Part 3
L'enquête en question fut motivée par une autre lettre venue également du front de guerre, et signée des initiales C. T. Et nous fûmes si vivement séduit par l'indiscutable noblesse du projet qui s'y trouvait formulé que l'idée nous vint d'en faire l'objet d'une consultation qu'il eût été facile d'ailleurs de généraliser davantage.
Voici le texte de cette lettre qui fut d'ailleurs publiée dans l'_Art et les Artistes_[3]. Mais le sujet est d'ailleurs assez important, assez passionnant, pour qu'on y revienne inlassablement, au grand scandale des entrepreneurs de restaurations, nouveaux vandales, déjà mobilisés à l'arrière.
Monsieur,
J'ai lu votre article sur la Cathédrale de Reims. Oui, c'est l'avis de nous tous officiers: il ne faut pas la réparer. Il faut la consolider, la recouvrir adroitement et la laisser comme un témoin de la barbarie teutonne. Il faut y transporter les ossements des soldats épars sur les champs de France. Il faut inscrire, en lettres d'or, sur des plaques de marbre noir, les noms des héros morts pour la Patrie. Il faut entourer cet ossuaire, des canons pris à l'ennemi, mis debout et reliés par des chaînes fondues dans du bronze allemand. Et que tous les ans, à la date de la signature de la paix, proclamant l'écrasement de l'Allemagne, la France aille s'agenouiller devant les morts; et que l'Armée envoie ce jour-là tous ses drapeaux, avec une délégation d'officiers et de soldats, saluer les héros.....
C. T.
[3] Les _Vandales en France_ (page 15).
Les effets de la consultation portèrent surtout sur ces deux points:
_Faut-il réparer la ruine sublime?_
_Faut-il en faire une sorte de Panthéon national pour les héros inconnus morts pour la Patrie?_
Presque toutes les réponses furent affirmatives, trois d'entre-elles, celle de Rodin, de Roll, et d'Edmond Haraucourt, que nous publions ci-dessous, résument magnifiquement sous une forme concise et forte, toutes les autres que nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici, faute de place, et qui sont signées des noms de MM. _Cormon_, _Jean Richepin_, _Comtesse de Noailles_, _Emile Vandervelde_, _Gustave Geffroy_, _Emile Verhaeren_, _Steinlen, Waltner_, _Henri de Régnier_, _Albert Besnard_, _Luc-Olivier Merson_, _Arsène Alexandre_, _Frantz Jourdain_, _J.-H. Rosny_, _Aulard_, _Camille Mauclair_, _Remy de Gourmont_, _Joseph Reinach_, _Gabriel Fauré_, _Alfred Bruneau_, _Charles Morice_, _Edmond Rostand_, _Jean-Paul Laurens_...
LETTRE DE RODIN
L'idée de défendre les ruines de la cathédrale de Reims contre toute restauration sacrilège et d'en faire le Panthéon des héros inconnus morts pour la Patrie, et dont les ossements sont aujourd'hui dispersés à travers tous les champs de bataille, est tout simplement sublime. J'y applaudis bien vivement comme aussi au projet de cette cérémonie annuelle où la France précédée par les drapeaux des régiments, irait s'agenouiller devant le glorieux ossuaire. Ce serait une sorte de sacre nouveau, et comme vous le dites, très justement, la vieille basilique mutilée, mais non défigurée par de profanes restaurations, verrait se renouer à travers l'histoire, les anneaux brisés de ses traditions nationales. Ce projet grandiose né dans l'âme d'un soldat et fait pour émouvoir l'âme de la France entière, doit aboutir.
Auguste RODIN.
LETTRE D'ALFRED ROLL
Je salue avec émotion l'auteur de la lettre que vous m'avez communiquée. Aucun commentaire ne saurait ajouter à cette idée:
--Associer les reliques de nos morts à la tragique Beauté de la Cathédrale.
--Rapprocher des saints et de nos rois, les héros de la Guerre par qui se continue magnifiquement l'Histoire de France que les pierres de Reims nous racontaient.
--Unir dans un même culte ceux qui sont tombés, pour que nous vivions, et la Basilique saignante, agonisante sous la sadique vengeance ennemie.
