La grande ombre

Chapter 4

Chapter 44,103 wordsPublic domain

Mon père avait rencontré Jim sur la grande route, terrible comme un nuage chargé de foudre, et prêt à insulter le premier qui passait.

-- Mon Dieu! dit le vieillard, il se fera une belle clientèle, s'il commence à rompre les os aux gens.

La cousine Edie ne fit que rire de tout cela, et j'en ris pour faire comme elle, mais je ne trouvais rien de bien plaisant dans la nouvelle. Le surlendemain, je me rendais à Corriemuir par le sentier des moutons quand je rencontrai Jim en personne, qui marchait à grands pas.

Mais ce n'était plus le gros gaillard plein de bonhomie qui avait partagé notre soupe l'autre matin.

Il n'avait ni col, ni cravate. Son gilet était défait, ses cheveux emmêlés, sa figue toute brouillée, comme celle d'un homme qui a passé la nuit à boire.

Il tenait un bâton de frêne, dont il se servait pour cingler les genêts de chaque côté du sentier.

-- Eh bien, Jim, dis-je.

Mais il me jeta un de ces regards que je lui avais vus plus d'une fois à l'école, quand il avait le diable au corps, qu'il se savait dans son tort et mettait toute sa volonté à s'en tirer à force d'effronterie.

Il ne me répondit pas un mot. Il me dépassa sur le sentier étroit et s'éloigna d'un pas incertain, toujours en brandissant son bout de frêne et abattant les broussailles.

Ah! certes, je ne lui en voulais pas.

J'étais fâché, très fâché, voilà tout.

Certes, je n'étais point aveugle au point de ne point voir ce qui se passait.

Il était amoureux d'Edie, et il ne pouvait se faire à l'idée qu'elle serait à moi.

Pauvre garçon, que pouvait-il y faire?

Peut-être qu'à sa place je me serais conduit comme lui.

Il y avait eu un temps où je m'étonnais qu'une jeune fille pût ainsi mettre à l'envers la tête d’un homme plein de force, mais j'en savais maintenant davantage.

Il se passa quinze jours sans que je visse Jim Horscroft, puis arriva cette journée, de jeudi qui devait changer le cours de toute mon existence.

Ce jour-là, je me réveillai de bonne heure, avec ce petit frisson de joie, si exquis au moment où l'on ouvre les yeux.

La veille, Edie avait été plus charmante que d'ordinaire.

Je m'étais endormi en me disant qu’après tout, je pouvais bien avoir mis la main sur l'arc-en-ciel, et que sans se faire des imaginations, sans se monter la tête, elle commençait à éprouver de l'affection pour le simple, le grossier Jock Calder, de West Inch.

C’était cette même pensée, qui, restée en mon coeur, était cause de ce petit gazouillement matinal de joie.

Puis je me rappelai qu'en me dépêchant, je serais prêt pour sortir avec elle, car elle avait l’habitude d'aller se promener dès le lever du soleil.

Mais j'étais arrivé trop tard.

Quand je fus devant sa porte, je trouvai celle-ci entrouverte, et la chambre vide.

« Bon, me dis-je, du moins je la rencontrerai, peut-être, et nous reviendrons ensemble.

Du haut de la côte de Corriemuir, on voit tout le pays d'alentour; donc, prenant mon bâton, je partis dans cette direction.

La journée était claire, mais froide, et le ressac faisait entendre son grondement sonore, bien que depuis plusieurs jours il n'y eût point eu de vent dans notre région.

Je montai le raide sentier en zigzag, respirant l'air léger et vif du matin, et je sifflotais en marchant, et je finis par arriver, un peu essoufflé, parmi les genêts du sommet.

En jetant les yeux vers la longue ponte de l'autre versant, je vis la cousine Edie, ainsi que je m'y attendais, et je vis Jim Horscroft qui marchait côte à côte avec elle.

Ils n'étaient pas bien loin, mais ils étaient trop occupés l'un de l'autre pour me voir.

Elle allait lentement, la tête penchée, de ce petit air espiègle que je connaissais si bien.

Elle détournait ses yeux de lui, et jetait un mot de temps à autre.

Il marchait près d'elle, la contemplant, et baissant la tête, dans l'ardeur de son langage.

Puis, à quelque propos qu’il lui tint, elle lui posa une main caressante sur le bras. Lui, ne se contenant plus, la saisit, la souleva et l'embrassa à plusieurs reprises.

