouaient aux quilles, les hommes qui buvaient leur litre à l'auberge de Fricot, les commères allant faire la causette avec la voisine, les grandes filles s'exerçant à la broderie ou au crochet derrière les rideaux de la fenêtre, toute la population de Longeverne, se récréant ou se reposant, fut tout d'un coup attirée, aspirée devrait-on dire, au milieu de la rue, par des cris épouvantables, par les râles qui n'avaient plus rien d'humain d'un malheureux qui est à bout, qui va tomber, rendre l'âme, et chacun, les yeux arrondis d'angoisse, se demandait ce qu'il y avait.
Et voilà que l'on vit surgir du «traje» des Cheminées, bancalant plus que jamais et courant et hurlant autant qu'on peut hurler, Bacaillé tout nu ou presque, car il n'avait sur son dos que sa chemise et aux pieds des souliers sans cordons. Il tenait sur ses bras deux paquets d'habits et il sentait, il empoisonnait plus que trente-six charognes en train de pourrir.
Les premiers qui accoururent à sa rencontre reculèrent en se bouchant le nez, puis, un peu aguerris, se rapprochèrent tout de même, complètement ahuris, interrogeant:
--Qu'est-ce qu'il y a?
Bacaillé avait les fesses rouges de sang, des rigoles de crachat lui descendaient le long des cuisses, ses yeux chavirés n'avaient plus de larmes, ses cheveux étaient tout droits et agglutinés comme les poils d'un hérisson, et il tremblait comme une feuille morte qui va se détacher de son rameau et s'envoler au vent.
--Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'il y a?
Bacaillé ne pouvait rien dire: il hoquetait, râlait, se tordait, hochait la tête, se laissait aller.
Son père et sa mère accourus l'emportèrent à la maison à demi évanoui, cependant que tout le village intrigué les suivait.
On pansa les fesses de Bacaillé, on le débarbouilla, on mit tremper ses habits dans une seille à la remise, on le coucha, on lui chauffa des briques, des cruchons, des bouillottes; on lui fit boire du thé, du café, des grogs et, toujours hoquetant, il se calma un peu et baissa les paupières.
Un quart d'heure après, un peu remis, il rouvrait les yeux et racontait à ses parents, ainsi qu'aux nombreuses femmes qui entouraient sa couche, tout ce qui venait de se passer à la cabane, en omettant toutefois soigneusement de spécifier les motifs qui lui avaient valu ce traitement barbare, c'est-à-dire sa trahison.
Il dit tout le reste: il vendit tous les secrets de l'armée de Longeverne, il narra les escapades à la Saute et les batailles, il confessa les boutons chipés et la contribution de guerre, il dévoila tous les trucs de Lebrac, dénonça tous ses conseils; il chargea Camus autant qu'il put; il dit les planches dérobées, les clous soustraits, les outils empruntés et la noce, la goutte, le vin, les pommes et le sucre volés, les chants obscènes, la dégueulade au retour, et les farces à Bédouin et le culottage de saint Joseph avec les dépouilles de l'Aztec des Gués, tout, tout, tout; il se dégonfla, se vida, se vengea et s'endormit là-dessus avec la fièvre et le cauchemar.
Marchant sur la pointe des pieds, une à une ou par petits groupes, s'arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d'œil sur l'intéressant malade, les visiteuses se retirèrent. Mais elles s'attendirent au seuil de la porte, et, toutes réunies, conférèrent, s'animèrent, s'excitèrent, se montèrent jusqu'à la fureur folle: œufs volés, boutons raflés, clous chipés, sans compter ce qu'on ne savait pas, et bientôt pas un chat dans le village--si toutefois ces gracieux animaux eurent le mauvais goût de prêter l'oreille aux discours de leurs patronnes--n'ignora un mot de la terrible affaire.
--Les gredins! les gouillands! les gouapes! les voyous! les saligauds!
--Attendez un peu qu'il rentre, j' vais le soigner, le mien!
--J' vais lui servir quéque chose aussi, au nôtre!
--Si c'est permis, des gamins de leur âge!
