La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année
Part 11
--Cette après midi? reprit Tintin, l'air vague, cherchant à rassembler ses souvenirs.
--Fais pas la bête, nom de Dieu! s'exclama le père, ou je te calotte, sacré petit morveux, t'avais des boutons cette après-midi, puisque tu en as perdu une poignée en classe; le maître vient de me dire que tu en avais plein tes poches! Qu'en as-tu fait? Où les avais-tu pris?
--J'avais pas de boutons! C'est pas moi, c'est... c'est Lebrac qui voulait m'en vendre contre une image.
--Ah! pardié! fit la mère! c'est donc pour ça qu'il n'y a jamais plus rien dans ma corbeille à ouvrage et dans les tiroirs de ma machine à coudre; c'est ce «sapré» petit cochon-là qui me les prend: on ne trouve jamais rien ici, on a beau tous les jours acheter et racheter, c'est comme si on chantait, ils en voleraient bien autant qu'un curé en pourrait bénir! Et quand ils ne prennent pas ce qu'il y a ici, ils déchirent ce qu'ils ont sur le dos, ils cassent leurs sabots, perdent leurs casquettes, sèment leurs mouchoirs de poche, n'ont jamais de cordons de souliers entiers. Ah! mon Dieu! Jésus! Marie! Joseph! qu'est-ce qu'on veut devenir avec des «gouillands» comme ça!
--Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire de ces boutons?
--Ah! sacré arsouille! Je vais t'apprendre un peu l'ordre et l'économie et «pisse que» les mots ne servent de rien, c'est à coups de pied au derrière que je vais t'instruire, moi, tu vas voir ça, gronda le père Tintin.
Aussitôt, joignant le geste à la parole, saisissant son rejeton par un bras et le faisant pivoter devant lui, il lui imprima sur le bas du dos, avec ses sabots noirs de purin, quelques cachets de garantie qui, pensait-il, le guériraient pendant quelque temps du désir et de la manie de chiper des boutons dans le «catrignot»[59] de sa mère.
[59] Corbeille à ouvrage.
Tintin, selon les principes formulés par Lebrac les jours d'avant, gueula et hurla de toutes ses forces avant même que son père ne l'eût touché, il piailla encore plus haut et plus effroyablement quand les semelles de bois prirent contact avec son postère, il poussa même des cris si aigus que la Marie, tout émue et effarée, rentra les larmes aux yeux et que la mère, elle-même, surprise, pria son époux de ne pas taper si fort, croyant que son fils souffrait vraiment le martyre ou presque.
--Je ne l'ai presque pas touché, ce salaud-là, répliqua le père. Une autre fois je lui apprendrai à gueuler pour quelque chose.
--Que je t'y reprenne un peu, ajouta-t-il, à feuner[60] dans les tiroirs de ta mère, et que j'en retrouve des boutons dans tes poches!
[60] Feuner, fureter, ou mieux fouiner.
CHAPITRE VIII
AUTRES COMBINAISONS
Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor...
RACINE (_Britannicus_, acte II, sc. 3).
--Non, non, je n'en veux plus du trésor! J'en ai assez, moi, de ne pas me battre, de copier des conneries sur Mirabeau, de faire des retenues et de recevoir des piles! Merde pour les boutons! Les prendra qui voudra. C'est pas toujours aux mêmes d'être taugnés. Si mon père retrouve un bouton dans mes poches, il a dit qu'il me refoutrait une danse comme j'en ai encore jamais reçu.
Ainsi parla Tintin le trésorier, le lendemain matin, en remettant ès-mains du général le joli sac rebondi, confectionné par sa sœur.
--Faut pourtant que quelqu'un les garde, ces boutons, affirma Lebrac. C'est vrai que Tintin ne peut plus guère les conserver puisqu'on le soupçonne. A tout moment il pourrait s'attendre à être fouillé et pincé.
--Grangibus, il te faut les prendre, toi! Tu ne restes pas au village, ton père ne se doutera jamais que tu les as.
--Traîner ce sac d'ici au Vernois et du Vernois ici, deux fois par jour aller et retour, et ne pas me battre, moi, un des plus forts, un des meilleurs soldats de Longeverne, est-ce que tu te foutrais de ma gueule, par hasard! riposta Grangibus.
