La guerre

Part 2

Chapter 23,762 wordsPublic domain

Eh! bien, Steinlen a eu un passé dont rien, certes, n'est à renier, mais qui a ressemblé par certains côtés à certaines intentions de ce livre, à certaines déductions qu'on en peut tirer. Dans mainte feuille socialiste et révolutionnaire, le libertaire Steinlen, ennemi-né des bourgeois et des satisfaits comme tout véritable artiste, ami des pauvres, ému par la misère, a donné des dessins prestigieux qu'on pouvait considérer comme des images de révolte sociale, refusant l'hypocrisie, espérant plus de justice, plus de réelle égalité et de réelle fraternité. Mais jamais la pitié de Steinlen ne s'est égarée jusqu'à cette sorte d'absolution veule du crime de l'ennemi, jusqu'à cette confusion volontaire entre les responsabilités de l'assassin qui se rue et de l'assailli qui se défend. Les dessins de guerre de Steinlen sont avant tout des poèmes de souffrance humaine; mais la brute allemande y est toujours maudite, même lorsqu'elle n'y paraît pas, on l'évoque. Et dans cette œuvre aussi sombre que ce trop célèbre et trop vendu roman, puissant et néfaste, qui s'appelle le _Feu_--après tout, bien qu'on l'ait déjà deviné, pourquoi ne pas le nommer--dans cette œuvre aussi sombre de Steinlen, il y a des lueurs très pures: il y a le dévouement, il y a le sacrifice malgré tout heureux de se savoir utile, il y a la noblesse de conscience de Français torturés pour la France, et non pas la souffrance sans but, sans beauté réfléchie, de bagnards en loques bleu horizon ignorant pourquoi on les immole, aussi bas et aussi mornes que les plus sordides moujiks que nous ait peints Gorki.

L'anarchisme de Steinlen se lève, au nom de la peine humaine, non contre nos frères, mais contre la race horrible qui a multiplié cette peine dans l'univers. L'anarchisme de Steinlen n'a rien de commun avec le défaitisme ou la trahison bolchevikiste. L'anarchisme de Steinlen glorifie dans la foule armée de la France l'armée de la paix future, piétinant le militarisme dans sa marche vers l'aurore d'un temps plus serein et plus équitable. L'anarchisme de Steinlen est l'inspiration même de la Révolution des civils faisant la guerre finale à la guerre elle-même. Et si, toute sa vie, Steinlen a été hanté par la question sociale, c'est bien au Germain ivre d'oppression universelle qu'il jette sa haine, c'est bien à tous les enfants de France qu'il garde son amour.

* * *

Steinlen a intitulé une de ses séries de dessins: _Les Ouvriers de la Guerre_. Cela est typique. Cela définit bien ce qu'est pour nous tous cette lutte: un travail, plus important que tous les autres travaux qu'il nous a fait délaisser, une entreprise collective de démolition d'un système d'idées monstrueuses, coûte que coûte, avant la reconstruction possible--l'immense déblai de l'avalanche barbare écroulée au milieu de la civilisation.

De ces ouvriers, Steinlen nous montre à peine les outils. Il a vraiment rompu avec toutes les traditions de cette «peinture militaire» dont je parlais. Pas de canons, pas de fusils, pas d'équipements, aucun décor précis; l'artiste est allé au front, il n'en a retenu que les pensées inspirées par les spectacles. Des hommes, des femmes, des enfants, avec le moins de détails guerriers que possible: l'homme est casqué, on devine sa capote contre laquelle il a troqué sa blouse, et quelques accessoires de son fourniment. Rien de plus. L'intérêt n'est pas là. Il est tout entier dans les visages et les attitudes, qui suffisent à exprimer tout le pathétique de ces années.