--Y a pus d'enfants, voyez-vous!
--Moi, c'est son père qui va lui en foutre!
--Attendez seulement qu'ils reviennent!
Le fait est qu'ils ne paraissaient point autrement pressés de rentrer, les gars de Longeverne, et ils l'auraient été bien moins encore s'ils avaient pu se douter de l'état de surexcitation dans lequel la rentrée et les révélations de Bacaillé avaient mis les auteurs de leurs jours.
--Vous ne les avez pas encore revus?
--Non! quelles sottises peuvent-ils bien être encore en train de faire?
Les pères venaient de rentrer pour arranger les bêtes, leur donner à manger, les mener boire et renouveler la litière. Ils criaient moins que leurs épouses, mais ils avaient les traits crispés et durcis.
Le père Bacaillé avait parlé de maladie, procès, dommages-intérêts, et, dame! quand il était question de leur faire desserrer les cordons de la bourse, cela n'allait point; aussi promettaient-ils intérieurement, et même à haute voix, de fabuleuses raclées à leurs rejetons.
--Les voici, annonça la mère Camus, du haut de sa levée de grange, la main en abat-jour sur les yeux.
Et, en effet, presque aussitôt, se poursuivant et discutant comme à l'ordinaire, les gamins du village apparurent dans le chemin près de la fontaine.
--File chez nous, tout de suite, commanda sèchement à son fils le père Tintin, qui abreuvait ses bêtes.
Lebrac, ajouta-t-il, et toi aussi, Camus, y a ton père qui t'a déjà appelé trois fois.
--Ah bien! on y va alors, répondirent nonchalamment les deux chefs.
Et bientôt, de tous les coins, sur tous les seuils, on vit surgir des mamans ou des papas hélant à haute voix leur fils et le priant de rentrer immédiatement.
Les Gibus et Gambette, presque instantanément abandonnés, se résolurent, puisqu'il en était ainsi, à regagner également leurs domiciles respectifs; mais Gambette, en montant la côte, et les Gibus, la dernière bicoque dépassée, s'arrêtèrent court.
De toutes les maisons du village, des cris, des hurlements, des vociférations, des râles, mêlés à des coups de pieds claquant, à des coups de poings, sonnant, à des tonnerres de chaises et de meubles s'écroulant, se mariaient à des jappements épouvantés de chiens se sauvant, de chats faisant claquer les chatières pour le plus effroyable charivari qu'oreille humaine pût rêver.
On eût dit que partout à la fois on s'égorgeait.
Gambette, le cœur serré, immobile, écoutait.
C'étaient... oui, c'étaient bien les voix de ses amis: c'étaient les rugissements de Lebrac, les cris de putois de La Crique, les meuglements de Camus, les hurlements de Tintin, les piaillements de Boulot, les pleurs des autres et leurs grincements de dents: on les battait, on les rossait, on les étrillait, on les assommait!
Qu'est-ce que ça pouvait bien signifier?
Et il revint par derrière, à travers les vergers, n'osant repasser devant chez Léon, le buraliste, où quelques célibataires endurcis, fumant leur bouffarde, jugeaient des coups d'après les cris et discutaient avec ironie sur la vigueur comparée des poignes paternelles.
Il aperçut les deux Gibus, arrêtés, eux aussi, comme des lièvres qui écoutent la chasse, l'œil rond et les cheveux hérissés...
--Entends-tu? entendez-vous?
--Ils les éreintent! Pourquoi?
--Bacaillé!... fit Grangibus, c'est à cause de Bacaillé, je parierais! oui, il est rentré tout à l'heure au village, peut-être tel qu'on l'avait laissé, avec ses habits pleins de merde et il a dû recafarder!
--Peut-être qu'il a tout raconté, le salaud!
--Alors, nous aussi, quand les vieux le sauront, on va recevoir la danse!
--S'il n'a pas dit nos noms et qu'on en parle chez nous, on dira qu'on n'y était pas.
--Ecoute! écoute...
