La grande ombre

Chapter 6

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Je n'arrivai jamais à me faire quelque idée de son âge, et Jim Horscroft n'y réussit pas mieux.

Parfois nous le prenions pour un vieux qui avait l'air jeune, parfois au contraire pour un jeune qui avait l'air vieillot.

Sa chevelure brune, raide, coupée court, n'avait nul besoin d'être coupée ras au sommet de la tête, où elle se raréfiait pour finir en une courbe polie.

Sa peau était sillonnée de mille rides très fines, qui s'entrelaçaient, formaient un réseau; elle était, comme je l'ai dit, toute recuite par le soleil. Mais il était agile comme un adolescent, souple et dur comme de la baleine, passait tout un jour à parcourir la montagne ou à ramer sur la mer sans mouiller un cheveu.

Tout bien considéré, nous jugeâmes qu'il devait avoir quarante ou quarante-cinq ans, bien qu'il fût malaisé de comprendre comment il avait pu voir tant de choses à une telle période de la vie.

Mais un jour on se mit à parler d’âge, et alors il nous fit une surprise.

Je venais de dire que j'avais juste vingt ans et Jim qu'il en avait vingt-sept.

-- Alors je suis le plus âgé de nous trois, dit de Lapp.

Nous partîmes d'un éclat de rire, car, à notre compte, il aurait parfaitement pu être notre père.

-- Mais pas de beaucoup, dit-il en relevant le sourcil, j'ai eu vingt-neuf ans en décembre.

Cette assertion, plus encore que ses propos, nous fit comprendre quelle existence extraordinaire avait été la sienne.

Il vit notre étonnement et s'en amusa.

-- J’ai vécu! j'ai vécu! s'écria-t-il. J'ai employé mes jours et mes nuits; je n'avais que quatorze ans, que je commandais une compagnie dans une bataille où cinq nations prenaient part. J'ai fait pâlir un roi aux mots que je lui ai chuchotés à l'oreille, alors que j'avais vingt ans. J'ai contribué à refaire un royaume et à mettre un nouveau roi sur un grand trône l'année même où je suis devenu majeur. Mon Dieu, j'ai vécu ma vie.

Ce fut là ce que j'appris de plus précis, d'après ses dires, sur son passé.

Lorsque nous voulions en savoir plus long de lui, il se bornait à hocher la tête ou à rire.

Dans de certains moments, nous pensions qu’il n'était qu'un adroit imposteur, car pourquoi un homme qui avait tant d'influence et de talents serait-il venu perdre son temps dans le comté de Berwick?

Mais un jour, survint un incident bien fait pour nous prouver que sa vie avait en effet un passé très rempli.

Comme vous vous en souvenez sans doute, nous avions pour très proche voisin un vieil officier de la guerre d'Espagne, le même qui avait dansé autour du feu de joie avec sa soeur et les deux bonnes.

Il s'était rendu à Londres pour quelque affaire relative à sa pension et à son indemnité de blessure, et avec quelque espoir qu'on lui trouverait un emploi, de sorte qu’il ne revint que vers la fin de l’automne.

Dès les premiers jours de son retour, il descendit pour nous rendre visite, et alors ses yeux se portèrent pour la première fois sur de Lapp.

Jamais de ma vie je ne vis physionomie exprimer pareille stupéfaction.

Il regarda fixement notre hôte pendant une longue minute sans dire seulement un mot.

De Lapp lui rendit ce regard avec la même persistance, mais sans que rien indiquât qu'il le reconnaissait.

-- Je ne sais qui vous êtes, monsieur, dit-il enfin, mais vous me regardez comme si vous m'aviez déjà vu.

-- En effet je vous ai vu, dit le major.

-- Jamais, que je sache.

-- Mais je le jure.

-- Où donc, alors?

-- Au village d'Astorga, en 18...

De Lapp sursauta, regarda encore notre voisin.

-- Mon Dieu, s'écria-t-il, quel hasard, et vous êtes le parlementaire anglais. Je me souviens fort bien de vous, monsieur. Permettez-moi de vous dire un mot à l'oreille.

Il le prit à part, causa en français avec lui, d'un air très sérieux, pendant un quart d'heure, gesticulant des mains, donnant des explications, pendant que le major hochait de temps à autre sa vieille tête grisonnante.

