Chapter 9
Le nom de la jeune fille, jeté avec cette âpre familiarité, sonna douloureusement à l'oreille du jeune homme. Il lui sembla que l'accent avec lequel son père le prononçait était avilissant. Il voulut couper court aux commentaires, mais il n'en eut pas le temps.
--Qui t'a parlé de ces femmes? continua le vieillard avec une animation qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontrées, par hasard? Tu cours la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par les chemins comme des aventurières... Ah! elles t'ont peut-être bien parlé! Elles ne sont pas honteuses... Et puis, le fils Carvajan... Bonne affaire!
Le banquier eut un rire atroce.
--Mon père, dit Pascal, je vous en supplie...
--Laisse donc! Est-ce que je ne les connais pas?... À l'heure qu'il est, elles sont capables de tout, pour de l'argent... Mais il faut se défier; ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides... et son capitaine de cavalerie qui ne l'épouse pas! Ah! ah! va, mon petit! C'est du vilain monde... Ne t'en occupe pas. Tu te ferais rouler... Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir à bout, et encore ce n'a pas été sans peine! Si tu crains le tapage que fera l'écroulement de cette vieille bicoque lézardée, craquelée, vermoulue, qui s'appelle la maison de Clairefont, va faire un tour à Paris... Tu es jeune: il faut t'amuser. Mais, crois-moi, n'essaie jamais de changer de place les quilles de ton père... Certes, je t'aime bien... Mais tu pourrais tout de même recevoir la boule dans les jambes!
Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix profonde n'exerçait plus aucune séduction. Dès qu'il s'agissait de sa haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les coups, même les mieux portés, s'émoussaient.
--D'ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie est inutile... Il n'y a pas auprès du marquis que des femmes... Il y a aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un boeuf et qui, du reste, jusqu'ici n'a employé sa force qu'à faire des sottises... Mais s'il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi, comment on fait... J'ai commencé par balayer la boutique du père Gâtelier... Et toi, mauvaise tête, tu as fait le tour du monde... Qui est-ce qui empêche ce beau fils de reconstruire l'édifice de la fortune paternelle? Hé! hé! nous le jugeons peut-être mal, ce garçon! Qui sait s'il n'a pas une autre vocation que celle d'assommer les garçons d'écurie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de cognac?... Je serais ravi qu'il eût des capacités cachées, et qu'un beau matin il prouvât qu'il peut être bon à quelque chose...
Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre; puis, avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet:
--Mais s'il est à la fois, comme tous les siens, incapable et malfaisant, il faut qu'il tombe et disparaisse. Dans notre société moderne, telle qu'elle est organisée, il n'y a plus de place pour les vicieux et les fainéants.
Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville prétendait donner une portée sociale à son oeuvre de rancune. Ce n'était plus Carvajan écrasant Clairefont. C'était la démocratie laborieuse triomphant de la noblesse inactive, et, à grand coups de serpe, taillant dans les pousses parasites dont l'enlacement étouffait le pays.
Si rudement repoussé, Pascal voulut donner le change à son père et prit un air fort détaché. Ce qu'il en avait dit, après tout, c'était par un excès de scrupule. La famille de Clairefont lui était fort indifférente. Il ne connaissait pas ces gens-là et n'avait aucune envie de les connaître. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se promettait de faire surveiller Pascal par quelqu'un de ses affidés, rôdeur de broussailles, habile à suivre une piste. Mais le jeune homme faisait en même temps un raisonnement semblable et prenait la résolution de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline.
Tous deux restèrent donc en présence, s'observant sourdement comme des adversaires, déjà séparés par des arrière-pensées, doutant l'un de l'autre, Carvajan craignant d'avoir une seconde fois à lutter contre ce qu'il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant toutes ses illusions et voyant reparaître avec un grand serrement de coeur le tyran qui lui avait fait, une fois déjà, fuir la maison natale.