Une bordée de sanglots et de râles et de cris et d'injures et de menaces s'évadait de chaque maison, montait, se mêlait, emplissait la rue pour une effarante cacophonie, un sabbat infernal, un vrai concert de damnés.
Toute l'armée de Longeverne, du général au plus humble soldat, du plus grand au plus petit, du plus malin au moins dégourdi, tous recevaient la pile et les paternels y allaient sans retenir (la question d'argent ayant été évoquée), à grands coups de poings et de pieds, de souliers et de sabots, de martinets et de triques; et les mères s'en mêlaient elles aussi, farouches, impitoyables sur les questions de gros sous, tandis que les sœurs, navrées et un peu complices, pleuraient, se lamentaient et suppliaient qu'on ne tuât pas pour si peu leur pauvre petit frère.
La Marie Tintin voulut intervenir directement. Elle reçut de sa mère une paire de gifles lancées à toute volée avec cette menace:
--Toi, petite garce, mêle-toi de ce qui te regarde, et que j'entende dire encore par les voisines que tu fricotes avec ce jeune gouilland de Lebrac, je veux t'apprendre ce qui est de ton âge.
La Marie voulut lui répliquer: une nouvelle paire de claques du père lui en coupa l'envie et elle s'en fut pleurer silencieusement dans un coin.
Et Gambette et les Gibus, épouvantés, s'en furent aussi, chacun de leur côté, après avoir convenu que Grangibus irait en classe le lendemain matin pour avoir des renseignements sur ce qui s'était passé et qu'il accompagnerait le mardi Gambette à la Saute dans sa recherche de la cabane des Velrans pour lui raconter comment tout ça avait tourné.
CHAPITRE X
DERNIÈRES PAROLES
Et s'il n'en reste qu'un je serai celui-là!
VICTOR HUGO (_les Châtiments_).
Sous la pression de la poigne toute puissante et les irrésistibles arguments que sont des coups de pied au cul bien appliqués, une promesse, un serment avaient été arrachés à presque tous les guerriers de Longeverne: la promesse de ne plus se battre avec les Velrans, le serment de ne plus détourner à l'avenir ni boutons, ni clous, ni planches, ni œufs, ni sous au détriment du ménage.
Seuls les Gibus et Gambette, habitant des métairies éloignées du centre, avaient momentanément échappé à la sauce; quant à Lebrac, plus têtu qu'une demi-douzaine de mules, il n'avait rien voulu avouer ni sous la menace, ni sous la trique. Il n'avait rien promis, ni juré; il était resté muet comme une carpe, c'est-à-dire qu'il n'avait pas proféré, durant la bastonnade furieuse qu'il reçut, de sons humainement articulés; mais, par contre, il s'était copieusement rattrapé en beuglements, en rugissements, en hennissements, en hurlements qui auraient pu rendre jaloux tous les animaux sauvages de la création.
Et naturellement tous les jeunes Longevernois se couchèrent ce soir-là sans souper ou bien eurent pour toute pitance, avec le morceau de pain sec, la permission d'aller boire un coup à l'arrosoir ou au bassin[92].
[92] Quand j'étais enfant, chez presque tous tes paysans, on mettait la provision d'eau dans des seilles de bois; on y puisait à l'aide d'un bassin de cuivre. Quand on avait soif, chacun pouvait aller boire au bassin.
On leur défendit le lendemain de s'amuser avant la classe, on leur ordonna de rentrer immédiatement après onze et quatre heures; interdiction aussi de parler aux camarades, recommandation au père Simon de donner des devoirs supplémentaires et des leçons itou, de veiller à l'isolement, de punir dur et de doubler chaque fois qu'un audacieux oserait troubler le silence et enfreindre la défense générale donnée de concert par tous les chefs de famille.
A huit heures moins cinq minutes on les lâcha.
Les Gibus, arrivant, voulurent interpeller Tintin, qui filait sous les yeux de son père, Tintin les yeux rouges et les épaules renfoncées, qui eut en les entendant, un regard affolé et se tut obstinément comme si le chat lui eût mangé la langue. Il n'eurent pas plus de succès auprès de Boulot.
