La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année
Part 15
--Mais pourquoi se sont-ils donc attrapés comme ça?
Un petit renseigna discrètement Lebrac et ses féaux.... Tous étaient d'ailleurs d'avance convaincus que, dans cette affaire, Camus avait raison; ils l'étaient d'autant plus que le lieutenant avait toute leur sympathie et qu'il était nécessaire à la bande ce soir-là; aussi, spontanément, songèrent-ils à tenter avec ensemble une manifestation en sa faveur et à prouver par leur témoignage que, en l'occurrence, Bacaillé avait tous les torts, tandis que son rival était innocent comme le cabri qui vient de naître.
Ainsi, le père Simon, forcé dans ses sentiments d'équité par cet assaut de témoignages et cette magnifique manifestation, se devrait, s'il ne voulait pas faire perdre toute confiance en lui à ses élèves et tuer dans l'œuf leur notion de la justice, d'acquitter Camus et de condamner le bancal.
Ce qui s'était passé était bien simple.
Camus devant tous le dit carrément, tout en omettant avec prudence certains détails préparatoires qui avaient peut-être leur importance.
Etant aux cabinets avec Bacaillé, celui-ci lui avait d'essequeprès[80] traîtreusement pissé dessus, injure qu'il n'avait, comme de juste, pu tolérer; de là ce crépage de toisons et la série d'épithètes colorées qu'il avait envoyées avec une rafale de gifles à la face de son insulteur.
[80] Exprès, volontairement.
La chose, en réalité, était un peu plus compliquée.
Bacaillé et Camus, entrés dans le même cabinet pour y satisfaire le même besoin, avaient fait converger leurs jets vers l'orifice destiné à les recueillir. Une émulation naturelle avait jailli spontanément de cet acte simple devenu jeu... C'était Bacaillé qui avait affirmé sa supériorité: il cherchait rogne évidemment.
--Je vais plus loin que toi, avait-il fait remarquer.
--Ça n'est pas vrai, riposta Camus, fort de sa bonne foi et de l'expérience des faits. Et lors, tous deux, haussés sur la pointe des pieds, bombant le ventre comme un baril, s'étaient mutuellement efforcés à se surpasser.
Aucune preuve convaincante de la supériorité de l'un d'eux n'étant jaillie avec les jets de cette rivalité, Bacaillé, qui voulait avoir sa querelle, trouva autre chose.
--C'est la mienne qu'est la plus grande, affirma-t-il.
--Des néf'es! riposta Camus, c'est la mienne!
--Menteur! Mesurons.
Camus se prêta à l'examen. Et c'était au moment de la comparaison que Bacaillé, gardant en réserve une partie de ce qu'il aurait dû lâcher précédemment, compissa aigrement et traîtreusement la main et le pantalon de Camus, sans défense.
Une gifle bien appliquée avait suivi cette ouverture salée des hostilités, puis vinrent sans délai la bousculade, le crépage des tignasses, la chute des casquettes, le défoncement de la porte et le scandale de la cour.
--Sale salaud! dégoûtant! fumier! râlait Camus, hors de lui.
--Assassin! ripostait Bacaillé...
--Si vous ne vous taisez pas tous les deux, je vous colle à chacun huit pages d'histoire à copier et à réciter et quinze jours de retenue.
--M'sieu, c'est lui qu'a commencé, j' lui faisais rien, moi, j'lui disais rien à ce....
--Non, m'sieu! c'est pas vrai, c'est lui qui m'a dit que j'étais un menteur.
Cela devenait épineux et délicat.
--Il m'a pissé dessus, reprenait Camus. Je ne pouvais pourtant pas le laisser faire.
C'était le moment d'intervenir.
Un oh! général d'exclamation dégoûtée et d'unanime réprobation prouva au joyeux grimpeur et lieutenant que toute la troupe prenait son parti, condamnant le boiteux sournois, fielleux et rageur qui avait cherché à le faire punir.
Camus, comprenant bien le sens de cette exclamation, s'en remettant à la haute justice du maître, influencé déjà par les témoignages spontanés des camarades, s'écria noblement:
--M'sieu, je veux rien dire moi, mais demandez-leur z-y aux autres si c'est pas vrai que c'est lui qu'a commencé et que j'y avais rien fait et que j'y avais pas dit de noms.
Tour à tour Tintin, La Crique, Lebrac, les deux Gibus confirmèrent les dires de Camus et n'eurent pas assez de termes énergiques congruents pour flétrir l'acte malpropre et de mauvaise camaraderie de Bacaillé.