À cette vue, je me sentis incapable de crier, de faire un mouvement. Je restai immobile, le coeur lourd comme du plomb, l'air d'un cadavre, les yeux fixés sur eux.

Je la vis lui mettre la main sur l'épaule, et accueillir les baisers de Jim avec autant de faveur que les miens.

Puis il la remit à terre.

Je reconnus que cette scène avait été celle de leur séparation, car s'ils avaient fait seulement cent pas de plus, ils se seraient trouvés à portée d'être vus des fenêtres du haut de la maison.

Elle s'éloigna à pas lents, et il resta là pour la suivre des yeux.

J'attendis qu'elle fût à quelque distance. Alors je descendis, mais mon saisissement était tel, que j'étais à peine à une longueur de main de lui quand il passa près de moi.

Il essaya de sourire, et ses yeux rencontrèrent les miens.

-- Ah! Jock! dit-il, déjà sur pied.

-- Je vous ai vu, dis-je d'une voix entrecoupée.

Ma gorge était devenue si sèche que je parlais du ton d'un homme qui a une angine.

-- Ah! vraiment! dit-il.

Puis il sifflota un instant.

-- Eh bien, sur ma vie, je n'en suis pas fâché. Je comptais aller à West Inch aujourd'hui même, pour m’expliquer avec vous. Mieux vaut qu'il en soit ainsi peut-être.

-- Le bel ami que vous faites! dis-je.

-- Allons, voyons, soyez raisonnable, Jock, dit-il en mettant ses mains dans ses poches et se dandinant. Laissez-moi vous dire où nous en sommes. Regardez-moi dans les yeux et vous verrez que je ne vous mens pas. Voici ce qu'il y a. J'ai déjà rencontré Edie... c'est à dire Miss Calder, le matin de mon arrivée, et il y avait certains détails qui m'ont fait supposer qu'elle était libre, et dans cette conviction, j'ai laissé mon esprit se lancer à sa poursuite. Puis vous avez dit qu'elle n'était pas libre, qu'elle était votre fiancée, et ce fût le coup le plus dur que j'aie reçu depuis longtemps. Cela m'a mis complètement hors de moi. J'ai passé des jours à faire des sottises, et c'est par un hasard heureux que je ne suis pas dans la prison de Berwick. Puis, le hasard me l'a fait rencontrer une seconde fois -- sur mon âme, Jock, ce fut pour moi le hasard -- et quand je lui parlai de vous, cette idée la fit rire. C'étaient affaires entre cousin et cousine, disait-elle, mais quant à n'être pas libre, et à ce que vous fussiez pour elle plus qu'un ami, c'étaient des bêtises. Ainsi vous le voyez, Jock, je n'étais pas tant à blâmer que cela, après tout, d'autant plus qu'elle m'a promis de vous faire voir par sa conduite envers vous, que vous vous étiez mépris en croyant avoir un droit quelconque sur elle. Vous avez dû remarquer qu'elle vous a à peine dit un mot pendant ces deux dernières semaines.

J'éclatai d'un rire amer.

-- Hier soir, pas plus tard, fis-je, elle m'a dit que j'étais le seul homme au monde qu'elle pouvait jamais prendre le parti d'aimer.

Jim Horscroft me tendit une main cordiale, me la mit sur l'épaule et avança sa tête pour regarder dans mes yeux.

-- Jock Calder, dit-il, je ne vous ai jamais entendu proférer un mensonge. Vous n'êtes pas en train de jouer double jeu, n'est-ce pas? Vous êtes de bonne foi, maintenant. Entre vous et moi, nous agissons franchement, d'homme à homme?

-- C'est la vérité de Dieu, dis-je.

Il resta à me considérer, la figure contractée, comme celle d'un homme en qui se livre un rude combat intérieur.

Deux longues minutes se passèrent avant qu'il parlât.

-- Voyons, Jock, dit il, cette femme là se moque de nous deux. Vous entendez, l'ami, elle se moque de nous deux. Elle vous aime à West Inch, elle m'aime sur la lande, et dans son coeur de diablesse, elle se soucie autant de nous deux que d'une fleur d'ajonc: Serrons-nous la main, mon ami, et envoyons au diable l'infernale coquine.

Mais c'était trop me demander.

Au fond du coeur, il m'était impossible de la maudire, plus impossible encore de rester impassible à écouter un autre mal parler d'elle. Non, quand même cet autre eût été mon plus vieil ami.