Le dîner auquel le Maire avait convié les notables de La Neuville pour fêter le retour de l'enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d'apparat. Il n'est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en dépense. Les somptuosités du menu causèrent de l'émerveillement dans un pays où les repas de cérémonie durent quatre heures et peuvent faire concurrence aux légendaires noces de Gamache.
Le sous-préfet était présent. Il n'avait point osé se dérober à l'invitation qui lui avait été envoyée. Le service fut fait par des maîtres d'hôtel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement à Dumontier aîné, le beau-frère de Carvajan, qu'il ne put, malgré les coups d'oeil furibonds de sa femme, s'empêcher de leur dire, chaque fois qu'ils lui changèrent son assiette: Merci, Monsieur.
Commencé froidement dans cette salle à manger sombre, démeublée pour la circonstance, car on se trouva vingt-deux à table, le dîner s'anima peu à peu, et lorsque, avec le rôti qui avait été précédé de plusieurs entrées, on commença à verser les vins de Bourgogne, les langues se délièrent et la conversation devint très bruyante.
Fleury, qui n'était séparé du fils de la maison que par Mlle Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur l'Amérique. Mais il le trouva rebelle à toutes ses tentatives. Taciturne et absorbé, Pascal parut décidé à ne pas se livrer. Le milieu dans lequel il était lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens, dont les manières, le langage, les idées, le choquaient si violemment, lui sembla effroyable. Carvajan, froid et sévère, sobre de gestes et de paroles, avait la distinction fière et menaçante d'un prince, comparé à ceux qui l'entouraient. Toute cette gaieté triviale et basse, qui montait comme une boueuse marée, écoeura Pascal et le plongea dans une profonde tristesse.
La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprès de lui, épanouie et rouge comme une pivoine, s'étudiant à être élégante, buvant, le petit doigt en l'air, choisissant ses mots et tombant dans une afféterie ridicule. Tondeur, sanglé dans un habit noir qui le mettait au supplice, était devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de l'ignoble Fleury d'un rire étouffé d'asthmatique. Mme Leglorieux versait dans l'oreille de Carvajan des confidences très détaillées sur les talents de sa fille et sur la fortune qu'elle avait à attendre de deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray.
--Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Félicie sera un parti de première classe, et tel qu'on n'en pourra pas trouver un pareil dans le canton... Dieu merci, son père et moi, nous nous portons bien... Mais elle n'en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Ah! mais!... Et vous savez comment on l'appelle à La Neuville? La demoiselle aux héritages! C'est qu'elle en aura, voyez-vous... sans compter le nôtre... le plus tard possible, comme de juste!
Elle se mit à rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui pendaient de chaque côté du visage, voltigèrent évaporés. Carvajan la regardait en écoutant d'un air tranquille.
Pascal, qui tendait l'oreille, eut la fantaisie de comparer la mère à la fille. Et, avec stupéfaction, il constata une désolante ressemblance: même taille, même carnation, mêmes traits. Il voyait là, dans Mme Leglorieux, Félicie telle qu'elle serait à quarante ans, épaissie, couperosée, éraillée, abêtie par les grasses et lourdes mollesses de la vie de province. Et c'était une telle femme qu'on lui destinait!
Il raisonna froidement. Qu'y avait-il là de surprenant? N'était-ce pas normal, et devait-il espérer une autre union? La jeune fille n'était-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux en cherchant? Fils de paysan enrichi, était-il réservé à un mariage de grand seigneur? N'avait-il pas, entraîné par son imagination, porté ses regards plus haut qu'il ne lui était permis?
Il oublia tout ce qui l'entourait, le bruit croissant des conversations et des rires, l'animation plus ardente des convives; il se figura qu'il était seul dans un coin de parc silencieux et ombragé. Une silhouette de jeune fille passa devant ses yeux, douce, effacée, enveloppée d'un nuage léger, comme dans un songe. Et c'était elle qu'il aimait, elle seule. Il se sentait prêt à tout tenter pour l'obtenir. Rien ne lasserait sa patience, rien n'affaiblirait son courage. Il finirait par user les résistances, par désarmer les colères, et il serait heureux!