Oui! c'est bien là le monument sacré qui perpétuera le souvenir de notre âpre lutte.
Plus haut que l'action et la haine, ces deux tours mutilées, si belles de leur détresse, inviteront les Français de demain à ne rien oublier.
Alfred ROLL,
_Président de la Société Nationale des Artistes français_.
LETTRE D'EDMOND HARAUCOURT
Un homme que je ne veux pas nommer et dont le monde entier a entendu la voix, osa dire: «Nous referons la cathédrale de Reims; nous fournirons l'argent nécessaire». S'il est de ceux qui croient qu'on refait tout avec de l'argent, nous n'en sommes pas; nous sommes de ceux qui pensent qu'on ne refait pas des reliques: Reims en était une et des plus pures, trois fois sacrée, pour l'Art, pour la Religion et pour l'Histoire. Elle racontait en pierres les phases de notre évolution; toute l'âme française était écrite là, avec sa foi, son art et son histoire--que vient-il de lui arriver? De l'être davantage encore. Ce qu'elle a perdu de sa beauté--perte irréparable--elle l'a regagné en grandeur--grandeur inoubliable. Elle raconte une heure de plus, et cette heure-là compte parmi les plus magnifiques de la Nation et de la Race.
La voilà donc un peu plus sacrée encore, et encore plus légendaire. Plus que jamais il n'y faudra toucher qu'avec respect: la consolider, l'étayer, empêcher qu'elle ne croule, c'est tout ce que nous avons le droit de faire.
Elle était par sa valeur artistique le Parthénon du Christ, elle devient, avec ses blessures, le Temple de la Patrie. Laissons-lui pieusement ce caractère et, qu'on vienne vers elle en pélerinage. De toute ma foi de patriote et d'artiste, je me rallie au projet formulé dans la lettre du soldat anonyme.
Edmond HARAUCOURT,
_Conservateur du Musée de Cluny_.
Certains de nos correspondants comme MM. le Dr Langlet, maire de Reims, Louis Bonnier, Aulard, Henry Lapauze, Étienne Moreau-Nelaton, ou bien combattent nettement le projet, ou font des réserves sur certains points de détail, en s'appuyant sur des raisons d'ordre philosophique, légal, esthétique, sentimental ou même hygiénique... Toutes sont fort respectables.
«Si l'on veut donner cette destination nationale à la cathédrale de Reims, dit M. Aulard, il faudra, comme on dit, la désaffecter. On ne pourra le faire que si les consciences catholiques y consentent. Il ne faut pas que notre future victoire, par aucun de ses effets puisse attrister aucune conscience française. Notre joie devra être unanime.»
Et M. Aulard conclut en formulant un espoir qui est aussi le nôtre: «Espérons que très spontanément et très librement, les catholiques diront oui--à ce beau et national projet.»
Mais si sur ce point assez délicat, j'en conviens, les consciences catholiques se montraient dogmatiquement irréductibles, ne pourrait-on pas, sans porter une atteinte profonde à la grandeur du projet initial, élever sur l'emplacement même où fut l'Archevêché, tout à côté de la cathédrale, solidement consolidée et riche de ses glorieuses blessures, le monument commémorant aux héros inconnus morts pour la patrie, le Panthéon ossuaire, le _tumulus honorarius_ sous lequel, dans de cryptes profondes, reposeraient pour l'éternité les ossements épars sur l'immensité du sol. J'entends bien l'objection de M. Henri Lapauze: «Les ossuaires seront constitués sur le champ de bataille. C'est bien le moins que les restes de nos glorieux soldats attestent leur héroïsme, là où il se manifesta.»