À la fin, ils parurent s'être mis d'accord pour quelque convention, et j'entendis le major dire à plusieurs reprises: _Parole d'honneur_, et ensuite _Fortune de la guerre_, mots que je compris fort bien, car chez Birtwhistle on nous poussait fort loin.

Mais depuis je remarquai constamment que le major ne se laissait jamais aller à la même familiarité de langage, dont nous usions avec notre locataire, qu'il s'inclinait en lui adressant la parole, et qu'il lui prodiguait les marques de respect.

Plus d'une fois je demandai au major ce qu'il savait à ce sujet, Mais il se déroba toujours, et je ne pus rien tirer de lui.

Jim Horscroft passa tout cet été à la maison, mais vers la fin de l'automne, il retourna à Édimbourg, pour les cours d'hiver, car il se proposait de travailler assidûment et d'obtenir son diplôme au printemps prochain, s’il pouvait, et il reviendrait passer la Noël.

Il y eut donc une grande scène d’adieu entre lui la cousine Edie.

Il devait faire poser sa plaque et se marier dès qu'il aurait le droit d'exercer.

Je n'ai jamais vu un homme aimer une femme avec une telle tendresse, et elle avait de son côté, quelque affection pour lui, à sa manière, et en effet, elle eût cherché en vain dans toute l'Écosse un plus bel homme que lui.

Cependant quand il était question de mariage, elle faisait une légère grimace en songeant que tous ses rêves mirifiques aboutiraient à n'être que la femme d'un médecin de campagne. Mais tout bien considéré, elle n'avait de choix qu'entre Jim et moi, et elle se décida pour le meilleur des deux.

Naturellement il y avait bien aussi de Lapp, mais nous le sentions d'une classe tout à fait différente de la nôtre: donc il ne comptait pas.

En ce temps-là, je ne fus jamais bien fixé sur ce point: Edie se préoccupait-elle ou non de lui?

Quand Jim était à la maison, ils ne faisaient guère attention l’un et l’autre.

Après son départ, ils se rencontrèrent plus souvent, ce qui était assez naturel, car Jim avait pris une grande partie du temps d'Edie.

Une fois ou deux fois, elle me parla de Lapp comme si elle ne le trouvait pas à son gré, et pourtant elle n'était pas à son aise lorsqu'il n'était pas là le soir.

Edie, plus qu'aucun de nous, se plaisait à causer avec lui, à lui faire mille questions.

Elle se faisait décrire par lui les costumes des reines, dire sur quelle sorte de tapis elles marchaient, si elles avaient des épingles à cheveux dans leur coiffure, combien de plumes elles portaient à leurs chapeaux, et je finissais par m'étonner qu'il trouvât réponse à tout cela.

Et pourtant il avait toujours une réponse. Il jouait de la langue avec tant de dextérité, de vivacité. Il montrait tant d'empressement à l'amuser, que je me demandais comment il se faisait qu'elle n'eût pas plus d'affection pour lui.

Bref, l'été, l'automne et la plus grande partie de l'hiver se passèrent, nous étions encore tous très heureux ensemble.

L’année 1815 était déjà fortement entamée.

Le grand Empereur vivait toujours à l'île d'Elbe, se rongeant le coeur; tous les ambassadeurs, réunis à Vienne, continuaient à se chamailler sur la façon de se partager la peau du lion, maintenant qu'ils l'avaient réduit aux abois pour tout de bon.

Quant à nous, dans notre petit coin de l'Europe, nous étions tout absorbés par nos menues et pacifiques occupations, le soin des moutons, les voyages au marché de bestiaux de Berwick, et les causeries du soir devant le grand feu de tourbe.

Nous ne nous figurions guère que les actes de ces hauts et puissants personnages pussent avoir une influence quelconque sur nous.

Quant à la guerre, eh bien, n'était-on pas tous d'accord pour admettre que la grande ombre avait disparu pour toujours de dessus nos têtes, et que si les Alliés ne se prenaient pas de querelle entre eux, il se passerait cinquante autres années avant qu'il se tirât en Europe un seul coup de fusil.

Il y eut pourtant un incident qui se dresse en contour très net dans ma mémoire. Il survint, je crois, vers la fin de février de cette année-là, et je vous le conterai avant d'aller plus loin.

Vous savez, j'en suis sûr, comment sont faites les tours d'alarme de la frontière.