--Tintin aussi est un bon soldat, et il avait bien accepté!
--Pour me faire chiper en classe ou en retournant à la maison. Tu vois pas que les Velrans nous attendent un soir que Narcisse aura oublié de lâcher Turc! Et les jours où nous ne viendrons pas, qu'est-ce que vous ferez? Vous coïonnerez, hein!
--On pourrait cacher le sac dans une case en classe, émit Boulot.
--Sacrée gourde, railla La Crique! Quand c'est-y que tu les mettras en classe, tes boutons, c'est après quatre heures qu'il nous les faut justement, cucu, c'est pas pendant la classe. Alors comment veux-tu rentrer pour les y cacher! Dis-le voir un peu, tout malin!
--Non, non, personne n'y est! C'est pas ça! rumina Lebrac.
--Ousqu'est Camus et Gambette? demanda un petit.
--T'en occupe pas, répondit le chef vertement, ils sont dans leur peau et moi dans la mienne et m.... pour la tienne, as-tu compris?
--Oh! je demandais ça passe que Camus pourrait peut-être le prendre, le sac. De son arbre, ça ne le gênerait guère.
--Non! Non! reprit violemment Lebrac. Pas plus Camus qu'un autre: j'ai trouvé, il faut tout simplement chercher une cachette pour y caler le fourbi.
--Pas au village, par exemple! Si on la trouvait.......
--Non, concéda le chef, c'est à la Saute qu'il faudra trouver un coin, dans les vieilles carrières du haut, par exemple.
--Il faut que ce soit un endroit sec, passe que les aiguilles si c'est rouillé ça ne va plus, et puis à l'humidité le fil se pourrit.
--Si on pouvait trouver aussi une cachette pour les sabres et pour les lances et pour les triques! On risque toujours de se les faire prendre.
--Hier, mon père m'a foutu mon sabre au feu après me l'avoir cassé, gémit Boulot, j'ai rien que pu r'avoir un petit bout de ficelle de la poignée et encore il est tout roussi.
--Oui, conclut Tintin, c'est ça; il faut trouver un coin, une cache, un trou pour y mettre tout le fourbi.
Si on faisait une cabane, proposa La Crique, une chouette cabane dans une vieille carrière bien abritée, bien cachée; il y en a où il y a déjà de grandes cavernes toutes prêtes, on la finirait en bâtissant des murs et on trouverait des perches et des bouts de planches pour faire le toit.
--Ce serait rudement bien, reprit Tintin, une vraie cabane, avec des lits de feuilles sèches pour s'y reposer, un foyer pour faire du feu, et faire la fête, quand on aura des sous.
--C'est ça, affirma Lebrac, on va faire une cabane à la Saute. On y cachera le trésor, les «minitions», les frondes, une réserve de beaux cailloux. On fera des «assetottes» pour s'asseoir, des lits pour se coucher, des râteliers pour poser les sabres, on élèvera une cheminée, on ramassera du bois sec pour faire du feu. Ce que ça va être bien!
--Il faut trouver l'endroit tout de suite, fit Tintin, qui tenait à être le plus tôt possible fixé sur les destinées de son sac.
--Ce soir, ce soir, oui, ce soir on cherchera, conclut toute la bande enthousiaste.
--Si les Velrans ne viennent pas, rectifia Lebrac; mais Camus et Gambette leur arrangent quelque chose pour qu'ils nous foutent la paix; si ça va bien, on sera tranquilles tertous, si ça ne réussit pas, eh bien, on en nommera deux pour aller chercher l'endroit qui conviendra le mieux.
--Qu'est ce qu'il fait, Camus? dis-nous-le va, Lebrac, interrogea Bacaillé.
--Ne lui dis pas, souffla Tintin en le poussant du coude pour lui remettre en mémoire une ancienne suspicion.
--T'as le temps de le voir, toi. J'en sais rien, d'abord! En dehors de la guerre et des batailles, chacun est bien libre, Camus fait ce qu'il veut et moi aussi, et toi itou, et tout le monde. On est en république, quoi, nom de Dieu! comme dit le père.