Le poilu de Steinlen, c'est surtout le réserviste à barbe grisonnante, le «pépère», l'ouvrier habitué à la pauvreté, à la laideur, au vacarme du faubourg et des agglomérations suburbaines, le travailleur résigné, honnête et franc que rien n'étonne, l'homme des peines que nulle corvée ne rebute, qui sait que, soldat ou tâcheron, sa vie ne pouvait être qu'une série de fatigues ignorées au service d'égoïsmes ingrats: et cette fois, du moins, il sait qu'elles sont au service d'une grande idée très pure, et cela le console et le soutient. Cet être-là, musclé et tranquille, reçoit sur son large dos l'averse des maux comme il reçoit l'averse du ciel; et si la pluie des balles s'y mêle, il n'a ni surprise, ni peur. Au front, dans le dédale des tranchées et dans l'énorme machinerie des services techniques, il est un numéro vivant, comme à l'usine. Cela n'altère ni sa résolution, ni sa philosophie, ni sa bonne humeur, ni ses petites joies. Il est le brave homme de misère. Steinlen, l'admirable dessinateur, psychologue de _Crainquebille_, s'est souvenu de son Crainquebille devant ces vieux réservistes plébéiens qui ont «tenu» à Verdun, au bois Le Prêtre, dans les boues sinistres de la Somme: c'est toujours Crainquebille, avec son bon sourire désabusé sous sa grosse moustache d'où surgit la pipe consolatrice. Crainquebille ne pousse plus la voiture, il a pris le fusil, voilà tout, et il peine parce que c'est son habitude, qu'il est né pour ça, que le monde a toujours marché à cause de l'éreintement mal payé de tous les Crainquebilles--mais c'est pour la France, pour la ménagère et les marmots autant que pour les bourgeois et les poupées du beau monde, et c'est pourquoi Crainquebille devenu poilu est malgré tout content.

Il n'a pourtant pas d'ambition, et il ne chante pas «le plaisir d'être soldat», et il ne ressemble pas du tout aux grognards du vieux temps. Il ne rêve ni galons ni décorations, et il n'a pas l'idée de «la gloire» malgré les journaux. Il fait ce qu'il doit, il donne tout lui-même, mais il voudrait que ce fût fini, il n'a rien du soldat de métier. Il en est devenu un, et terriblement expérimenté, après quarante mois de risque sublime, mais le but final, pour lui, c'est de rentrer au logis, la tâche accomplie. C'est un des traits de cette étrange et nouvelle «guerre à la guerre» que cette indifférence de la foule armée au prestige légendaire du soldat vainqueur. La _Gloire_, un dessin splendide de Steinlen nous la définit: le cercueil couvert du drapeau et d'une palme et, devant, quatre femmes en deuil, sanglotantes. L'artiste, ici, a atteint à la puissance sculpturale d'un haut-relief, à l'austérité d'un gothique. Cette merveille de douleur simple est plus éloquente qu'aucun commentaire. Non, il n'y aura pas de gloire, sinon un grand souvenir collectif, parce que les armées sont trop vastes, parce que les innombrables traits sublimes s'y fondent. On apprend encore à nos lycéens des noms de héros antiques, dont chacun a été dépassé par des milliers de nos poilus: c'étaient des citoyens de petits pays et des soldats d'armées minuscules, on pouvait s'en souvenir. Les générations qui profiteront du sacrifice de la nôtre ne liront pas les volumes de citations à l'ordre: qui donc même s'arrête pour lire les noms privilégiés gravés sous les voûtes de l'Arc de Triomphe? Et il faudrait cinq cents arcs semblables pour les noms de ceux de nos héros qui égalèrent les beautés évoquées aux parois de celui-là! Ne nous leurrons pas: la gloire n'aura pas de sens ni de durée, l'instinct vital et le cours du temps conseillent l'oubli, le sacrifice actuel de quiconque se dévoue et tombe est entièrement pur parce que voué à l'anonymat rapide, la plus belle sépulture est celle qui ne porte aucun nom, le nom n'a plus d'importance, et tous le savent et ne regrettent rien.