Ce sont des masses carrées, disséminées de distance en distance le long de la ligne de partage et construites de façon à donner asile et protection aux gens du pays contre les maraudeurs et les bandits.

Lorsque Percy et ses hommes étaient partis pour les Marches, on amenait une partie de leur bétail dans la cour de la tour, on fermait la grosse porte, et on allumait du feu dans les brasiers placés au sommet.

C'était un signal auquel devaient répondre de même les autres tours d'alarme.

Les lueurs clignotantes franchissaient ainsi les hauteurs de Lammermuir et portaient les nouvelles jusqu'au Pentland, puis à Édimbourg. Mais maintenant, comme on le pense bien, tous ces antiques donjons étaient gondolés, croulants, et offraient aux oiseaux sauvages des emplacements superbes pour leurs nids.

J'ai récolté un bon nombre de beaux oeufs pour ma collection, dans la tour d'alarme de Corriemuir.

Un jour, j'avais fait une longue marche pour aller porter un message aux Armstrongs de Laidlaw, qui demeurent à deux milles en deçà d'Ayton.

Vers cinq heures, au moment même où le soleil allait se coucher, je me trouvais sur le sentier de la lande, de façon à voir exactement devant moi le pignon de West Inch, tandis que la vieille tour d'alarme était un peu à ma gauche.

Je considérais à loisir le donjon, qui faisait un effet fort pittoresque pour le flot de lumière rouge qui déversait sur lui les rayons horizontaux du soleil, et la mer s'étendant au loin en arrière.

Et comme je regardais avec attention, j'aperçus soudain la figure d'un homme qui se mouvait dans un des trous du mur.

Naturellement je m'arrêtai, étonné de cela, car que pouvait faire un individu quelconque dans cet endroit, et à ce moment-là, car l'époque de la nidification n'était pas encore venue.

C'était si singulier que je me déterminai à tirer l'affaire au clair.

Donc, malgré ma fatigue, je tournai le dos à la maison et me dirigeai d'un pas rapide vers la tour.

L'herbe monte jusqu'au bas même du mur, et mes pieds ne firent que peu de bruit jusqu'au moment où j'arrivai à l'arc coulant où se trouvait jadis l'entrée.

Je jetai un coup d'oeil furtif dans l'intérieur.

C'était Bonaventure de Lapp qui était là, debout dans l'enceinte, et qui regardait par ce même trou où j'avais vu sa figure.

Il était tourné de profil par rapport à moi.

Évidemment il ne m'avait pas vu du tout, car il regardait de tous ses yeux dans la direction de West Inch.

Je fis un pas en avant. Mes pieds firent craquer les décombres de l'entrée. Il sursauta, fit demi tour et se trouva tourné vers moi.

Il n'était pas de ceux à qui on peut faire perdre contenance, et sa figure ne changea pas plus que s'il était là depuis un an à m'attendre. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux quelque chose qui me disait qu'il aurait payé une somme assez ronde pour me revoir prendre le sentier.

-- Hello! dis-je, qu’est-ce que vous faites ici?

-- Je pourrais vous faire la même question, dit-il.

-- Je suis venu parce que j'ai vu votre figure à la fenêtre.

-- Et moi, parce que, comme vous avez pu fort bien vous en apercevoir, je m'intéresse très vraiment à tout ce qui a un rapport quelconque avec la guerre, et naturellement les châteaux sont de ce nombre. Vous m'excuserez un moment, mon cher Jock.

Puis s'avançant, il s'élança soudain par l'ouverture du mur, de manière à n'être plus sous mes yeux.

Mais ma curiosité était beaucoup trop excitée pour l'excuser aussi facilement.

Je me hâtai de changer de place afin de voir ce qu'il faisait.

Il était debout au dehors, et agitait la main avec une ardeur fébrile, comme pour faire un signal.

-- Qu'est-ce que vous faites? criai-je.

Et aussitôt je sortis en courant, pour me placer près de lui, et chercher du regard sur la lande, à qui il faisait ce signal.

-- Vous allez trop loin, monsieur, dit-il d'un ton irrité, je ne croyais pas que vous iriez aussi loin. Un gentleman est libre d'agir comme il l'entend, sans que vous veniez l'espionner. Si nous devons rester amis, vous ne devez pas vous mêler de mes affaires.