-- Pas de gros mots, m'écriai-je.

-- Ah! vous me donnez mal au coeur avec vos propos bénins. Je l'appelle du nom qu'elle devrait porter.

-- Ah! vraiment? dis je en ôtant mon habit. Attention, Jim Horscroft, si vous dites encore un mot contre elle, je vous le ferai rentrer dans la gorge, fussiez-vous aussi gros que le château de Berwick.

Il retroussa les manches de son habit jusqu’au coude. Ce fut pour les rabattre lentement.

-- Ne faites pas le sot, Jock, dit-il. Soixante quatre livres de poids et cinq pouces de taille, c'est une différence qui ne peut se compenser pour personne au monde. Deux vieux amis qui se prennent corps à corps pour une... Non, je ne le dirai pas. Ah! par le Seigneur, n'a-t-elle pas de l'aplomb pour dix?

Je me retournai.

Elle était là, à moins de vingt yards de nous, l'air aussi calme, aussi indifférent que nous paraissions emportés, fiévreux.

-- J'étais tout prés de la maison, dit-elle, quand je vous ai vus parler avec animation. Aussi je suis revenue sur mes pas pour savoir de quoi il s'agissait.

Horscroft fit quelques pas en courant, et la saisit par le poignet.

Elle jeta un cri en voyant sa physionomie, mais, il la tira jusqu'à l'endroit où j'étais resté.

-- Eh bien, Jock, voilà assez de sottises comme cela, dit-il. La voici, lui demanderons-nous de déclarer lequel de nous elle préfère? Elle ne pourra pas nous tricher, maintenant que nous sommes tous deux ici?

-- J'y consens, répondis-je.

-- Et moi aussi, si elle se prononce en votre faveur, je vous jure que je ne tournerai pas seulement un oeil de son côté. En ferez- vous autant pour moi?

-- Oui, je le ferai.

-- Eh bien alors, faites attention, vous! Nous voici deux honnêtes gens et amis, nous ne nous mentons jamais, et maintenant nous connaissons votre double jeu. Je sais ce que vous avez dit hier soir. Jock sait ce que vous avez dit aujourd'hui. Vous le voyez; maintenant parlez carrément, sans détour. Nous voici devant vous: prononcez-vous une bonne fois pour toutes. Lequel est-ce de Jock ou de moi?

Vous croyez peut-être la demoiselle accablée de confusion.

Loin de là, ses yeux brillaient de joie.

Je parierais volontiers que jamais de sa vie elle ne fut plus fière.

Pendant qu'elle promenait ses yeux de l'un à l'autre de nous, sa figure éclairée par le froid soleil du matin, elle avait l'air plus charmante que jamais.

Jim était aussi de cet avis, j’en suis sûr, car il lâcha son poignet, et l'expression de dureté de sa physionomie l'adoucit.

-- Allons, Edie, lequel sera-ce?

-- Sots gamins! s'écria-t-elle, se chamailler ainsi! Cousin Jock, vous savez combien j'ai d'affection pour vous.

-- Eh bien, alors, allez avec lui, dit Horscroft.

-- Mais je n'aime que Jim. Il n'y a personne que j'aime autant que Jim.

Elle se laissa aller amoureusement vers lui et posa sa joue contre le coeur de Jim.

-- Vous voyez, Jock, dit-il en regardant par-dessus l'épaule d'Edie.

Je voyais...

Je rentrai à West Inch, transformé en un tout autre homme.

V -- L'HOMME D’OUTRE-MER

Je n'étais point homme à rester assis et geignant près d'une cruche cassée.

Quand il n'y a pas moyen de la raccommoder, le rôle qui convient à un homme c'est de n'en plus parler.

Pendant des semaines j'eus le coeur endolori, et j'avoue qu'il l'est encore un peu, quand j'y pense, après tant d’années et un heureux mariage. Mais je me donnai l'air de prendre bravement la chose, et avant tout, je tins la promesse que j'avais faite le jour de la promenade sur la côte.

Je fus pour elle un frère, rien de plus.

Pourtant il m'arriva plus d'une fois de me sentir dans la nécessité de tirer durement sur le mors.

Même alors elle tournait autour de moi, avec ses façons câlines, ses histoires que Jim était bien rude avec elle, et combien elle avait été heureuse au temps où j'étais bien disposé pour elle.

Il lui fallait parler ainsi: elle avait cela dans le sang, et ne pouvait agir autrement.