Pour se défendre, ce dernier les récusa, alléguant leur absence du lieu du conflit au moment où il éclatait; il insista même sur leur éloignement et leur isolement suspects dans un coin retiré de la cour.
--Demandez aux petits, alors, m'sieu, répliqua vertement Camus, demandez-leur z'y, eux ils étaient là, peut-être.
Les petits, individuellement interpellés, répondirent invariablement:
--C'est comme Camus dit, que c'est vrai. Bacaillé a dit des mentes[81].
[81] Mentes pour menteries ou mensonges.
--C'est pas vrai, c'est pas vrai, protesta l'accusé; c'est pas vrai et puisque c'est ça je veux dire tout, na!
Lebrac fut énergique et prit les devants.
Il se campa résolument devant lui, à la barbe du père Simon intrigué de ces petits mystères, et, fixant Bacaillé de ses yeux de loup, il lui rugit à la face, le défiant de toute sa personne:
--Dis-le donc un peu ce que tu as à dire, menteur, salaud, dégoûtant, dis-le, si tu n'es pas un lâche!
--Lebrac, interrompit le maître, si vous ne modérez pas vos expressions, je vous punirai vous aussi.
--Mais, m'sieu, répliqua le chef, vous le voyez bien que c'est un menteur; qu'il le dise si on lui a jamais fait du mal! Il cherche encore quelles menteries il pourrait bien inventer, cette sale cabe-là; quand il ne fait pas le mal, il le pense.
De fait, Bacaillé, médusé par les regards, les gestes, la voix et toute l'attitude du général, restait là muet et confondu.
Un court instant de réflexion lui permit de se rendre compte que ses aveux et dénonciations, même s'ils étaient pris au sérieux, ne pouvaient en définitive que faire corser sa punition, et, somme toute, il n'y tenait point.
Il jugea donc bon de changer d'attitude.
Portant les mains à ses yeux, il se mit à pleurnicher, à larmoyer, à sangloter, à parler en phrases entrecoupées, à se plaindre de ce que, parce qu'il était faible et infirme, les autres se moquaient de lui, lui cherchaient querelle, l'injuriaient, le pinçaient dans les coins et le bousculaient à chaque entrée et à toutes les sorties.
--Par exemple! Si c'est permis! rugissait Lebrac, autant dire qu'on est des sauvages, des assassins; dis donc, mais dis-le où et quand on t'a dit «quéque» chose de vesxant[82], quand c'est-y qu'on t'a empêché de jouer avec nous?
[82] Vexant.
--C'est bon, conclut le père Simon édifié et pressé par l'heure, je verrai ce que j'ai à faire. Bacaillé, en attendant, aura sa retenue; quant à Camus, tout dépendra de la façon dont il se comportera pendant la classe d'aujourd'hui.
D'ailleurs, huit heures sonnent. Mettez-vous en rangs, vivement et en silence.
Et il frappa plusieurs fois de suite dans ses mains pour confirmer cet ordre verbal.
--Sais-tu tes leçons? demanda Tintin à Camus.
--Oui, oui! mais pas trop! dis à La Crique de me souffler quand même, hein! s'il le peut.
--M'sieu, fit d'une voix rogue Bacaillé, ils me disent des noms, les Gibus et La Crique!
--Quoi. Qu'est-ce qu'il y a?
--Ils me disent: vache espagnole! boquezizi! peigne...
--C'est pas vrai, m'sieu, c'est pas vrai, c'est un menteur, on l'a à peine «ergardé», ce menteur-là.
Il faut croire que les regards étaient éloquents.
--Allons, fit le maître d'un ton sec, en voilà assez; le premier qui redira quelque chose et qui reviendra sur ce sujet me copiera deux fois d'un bout à l'autre la liste des départements avec les préfectures et sous-préfectures.
Bacaillé, étant englobé dans cette menace de punition qui ne se confondait pas avec la retenue, se résolut momentanément à se taire, mais il se jura bien, lorsqu'elle se présenterait, de ne pas perdre l'occasion de se venger.
Tintin avait communiqué à La Crique le vœu de Camus, lui souffler, consigne presque inutile puisque La Crique était très équitablement, comme on l'a vu déjà, le souffleur attitré de toute la classe. Camus plus que jamais pouvait compter sur lui.
