La Grande Marnière

Chapter 7

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Il avait commencé à boire par ostentation, et, peu à peu, l'habitude aidant, il avait fini par y prendre du plaisir. Il ne dédaignait pas, le dimanche, de descendre chez Pourtois. Là il jouait aux quilles, et s'attablait avec les jeunes gens de la ville. On ne le traitait pas, lui, comme on avait traité son père au temps de sa jeunesse, avec une crainte respectueuse. Mais quelle différence aussi entre ce Clairefont gigantesque, haut en couleur, un peu débraillé, très bruyant, prêtant à la familiarité, et le Clairefont petit, mince, correct, froid, d'une politesse exquise, qui savait si bien tenir les gens à distance! C'était le jour et la nuit. Et on se demandait par quel miracle de la nature ce fils était né de ce père.

Dans les premiers temps, l'intempérance de Robert avait inquiété le marquis. Il était descendu des nuages de ses conceptions scientifiques, et avait traité très gravement cette question fort terrestre. Il adressa de vifs reproches à son fils. Mais il se heurta à la tante de Saint-Maurice qui arrivait à la rescousse.

La vieille Bradamante trouva des arguments pour pallier les torts de son neveu. Quoi! tant de bruit pour quelques rasades! Les ancêtres s'en entonnaient bien d'autres! Et on se souvenait de ce Clairefont qui, sous Louis XIII, avait renchéri sur Bassompierre en vidant, lui, ses deux bottes à chaudron pleines de vin de Sicile. Les roués de la Régence s'en privaient-ils, dans les fêtes du Palais-Royal? Et toute une suite historique de bons vivants, tenant en mains le hanap, le gobelet ou le verre, défilait devant les yeux du marquis, protestant contre sa bégueulerie, et proclamant la souveraineté aristocratique de la bombance. Il était jeune après tout, ce garçon. Quand il s'amuserait un peu avec ses amis, où serait le mal? Il fallait bien lui laisser jeter son premier feu...

--Qu'il le jette! Au moins, disait Honoré, qu'il ne le noie pas!

--Eh! mon cher, votre fils n'est pas un être chétif et délicat comme vous, s'écriait la tante Isabelle, c'est un «Goliathre»!

Le marquis morigéna Robert, qui promit d'être plus sobre. Mais c'était plus fort que lui. Aussitôt qu'il se trouvait avec quelques chasseurs devant de vieilles bouteilles, il s'animait, parlait, criait, et les sages résolutions s'effaçaient de son souvenir.

Ce qu'il y avait de plus grave dans son cas, c'est que, doux comme un mouton dans le courant habituel de la vie, il devenait, quand il avait une pointe d'ivresse, méchant comme un loup. Il tapait dur, et les gens prudents se mettaient hors de la portée de son bras.

Il avait eu, l'année précédente, une fâcheuse affaire. Après un dîner d'ouverture où les exploits des tireurs avaient été copieusement célébrés, il avait à moitié assommé un garçon d'écurie qui, par erreur, avait attelé à son break le cheval d'un autre invité. L'homme était resté six semaines sur le flanc. Le comte, dégrisé, s'était montré au désespoir, et avait pris vis-à-vis de lui-même l'engagement formel de fuir les réunions dangereuses.

Depuis un an il se tenait parole, et la tante Isabelle, fière de la sagesse de son neveu autant qu'elle avait été indulgente pour sa folie, l'aidait par ses objurgations à persévérer dans sa louable conduite.

Cette vieille fille, idolâtre de l'unique rejeton mâle de la noble maison, eût mis le monde à l'envers pour l'amour de Robert. Elle le regardait frappant à petits coups avec sa cuiller sur le sucre qui s'obstinait à ne pas fondre dans l'eau-de-vie, et admirait sa robuste prestance. Il avait les épaules larges et la taille fine, de petites mains au bout de ses bras d'acier, et une figure énergique, rougie par le grand air, éclairée par des yeux bleus. Ses cheveux et ses sourcils étaient châtain très foncé, et ses moustaches d'un blond très pâle, ce qui donnait à sa figure une singulière douceur.

Sa soeur formait avec lui un contraste complet. En elle tout était finesse et grâce. Les deux races dont ils étaient issus se trouvaient incarnées en eux d'une façon bien tranchée. L'un était un Saint-Maurice gigantesque, aux appétits matériels et violents. L'autre était une Clairefont, délicate, rêveuse et un peu chimérique. C'est pourquoi elle aimait tant son père.

Depuis un instant le notaire piétinait avec une impatience visible. Le sable criait sous ses pieds, et il allait de la tonnelle à la balustrade de la terrasse, agité, nerveux, comme s'il sentait le désir de brusquer une situation difficile, et cependant n'en avait pas la hardiesse.