-- Je n'aime pas ces façons mystérieuses, dis-je, et mon père ne les aimerait pas davantage.

-- Votre père peut s'en expliquer lui-même, et il n'y a là rien de secret, dit-il d'un ton sec. C’est vous qui faites tout le secret avec vos imaginations. Ta! Ta! Ta! ces sottises m'impatientent.

Et sans me faire seulement un signe de tête, il me tourna le dos et d'un pas rapide se mit en route vers West Inch.

Je le suivis, et d'aussi mauvaise humeur que possible, car j'avais le pressentiment de quelque méfait qui se tramait, et cependant, je n'avais pas la moindre idée du monde de ce que cela pouvait être.

Et j'en revins s'en m'en apercevoir, à songer à tous les incidents mystérieux de l'arrivée de est homme, et de son long séjour au milieu de nous.

Mais qui donc pouvait-il attendre à la Tour d'alarme?

Ce personnage était-il un espion, qui avait un collègue en espionnage qui venait en cet endroit pour lui parler?

Mais cela était absurde.

Que pouvait bien venir espionner dans le Comté de Berwick?

Et d'ailleurs le Major Elliott savait parfaitement à quoi s'en tenir sur lui et ne lui eût pas témoigné autant de respect, s'il y avait eu quelque chose de suspect.

J'en étais arrivé à ce point-là, au cours de mes réflexions quand je m'entendis saluer par une voix joyeuse. C'était le major en personne, qui descendait la côte venant de chez lui, tenant en laisse son gros bulldog Bounder.

Ce chien était un animal des plus dangereux, et il avait causé maint accident aux environs, mais le major l'aimait beaucoup, et ne sortait jamais sans lui, tout en le tenant à l'attache au moyen d'une bonne et forte courroie.

Or, comme je regardais venir le major, et que j'attendais son arrivée, il buta de sa jambe blessée par-dessus une branche de genêt; en reprenant son équilibre, il lâcha la courroie et aussitôt voilà ce maudit animal parti à fond de train de mon côté, au bas de la côte.

Cela ne me plaisait guère, je vous en réponds, car je n’avais à ma portée ni un bâton, ni une pierre, et je savais cette bête dangereuse.

Le major l'appelait de là-haut par des cris perçant, mais je crois que l'animal prenait ce rappel pour une excitation; car il n'en courait que plus furieusement. Mais je connaissais son nom, et j'espérais que cela me vaudrait peut-être les égards dus à une vieille connaissance.

Aussi quand il fut presque sur moi, son poil hérissé, son nez enfoncé entre deux yeux rouges, je criai de toute la force de mes poumons:

-- Bounder! Bounder!

Cela produisit son effet, car l'animal me dépassa en grondant, et partit par le sentier sur les traces de Bonaventure de Lapp.

Celui-ci se retourna à tout ce bruit et parut comprendre au premier coup d'oeil de quoi il s'agissait; mais il continua à marcher sans plus se presser.

J'étais terrifié pour lui, car le chien ne l'avait jamais vu.

Je courus de toute la vitesse de mes jambes pour écarter de lui l'animal. Mais je ne sais comment, quand il bondit et qu'il aperçut le jeu de doigts que faisait de Lapp derrière son dos avec le pouce et l'index, sa furie tomba tout à coup, et nous le vîmes agitant son tronçon de queue, et lui caressant le genou avec sa patte.

-- C'est donc votre chien, major, dit-il à son maître, qui arrivait en boitant. Ah! c'est une belle bête, une belle, une jolie créature.

Le major était tout essoufflé, car il avait fait le trajet presque aussi vite que moi.

-- J'avais peur qu'il ne vous fit du mal, dit-il, tout haletant.

-- Ta! Ta! Ta! s'écria de Lapp, c'est un joli animal, bien doux. J'ai toujours aimé les chiens. Mais je suis content de vous avoir rencontré, major, car voici ce jeune gentleman, auquel je suis redevable de beaucoup, et qui commençait à me prendre pour un espion. N'est-ce pas vrai, Jock?

Je fus si abasourdi par ce langage que je ne trouvai pas un mot à répondre. Je me contentai de rougir et de détourner les yeux, de l'air gauche d'un campagnard que j'étais.