Sans doute, mais je me demande, avec une certaine anxiété, ce que deviendront tous ces restes humains qui gisent aujourd'hui, deçà delà, des bords de l'Yser aux forêts des Vosges, sous des tertres hâtivement élevés, lorsque les socs impitoyables des plus formidables charrues et les dents des herses perfectionnées auront rétabli l'ordre dans le sol chaotique des batailles à travers les débris de fer et les ossements confondus:
_«Ayez pitié des morts des sauvages assauts, «Pêle-mêle enfouis sous terre par monceaux.»_
Et, puis, en admettant même qu'à l'aide de réglementations municipales très sévères ces tertres mortuaires puissent être préservés contre toute injure involontaire, quel spectacle de désolations éternelles à travers nos campagnes de la Somme, de l'Aisne, de la Marne, de la Meuse... que celui de ces ondulations funèbres sur lesquelles le voile de l'oubli «double linceul des morts» s'étendrait d'année en année. Les restes identifiés seraient ramenés au pays natal et y reposeraient entourés des soins les plus pieux. Quand au Panthéon ossuaire de Reims, il ne renfermerait lui, dans ses cryptes profondes, véritables catacombes, dont l'hermétisme calmerait les appréhensions hygiéniques de M. Louis Bonnier, l'éminent architecte, que les restes des héros _inconnus_. Et, alors même que ces souterrains ne serviraient d'éternel refuge qu'aux pauvres restes dispersés seulement dans les plaines de la Champagne, leur suprême destination suffirait à justifier le pèlerinage dont parle l'auteur de la lettre anonyme citée plus haut et qui, suivant la belle expression de la comtesse de Noailles, deviendrait: «la fête de la douleur et de la gloire française».
Je vois déjà, vision poignante et sublime, se dérouler au milieu du frisson des drapeaux, au bruit des marches funèbres ou triomphales, le cortège immense des foules silencieuses, à l'ombre même de la cathédrale mutilée, mais toujours debout comme une éternelle protestation contre l'infamie des Barbares. Et cela dans la plus noble des cités, dans la ville martyre, qui fut, pendant l'interminable bataille, comme le cœur toujours saignant de la patrie envahie. Aujourd'hui, plus que jamais, s'affirme le devoir d'en faire le lieu sacré du pèlerinage annuel à la gloire des soldats du peuple, des héros morts pour la patrie.
C'est une nouvelle cérémonie du sacre qui aura aussi sa grandeur.
Et j'ose affirmer que bon nombre de projets de commémoration patriotique déjà _sur le chantier_ et dont la réalisation constituerait un désastre artistique pour notre pays, projets pour la plupart d'une conception très déconcertante s'évanouiraient à jamais, si le principe de cette solennité annuelle d'une expression à la fois si émouvante et si synthétique, d'un symbolisme si clair et si noble était favorablement accueilli par l'opinion du pays et surtout par les braves habitants de l'héroïque cité.
Je n'ignore pas que le vénérable archevêque de Reims s'élève contre tout projet qui consisterait à s'opposer à la restauration de la cathédrale. «Nous réparerons la cathédrale, a-t-il déclaré--cela il le faut--nous avons les _moulages de ses statues_, les _photographies en couleurs de ses verrières_..... Puis le jour viendra où les portes se rouvriront pour l'exercice du culte, car je tiens, avant toute chose, que la cathédrale où fut baptisé le premier roi chrétien, reste la première église de France.»
Que Son Éminence me permette de lui faire observer qu'aux yeux de l'humanité toute entière, la basilique de Reims est aujourd'hui même, avec ses glorieuses mutilations, non seulement la première église de France, mais encore la première église de la Chrétienté. N'est-ce pas elle, en effet, que visait le geste incendiaire de l'impérial iconoclaste lorsqu'il s'écriait dans un accès de piétisme hypocrite: «Les églises catholiques du romanisme papal dont on vous impose l'admiration excessive sont parfois des injures au Tout-Puissant. Dieu y est injurieusement oublié au profit de saints imaginaires, véritables idoles substituées à la divinité par la superstition latine. Des maîtres allemands dignes de _notre race_ ne doivent pas décrire de telles églises sans s'élever avec indignation contre les superstitions du romanisme...»
Il faut que _la Ruine_ subsiste éternellement. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, symbole de protestation ne se dressa avec une plus terrible éloquence contre les crimes des Barbares. _Voilà vraiment le grand monument du souvenir national._
«L'insulte, le crime ont placé une âme nouvelle dans le lieu profané. _La Ruine_ est et sera _le Témoin_ devant l'humanité. Elle ne doit pas plus être soignée et guérie, sous peine de perdre tout son sens, qu'un Christ dont on fermerait les cinq plaies...[4]
[4] Camille Mauclair.