Steinlen a fait beaucoup de ses dessins dans les gares. Il y a là une grande poésie. Quand on veut affronter la douleur, et mesurer ce qu'en peut contenir sans se briser la pauvre enveloppe humaine, si périssable et si solide tout ensemble, il faut aller dans ces gares tumultueuses et mal éclairées où les permissionnaires disent adieu à leurs femmes et à leurs mioches. L'artiste méditatif peut saisir là les plus violentes expressions du pathétique: le poète peut s'y pencher sur les âmes, un regard les révèle jusqu'au tréfonds. Les génies de Baudelaire, de Carrière et de Rodin sont errants en ces lieux désolants et grandioses. On voit d'inouïes torsions de corps de femmes se donnant toutes, fières, sans fausse honte, dans un dernier baiser à celui qui repart vers la mort. On voit de ces créatures qui rient jusqu'à la seconde du départ et qui, brusquement, l'homme disparu dans le remous, s'affaissent en sanglotant sans lâcher la main de leur enfant hébété. On voit, sous un falot éclairant de vieilles affiches balnéaires déchirées, les faces blêmes des ouvrières qui se tendent vers le couloir d'où surgiront les poilus boueux, revenus du front; et chacune attend le sien, et l'affreux doute les tenaille toutes, et sous la poussée de leurs corps confondus la barrière craque. On entend des phrases qui arrachent les larmes, tout le monde se parle, il n'y a ni distances sociales ni scrupules, parce que tous et toutes viennent pour la même joie ou la même douleur devant ce grand trou noir du fond d'où, parmi la fumée, les feux rouges et verts, la pluie, la nuit, les grands trains impassibles déversent ou emportent des formes aimées. Cette triste beauté, Steinlen l'a pénétrée, et non pas en dilettante, en observateur sagace, froidement curieux, mais avant tout en homme au cœur fraternel; rien du décor et des gestes n'a échappé à son regard de peintre, mais surtout il a communié avec ces foules. Dans le simple dessin d'un «pépère» étreignant sa pauvre compagne en un coin de corridor, il a mis toute la compassion et toute la tendresse, et il a dit autant par quelques traits de son crayon cursif qu'un romancier en bien des pages. Mais, même sans faire intervenir l'image du soldat, il a su évoquer tout le tragique quotidien de cette guerre; il lui a suffi de dessiner deux braves bourgeois verdunois, vieux, faibles et calmes, exilés assis sur un chariot à bagages près de leur petite valise, attendant d'aller où? avec une résignation infinie...

On ne décrit pas un tel art, car il est lui-même une synthèse de la description littéraire, et il faudrait s'arrêter à chaque croquis. J'essaie moins de suggérer l'œuvre que d'en définir les directions en rendant un juste hommage à celui qui, de toute la science de son beau métier et de toute la sincérité de son cœur profond, l'a réalisée. C'est encore un des caractères de cette conception si spéciale que la grande préséance donnée par Steinlen, en ses séries, aux femmes et aux enfants. Il y en a beaucoup plus que de soldats. Par-dessus tout, un chef-d'œuvre d'art, de grâce triste et d'amour: le convalescent infirme, la béquille sous un bras, s'appuyant de l'autre sur une jeune femme aux grands voiles. Rien ne rendra par des mots le modelé de ce jeune corps féminin sous les étoffes et les expressions de ces deux visages, et la technique miraculeusement simple, n'intervenant juste que pour signifier le sentiment. Que cela est donc beau! _Courageuse_ est encore une chose admirable, montrant auprès du soldat prêt à partir, la femme fière, raidie, s'interdisant de pleurer. Et c'est une autre admirable chose, simplifiée à l'extrême, que ce dessin des _Convalescents_, deux jeunes soldats dont l'un se courbe, accablé, sur sa canne, tandis que l'autre, maigre et livide, défaille à demi, la face vers le ciel, le dos appuyé au mur de l'hôpital. C'est encore ici une œuvre où les limites de la poésie, du roman et de l'art du dessin ne sont plus discernables, où l'émotion emprunte tous les moyens pour s'imposer, où on ne pense pas à ces moyens, où l'idée seule compte. Ce n'est qu'après qu'on se demande comment c'est fait, et quelle magie sort de ce bout de papier crayonné, de cette note de carnet.