Mais, presque tout le reste du temps, Jim et elle, étaient fort heureux.

Dans tout le pays on disait que le mariage aurait lieu dès qu'il serait reçu docteur.

Alors il viendrait passer quatre nuits par semaine à West Inch avec nous.

Mes parents en étaient contents et je faisais de mon mieux pour être content de mon côté.

Il y eut peut-être un peu de froideur entre lui et moi dans les commencements.

Ce n'était plus de lui à moi cette vieille amitié de camarades d'école. Mais plus tard, quand la douleur fut passée, il me semble qu'il avait agi avec franchise, et que je n'avais pas de juste motif pour me plaindre de lui.

Nous étions donc restés amis, jusqu'à un certain point.

Il avait oublié toute sa colère contre elle. Il eût baisé l'empreinte laissée par ses souliers dans la boue.

Nous faisions souvent ensemble, lui et moi, de longues promenades. C'est de l'une de ces courses que je me propose de vous parler.

Nous avions dépassé Brampton House et contourné le bouquet de pins qui abrite contre le vent de mer la maison du Major Elliott.

On était alors au printemps.

La saison était en avance, de sorte qu'à la fin d'avril les arbres étaient déjà bien en feuilles.

Il faisait aussi chaud qu'en un jour d’été.

Aussi fûmes-nous extrêmement surpris de voir un immense brasier grondant sur la pelouse qui s'étendait devant la porte du Major.

Il y avait là la moitié d'un pin, et les flammes jaillissaient jusqu’à la hauteur des fenêtres de la chambre à coucher.

Jim et moi nous ouvrions de grands yeux, mais nous fûmes bien autrement stupéfaits de voir le major sortir, un grand pot d'un quart à la main, suivi de sa soeur, vieille dame qui dirigeait son ménage, de deux des bonnes, et toute la troupe gambader autour du feu.

C'était un homme très doux, tranquille, comme on le savait dans tout le pays, et voilà qu'il se prenait le rôle du vieux Nick à la danse du Sabbat, qu'il tournait en clopinant et brandissant sa pinte au-dessus de sa tête.

Nous arrivâmes au pas de course.

Il n'en mit que plus d'entrain à l'agiter, quand il nous vit approcher.

-- La paix! braillait-il! Hourra! mes enfants, la paix!

À ces mots, nous nous mîmes aussi à danser et chanter, car depuis si longtemps, que nous en avions perdu le souvenir, on ne parlait que de guerre.

On était excédé; l'ombre avait plané si longtemps au-dessus de nous, que nous étions tout étonnés de sentir qu'elle avait disparu.

Vraiment c'était un peu trop fort à croire, mais le major dissipa nos doutes par son dédain.

-- Mais oui, mais oui, c'est vrai, s'écria-t-il en s'arrêtant, et appuyant la main sur son côté. Les Alliés ont occupé Paris. Boney a jeté le manche après la cognée, et tous ses hommes jurent fidélité à Louis XVIII.

-- Et l'Empereur? demandai je, est-ce qu'on l'épargnera?

-- Il est question de l'envoyer à l'île d'Elbe, où il sera hors d'état de nuire. Mais ses officiers! Il en est qui ne s'en tireront pas à aussi bon compte. Il a été commis pendant ces derniers vingt ans des actes qui n'ont point été oubliés, et il y a encore quelques vieux comptes à régler. Mais c'est la Paix! la Paix.

Et il se remit à ses gambades, le pot en main, autour de son feu de joie.

Nous passâmes quelques instants avec le major.

Puis nous descendîmes, Jim et moi, vers la plage, en causant de cette grande nouvelle et de ce qui s’en suivrait.

Il savait peu de choses.

Moi je ne savais presque rien; mais nous ajustâmes tout cela, nous dîmes que les prix de toutes choses baisseraient, que nos braves gaillards reviendraient au pays, que les navires iraient où ils voudraient en sécurité, que nous démolirions tous les signaux de feu établis sur la côte, car désormais nul ennemi n’était à craindre.

Tout en causant, nous nous promenions sur le sable blanc et ferme, et nous regardions l'antique Mer du Nord.

Et Jim, qui allait à grands pas près de moi, si plein de santé et d'ardeur, il ne se doutait guère qu'à ce moment même il avait atteint le point culminant de son existence, et que désormais il ne cesserait de descendre la pente.