Le lieutenant et grimpeur, contrairement à l'habitude, y sauta en arithmétique.
Il avait pris dans son livre quelque teinture de la matière de la leçon et répondait tant bien que mal, vigoureusement secondé par La Crique, dont la mimique expressive corrigeait ses défaillances de mémoire.
Mais Bacaillé veillait.
--M'sieu, y a La Crique qui lui souffle.
--Moi! fit La Crique indigné, je n'ai pas dit un mot.
--En effet, je n'ai rien entendu, affirma le père Simon et je ne suis pas sourd.
--M'sieu, c'est avec ses doigts qu'il lui souffle, voulut expliquer Bacaillé.
--Avec ses doigts! reprit le maître, ahuri! Bacaillé, scanda-t-il magistralement, je crois que vous commencez à m'échauffer les oreilles. Vous accusez à tort et à travers tous vos camarades quand personne ne vous demande rien. Je n'aime pas les dénonciateurs, moi! Il n'y a que quand je demande qui a fait une faute que le coupable doit me répondre et se dénoncer.
--Ou pas, compléta à voix basse Lebrac.
--Si je vous entends encore, et c'est mon dernier avertissement, je vous en mets pour huit jours!
--Bisque! bisque! enrage! rancuseur[83]! sale cafard! marmottait à voix basse Tigibus en lui faisant les cornes, traître! judas! vendu! peigne-cul!
[83] Rancuseur, dénonciateur.
Bacaillé, pour qui décidément cela tournait mal, ravalant en silence sa rage, se mit à bouder, la tête dans les mains.
On le laissa ainsi et l'on poursuivit la leçon, tandis qu'il ruminait ce qu'il pourrait bien faire pour se venger de ses camarades qui, du coup, allaient fort probablement le mettre en quarantaine et le bannir de leurs jeux.
Il songea, il imagina des vengeances folles, des pots d'eau jetés en pleine figure, des giclées d'encre sur les habits, des épingles plantées sur les bancs pour de petits empalages, des livres déchirés, des cahiers torchonnés; mais peu à peu, la réflexion aidant, il abandonna chacun de ces projets, car il convenait d'agir avec prudence, Lebrac, Camus et les autres n'étant point des gaillards à se laisser faire sans frapper dur et cogner sec.
Et il attendit les événements.
CHAPITRE VI
L'HONNEUR ET LA CULOTTE DE TINTIN
Dieu et ta Dame!
(_Devise des anciens chevaliers._)
On se battait ce soir-là à La Saute. Le trésor gonflé de boutons de toutes sortes et de toutes tailles, d'agrafes multiples, de cordons divers, d'épingles complexes, voire d'une magnifique paire de bretelles (celles de l'Aztec, parbleu!) donnait confiance à tous, stimulait les énergies et ravivait les audaces.
Ce fut le jour, si l'on peut dire, des initiatives individuelles et des corps à corps, à coup sûr plus dangereux que les mêlées.
Les camps, à peu près d'égale force, avaient commencé la bataille par le duel collectif de cailloux, et puis, ces munitions manquant, d'enjambées en enjambées, de sauts en avant en sauts en avant, on s'était tout de même affronté et colleté.
Camus saboulait (il disait sagoulait) Touegueule, Lebrac «cerisait» l'Aztec, le reste était occupé avec des guerriers de moindre envergure, mais Tintin, lui, se trouvait être aux prises avec Tatti, un grand «conot» qui était bête comme «trente-six cochons mariés en seconde noce», mais qui, de ses longs bras de pieuvre, le paralysait et l'étouffait.
Il avait beau lui enfoncer ses poings dans le ventre, lui lancer des crocs en jambe à faire trébucher un éléphant (un petit), lui bourrer le menton de coups de tête et les chevilles de coups de sabots, l'autre, patient comme une bonne brute, l'étreignait par le milieu du corps, le serrait comme un boudin et le pliait, le balançait, tant et si bien que, vlan! ils basculèrent enfin tous deux, lui dessus, Tintin dessous, parmi les groupes s'entrecognant épars sur le champ de bataille.
Les vainqueurs, dessus, grognaient menaçants, tandis que les vaincus, parmi lesquels Tintin, silencieux par fierté, tapaient comme des sourds aussi fort que possible chaque fois qu'ils le pouvaient et n'importe où pour reconquérir l'avantage.
Emmener un prisonnier dans l'un ou l'autre camp semblait difficile sinon impossible.