L'entrée en classe se fit sans Camus ni Gambette. Le maître, interrogeant ses camarades sur les causes présumées de leur absence, apprit des initiés que le premier était resté chez lui pour assister une vache qui était en train de vêler, tandis que l'autre menait encore au bouc une cabe qui s'obstinait à ne pas... prendre.
Il n'insista pas pour avoir des détails et les gaillards le savaient bien. Aussi, quand l'un d'eux fripait l'école, ne manquaient-ils pas, pour l'excuser, d'évoquer innocemment un petit motif bien scabreux sur lequel ils étaient d'avance certains que le père Simon ne solliciterait pas d'explications complémentaires.
Cependant Camus et Gambette étaient fort loin de se soucier de la fécondité respective de leurs vaches ou de leurs chèvres.
Camus, on s'en souvient, avait en effet promis à Touegueule de le retenir; il avait depuis ruminé sa petite vengeance et il était en train de mettre son plan à exécution, aidé par son féal et complice Gambette.
Tous deux, dès les sept heures, avaient vu Lebrac avec qui ils s'étaient entendus et qu'ils avaient mis au courant de tout.
L'excuse étant trouvée, ils avaient quitté le village. Se dissimulant pour que personne ne les vît ni ne les reconnût, ils avaient gagné le chemin de la Saute et le Gros Buisson d'abord, puis la lisière ennemie, dépourvue à cette heure de ses défenseurs habituels.
Le foyard de Touegueule s'élevait là, à quelques pas du mur d'enceinte, avec son tronc lisse et droit et poli depuis quelques semaines par le frottement du pantalon de la vigie des Velrans. Les branches en fourche, premières ramifications du fût, prenaient à quelques brasses au-dessus de la tête des grimpeurs. En trois secousses, Camus atteignait une branche, se rétablissait sur les avant-bras et se dressait sur les genoux, puis sur les pieds.
Une fois là, il s'orienta. Il s'agissait, en effet, de découvrir à quelle fourche et sur quelle branche s'installait son rival, afin de ne point s'exposer à accomplir un travail inutile qui les aurait de plus ridiculisés aux yeux de leurs ennemis et fait baisser dans l'estime de leurs camarades.
Camus regarda le Gros Buisson et plus particulièrement son chêne pour être fixé sur la hauteur approximative du poste de Touegueule, puis il examina soigneusement les éraflures des branches afin de découvrir les points où l'autre posait les pieds. Ensuite, par cette sorte d'escalier naturel, de sente aérienne, il grimpa. Tel un Sioux ou un Delaware relevant une piste de Visage Pâle, il explora de bas en haut tous les rameaux de l'arbre et dépassa même en hauteur l'altitude du poste de l'ennemi, afin de distinguer les branches foulées par le soulier de Touegueule de celles où il ne se posait pas. Puis il détermina exactement le point de la fourche d'où le frondeur lançait sur l'armée de Longeverne ses cailloux meurtriers, s'installa commodément à côté, regarda en dessous pour bien juger de la culbute qu'il méditait de faire prendre à son ennemi et tira enfin son eustache de sa poche.
C'était un couteau double, comme les muscles de Tartarin; du moins l'appelait-on ainsi parce qu'à côté de la lame il y avait une petite scie à grosses dents, peu coupante et aussi incommode que possible.
Avec cet outil rudimentaire, Camus, qui ne doutait de rien, se mit en devoir de trancher, à un fil près, une branche vivante et dure de foyard, grosse au moins comme sa cuisse. Dur travail et qui devait être mené habilement si l'on voulait que rien ne vînt, au moment fatal, éveiller les soupçons de l'adversaire.
Pour éviter les sauts de scie et un éraflement trop visible de la branche, Camus, qui était descendu sur la fourche inférieure et serrait le fût de l'arbre entre ses genoux, commença par marquer avec la lame de son couteau la place à entailler et à creuser d'abord une légère rainure où la scie s'engagerait.
Ensuite de quoi il se mit à manier le poignet d'avant en arrière et d'arrière en avant.
Gambette, pendant ce temps, était monté sur l'arbre et surveillait l'opération. Quand Camus fut fatigué, son complice le remplaça. Au bout d'une demi-heure, le couteau était chaud à n'en plus pouvoir toucher les lames. Ils se reposèrent un moment, puis ils reprirent leur travail.