«Oh! non, n'y touchez pas! s'écrie avec une véhémence indignée, M. Antonin Mercié, l'illustre statuaire, l'auteur du _Gloria victis_ et du _Quand même_! quelques jours à peine avant sa mort. Vous n'en avez pas le droit. Il ne faut pas la restaurer, voyez l'horrible travail qu'on fait à Saint-Sulpice tous les Viollet le Duc--ah! n'y touchez pas!»
Nous pourrions multiplier ici, les protestations, chaque jour plus nombreuses, venues, de partout, s'ajouter à la nôtre, pressantes, souvent très éloquentes. Mais la discussion désormais largement ouverte sur ce sujet passionnant, est loin d'être close, car, comme l'a si justement dit M. Jean de Bonnefon, «s'il faut haïr les Vandales, il faut craindre les architectes».
Veillons...
Mais pourquoi, dès aujourd'hui, les opinions contradictoires ne communieraient-elles pas dans le projet suivant, qui, nous semble-t-il, est de nature à donner satisfaction à tous:--Aucune restauration ne porterait atteinte à la majesté des ruines, mais une ou plusieurs chapelles latérales seraient consacrées aux cérémonies du culte, attestant ainsi la pérennité du caractère sacré de l'antique basilique. La ville et le chapitre de Reims pourraient prendre l'initiative de la construction d'une autre cathédrale. L'emplacement serait facile à trouver--plus facile peut-être que l'architecte rêvé--et les millions, on peut l'affirmer, afflueraient bien vite, de toutes les parties du monde.
Voici une des dernières protestations en date. Il s'en dégage une vive émotion. On sent que la pensée qui l'anime vient du plus profond du cœur, et comme on peut en juger, cette pensée s'exprime de bien jolie façon. Toutes nos cordiales félicitations au brave petit sergent de la ligne, qui dans le périlleux accomplissement de son âpre mission, au milieu des ruines fumantes et des misères sans nom, sous la menace constante de la mort et de l'anéantissement total, garde encore assez de sérénité d'âme pour enseigner le devoir et rêver de l'éternelle beauté.
A. D.
_Aux Armées._
Monsieur,
Laissez-moi vous dire combien l'initiative que vous avez prise, au sujet de la Cathédrale de Reims, a intéressé les soldats qui ont vécu à son ombre tourmentée, et qui, des tranchées ou du cantonnement, chaque jour, au fond de l'admirable plaine fauve où gît la cité meurtrie, apercevaient les tours de l'église qui ne veut pas mourir.
Elle ne veut pas mourir parce que, n'en dût-il rester qu'un chapiteau, à la volute de l'acanthe ou à l'enroulement de la vigne s'accrochera la chaîne des souvenirs qui relie la ferveur d'autrefois au réalisme sentimental d'aujourd'hui. Le moindre de ses fleurons projettera dans l'avenir des rayons comparables à ceux de n'importe quelle pierre arrachée aux édifices qui sont les jalons de la pensée, de la civilisation ou de la foi. Il me semble que tous vos correspondants sont d'accord sur cette question de principe.
Vous vous êtes adressé à des artistes, à des érudits, à des critiques. Vous serait-il agréable d'écouter un soldat? Un soldat qui a compté, aux douloureux battements de son cœur, les obus lancés sur la basilique, qui a, pendant près de trois ans, entendu siffler la mitraille au-dessus de la ville, et connu les nuits rouges durant lesquelles les quartiers flambaient comme des torches? Cette ville, dont nous occupions les faubourgs, est devenue un peu nôtre, nous l'avons veillée à la lueur de la lune ou des incendies, nous éprouvons pour elle le sentiment du bon infirmier pour son malade; nous voudrions que notre protection continuât, même lorsque le grand péril aura été écarté.
Or, la ville, c'est d'abord la Cathédrale, et il y a pour elle un «autre danger», celui de la restauration. Je n'envisage pas une restauration maladroite, meurtre déshonorant, mais une restauration intègre.
