Chapter 8
--Non, mon enfant. Il faut que je rentre travailler.
Il les suivit tous les deux d'un regard attendri: lui, souple et vigoureux avec sa carrure athlétique; elle, grande et svelte, avec sa taille élégante. Ses enfants, son bien le plus précieux, son unique amour. Les laisserait-il exposés à la vengeance de Carvajan? Ne saurait-il pas disputer à son ennemi leur présent et leur avenir?
Une flamme lui monta au cerveau: il se sentit une force nouvelle. Il se jugea capable de réaliser des prodiges. Pour son malheur, il chercha le salut dans ses hasardeuses spéculations. Il se livra de nouveau à sa chimère. Et quand il avait encore, avec de l'ordre et de la patience, le moyen de sortir de ses embarras financiers, il se prépara à descendre plus avant dans le gouffre où croulait sa fortune.
--Obtenez seulement de Carvajan qu'il me donne du temps, dit-il au notaire, et je réponds de tout.
Il jeta un regard profond sur son château, et, d'une voix prophétique:
--Vous voyez ces tours, ces toits? Eh bien! avant peu j'aurai de quoi les faire dorer, si la fantaisie m'en vient!
Il se mit à rire en agitant sa tête blanche, et, faisant un geste d'adieu à Malézeau, qui se demandait avec trouble si ce n'était pas un fou qu'il avait devant lui, il remonta dans son laboratoire.
IV
Ce n'avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les longues méditations de sa vie solitaire à l'étranger, il avait beaucoup discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas une fois il ne s'était senti troublé par un regret. Il avait fait ce qu'il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il s'était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'était jeté à corps perdu dans le travail.
Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'éloignement avait étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu'effacée et adoucie.
Pendant ces années d'absence, seul dans l'immensité peuplée, et, pour lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s'était désespérément attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et froides, véritables lettres d'affaires, se terminant à peine par une phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une allusion au passé, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre à son fils le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière dans sa manière d'être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'était soustrait à l'autorité paternelle: il devait et pouvait user sans limite de sa liberté.
Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux engagés, le jeune homme s'était décidé à annoncer son retour, il avait reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n'était point blasé sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son coeur sec et glacé.
Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays et d'y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays sauvages, la traversée rapide d'Amérique en France parut longue, le trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de fièvre d'impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La Neuville.
Le coeur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de débarquement, en proie à un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, découvrirent devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un double cri se fit entendre.
--Pascal!
--Mon père!
Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion, donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils par-dessous le bras, il l'emmena à travers la ville, répondant distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal, insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens.
Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il regardait le jeune homme, l'écoutait parler avec une surprise joyeuse, et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il l'admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et son geste s'alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action sur lui.
Or Carvajan était essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intéressât à quelqu'un, il fallait qu'il l'eût en sa dépendance. Cependant, cette impression fâcheuse s'effaça. Pascal avait recommencé à parler, et sa voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:
--Quelle impression singulière produit-il sur moi? Il a dans la parole une puissance irrésistible. Quand on l'écoute, il est difficile de ne pas se laisser gagner à son opinion. Et moi-même... Allons! c'est le premier effet, et cela passera!
Le voyageur était las: il se retira de bonne heure. Son père le conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et l'escalier étroit de la petite maison, et s'arrêta devant une porte que Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère.
Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan ouvrit, et l'appartement, tel qu'il était autrefois, s'offrit aux regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si, pendant tant d'années, personne n'eût pénétré dans cette pièce rendue sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d'une toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu'il se demanda s'il avait rêvé, si le temps passé au loin s'était vraiment écoulé et s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale:
--Je t'ai mis ici... J'ai pensé que tu y serais mieux que dans ta chambre de garçon.
Mieux! Ainsi, c'était seulement du confort que Carvajan se préoccupait en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère! Il n'avait pas prévu l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que trois mots venus du coeur, à cette heure de trouble profond, lui auraient rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se retira.
De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l'avait devancé: il était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où s'était passée son enfance.
Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu'au moment de son départ. Dans l'éloignement, il entendait les modulations d'une flûte jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l'appelait pour voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au coin de la rue, soudain, le troupeau s'avança. C'était toujours l'homme d'autrefois, et l'air de flûte n'avait pas varié. Les chèvres défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs têtes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'était fait, que Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le coeur gonflé, comme s'il venait de voir s'éloigner sa jeunesse.
Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C'était une fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua d'un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l'eau dans un grand broc de cuivre.
--Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal? dit-elle. Dès patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour, vous avez le temps, et vous gagnerez de l'appétit...
--Merci, c'est ce que je me propose, en effet...
--Alors, Monsieur, à vous revoir...
Il sortit; l'air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le chemin creux de Clairefont.
Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre désir que celui d'oublier le passé et de s'accommoder du présent, de vivre calme en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le premier jour, jeté au milieu d'orages plus violents que tous ceux jusqu'ici affrontés. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu'il se trouvait une seconde fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais.
On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille. Clairefont contre Carvajan. Le duel, engagé depuis trente ans, en était aux dernières passes, et il fallait que l'un des deux combattants tombât.
Il connaissait maintenant complètement l'histoire de son père et du marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout conté. Il avait pu, à l'aide de ses propres souvenirs, combler les lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre implacable. Les moyens mis en oeuvre étaient différents, comme l'époque, le pays et les moeurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880, et non en 1300. Les armes n'étaient plus l'épée et la dague, mais le terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'était pas une hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde, patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharnée.
Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait disproportionnées. D'un côté, le marquis, pauvre homme à l'âme tendre et à l'esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de l'autre, Carvajan, ce coeur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se décidant jamais qu'à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé. C'était le combat d'un nain et d'un géant. La victoire était décidée d'avance.
Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à l'obtenir. Il était au centre même de l'attaque, lui qui s'intéressait secrètement à la défense. Il les voyait tous manoeuvrer comme une bande de fourmis qui s'acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa chair jusqu'à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle, cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que traverse la Thelle. Fleury, l'âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de ce Richelieu, n'avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière; car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de sa salle étaient vides.
Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le bonheur d'Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds, cet homme, qui l'avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, car il était toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont, il était maître du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil général, se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les développements qu'il saurait donner à l'affaire, il créait une puissance industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes.
Pascal savait à quoi s'en tenir sur l'ambition de son père. L'ex-garçon de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le gênaient point: il les tournait ou les renversait. Il était de ces hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s'arrêtent jamais, faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois, recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.
Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait modifié ses habitudes, s'arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait de posséder son fils. La maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres, ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.
--Je ne veux pas que mon garçon s'ennuie chez moi, dit-il à ceux qui firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable; mais, pour lui, elle a besoin d'être égayée: je veux qu'il y vienne des dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...
Cette idée de marier son fils s'était emparée de lui subitement. Il en parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre à exécution.
Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris le train pour Rouen et s'étaient enfermées pendant deux heures avec Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait: Elle aura un fameux sac!
Mme Leglorieux, frémissante d'espérance, avait ouvert du premier coup son coeur à son héritière:
--Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C'est la première fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reçu que des messieurs... Oh! Félicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet homme-là... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais à la Préfecture!
Mlle Félicie ne répondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et, sur chaque joue, elle avait un rond rouge.
Cependant Pascal, aussitôt que son père lui laissait un instant de liberté, se dirigeait du côté de Clairefont. Il put aller rôder ainsi deux fois, vers le soir, sur le plateau, du côté du chemin où il avait rencontré Antoinette.
Il se mettait en embuscade derrière les haies, assis dans le trèfle en fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la charmante fille s'était faite invisible.
Il s'enhardit jusqu'à s'avancer auprès de la grille. Le grand lévrier d'Écosse, couché paresseusement sur la terre d'un massif, dans laquelle il avait creusé un trou pour trouver un peu de fraîcheur, leva son museau effilé et poussa quelques aboiements agacés. Le jeune homme se cacha le long du mur du parc, craignant d'être vu, et, dans le silence, il entendit la voix harmonieuse d'Antoinette qui disait:
--Tais-toi, Fox. C'est quelque mendiant... Vas-tu maintenant montrer les dents aux pauvres gens?
Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta:
--Un de ces jours alors, il nous les montrera à nous-mêmes.
Ces mots tombèrent lourdement sur le coeur de Pascal. Plus que la distance, plus que le mur de pierre, ils le séparaient de Mlle de Clairefont. La ruine, n'était-ce pas Carvajan qui la consommait?
Il s'éloigna lentement. Le soir venait, une brume légère descendait sur le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de la lande où il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperçut le troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la conduite du chien noir. Le berger était couché sur sa limousine, auprès de son parc ouvert pour la nuit, et, mélancoliquement, soufflait dans une tige de sureau creusé. Il tirait de cette flûte primitive un son aigu et plaintif, qui se perdait dans l'air, semblable au cri gémissant d'un oiseau blessé.