Deux heures durant ils se relayèrent dans ce maniement de scie. Leurs doigts à la fin étaient raides, leurs poignets engourdis, leur cou cassé, leurs yeux troubles et pleins de larmes, mais une flamme inextinguible les ranimait, et la scie grattait encore et rongeait toujours, comme une impitoyable souris.
Quand il ne resta plus qu'un centimètre et demi à raser, ils essayèrent, en s'appuyant dessus, prudemment, puis plus fort, la solidité de la branche.
--Encore un peu, conclut Camus.
Gambette réfléchissait. Il ne faut pas que la branche reste attachée au fût, pensait-il, sans quoi il s'y raccrochera et en sera quitte pour la peur. Il faut qu'elle casse net. Et il proposa à Camus de recommencer à scier d'en dessous, l'épaisseur d'un doigt, pour obtenir une rupture franche, ce qu'ils firent.
Camus, s'appuyant de nouveau assez fortement sur la branche, entendit un craquement de bon augure. Encore quelques petits coups, jugea-t-il.
--Maintenant ça va. Il pourra monter dessus sans qu'elle ne casse, mais une fois qu'il sera en train de gigoter avec sa fronde... ah ah! ce qu'on va rigoler!
Et après avoir soufflé sur la sciure qui sablait les rameaux pour la faire disparaître, poli de leurs mains les bords de la fente pour rapprocher les éraflures d'écorce et rendre invisible leur travail, ils descendirent du foyard de Touegueule en ayant conscience d'avoir bien rempli leur matinée.
--M'sieu, fit Gambette au maître en arrivant en classe à une heure moins dix, je viens vous dire que mon père m'a dit de vous dire que j'ai pas pu venir ce matin à l'école passe que j'ai mené not' cabe...
--C'est bon, c'est bon, je sais, interrompit le père Simon, qui n'aimait pas voir ses élèves se complaire à ces sortes de descriptions pour lesquelles tous faisaient cercle, dans l'assurance qu'un malin demanderait le plus innocemment du monde des explications complémentaires.
--Ça va bien! ça va bien, répondit-il de même et d'avance à Camus qui s'approchait, le béret à la main.
Allez, dispersez-vous, ou je vous fais rentrer.
Et en dedans il pensait, maugréant: Je ne comprends pas que des parents soient aussi insoucieux que ça de la moralité de leurs gosses pour leur flanquer des spectacles pareils sous les yeux.
C'est une rage. Chaque fois que l'étalon passe dans le village, tous assistent à l'opération; ils font le cercle autour du groupe, ils voient tout, ils entendent tout, et on les laisse. Et après ça on vient se plaindre de ce qu'ils échangent des billets doux avec les gamines!
Brave homme qui gémissait sur la morale et s'affligeait de bien peu de chose.
Comme si l'acte d'amour, dans la nature, n'était pas partout visible! Fallait-il mettre un écriteau pour défendre aux mouches de se chevaucher, aux coqs de sauter sur les poules, enfermer les génisses en chaleur, flanquer des coups de fusil aux moineaux amoureux, démolir les nids d'hirondelles, mettre des pagnes ou des caleçons aux chiens et des jupes aux chiennes et ne jamais envoyer un petit berger garder les moutons, parce que les béliers en oublient de manger quand une brebis émet l'odeur propitiatoire à l'acte et qu'elle est entourée d'une cour de galants!
D'ailleurs les gosses accordent à ce spectacle coutumier beaucoup moins d'importance qu'on ne le suppose. Ce qui les amuse là-dedans, c'est le mouvement qui a l'air d'une lutte ou qu'ils assimilent quelquefois, témoin ce récit de Tigibus, à la désustentation intestinale qui suit les repas.
--Y poussait comme quand il a besoin de ch..., disait-il, en parlant de leur gros Turc qui avait couvert la chienne du maire après avoir rossé tous ses rivaux.
Ce que c'était rigolo! Il s'était tellement baissé pour arriver juste qu'il en était presque sur ses genoux de derrière et il faisait un dos comme la bossue d'Orsans. Et puis quand il a eu assez poussé en la retenant entre ses pattes de devant, eh bien! il «s'a redressé» et puis, mes vieux, pas moyen de sortir. Ils étaient attachés et la Follette, qui est petite, elle, avait le cul en l'air et ses pattes de derrière ne touchaient plus par terre.