Steinlen, dans des camps de réfugiés, dans des centres d'évacuation, a dessiné des femmes et des enfants serbes, avec une force extraordinaire de caractère graphique: la fierté farouche, la mélancolie, la passivité de la race persécutée, massacrée et proscrite sont là tout entières. Steinlen a peint et dessiné, dans les wagons à bestiaux qu'éclaire un quinquet lamentable, le sommeil prostré des soldats recrus de lassitude, s'épaulant, offrant à la lueur trouble des masques ravinés, aux yeux gonflés, aux bouches tordues, béantes, pleines d'ombre. Il a peint, sur une route fangeuse, balayée par la rafale, le croisement des _Deux Cortèges_, celui des réfugiés qui cheminent avec leurs misérables hardes et celui des troupiers qui leur crient: «On les aura!» Il a vu et exprimé la paysanne et les gosses qui, navrés et stupéfaits, restent les bras ballants devant quelques pierres en murmurant: «C'est ici, chez nous!» Il a dressé, massive et sévère dans sa mante noire, la _Vieille des Ruines_, la petite bourgeoise respectable, correcte malgré tout avec sa capote et ses bandeaux plats, et dont toute la face est comme vitrifiée sous les larmes figées. Elle est au milieu des décombres, elle ne peut même plus pleurer, elle n'a pas peur, rien ne l'intéresse, c'est une Niobé déjà insensibilisée dans la pierre, cette femme qui a tout souffert, tout vu, et que la mort physique a oubliée alors que son âme est morte depuis longtemps. Ah! Steinlen ne nous montre ni cavaliers, ni batteries, ni charges à la baïonnette, ni drapeaux, ni éclatements d'obus, et la formule de jadis est bien finie, mais comme il nous l'évoque tout de même, la guerre!

Il lui suffit de quelques centimètres d'eau-forte pour nous dire le serpentement de la relève dans l'étouffement boueux des boyaux--des formes confuses, des visages masqués, un faible miroitement sur la convexité des casques. Il n'a fait apparaître qu'à peine l'ennemi en deux ou trois lithographies: en l'une d'elles, un soldat prussien se dresse, la botte sur un cadavre de femme. Dans les deux autres, grandes et peuplées de foule, l'_Entrée_ et la _Sortie des geôles allemandes_, une humanité malheureuse, paysans, journalières, prêtres, marmots, défile sous les coups de crosse des brutes, et ici encore tout est éloquent, expressif, vrai et poignant sans une seule velléité déclamatoire. Il faut enfin en venir à quelques compositions d'un caractère plus allégorique, où l'artiste révolutionnaire a exhalé le cri de son âme. La plus belle me semble être «_La Victoire en chantant_». A grands traits de fusain s'esquisse la jeune République nue, emportée dans un mouvement superbe, derrière laquelle s'élance au pas de charge la ligne des soldats. Ici tout est rythme et puissance, et si l'on évoque Daumier, c'est qu'il est immanquable qu'une très belle chose n'en rappelle pas une autre. Ailleurs, _Marianne_ embrasse ses gars blessés pour elle. Deux féroces lithographies montrent la Belgique bâillonnée, la Serbie, nue et décharnée, écartelée sur la croix de supplice où la clouent quatre baïonnettes. Ce sont des visions si violentes qu'on peut à peine les regarder, comme ces dessins de _Victimes_ sanglantes, hachées par le sabre et la mitraille, que l'artiste a rêvées en songeant aux boucheries de Dinant et de Louvain. D'autres ébauches, d'un faire large et brutal, reprennent le thème de la _Marianne_ nue, telle que le génie de Delacroix la conçut le premier, et l'unissent au mouvement de la _Marseillaise_ de Rude. Steinlen est, en effet, de ces hommes qui ont paru être des socialistes, des révolutionnaires, des anarchistes, aux tièdes et aux satisfaits, parce qu'ils aimaient le peuple dévoué et pitoyable et souhaitaient plus de justice, mais qui, en réalité, s'appelaient et étaient tout simplement, aux temps héroïques de Delacroix ou de Rude, des républicains conformes au véritable esprit libertaire, des Français indépendants, rebelles à tout joug, les Français du _Chant du Départ_, les amoureux de la belle fille au bonnet phrygien. Steinlen est même peut-être, de tous les artistes qui nous honorent, le type le plus net de l'artiste républicain, analyste de notre prolétariat, poète de notre idéal social.