Décidément ça devenait grave.
Tous les pères étaient sur le seuil de leur porte. Camus fut aussi muet que Tintin, et La Crique eut un geste d'épaules qui en disait long, très long.
Grangibus pensait se rattraper dans la cour de l'école. Mais le père Simon ne leur permit pas d'y entrer!
En arrêt devant la porte, il les parquait par deux dès leur arrivée avec défense d'ouvrir la bouche.
Grangibus regretta amèrement de n'avoir pas suivi son impulsion première qui lui commandait d'accompagner Gambette dans ses recherches et d'avoir laissé à son frère le soin de les renseigner.
On entra.
Le maître, du haut de sa chaire, droit et sévère, sa règle d'ébène à la main, commença par flétrir en termes énergiques leur conduite sauvage de la veille, indigne de citoyens civilisés, vivant en République dont la devise était: liberté, égalité, fraternité!
Il les compara ensuite aux êtres apparemment les plus horrifiques et les plus dégradés de la création: aux apaches, aux anthropophages, aux ilotes antiques, aux singes de Sumatra et de l'Afrique équatoriale, aux tigres, aux loups, aux indigènes de Bornéo, aux Bachi-bouzouks, aux Barbares des temps jadis, et, c'était le plus grave, comme conclusion à ce discours, déclara qu'il ne tolérerait pas un mot, que le premier geste de communication qu'il surprendrait soit en classe, soit en récréation vaudrait, à son auteur trente jours de retenue et dix pages, par soir, d'histoire de France ou de géographie à copier et à réciter.
Ce fut une classe morne pour tous; on n'entendait que le bruit crissant des plumes mordant rageusement le papier, quelques claquements de sabots, le frottement léger et étouffé des pupitres levés avec prudence, et, quand venait l'heure des leçons, la voix rogue du père Simon et le récitatif hésitant et timide de l'interrogé.
Les Gibus pourtant auraient bien voulu être fixés, car l'appréhension de la raclée, comme une épée de Damoclès, pendait toujours sur leur destin.
A la fin, Grangibus, par l'intermédiaire de ses voisins et avec d'infinies précautions, fit passer à Lebrac un court billet interrogateur.
Lebrac, par le même truchement, réussit à lui répondre, à lui narrer en quelques phrases poignantes la situation, et lui indiquer en quelques mots concis la conduite à tenir.
«Bacaillé oli avèque la fiaivre, sai dès manier. Hi la tout vandu lamaiche. Tout le monde a aité rocé. Défence de cosé ou bien nouvaile danse, sairman de pas recommencé, mais on çanfou, les Velrant repaieron tou. Rechaircher le tréssor quand même.»
Grangibus en savait assez. Il était inutile de s'exposer davantage.
L'après-midi même, il fripait la classe et filait rejoindre Gambette, tandis que son frère l'excusait auprès du maître en disant que Narcisse le domestique s'étant fait mal au bras, son frère le remplaçait momentanément au travail du moulin.
Le mardi et le mercredi furent, comme le lundi, des jours mornes et studieux. Les leçons étaient sues imperturbablement et les devoirs soignés, fignolés et parachevés.
On n'essaya pas d'enfreindre les ordres, c'était trop grave, on fit comme les chats, patte douce, on eut l'air soumis.
Tigibus, tous les jours, passait le même billet à Lebrac:
--Rien!
Le vendredi, la surveillance un peu se relâcha: ils étaient si sages et sans doute si bien corrigés, totalement guéris, et puis on apprit que Bacaillé s'était levé.
La crainte de la justice et des dommages-intérêts se dissipant avec la guérison du malade, les pères et les mères sentirent s'apaiser par degrés leur rancune et se montrèrent moins rogues. Mais on se garda à carreau tout de même dans le petit monde des gosses.
Le samedi, comme Bacaillé était sorti, la tension diminua encore; on leur permit de jouer dans la cour et ils purent, au cours des parties organisées, mêler aux expressions réglementaires du jeu quelques phrases relatives à leur situation, phrases brèves, prudentes et à double entente, car ils se sentaient épiés.