Ceux qui étaient debout se boxaient comme des lutteurs, se garant de droite, se gardant à gauche, et ceux qui étaient à terre y étaient bien; au reste, chacun avait assez à faire à se dépêtrer soi-même.
Tintin et Tatti étaient parmi les plus occupés. Enlacés sur le sol, ils se mordaient et se bosselaient, roulant l'un sur l'autre et passant alternativement, après des efforts plus ou moins longs, tantôt dessus, tantôt dessous. Mais ce que Tintin, ni les autres Longevernes, ni les Velrans eux-mêmes trop préoccupés ne voyaient point, c'est que cet idiot de Tatti, qui n'était peut-être pas tout à fait aussi bête qu'on ne l'imaginait, s'arrangeait toujours pour faire rouler Tintin ou pour rouler lui-même du côté de la lisière du bois, s'isolant ainsi de plus en plus des autres groupes belligérants aux prises par le champ de bataille.
Il arriva ce qui devait arriver, et le duo Tatti-Tintin fut bientôt, sans que le Longeverne dans le feu de l'action s'en fût aperçu le moins du monde, à cinq ou six pas du camp de Velrans.
Le premier coup de cloche annonçant la prière, sonnant à on ne sait quelle paroisse, ayant instantanément désagrégé les groupes, les Velrans, regagnant leur lisière, n'eurent pour ainsi dire qu'à cueillir Tintin gigotant de tous ses membres le dos sur le sol où le maintenait son tenace adversaire.
Les Longevernes n'avaient rien vu de cette prise, lorsque, se retrouvant au Gros Buisson et procédant des yeux à un dénombrement mutuel, ils durent bon gré mal gré reconnaître que Tintin manquait à l'appel.
Ils poussèrent le «tirouït» de ralliement. Rien ne répondit.
Ils crièrent, ils hurlèrent le nom de Tintin, et une huée moqueuse parvint à leurs oreilles.
Tintin était chauffé.
--Gambette, commanda Lebrac, cours, cours vite au village et va dire à la Marie qu'elle vienne tout de suite, que son frère est prisonnier; toi, Boulot, va-t'en à la cabane, défais l'armoire du trésor, et prépare tout ce qu'il faut pour le «rafistolage» du trésorier; trouve les boutons, enfile les aiguillées de fil afin qu'il n'y ait pas de temps de perdu.
Ah! les cochons! Mais comment ont-ils fait? Qui est-ce qui a vu quelque chose? C'est presque pas possible!
Personne ne pouvait répondre, et pour cause, aux questions du chef; nul n'avait rien remarqué.
--Faut attendre qu'ils le lâchent.
Mais Tintin, ligoté, bâillonné, derrière le rideau de taillis de la lisière, était long à revenir.
Enfin, parmi des cris, des huées et des ronflements de cailloux, on le vit tout de même reparaître, débraillé, ses habits sur son bras, dans le même appareil que Lebrac et l'Aztec après leurs exécutions respectives, c'est-à-dire à cul nu ou presque, sa trop courte chemise voilant mal ce qu'il est habituel de dérober d'ordinaire aux regards.
--Tiens, fit Camus, sans réfléchir, il leur z-y a montré son derrière, lui aussi. C'est épatant!
--Comment ça se fait-il qu'ils l'aient laissé faire et qu'ils ne l'aient pas repris? objecta La Crique qui flairait quelque chose de plus grave. C'est louche! on leur a pourtant appris la façon de s'y prendre.
Lebrac grinça des dents, fronça le nez et fit bouger ses cheveux, signe de perplexité coléreuse.
--Oui, répondit-il à La Crique, il y a sûrement quelque chose de plus.
Tintin se rapprochait, hoquetant, ravalant sa salive, le nez humide des terribles efforts qu'il faisait pour contenir ses larmes. Ce n'était point l'attitude d'un gaillard qui vient de jouer un bon tour à ses ennemis.
Il arrivait aussi vite que le lui permettaient ses souliers délacés. On l'entoura avec sollicitude.
--Ils t'ont fait du mal. Qui c'est ceusses qui t'ont tapé dessus? Dis-le, nom de Dieu, qu'on les rechope ceux-là! C'est encore au moins ce sale Migue la Lune, ce foireux dégoûtant, il est aussi lâche que méchant.
--Ma culotte! Ma culotte! heu! heue! Ma culotte! gémit Tintin, se dégonflant un peu dans une crise de sanglots et de larmes.