* * *

J'aperçois que je n'ai encore à peu près rien dit de la manière, du dessin, de la technique de Steinlen, c'est-à-dire de ce qui, naguère, eût paru le plus important et même le seul objet d'une critique d'art. Elle est d'hier, et pourtant il semble qu'elle ait reculé subitement aux arrière-plans de l'académisme le plus vieillot, cette fameuse formule dont toute la génération de peintres cézanniens des dernières années d'avant-guerre a vécu: «Avant d'être un cheval, une femme nue ou une quelconque anecdote, un tableau est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées». C'était la fameuse théorie de la surface plane, qui fermait la fenêtre ouverte sur la nature par l'art impressionniste et refaisait du tableau une composition décorative préméditée. Transposons-la en littérature: «Avant d'exprimer la vie passionnelle ou intellectuelle, un livre est essentiellement un cahier de papier recouvert de mots en un certain ordre assemblés, et le plus beau livre du monde est le dictionnaire, il suffit de déplacer l'ordre des mots». On n'a jamais pris le moyen pour le but avec plus d'ingénuité, et si des mots ou des couleurs sont assemblés, c'est, essentiellement, pour exprimer spectacles ou passions. Que ces niaiseries sont loin! Si je n'ai presque pas parlé encore de la technique de Steinlen, c'est qu'il ne m'a pas laissé la liberté d'esprit d'y songer. Delacroix disait qu'on doit être capable de dessiner de mémoire la silhouette d'un homme qui tombe du sixième étage; il voulait dire par là qu'on doit acquérir le sens du dessin en mouvement, mais il n'interdisait pas d'être plus ému par un tel spectacle que pressé de le dessiner. Il sort une telle émotion des œuvres récentes du grand artiste dont je parle que je n'ai pas pensé à en examiner les procédés. Ces dessins résument ce que trente ans d'exercice probe et sérieux d'un métier peuvent conférer d'autorité technique à un maître en sa profession. Le talent de Steinlen, depuis les merveilleux dessins qui illustrèrent les deux volumes de _Chansons de Bruant_, est connu de tout le monde et n'a cessé de grandir.

Il parvient ici, comme il advient à tous les maîtres caractéristes, à une synthèse, à ce qu'on appelait aux temps romantiques un «strapassement» qui évoque certains de ces dessins de Rodin qui furent si mal compris. C'est une sorte d'écriture nerveuse, rageuse, hachée, où le trait est tout, et où la silhouette est remplie par des masses pour donner l'équivalence des valeurs, des volumes, des plans. Partout, dans la recherche du mouvement, s'accumulent autour des membres des personnages les faux traits et les «repentirs». Rien n'est fini, tout y est: cela garde la saveur du carnet de route, la fiévreuse instantanéité de l'impression, sans que jamais le notateur ait fait, de retour à l'atelier, parade d'un savoir facile par des retouches. C'est avec une sûreté inouïe, résultat de profondes études, que quelques taches lithographiques animent une tête, l'éclairent de ces yeux dont aucun n'est «dessiné» et dont on lit pourtant la pensée: compromis, vraiment, entre l'art graphique et l'écriture, griffe plutôt que dessin--la griffe de Steinlen. Quelques tableaux se mêlent à ces lithographies, à ces eaux-fortes. Ils sont peints grassement, lourdement, dans une gamme de colorations étranges et un peu crûment sauvages, par tons plats d'affiche en couleurs. Il en est un notamment--des poilus transportant un blessé sur fond de nuit--qu'on ne saurait oublier et qui a la rudesse d'un Primitif; à la fois vrai et arbitraire, l'effet en est étonnant, et on ne le retrouverait chez personne d'aujourd'hui.

Resté en marge de toute école, de toute théorie, de toutes les tourmentes artistiques qui ont dévoyé récemment tant de talents et donné de l'importance à trop de maximalistes de la peinture, Steinlen est un grand observateur humain dont le cœur a parlé, dont le cœur a aimé ce que voyaient ses yeux, et qui, dans la vaste convulsion, est resté lui-même, plein de pitié clairvoyante. Il se sert magistralement des éléments naturels et éternels de son art, il suggère le sentiment par l'étude serrée puis largement synthétisée du visible, comme un Dickens du crayon: mais aussi avec une âpreté qui n'est point dans Dickens, une âpreté qui décèle la faculté d'indignation, sans laquelle la pitié n'est qu'une velléité inopérante. Toutes les haines sont restées en dehors de la conscience de cet homme à la voix douce, sauf la haine du Mal, et elle parle sourdement à travers ces dessins où il évoque les victimes, où les bourreaux sont invisibles et pourtant toujours présents. Et c'est pourquoi, dans cette guerre que nous faisons, et qui est la guerre faite au principe du Mal, une véritable croisade contre l'Antéchrist, l'artiste miséricordieux qu'est Steinlen est aussi un combattant.