Il frissonna à cette pensée. Quelle douceur ce serait de sentir la main fine de cette adorable créature se poser sur son bras tremblant! Et quelle ivresse de marcher dans la vie à ses côtés! Ne voir qu'elle, ne penser qu'à elle, se fondre éperdument en elle, et n'avoir plus ni désir ni espoir qui ne fût pas elle. Être son époux, ne la quitter jamais que pour revenir plus vite et plus tendrement à ses pieds, maître avide de se faire esclave. La voir s'épanouir dans la maternité triomphante, et avoir de cette femme adorée des enfants, blonds, roses, joyeux, impérieux et câlins comme elle, et se sentir le coeur à peine assez grand pour contenir tout l'amour que ces êtres divins sauraient inspirer! Afin que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait un paradis, quelque lieu béni plein de lumière tiède, d'air embaumé et de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs branches fleuries les fronts délicats. Les oiseaux chanteraient des chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur, assez beau, assez bon pour Antoinette et les chérubins qui naîtraient d'elle.
Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l'arracha à sa délicieuse rêverie. Tous les convives de son père s'étaient levés et, choquant leurs verres, buvaient à son heureux retour. Mme Leglorieux, agitant ses frisures, lança à Carvajan un regard victorieux semblant lui dire:
--Vous l'avez ramené. À nous de le garder!...
Fleury, après s'être courbé devant le sous-préfet avec une basse obséquiosité, pour s'excuser de la liberté grande, entamait un speech préparé à l'avance et qu'il affectait d'ânonner, pour lui donner un air d'improvisation. Il y faisait des allusions mal déguisées à la lutte engagée entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La Neuville avait été depuis de longues années le défenseur des libertés communales menacées par les derniers représentants de l'ancienne oppression féodale...
--Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, dit-il en terminant, où, admirable prix de cette résistance triomphante, la prospérité s'étendra sur tout le pays... Et c'est à M. Carvajan, au maire de La Neuville, que ce résultat merveilleux sera dû... Je n'en veux pas dire davantage... D'ailleurs, vous m'avez compris... Joignez-vous donc à moi, et buvons à la santé de notre excellent ami.
--À sa santé!
--Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.
Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflammés, les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils étaient prêts pour la curée. Car c'était de la Grande Marnière, toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la colline, et chacun des associés à l'oeuvre de ruine y puiserait largement.
Le silence se fit: Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant à sa faible initiative les avantages précieux que l'avenir promettait. Il avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il était satisfait d'avoir obtenu l'approbation générale; car le but qu'il avait eu devant les yeux, c'était uniquement l'intérêt de ceux qui se trouvaient autour de lui...
Il mit la main sur son coeur, avec une onction d'apôtre prêt à s'immoler pour l'humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle.
Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il se demanda s'il rêvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne l'avaient pas abusé.
Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux, frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui avait faites. Tout ce qu'il venait de voir était donc une odieuse comédie; tout ce qu'il avait entendu était un éhonté mensonge.
Le dégoût lui souleva le coeur. Il se souvint de la vie libre, large et franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines de l'Amérique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de sa pensée. Pourquoi était-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie.
Un enthousiasme subit gonfla son coeur, il se sentit maître de sa conscience, supérieur à tout ce qui l'entourait, sûr d'échapper à l'avilissement qu'on songeait à lui faire partager. Il se jura à lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir ses rêves dans les pays d'où l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida à y engloutir sa vie.
On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture, dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l'entre-deux des croisées. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumière et de bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle inattendu: les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les accords d'une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient avec mystère, comme s'ils craignaient de se tromper. C'était bien là, pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard curieux.
Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d'une oreille distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte, et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait été ainsi du pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour échapper à l'embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout près de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Malézeau.
--Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme à vous donner un conseil à la légère, disait le notaire; eh bien, n'usez pas de rigueur envers M. de Clairefont, donnez-lui quelques facilités...