J'admets le monument rebâti ou consolidé avec un soin pieux, je suppose qu'il renaisse, double fidèle de sa splendeur pacifique, ce ne sera jamais qu'un maquillage indigne des blessures qu'il porte «comme des croix de Guerre». Quand le temps aura étendu sa patine, armure de l'oubli, sur les pansements de mortier et les onguents de ciment, les historiographes auront recours, pour dénombrer les plaies et insérer les désastres, aux archives photographiques; mais la masse ira répétant, toutes haines assouvies:
«On dit qu'en 1914, la Cathédrale fut brûlée pendant une guerre avec l'Allemagne...»
Et ce sera tout...
M. Lenglet, maire de Reims, soucieux de la résurrection de la cité, reproche à d'Annunzio s'écriant que «jamais la Cathédrale n'a été plus belle», de parler en poète. Il veut un programme d'action.
L'action d'une ruine est immense, la ruine prolonge dans le temps une leçon historique et morale, un enseignement philosophique insigne. Je garde vive l'impression produite sur mon cerveau d'enfant par les vestiges de la Cour des Comptes. Je ne peux entendre parler de guerre civile sans voir, entre des maisons claires, le carré de verdure où s'effritaient les murs calcinés. Aucun livre, aucun dessin, aucun récit concernant la Commune, n'a exercé sur moi une telle vigueur d'évocation.
Quelle ruine saurait être plus _agissante_ que la Cathédrale de Reims?
La conserver avec ses blessures! Mais le voilà le programme d'action! Et quel programme! Éterniser aux yeux de la postérité le spectacle de la destruction imbécile; confier aux pierres la tâche de clamer à travers les âges le thrène de la raison outragée! Peut-on espérer un plus farouche anathème contre la guerre? Car il ne sera plus question, en ces temps futurs, il faut l'espérer, des hordes incendiaires du Kaiser. L'Allemagne se sera rachetée, sera rentrée dans la Société des Nations, avec des penseurs, des poètes, des artistes, dont les œuvres voileront les horreurs anciennes. Songions-nous à Attila, en lisant Gœthe, avant la guerre? Réprimer le désir de guerre sera la besogne que nous léguerons à nos enfants, en mourant de la guerre.
L'Allemagne incarne depuis cinquante ans le satanisme guerrier. Il est possible que ce satanisme s'empare, un jour, d'un autre peuple. Aussi n'entourons pas la basilique de canons allemands. Remplacés par d'autres engins, les canons tomberont au rang des catapultes. Il ne faut pas qu'on sourie devant la ruine. Une ceinture de canons rapetisserait l'église qui doit dominer, non seulement notre Guerre, mais toutes les Guerres.
Aussi, nous demandons qu'elle ne soit pas restaurée, indépendamment des travaux nécessaires à sa conservation (voûte, toiture, contreforts).
Qu'elle soit entretenue ainsi qu'une relique.
Qu'elle demeure le témoin du triomphe momentané, mais toujours redoutable, de la passion belliqueuse.
Tel est le souhait formé par la plupart des soldats, depuis celui qui conseille lourdement, en une sorte de respect superstitieux: «Faut pas qu'on y touche», jusqu'à l'artiste qui pâlit à l'idée que, peut-être, on «ravalerait» le Christ du portail Nord, le Dieu de lumineuse beauté, dont un éclat d'obus a balafré la joue droite.
Au long de nos tranchées, vous l'avez sans doute constaté vous-même, lors de vos missions dans la zone de guerre, a poussé, drue, une moisson de croix. Dans la fièvre des premiers combats, on a creusé des tombes collectives. Des héros anonymes y sont confondus. Parfois, sur le tertre, un clairon, un képi, des lambeaux de vêtement: rien d'autre. Que de berges de canaux et de rivières, que de talus de chemins de fer et de routes, enferment des ossements dont une baïonnette rouillée marque la place!
Le soldat de la Grande Guerre dort sur un cimetière. Il vit avec la mort. Il en parle familièrement, comme d'un camarade avec lequel il entreprendra la suprême étape. Il a appris à la respecter sans la craindre. Dans la certitude que sa formidable épreuve terrestre lui assurait l'immensité paradisiaque, et grâce au voisinage des troupes indigènes, il a accommodé le _quia pulvis es_ des chrétiens et un doux fatalisme oriental. Il se paganise sans le savoir. Il fait l'impossible pour ne pas gêner _le copain_ qui repose à deux pas de lui sous une légère couche d'humus; il se prive de feu pour donner un cercueil aux tués de la journée. Il fleurit les tombes, y sème des graines de plantes rares. Demain, il déposera des offrandes au pied des frêles sarcophages de sapin.