A ce moment-là, le maire est sorti de chez nous:
--Jetez-y de l'eau! Jetez-y de l'eau! bon Dieu! qu'il gueulait! Mais la chienne braillait et Turc qu'est le plus fort la tirait par le derrière, même que ses... affaires étaient toutes retournées.
Vous savez, ça a dû lui faire salement mal à Turc; quand on a pu les faire se décoller, c'était tout rouge et il «s'a léché» la machine pendant au moins une demi-heure.
Pis Narcisse a dit: Ah! m'sieu le Maire, j' crois bien qu'elle en tient pour ses quat' sous, vot' Follette...
Et il est parti en jurant les n. d. D.!
_LIVRE III_
LA CABANE
CHAPITRE PREMIER
LA CONSTRUCTION DE LA CABANE.
Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux.
CH. BAUDELAIRE (_la Mort des Amants_).
L'absence de Gambette et de Camus et la réserve mystérieuse du général n'avaient pas été sans intriguer fortement les guerriers de Longeverne qui, individuellement et sous le sceau du secret, étaient venus, pour une raison ou pour une autre, demander à Lebrac des explications.
Mais tout ce que les plus favorisés avaient pu obtenir comme renseignement tenait dans cette phrase:
--Vous regarderez bien Touegueule ce soir.
Aussi à quatre heures dix minutes, des munitions en quantité imposante devant eux et le quignon de pain au poing, étaient-ils chacun à son poste, attendant impatiemment la venue des Velrans et plus attentifs que jamais.
--Vous vous tiendrez cachés, avait expliqué Camus, il faut qu'il monte à son arbre si l'on veut que ça soit rigolo.
Tous les Longevernes, les yeux écarquillés, suivirent bientôt chacun des mouvements du grimpeur ennemi gagnant son poste de vigie au haut du foyard de lisière.
Ils regardèrent et regardèrent encore, se frottant de minute en minute les yeux qui s'embuaient d'eau et ne virent absolument rien de particulier, mais là, rien du tout! Touegueule s'installa comme d'habitude, dénombra les ennemis, puis saisit sa fronde et se mit à «acaillener» consciencieusement les adversaires qu'il pouvait distinguer.
Mais au moment où un geste trop brusque du franc-tireur le penchait de côté afin d'éviter un projectile de Camus, impatienté de voir que nulle catastrophe n'advenait, un craquement sec et de sinistre augure déchira l'air. La grosse branche sur laquelle était juché le Velrans cassait net, d'un seul coup, et lui, dégringolait avec elle sur les soldats qui se trouvaient en dessous. La sentinelle aérienne essaya bien de se raccrocher aux autres rameaux, mais cognée de-ci, meurtrie de-là sur les branches inférieures qui craquaient à leur tour, la repoussaient ou se dérobaient traîtreusement, elle arriva à terre on ne sait trop comment, mais à coup sûr plus vite qu'elle n'était montée.
--Ouais! ouais! oille! ouille! oh! oh la la! La jambe! La tête! Le bras!
Un homérique éclat de rire répondit du Gros Buisson à ce concert de lamentations.
--C'est moi qui te rechope encore, hein! railla Camus, voilà ce que c'est que de faire le malin et de menacer les autres. Ça t'apprendra, sale peigne-cul, à me viser avec ta fronde. T'as pas cassé ton verre de montre, des fois? Non! Il est bon le cadran!
--Lâches! assassins! crapules! ripostaient les rescapés de l'armée des Velrans. Vous nous le paierez, bandits, voui! vous le paierez.
--Tout de suite, répondit Lebrac; et, s'adressant aux siens:
--Hein! si on poussait une petite charge?
--Allez! approuva-t-on!
Et le hurlement du lancer des quarante-cinq Longevernes apprit aux ennemis déjà déroutés et en désarroi qu'il fallait vivement déguerpir si l'on ne voulait pas s'exposer à la grande honte d'une nouvelle et désastreuse confiscation de boutons.