--Hein! quoi? ben on te la recoudra, ta culotte! la belle affaire! Gambette est allé chercher ta sœur et Boulot prépare le fil.
--Heue!... euhe! Ma culotte! Ma culotte!
--Viens voir c'te culotte!
--Heue! Je l'ai pas, ils me l'ont chipée ma culotte, les voleurs!
--?.....
--Oui, l'Aztec a dit comme ça: Ah? c'est toi qui m'as chipé mon patalon l'autre fois, eh ben, mon salaud, c'est le moment de le payer; change pour change; t'as eu le «mienne» toi et tes relèche-murie d'amis, moi je confixe[84] celui-ci. Ça nous servira de drapeau.
[84] Confisque.
Et ils me l'ont pris et après ils m'ont tout châtré mes boutons et puis ils m'ont tous foutu leur pied au cul. Comment que je vais faire pour rentrer?
--Ah ben, m..., zut! C'est salement emmerdant cette histoire-là! s'exclama Lebrac.
--T'as-t-y pas des autres «patalons» chez vous? interrogea Camus. Faut envoyer quelqu'un au-devant de Gambette et faire dire à la Marie qu'elle t'en rapporte un autre.
--Oui, mais on verrait bien que c'est pas çui que j'avais ce matin; je l'avais justement mis tout propre et ma mère m'a dit que s'il était crotté ce soir je saurais ce que ça me coûterait. Qu'est-ce que je peux dire?
Camus eut un grand geste évasif et ennuyé, évoquant les piles paternelles et les jérémiades des mères.
--Et l'honneur! nom de Dieu! rugit Lebrac. Vous voulez qu'on dise que les Longevernes se sont laissé chiper la culotte de Tintin tout comme un merdeux d'Aztec des Gués, vous voulez ça, vous! ah! non! nom de Dieu! non! jamais! ou bien on n'est rien qu'une bande de pignoufs juste bons à servir la messe et à empiler du bois derrière le fourneau.
Les autres ouvraient sur Lebrac des yeux interrogateurs; il répondit:
--Il faut reprendre la culotte de Tintin, il le faut à tout prix, quand ça ne serait que pour l'honneur, ou bien je ne veux plus être chef, ni me battre.
--Mais comment?
Tintin nu-jambes grelottait en pleurant au centre de ses amis.
--Voilà, reprit Lebrac qui avait ramassé ses idées et combiné son plan. Tintin va partir à la cabane rejoindre Boulot et attendre la Marie. Pendant ce temps-là, nous autres, au triple galop, avec nos triques et nos sabres, nous allons filer par les champs de la fin dessous, longer le bas du bois et aller les attendre à leur tranchée.
--Et la prière? fit quelqu'un.
--Merde pour la prière! riposta le chef. Les Velrans vont certainement aller à leur cabane, car ils en ont une, ils en ont sûrement une; pendant ce temps-là, on a le temps d'arriver; on se calera dans les rejets de la jeune coupe, le long de la tranchée qui descend.
Eux, à ce moment-là, n'auront plus de triques, ils ne se douteront de rien; alors, à mon commandement, tout d'un coup, on leur tombera dessus et on leur reprendra bien la culotte. A grands coups de trique, vous savez, et s'ils font de la rebiffe, cassez-leur z'y la gueule!
C'est entendu, allez, en route!
--Mais s'ils ont caché la culotte dans leur cabane?
--On verra bien après, c'est pas le moment de cancaner, et puis y aura toujours l'honneur de sauvé!
Et comme rien ne bougeait plus à la lisière ennemie, tous les guerriers valides de Longeverne, entraînés par le général, dévalèrent comme un ouragan la pente en remblai du coteau de la Saute, sautant les murgers et les buissons, trouant les haies, franchissant les fossés, vifs comme des lièvres, hérissés et furieux comme des sangliers.
Ils longèrent le mur d'enceinte du bois et toujours galopant en silence, en se rasant le plus possible, ils arrivèrent à la tranchée qui séparait les coupes des deux pays. Ils la remontèrent à la queue leu leu, vivement, sans bruit et, sur un signe du chef qui les fit passer devant et resta en queue, par petits paquets ou individuellement, se blottirent dans les massifs de buissons épais qui grandissaient entre les baliveaux de la coupe de Velrans.
Il était temps vraiment.
Des profondeurs du taillis une rumeur montait de cris, de rires et de piétinements; encore un peu et l'on distingua les voix.