--Qu'entendez-vous par là? demanda le banquier.
--Monsieur, ne le poussez pas l'épée dans les reins, comme vous le faites depuis un an; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du temps...
--Le puis-je? Ce n'est pas moi qui ai prêté. Je ne suis que tiers porteur, et si je fais de la générosité avec le marquis, pendant ce temps-là mon gage peut se déprécier. Je peux arriver à perdre...
--Vous ne le pensez pas!
--Il faut toujours le penser.
--Qui sait si, au contraire, avec un peu de répit, M. de Clairefont ne parviendrait pas à s'acquitter d'une partie de sa dette?...
À ces mots, Carvajan, qui s'était montré, depuis le commencement de l'entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit Malézeau par le bras, s'appuyant familièrement sur lui, le caressant du regard et l'enlaçant du geste.
--Est-ce qu'il y a du nouveau? Contez-moi donc cela! Est-ce que le baron de Croix-Mesnil se décide à épouser?... L'eau va-t-elle revenir au moulin?...
Déjà le notaire se repentait d'avoir éveillé l'attention de Carvajan. Il se sentit trop avancé et voulut battre en retraite. Mais le banquier n'était pas homme à lâcher prise facilement. Insinuant et impérieux tout ensemble, priant et commandant à la fois:
--Allons, Malézeau, il faut être sincère... Le marquis vous a mis au courant de sa nouvelle découverte? Peut-être vous a-t-il montré le fameux fourneau?
--Comment savez-vous?...
--Est-ce que ce n'est pas mon métier de tout savoir? s'écria Carvajan avec impatience... Voilà six semaines qu'on me fatigue les oreilles avec cette histoire. On dit que c'est très surprenant, qu'au moyen d'un nouveau système de grilles, le marquis arriverait à brûler des copeaux mouillés, et à développer une chaleur extraordinaire... Est-ce vrai?
Le notaire, très troublé, gardait le silence. Le maire le secoua vivement et, les yeux étincelants, la voix rude:
--Eh! répondez donc carrément! Le silence est un aveu aussi bien que les paroles! Avez-vous vu l'appareil? Est-ce certain? Un ingénieur que j'ai consulté prétend que ce serait une application merveilleuse pour certaines industries...
L'animation de Carvajan était si vive, cet homme, ordinairement maître de lui, montrait son ardent désir de savoir avec tant d'abandon, que Malézeau espéra tirer parti de la situation en faveur de son client. Peut-être, en donnant à entendre que les résultats de l'invention du marquis seraient considérables, arriverait-il à intimider le banquier, et à l'amener à composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d'or le regard papillotant de ses yeux louches, et, s'expliquant avec une lenteur calculée:
--J'ai vu en effet le brûleur dont il s'agit... Il est fort curieux... Le marquis a eu la bonté de l'allumer devant moi...
--Le modèle est-il important? Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se fier raisonnablement à l'épreuve qui en est faite?
--C'est un modèle très sérieux que M. de Clairefont a adapté au fourneau de son laboratoire... Il s'en sert pour ses travaux de chimie... Je suis convaincu qu'il fonctionnera aussi bien en grand qu'en petit... Voyez-vous, j'entrevois dans un avenir très prochain M. de Clairefont remis à flot... Si vous voulez mon opinion sur lui, c'est un homme remarquable, et il y aura peut-être plus à gagner en se mettant avec lui que contre lui.
--Oh! oh! fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine oppressée. Vraiment! c'est un homme si remarquable que cela, ce brave marquis! Eh bien! j'en suis charmé pour lui!... Parmi toutes ses découvertes, qu'il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les autres: celle de l'argent qu'il me doit, et que je voudrais bien toucher!... Vous êtes encore un particulier un peu bizarre, vous, Malézeau, de venir me débiter froidement de pareilles calembredaines... Un homme remarquable!... Eh bien! c'est moi qui vous le dis, et vous savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n'est pas en mesure de faire face à l'échéance qui tombe à la fin de ce mois, c'est-à-dire trois jours après la Saint-Firmin, je le fais exproprier, lui et sa noble famille, de son noble château... Cela aussi vrai que je me nomme Carvajan.