Alors, quoi d'étonnant à ce qu'il accueille favorablement la si noble pensée de consacrer aux morts éparpillés qui grelottent dans les champs, le profond caveau de Reims?
Qu'importe la désaffection de l'église?
Le canon ne l'a-t-il pas consommée déjà?
Quelle conscience catholique protesterait contre la réunion des cendres des soldats catholiques, protestants, israélites ou mahométans? N'ont-ils pas été frappés, tous, pour la Justice! la Fraternité dans le devoir humain qui dépasse les dogmes, doit-elle cesser dans la mort?
Et pourquoi la vie rentrerait-elle dans le temple? La divinité, qui en a été chassée, n'y rentrera-t-elle pas avec les morts?
La vie? Quelle vie? Des cérémonies? Des _Te Deum_ officiels? Des enterrements prétentieux? Des tentures à crépine d'or «habilleraient» les piliers criblés d'éclats? Des indifférents écraseraient les dernières larmes d'azur tombées des vitraux pulvérisés? La vanité s'étalerait là même où la flamme a purifié le sanctuaire?
Désormais, un seul encens y doit brûler: celui des absoutes; une seule musique y vibrer: le chœur des lamentations; une seule prière y monter: l'hommage aux martyrs dont le sacrifice n'aura pas été vain.
On a trouvé des millions pour la construction du Sacré-Cœur, on en trouvera encore bien davantage, pour l'édification d'une Basilique nouvelle en un point choisi de Reims.
Et tandis que les portes de l'Eglise s'ouvriront à la vie d'après-guerre, dans l'éclat, la pompe, le faste et même la joie par quoi sera célébré un renouveau rédempteur..... sublime, avec les trous béants de ses verrières éteintes, ses cicatrices innombrables, ses statues mutilées, ses colonnettes tordues, la grande aînée refermera le mystère auguste de son ombre et de son silence sur les Braves qui, de leur sang, ont signé le chapitre le plus terrible de l'Histoire du monde.
Je vous prie, Monsieur, de bien vouloir excuser la liberté que j'ai prise et, de recevoir l'expression de ma haute considération.
P. L., SERGENT,
_Secteur 155_.
Illustrations:
LOUIS ORR.--INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE DE REIMS, EN JANVIER 1918
(d'après une eau-forte).
LA FUITE
(d'après un lavis original).
LE RETOUR, «C'EST ICI CHEZ NOUS!»
(d'après une lithographie).
TABLE DES MATIÈRES
TEXTES
Pages
_L'ŒUVRE DE GUERRE DE STEINLEN_, par CAMILLE MAUCLAIR 3
_LA CATHÉDRALE DE REIMS.--UNE LETTRE DU FRONT_, par A. D. 41
ILLUSTRATIONS
_CINQUANTE-SEPT ILLUSTRATIONS DONT_:
_CINQUANTE-DEUX D'APRÈS DES DESSINS ORIGINAUX, LITHOGRAPHIES, EAUX-FORTES, LAVIS ET CROQUIS DE_ STEINLEN.
_UNE D'APRÈS UNE EAU-FORTE DE_ LOUIS ORR.
_ET QUATRE D'APRÈS LES EN-TÊTES DE CHAPITRES ET LETTRES ORNÉES, SPÉCIALEMENT EXÉCUTÉS POUR L'OUVRAGE,_ PAR J. MOSSO.
ÉPREUVES D'ART
_COUVERTURE D'APRÈS UN LAVIS ORIGINAL: "LA FUITE", DE_ STEINLEN.
_"LA VIEILLE DES RUINES", HORS TEXTE D'APRÈS UNE LITHOGRAPHIE DE_ STEINLEN.
_"INTÉRIEUR DE LA CATHÉDRALE DE REIMS, EN JANVIER 1918", HORS TEXTE D'APRÈS UNE EAU-FORTE DE_ LOUIS ORR.