Il flottait sur la mer une légère buée, car les premières heures de la matinée avaient été très brumeuses et le soleil n'avait pas tout dissipé.

Comme nos regards se portaient vers la mer, nous vîmes tout à coup émerger du brouillard la voile d'un petit bateau, qui arrivait du côté de la terre en se balançant.

Un seul homme était assis à la manoeuvre, et le bateau louvoyait comme si l'homme avait de la peine à se décider pour atterrir sur la plage ou s'éloigner.

À la fin, comme si notre présence lui eût fait prendre son parti, il piqua droit vers nous, et sa quille se froissa contra les galets, juste à nos pieds.

Il laissa tomber sa voile, sauta dehors, et traîna l'avant sur la plage.

-- Grande Bretagne, je crois? dit-il en faisant promptement demi- tour pour s'adresser à nous.

C'était un homme de taille un peu au-dessus de la moyenne, mais d'une maigreur excessive.

Il avait les yeux perçants, très rapprochés, entre lesquels se dressait un nez long et tranchant, au-dessus d'un buisson de moustache brune aussi raide, aussi dure que celle d'un chat.

Il était vêtu fort convenablement, d'un costume brun à boutons de cuivre, et chaussé de grandes bottes que l'eau de mer avait durcies et rendues fort rugueuses.

Il avait la figure et les mains d'un teint si foncé qu'on aurait pu le prendre pour un Espagnol, mais quand il leva son chapeau pour nous saluer, nous vîmes que son front était très blanc et que la nuance si foncée de son teint n'était que superficielle.

Il nous regarda alternativement et dans ses yeux gris il y avait un je ne sais quoi que je n'avais jamais vu jusqu'alors. La question ainsi faite était facile à comprendre, mais on eût dit qu'il y avait derrière elle une menace, on eût dit qu'il comptait sur la réponse comme sur une obligation et non comme sur une faveur.

-- Grande Bretagne? demanda-t-il encore, en frappant vivement de sa botte sur les galets.

-- Oui, dis-je, pendant que Jim éclatait de rire.

-- Angleterre? Écosse?

-- Écosse, mais c'est l'Angleterre de l’autre côté de ces arbres, là-bas.

-- Bon, je sais où je suis, maintenant! Je me suis trouvé dans le brouillard sans boussole pendant près de trois jours, et je ne m'attendais plus à revoir la terre.

Il parlait l'anglais très couramment, mais de temps à autre avec des tournures étranges de phrases

-- Alors d'où venez-vous? demanda Jim.

-- J'étais dans un navire qui a fait naufrage, dit-il brièvement. Quelle est cette ville, par là-bas?

-- C'est Berwick.

-- Ah! très bien! Il faut que je reprenne des forces avant d'aller plus loin.

Il se tourna vers le bateau, mais en faisant ce mouvement, il vacilla fortement, et il serait tombé s'il n'avait pas saisi la proue.

Il s'y assit, regarda autour de lui, la figure fort rouge, et les yeux flambants comme ceux d'une bête sauvage.

-- _Voltigeurs de la garde_! cria-t-il d'une voix qui avait la sonorité d'un coup de clairon, puis de nouveau... Voltigeurs de la garde!

Il agita son chapeau au-dessus de sa tête, et brusquement, la tête en avant, il s'abattit, tout recroquevillé, en un tas brun, sur le sable.

Jim Horscroft et moi, nous restions là stupéfaits à nous regarder.

L'arrivée de cet homme avait été si étrange, ainsi que ses questions, et ce brusque incident!

Nous le prîmes chacun par une épaule et l’étendîmes sur le dos.

Il était ainsi allongé, avec son nez proéminent, sa moustache de chat, mais les lèvres exsangues, la respiration si faible, qu'elle eût à peine agité une plume.

-- Il se meurt, Jim, m'écriai je.

-- Oui, il meurt de faim et de soif; il n'y a pas une miette de pain dans le bateau. Peut-être y a-t-il quelque chose dans le sac?

Il s'élança et rapporta un sac noir en cuir.

Avec un grand manteau bleu, c'était les seuls objets qui se trouvassent dans le bateau.

Le sac était fermé, mais Jim l'ouvra en un instant; il était à moitié plein de pièces d'or. Ni lui ni moi nous n'en avions jamais vu autant, non, pas même la dixième partie.

Il devait y en avoir des centaines; c’étaient des souverains anglais tout brillants, tout neuf.