CAMILLE MAUCLAIR.

Illustrations:

AUX ABORDS DES GARES

(d'après une lithographie).

CHANSON DE ROUTE

(d'après une lithographie).

FAMILLE EN FUITE

(d'après une eau-forte).

UN VIEUX DE LA VIEILLE

(d'après une lithographie).

LA GLORIEUSE

(d'après un croquis original).

SANS FAMILLE

(d'après une lithographie).

AUX ABORDS DES GARES

(d'après une lithographie).

PERMISSIONNAIRES

(d'après une eau-forte).

PERMISSIONNAIRES

(d'après une lithographie).

SORTIE DES GEÔLES ALLEMANDES

(d'après une lithographie).

«VOUS EN FAITES PAS! NOUS, ON S'EN FAIT PAS...»

(d'après une lithographie).

--«T'Y VAS? T'ES PAS LOUF!

--«Y A PAS... J'AI PROMIS UN CASQUE BOCHE A LA P'TITE BONNE DU TROISIÈME.»

(d'après une lithographie).

LA SOUPE

(d'après une lithographie).

BAT D'AF!!

(d'après une lithographie).

LA VIEILLE AUX HARDES

(d'après une lithographie).

LE SECOURS NATIONAL

(d'après une lithographie).

FAMILLE DE RÉFUGIÉS

(d'après un croquis original).

EN SERBIE--1916--

(d'après une lithographie).

CONVALESCENTS

(d'après une lithographie).

MARCHE DE NUIT

(d'après une eau-forte).

LES ÉCHAPPÉS DE L'ENFER

(d'après une eau-forte).

LES DEUX AMIS

(d'après un lavis original).

TRANSPORT DE BLESSÉS

(d'après un lavis original).

DEVANT L'INVASION

(d'après une eau-forte).

LES ÉVACUÉS

(d'après une eau-forte).

LA VIEILLE DES RUINES

(d'après une lithographie).

«ON NE S'EN FAIT PAS»

(d'après une lithographie).

LE TAUBE

(d'après un croquis original pris à Amiens).

L'AVEUGLE

(d'après un croquis original).

FEMME ET BLESSÉ

(d'après un croquis original).

L'EXODE

(d'après une eau-forte).

CROQUIS

LA GLOIRE

(d'après une lithographie).

LES TROIS COMPAGNONS

(d'après une lithographie).

CALVAIRE SERBE

(d'après une lithographie).

EN SERBIE, 1916

(d'après une lithographie).

LA CATHÉDRALE DE REIMS

UNE LETTRE DU FRONT

. . . . . . . . . . . . . . . . . ..... _C'est du fond de la plus criante injustice qu'on voit le mieux la justice._ . . . . . . . . . . . . . . . . . _J'ai essayé de m'élever au-dessus de la mêlée, mais plus je m'élevais, plus j'entendais ses cris et mieux j'apercevais sa démence et son horreur, la justice de notre cause et l'infamie de l'autre. Il est probable qu'un jour, lorsque le temps aura tassé les souvenirs et réparé les ruines, des sages affirmeront que nous nous sommes trompés et n'avons pas regardé d'assez haut, qu'on peut tout oublier, tout expliquer et qu'il faut tout comprendre; c'est qu'ils ne sauront plus ce que nous savons aujourd'hui, et qu'ils n'auront pas vu ce que nous avons vu._

Maurice MAETERLINCK.

SOUS ce titre: _Que deviendra la Cathédrale de Reims?_ (essai d'une solution collective) nous avons publié dans le numéro de _La Revue_[2] du 1er Juillet 1917, les résultats d'une enquête ouverte sur cet intéressant et émouvant sujet. Qu'on nous permette d'en résumer ici les traits principaux, puis de reproduire une lettre que nous avons reçue tout récemment du «front», lettre, en tous points remarquable, et, au bas de laquelle nous ne sommes autorisé à inscrire que les initiales P. L. du nom de notre correspondant, sergent d'infanterie au secteur 155.

[2] _La Revue_, 45, rue Jacob.