Pascal fut découvert par l'idiot qui, se levant d'un bond, poussa deux cris stridents auxquels son chien obéit en courant sur le flanc du troupeau dispersé. Prenant son fouet, le Roussot se mit à sauter dans la bruyère avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses bêtes, le passant eût commis un grave méfait. Et pendant longtemps Pascal entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les cris du berger.
Il rentra triste jusqu'au fond de l'âme. Il n'y avait que huit jours qu'il était de retour à La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua le changement qui se produisait dans l'humeur de son fils. Il l'observa d'abord silencieusement, puis il lui dit:
--Qu'est-ce que tu as? Est-ce que quelque chose ou quelqu'un te déplaît ici? On le changera, mon cher. Je veux que tu sois satisfait...
Pascal regarda son père. Il le jugea sincère. Il se dit:
--En vieillissant il s'est humanisé. Qui sait s'il ne ferait pas vraiment beaucoup pour me plaire?
Il eut la pensée de profiter des bonnes dispositions où il le voyait, et de tout lui avouer. Il était temps encore peut-être de détourner le coup suspendu sur Clairefont. Si la rentrée de l'enfant, pendant si longtemps errant à travers le monde, pouvait être le signal d'une pacification heureuse? Oh! de quelle tendresse il paierait son père, si, par condescendance pour lui, il consentait à épargner ses ennemis vaincus! Il se figurait Antoinette débarrassée de ses soucis, libre de sourire. Et ce serait à lui que la jeune fille devrait la sécurité de la vie pour son père, et le calme du coeur pour elle. Un grand attendrissement s'empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l'épreuve.
--Mon père, depuis que je suis rentré chez vous, dit-il, j'admire comme tout a changé. Je vous ai retrouvé le premier de la ville... Vous avez une grande situation, et je comprends qu'elle n'est pas encore ce qu'elle peut être...
Carvajan baissa la tête en signe d'affirmation. Un rire muet passa sur son visage basané.
--Je vois cependant un point noir à l'horizon: c'est l'état d'hostilité dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous qu'il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble dans le pays? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont pour eux... Et c'est une véritable discorde que vous entretenez.
Le banquier baissa le nez, comme lorsqu'il ne voulait pas s'expliquer et, avec une sourde ironie:
--Je ne l'entretiendrai pas longtemps, maintenant.
Pascal ne se laissa pas prendre à l'ambiguïté de la réponse. Il savait ce que parler voulait dire, même pour Carvajan.
--J'entends, en effet, répéter partout que le marquis Honoré est à bout de ressources, et c'est justement là ce qui m'encourage à vous parler aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n'est pas pour vous plaire... Voilà des gens qui, à force de maladresses, d'excentricités, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes, sont arrivés à la ruine complète. Eh bien! mon père, pour le mal qu'ils vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus?
La physionomie de Carvajan prit une expression de gaieté terrible. Il hocha la tête, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine:
--Enfant! dit-il, avec une dédaigneuse pitié. Tu ne sais pas de quoi tu parles!
Il y eut dans ces quelques mots tant d'amère et de profonde ironie, ce fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura glacé. Il avait espéré amener le vieillard à faire un retour sur lui-même, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque expédient favorable. Il trouvait son père froid comme un marbre, répondant à ses attaques avec la bienveillance câline d'un homme qui cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu: il revint à la charge:
--Il n'en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous...
--Hé! hé! fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mépriser son ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait répété ces paroles, chaque soir, avant de se coucher, en guise de prière, il n'en serait peut-être pas où il en est.
--Mais il est vieux...
--Tiens! il a mon âge!
--Auprès de lui sont des femmes dignes d'intérêt...
À ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds; il lança à son fils un regard aigu, et, d'une voix métallique, sa vraie voix, qui fit vibrer les nerfs de Pascal:
--Des femmes? Qui te l'a dit? Tu les as peut-être vues? Ah! ah! nous voilà gentils, si cette engeance se mêle de nos affaires! Des femmes! Est-ce qu'il n'y en a pas toujours dans le jeu du marquis? Il fallait s'attendre à ce que les cotillons entreraient en danse. Eh bien! garçon, est-ce à la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t'intéresses, ou à la belle Antoinette?