-- Vous me connaissez, major, dit de Lapp, et vous allez lui dire, j'en suis sûr, que c'est chose absolument impossible.

-- Non, non, Jock. Certainement non! certainement non, s'écria le major.

-- Merci, dit de Lapp, vous me connaissez et vous me rendez justice. Et vous-même? J'espère que votre genou va mieux, et qu’on vous redonnera bientôt votre régiment.

-- Je me porte assez bien, répondit le major, mais on ne me donnera jamais d'emploi à moins qu'il n'y ait une guerre, et il n'y aura plus de guerre de mon vivant.

-- Oh! vous croyez cela! dit de Lapp, avec un sourire. Eh bien, nous verrons, nous verrons, mon ami.

Il ôta son chapeau, puis faisant vivement demi-tour, il se dirigea d'un bon pas du côté de West Inch.

Le major resta à le suivre des yeux, l'air pensif.

Puis, il me demanda ce qui m'avait fait croire qu'il était un espion.

Quand je le lui eus dit, il ne répondit rien, hocha seulement la tête, et il avait alors l'air d'un homme qui n'a pas l'esprit bien tranquille.

VIII -- L'ARRIVÉE DU CUTTER

Depuis le petit incident de la Tour d'alarme, mes sentiments à l'égard de notre locataire n'étaient plus les mêmes.

J'avais toujours l'idée qu'il me cachait un secret, où plutôt qu'il était à lui seul un secret, attendu qu'il tenait toujours le voile tendu sur son passé.

Et lorsqu'un hasard écartait pour un instant un coin de ce voile, c'était toujours pour nous faire entrevoir, de l'autre côté, quelque scène sanglante, violente, terrible.

L'aspect seul de son corps faisait peur.

Un jour que je me baignais avec lui, pendant l'été, je vis qu'il était tout zébré de blessures. Sans compter sept ou huit cicatrices ou estafilades, il avait les côtes, d'un côté, toutes déjetées, toutes déformées. Un de ses mollets avait été en partie arraché.

Il rit de son air le plus gai en voyant mon étonnement.

-- Cosaques! Cosaques! dit il en promenant sa main sur ses cicatrices. Les côtes ont été brisées par un caisson d'artillerie. C'est chose fort mauvaise quand des canons vous passent sur le corps. Ah! quand c'est de la cavalerie, ce n'est rien. Un cheval, si rapide que soit son allure, regarde toujours où il pose le pied. Il m'est passé sur le corps quinze cents cuirassiers et les hussards russes de Grodno sans avoir eu grand mal. Mais les canons, c'est très mauvais.

-- Et le mollet? demandai-je.

-- Pouf! C'est seulement une morsure de loup, dit-il. Vous ne croiriez jamais comment j'ai attrapé cela. Vous saurez que mon cheval et moi, nous avions été atteints, lui tué, et moi les côtes brisées par le caisson. Or il faisait un froid... un froid si âpre, si âpre! Le sol dur comme du fer, et personne pour s'occuper des blessés, de sorte qu'en gelant ils prenaient des attitudes qui vous auraient fait rire. Moi aussi, je sentais, le gel m'envahir. Aussi, que fis-je? Je pris mon sabre, et je fendis le ventre à mon cheval mort. Je fis comme je pus. Je m'y taillai assez de place pour y entrer, en laissant une petite ouverture pour respirer. Sapristi, il faisait bien chaud là-dedans. Mais je n'avais pas assez d'espace pour y tenir tout entier. Mes pieds et une partie de mes jambes dépassaient. Alors la nuit, pendant que je dormais, des loups vinrent pour dévorer le cheval, et ils m'entamèrent aussi quelque peu, comme vous pouvez le voir; mais après cela je veillai, pistolets en main, et ils n'en eurent pas davantage de moi. C'est là que j'ai passé très commodément dix jours.

-- Dix jours! m'écriai je, et que mangiez -- vous?

-- Eh bien, je mangeais le cheval. Il fut pour moi ce que vous appelez la table et le logement. Mais naturellement j’eus le bon sens de manger les jambes et de ne pas toucher au corps. Il y avait autour de moi un grand nombre de morts qui tous avaient leur gourde à eau, de sorte que j'avais tout ce que je pouvais souhaiter. Et le onzième jour arriva une patrouille de cavalerie légère. Alors tout alla bien.