À vrai dire, cette vue nous avait si fortement intéressés que nous ne songions plus du tout à leur possesseur jusqu'au moment où il nous rappela près de lui par une plainte.

Il avait les lèvres plus bleues que jamais. Sa mâchoire inférieure retombait, ce qui me permit de voir sa bouche ouverte et ses rangées de dents blanches comme les dents de loup.

-- Mon dieu! il passe! cria Jim. Par ici, Jock, courez au ruisseau, et rapportez de l'eau dans votre chapeau. Vite, l'ami, ou il est perdu. En attendant, je défais ses vêtements.

Je partis en courant, et je revins au bout d'une minute, rapportant autant d'eau qu'il pouvait en tenir dans mon Glengarry.

Jim avait déboutonné l'habit et la chemise de l'homme.

Nous répandîmes de l'eau sur lui et nous en fîmes pénétrer quelques gouttes entre les lèvres.

Cela produisit un bon effet, car après deux ou trois fortes inspirations, il se mit sur son séant et se frotta lentement les yeux, comme un homme qui sort d'un sommeil profond.

Mais, à ce moment-là, ce n'était point sa figure que Jim et moi nous considérions; c'était sa poitrine découverte.

On y voyait deux enfoncements profonds et rouges, l'un juste au- dessous de la clavicule et l'autre à peu près au milieu du côté droit.

La peau de son corps était extrêmement blanche jusqu'à la ligne brune du cou. Aussi les trous froncés et rouges n'en apparaissaient-ils que plus nettement sur la teinte générale.

D'en haut je pus voir qu'il y avait une dépression correspondante dans la dos à un endroit, mais qu'il n'y en avait point pour l'autre.

Si dépourvu d'expérience que je fusse, je pouvais dire ce que cela signifiait.

Deux balles avaient pénétré dans sa poitrine. L'une d’elles l'avait traversée; l'autre y était restée.

Mais il se mit debout brusquement, tout en chancelant, et rabattit sa chemise d'un air soupçonneux.

-- Qu'est-ce que j'ai fait? dit-il. Ai-je perdu la tête? Ne faites pas attention à ce que j'ai pu dire. Est-ce que j'ai crié?

-- Vous avez crié au moment même où vous êtes tombé.

-- Qu'est-ce que j'ai crié?

Je le lui répétai, quoique ce fussent des mots à peu près dépourvus de toute signification pour moi.

Il nous regarda fixement l'un après l'autre, puis haussa les épaules:

-- Ça fait partie d'une chanson, dit-il. Bon! Je me pose cette question: que vais-je faire à présent? Je ne me serais pas cru si faible. Où êtes-vous allés prendre cette eau?

Je lui montrai le ruisseau, vers lequel il se dirigea d'un pas incertain.

Là il s'étendit sur le ventre et se mit à boire, si longtemps que je crus qu'il n'en finirait pas.

Son long cou plissé se tendait comme celui d'un cheval, et il faisait à chaque gorgée un fort bruit de lapement avec ses lèvres.

Enfin, il se leva en poussant un grand soupir, et essuya sa moustache avec sa manche.

-- Cela va mieux, dit-il. Avez-vous quelque chose à manger?

J'avais mis dans ma poche, avant de partir, deux morceaux de galette. Il se les fourra dans la bouche et il les avala.

Puis, il sortit les épaules, fit bomber sa poitrine, et se caressa les côtes de la paume de sa main.

-- Je suis sûr que je vous dois beaucoup, dit-il. Vous avez été très bons pour un inconnu. Mais je vois que vous avez eu l'occasion d'ouvrir ma sacoche.

-- Nous comptions y trouver du vin ou de l'eau-de-vie, quand vous avez perdu connaissance.

-- Ah! je n'ai pas grand-chose là dedans, tout au plus... comment dites-vous cela?... quelques économies. Ce n'est pas une grosse somme, mais il faudra que j'en vive tranquillement jusqu'à ce que je trouve quelque chose à faire. D'ailleurs il me semble qu'on pourrait vivre ici assez tranquillement. Il m'aurait été impossible de tomber sur un pays plus paisible, où il n'y a peut- être pas l'ombre d'un _gendarme_ à cette distance de la ville.

-- Vous ne nous avez pas encore dit qui vous êtes, d'où vous venez, ni ce que vous avez été, dit Jim d'un ton rébarbatif.

L'étranger le toisa des pieds à la tête, d'un air connaisseur.