Il s'était excité encore en parlant, et son visage basané avait pris une teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains étaient agitées d'un tremblement. Il fit une pause, dévisagea le notaire, et, d'une voix railleuse:
--Si le brûleur est une merveille, Malézeau, c'est moi qui l'exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j'en tirerai meilleur parti que votre vieil utopiste de marquis...
Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprême effort en faveur de son client:
--Ça suffit, dit Carvajan d'un ton tranchant. Jusqu'à la fin du mois, ni plus, ni moins! Vous pouvez le lui dire... Et qu'il se souvienne... car, moi, je n'oublie pas!
Il leva son doigt à la hauteur de sa joue et montra, avec un amer sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son visage, trace toujours visible du coup de fouet reçu trente ans auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin.
Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de ses invités et rejoignit le sous-préfet, profondément enfoncé dans une conversation administrative avec l'agent voyer. Alors Pascal, dans le désordre de ses pensées, pesant les griefs de son père et ceux du marquis, en vint, plein d'angoisse, à les trouver égaux. Oui, les torts de M. de Clairefont avaient été graves, et les rancunes de Carvajan étaient légitimes. Hélas! entre ces deux hommes l'abîme n'en était que plus profond. Jamais une volonté humaine n'arriverait à le combler. Et, victimes de cette inimitié implacable, les enfants, qui étaient innocents et auraient pu s'aimer, se voyaient condamnés à la discorde et à la haine. Tout ce bruit qui l'entourait lui fit horreur. Il put sortir sans être remarqué, et gagner la rue redevenue déserte.
L'air était calme et doux. Dans le ciel transparent, les étoiles brillaient. Il s'assit sur un banc de pierre, auprès de la fontaine qui coulait avec un léger murmure; tout se taisait, et, dans cette solitude de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son passé, n'attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis, rougissant de son père, résolu à chasser de son coeur le souvenir d'Antoinette, Pascal désespéré laissa tomber sa tête entre ses mains, et se mit à pleurer.
V
L'assemblée de La Neuville, cette année-là, fut particulièrement brillante. La récolte s'annonçait bien, les branches des pommiers pliaient sous les fruits, les pluies du printemps avaient rendu les foins savoureux et abondants. Le marché aux bestiaux avait vu ses cours très soutenus, et les génisses se payaient couramment vingt-cinq pistoles. Un vent de gaieté passait sur la ville, une animation inusitée mettait en branle ses habitants lourdauds et casaniers. Les rues étaient encombrées, les boutiques s'ouvraient hospitalières, les paysans, d'un pas traînant, le nez en l'air, la blouse neuve, d'un bleu noir, ballonnant sur le dos, s'en allaient le long des trottoirs, suivis de leur femme et de leurs filles, en bonnet de fête à grandes aiguilles d'or.
À l'entrée du faubourg, devant l'auberge du Cygne d'argent, un cercle de cabriolets et de tapissières, les brancards en l'air, s'élargissait d'heure en heure, pendant que, dans une petite prairie, attachés à des piquets, les chevaux, leurs harnais sur le dos, le mors défait et pendant, broutaient l'herbe, se fouettant les flancs de leur queue pour chasser les mouches. À chaque instant, une charrette ou un bog sonnant la ferraille arrivait, couvert de poussière, conduit par un fermier, la casquette sur l'oreille, le cigare mâchonné à la bouche. Et c'étaient des appels et des exclamations.
--Tiens! c'est maître Levasseur... Comment va en hui?...
--Hé, Jean-Louis! ohé!
--Ah! bon sang, vieux malin! T'as bien fait de vendre tes pommes l'année dernière... La razière ne sera pas chère.
--Prenons-nous un café? Lebourgeois, veille à ma jument... Un double d'avoine, et à boire dans une demi-heure...