Le camp retranché de Velrans fut dégarni en un clin d'œil. Les blessés, par enchantement, retrouvèrent leurs jambes, même Touegueule, qui avait eu plus de peur que de mal et s'en tirait à bon marché avec des égratignures aux mains, des meurtrissures aux reins et aux cuisses, plus un œil au beurre noir.
--Nous voilà au moins bien tranquilles! constata Lebrac l'instant d'après. Allons chercher l'emplacement de la cabane.
Toute l'armée revint près de Camus, lequel était descendu de l'arbre pour garder momentanément le sac confectionné par la Marie Tintin et qui contenait le trésor deux fois sauvé déjà et quatorze fois cher de l'armée de Longeverne.
Les gars se renfoncèrent dans les profondeurs du Gros Buisson afin de regagner sans être vus l'abri découvert par Camus, la chambre du Conseil, comme l'avait baptisé La Crique, et, de là, diverger vers le haut par petits groupes pour rechercher, parmi les nombreux emplacements utilisables, celui qui paraîtrait le plus propice et répondrait le mieux aux besoins de l'heure et de la cause.
Cinq ou six bandes s'agglomérèrent spontanément, conduites chacune par un guerrier important, et immédiatement se dispersèrent parmi les vieilles carrières abandonnées, examinant, cherchant, furetant, discutant, jugeant, s'interpellant.
Il ne fallait pas être trop près du chemin ni trop loin du Gros Buisson. Il fallait également ménager à la troupe un chemin de retraite parfaitement dissimulé, afin de pouvoir se rendre sans dangers du camp à la forteresse.
Ce fut La Crique qui trouva.
Au centre d'un labyrinthe de carrières, une excavation comme une petite grotte offrait son abri naturel qu'un rien suffirait à consolider, à fermer et à rendre invisible aux profanes.
Il appela par le signal d'usage Lebrac et Camus et les autres, et bientôt tous furent devant la caverne que le camarade venait de redécouvrir, car tous, parbleu, la connaissaient déjà. Comment ne s'en étaient-ils pas souvenus?
Pardié, ce sacré La Crique, avec sa mémoire de chien, il se l'était rappelée tout de suite. Vingt fois, en effet, ils avaient passé là au cours d'incursions dans le canton en quête de nids de merles, de noisettes mûres, de prunelles gelées ou de guilleris boutons rintris[61].
[61] Fruits de l'églantier ridés par le gel.
Les carrières précédentes faisaient comme une espèce de chemin creux qui aboutissait à une sorte de carrefour ou de terre-plein bordé du côté du haut par une bande de bois rejoignant le Teuré, et semé vers le bas de buissons entre lesquels des sentiers de bêtes se rattachaient, en coupant le chemin, aux prés-bois qui se trouvaient derrière le Gros Buisson.
Toute l'armée entra dans la caverne. Elle était, en réalité, peu profonde, mais se trouvait prolongée ou plutôt précédée par un large couloir de roc, de sorte que rien n'était plus facile que d'agrandir son abri naturel en plaçant sur ces deux murs, distants de quelques mètres, un toit de branches et de feuillage. Elle était d'autre part admirablement protégée, entourée de tous côtés, sauf vers l'entrée, d'un épais rideau d'arbres et de buissons.
On rétrécirait l'ouverture en élevant une muraille large et solide avec les belles pierres plates qui abondaient et on serait là-dedans absolument chez soi. Quand le dehors serait fait, on s'occuperait de l'intérieur.
Ici, les instincts bâtisseurs de Lebrac se révélèrent dans toute leur plénitude. Son cerveau concevait, ordonnait, distribuait la besogne avec une admirable sûreté et une irréfutable logique.
--Il faudra, dit-il, ramasser dès ce soir tous les morceaux de planches que l'on trouvera, les lattes, les baudrions[62], les vieux clous, les bouts de fer.
[62] Baudrion, petite poutrelle soutenant les lattes du toit.
Il chargea l'un des guerriers de trouver un marteau, un autre des tenailles, un troisième un marteau de maçon; lui, apporterait une hachette, Camus une serpe, Tintin un mètre (en pieds et en pouces) et tous, ceci était obligatoire, tous devaient chiper dans la boîte à ferraille de la famille au moins cinq clous chacun, de préférence de forte taille, pour parer immédiatement aux plus pressantes nécessités de construction, savoir entre autres l'édification du toit.