--Hein, traînait Tatti, que je l'ai bien attrapé çui-là, il n'a rien pu. Qu'est-ce qu'il doit faire maintenant «avec sa culotte qu'il n'a plus»?
--Il pourra toujours faire la colbute[85] sans perdre ce qu'il a dans ses poches.
[85] Culbute.
--On va la mettre au bout de la perche, ça y est-il? Est-elle prête, Touegueule, ta perche?
--Attends un peu, je suis en train de «siver» les nœuds pour ne pas me «grafigner» les mains, na! ça y est!
--Mets-y les pattes en l'air.
--On va marcher l'un derrière l'autre, ordonna l'Aztec et on va chanter not' cantique: s'ils entendent ça les fera bisquer!
Et l'Aztec entonna:
Je suis chrétien, voilà ma gloire, Mon espérance...
Lebrac avec Camus, tous deux cachés dans un buisson un peu plus bas que la tranchée du milieu, s'ils voyaient mal le spectacle, ne perdaient rien des paroles.
Tous leurs soldats, le poing crispé sur les gourdins, restaient muets comme les souches sur lesquelles ils étaient à croppetons. Le général, les dents serrées, regardait et écoutait. Quand les voix des Velrans reprirent après le chef:
Je suis chrétien, voilà ma gloire...
il mâcha entre ses dents cette menace:
--Attendez un peu, nom de Dieu! je vais vous en foutre, moi, de la gloire!
Cependant, triomphante, la troupe arrivait, Touegueule en tête, la culotte de Tintin servant d'enseigne au bout d'une grande perche.
Quand ils furent à peu près tous alignés dans la tranchée et qu'ils commencèrent, au rythme lent du cantique, à la descendre, Lebrac eut un rugissement épouvantable comme le cri d'un taureau qu'on égorge. Il se détendit tel un ressort terriblement bandé et bondit de son buisson pendant que tous ses soldats, enlevés par son élan, emportés par son cri, fonçaient comme des catapultes sur la muraille désarmée des Velrans.
Ah! cela ne fit pas un pli. Le bloc vivant des Longevernes, triques sifflant, vint frapper, hurlant, la ligne ahurie des Velrans. Tous furent culbutés du même coup et beugnés de coups de triques terribles, tandis que le chef, martelant de ses talons Touegueule épouvanté, lui reprenait d'un tour de main la culotte de son ami Tintin en jurant effroyablement.
Puis, en possession du vêtement reconquis avec l'honneur, il commanda sans hésitation la retraite qui se fit en vitesse par cette même tranchée du milieu que les ennemis venaient de quitter.
Et tandis que, piteux et roulés une fois de plus, ils se relevaient, le sous-bois silencieux retentissait, des rires, des huées et des vertes injures de Lebrac et de son armée regagnant leur camp au galop derrière la culotte reconquise.
Bientôt ils arrivèrent à la cabane où Gambette, Boulot et Tintin, ce dernier très inquiet sur le sort de son pantalon, entouraient la Marie qui, de ses doigts agiles, achevait de remettre aux vêtements de son frère les indispensables accessoires dont ils avaient été rudement dépouillés.
La victime cependant, sa blouse descendue comme un jupon par pudeur pour le voisinage de sa sœur, reçut son pantalon avec des larmes de joie.
Il faillit embrasser Lebrac, mais, pour être plus agréable à son ami, il déclara qu'il chargeait sa sœur de ce soin et il se contenta de lui affirmer d'une voix tremblante encore d'émotion qu'il était un vrai frère et plus qu'un frère pour lui.
Chacun comprit et applaudit discrètement.
La Marie Tintin eut sitôt fait de remettre à la culotte de son frère les boutons qui manquaient et on la laissa, par prudence, partir seule un peu en avance.
Et ce soir-là, l'armée de Longeverne, après avoir passé par de terribles transes, rentra au village fièrement, aux mâles accents de la musique de Méhul:
La victoire en chantant...
heureuse d'avoir reconquis l'honneur et la culotte de Tintin.
CHAPITRE VII
LE TRÉSOR PILLÉ
Le temple est en ruine au haut du promontoire.
J. M. DE HEREDIA (_les Trophées_).
On n'avait, malgré tout, pas gardé rancune à Bacaillé de sa querelle avec Camus, non plus que de ses tentatives de chantage et de ses velléités de cafardage auprès du père Simon.