Ce fut ainsi, par des causeries, engagées accidentellement, et qui ne valent guère la peine d'être rapportées séparément, que la lumière se fit sur sa personne et son passé. Mais le jour devait venir, où nous saurions tout, et je vais essayer de vous raconter comment cela se fit.

L'hiver avait été fort triste, mais dès le mois de mars se montrèrent les premiers indices du printemps, et pendant une semaine de la fin de ce mois, nous eûmes du soleil et des vents du Sud.

Le 7, Jim Horscroft allait revenir d'Édimbourg, car bien que la session se terminât le 1er, son examen devait lui prendre une semaine.

Edie et moi, nous nous promenions sur la plage, le 6, et je ne pouvais causer d'autre chose que de mon vieil ami, car, en somme, il était le seul ami de mon âge que j'eusse en ce temps-là.

Edie était très peu portée à causer, ce qui était chez elle chose fort rare, mais elle écoutait en souriant tout ce que je lui disais.

-- Pauvre vieux Jim, fit-elle une ou deux fois à demi-voix, pauvre vieux Jim!

-- Et s'il a été reçu, dis-je, eh bien, naturellement il fera apposer sa plaque, et il aura son logis particulier, et nous perdrons notre Edie.

Je faisais de mon mieux pour tourner la chose en plaisanterie et la prendre à la légère, mais les mots me restaient encore dans la gorge.

-- Pauvre vieux Jim! dit-elle encore.

Et en prononçant ces mots, elle avait des larmes dans les yeux.

-- Ah! pauvre vieux Jock, ajouta-t-elle en glissant sa main dans la mienne pendant que nous marchions, vous aussi vous teniez un peu à moi autrefois, n'est-ce pas, Jock... Oh! voici, là-bas, un bien joli petit vaisseau.

C'était un charmant petit cutter d'une trentaine de tonneaux, très marcheur à en juger par ses mâts élancés et la coupe de son avant.

Il arrivait du sud, sous ses voiles de foc, de misaine et de grand mât, mais au moment même où nous le regardions, toute sa voilure se replia soudain, comme une mouette ferme ses ailes, et nous vîmes l'eau rejaillir sous la chute de son ancre descendant du beaupré.

Il était probablement à moins d'un quart de mille du rivage, si près même que je pus apercevoir un homme de haute taille, coiffé d'un bonnet pointu, qui se tenait debout à l'arrière et la lunette à l'oeil examinait la côte dans toutes les deux directions.

-- Qu'est-ce qu'ils peuvent bien chercher par ici? demanda Edie.

-- Ce sont de riches Anglais venus de Londres, répondis-je.

C’était de cette façon-là que nous interprétions tout ce qui, dans les comtés de la frontière, échappait à notre compréhension.

Nous passâmes presque une heure entière à examinez le joli vaisseau, puis, comme le soleil allait s'abaisser derrière une bande de nuages, et que l'air du soir était assez piquant, nous fîmes demi-tour pour regagner West Inch.

Quand on arrive à la ferme par la façade, on traverse un jardin qui n'est pas des mieux garnis, et qui s'ouvre sur la route par une porte à claire-voie, au moyen d'un loquet.

C’était à cette même porte que nous nous tenions, la nuit où les signaux furent allumés, la nuit où nous vîmes passer Walter Scott quand il revenait d'Édimbourg.

À droite de cette entrée, du côté du jardin, se trouvait un bout de rocaille qui, paraît-il, avait été construit par la mère de mon père, il y avait bien longtemps.

Elle avait façonné cela avec des galets usés par l'eau, avec des coquillages de mer, en mettant des mousses et des fougères dans les interstices.

Or, quand nous eûmes franchi la porte, nos yeux tombèrent sur cette rocaille; au sommet était planté un bâton dans la fente duquel se trouvait une lettre.

Je m'avançai pour voir ce que c'était, mais Edie me devança, enleva la lettre et la mit dans sa poche.

-- C'est pour moi, dit-elle en riant.

Mais je restai à la regarder d'un air qui éteignit le rire sur sa figure.

-- De qui est elle, Edie? demandai-je.

Elle fit la moue, mais elle ne répondit pas.

-- De qui est-elle, mademoiselle? m’écriai-je. Se pourrait-il que vous ayez trompé Jim comme vous m'ayez trompé moi-même?