Le marquis, les yeux dans le vide, semblait suivre une vision attrayante. Il souriait et, distraitement, ses doigts battaient une marche sur la table de pierre à laquelle il s'était accoudé. Quels souvenirs heureux ou quelle radieuse espérance captivaient ainsi la pensée du vieillard? Dans quelles sphères éthérées, dans quel domaine du bleu avait-il été transporté par un rêve?

Il fit soudain un geste brusque, frappa sur son genou du plat de sa main, et, les joues colorées par une rougeur joyeuse:

--Mon four à courants circulaires donnera quatre-vingts pour cent d'économie sur le chauffage actuel, s'écria-t-il d'une voix triomphante, et il brûlera tous les résidus, toutes les substances inutilisées jusqu'ici... Ah! ah! Malézeau, vous m'en direz des nouvelles... Il y a là une mine d'or!

La figure de Mlle de Saint-Maurice se rembrunit, elle croisa ses bras, et, marchant avec une désinvolture de gendarme:

--Mon frère, c'est la dixième fois, depuis quelque temps, que vous découvrez le Pérou!

--Oh! cette fois, c'est la bonne, répliqua vivement l'inventeur. La découverte que j'ai faite répond à un besoin impérieux. Toutes les usines souffrent du prix sans cesse grandissant du combustible. Avec mon système, le charbon devient, sinon inutile, au moins facile à remplacer. On peut brûler des copeaux, de la paille mouillée, des débris de betteraves, des cannes à sucre... Vous comprenez l'importance du procédé... Les grèves, dans les bassins houillers, seront inefficaces, et ne mettront plus en danger l'industrie universelle. Aussitôt mes brevets pris, j'aurai des traités avec les grandes usines du monde. C'est un revenu formidable, vous dis-je, et assuré... Je suis tellement certain du succès que je risquerais mon nom, s'il le fallait, dans cette entreprise.

--Mon frère, un gentilhomme n'a pas le droit de disposer de son nom, interrompit rudement la vieille fille.

--C'est vrai, dit gravement le marquis. Ce nom est à tous ceux qui l'on porté avant moi, et je dois le transmettre intact à ceux qui me suivront... Mais croyez, tante, qu'il ne serait pas diminué si j'y attachais l'honneur d'une si belle conquête industrielle.

--Vous savez depuis longtemps ce que je pense de vos recherches. Un homme tel que vous n'a rien à gagner et a tout à perdre dans ces besognes d'ouvrier.

--Mais, interrompit le marquis en souriant, le roi Louis XVI faisait de la serrurerie.

--Aussi vous voyez comme cela lui a réussi! s'écria triomphalement Mlle de Saint-Maurice.

--Vous ne pensez pas, au moins, que je mourrai sur l'échafaud?

--Non! mais vous mourrez sur la paille!

Antoinette s'était approchée: elle prit la tante Isabelle par le cou:

--Allons, soyez bonne, murmura-t-elle tout bas... ménagez mon père.

--Ta ta ta! Te voilà bien, toi, enjôleuse, dit la vieille fille, dont la barbe se hérissa. Tu es pour moitié dans les folies de monsieur ton père!... Au lieu de le critiquer, tu l'encourages... Et j'en suis pour ce que je dis: Nous le verrons sur le fumier, comme «Jacob»... Au reste, mon cher, faites ce que vous voudrez... Voilà M. Malézeau qui a sans doute à vous parler de vos affaires... Écoutez-le et tâchez de profiter de ses avis.

Au mot «affaires», Robert avait fait un pas dans la direction du perron. Le marquis jeta à son notaire un regard plein d'une tranquillité souriante, et, s'appuyant sur le bras de sa fille avec une caressante paresse:

--Eh bien! mon cher Malézeau, je suis à vous... Désirez-vous que nous rentrions?

--Monsieur le marquis, je le préférerais; j'ai certains relevés de compte à vous soumettre, Monsieur le marquis... Et je crois que la plus sérieuse attention...

--Allons dans mon cabinet, dit M. de Clairefont... Je vous montrerai le modèle de mon four, Malézeau... Vous verrez comme c'est simple d'application... Mais il fallait trouver l'idée... Une idée, ce n'est rien et c'est tout, tante Isabelle.

--Bon! bon! ce ne sont pas les idées qui vous manquent, à vous... grogna la vieille fille. Seulement vous les avez généralement biscornues, comme si vous aviez été nourri par une chèvre.

Elle s'approcha du notaire qui suivait M. et Mlle de Clairefont.

--Est-ce que c'est grave, Malézeau? demanda-t-elle avec une agitation intérieure qui faisait trembler sa grosse voix. Il y a longtemps qu'on ne vous a vu, et, pour que vous veniez sans avoir été appelé, il faut que ce soit grave.

Le notaire baissa la tête en signe d'assentiment, ses yeux dépareillés tournèrent désespérément sous les verres de ses lunettes, et il ouvrit les bras, plein d'accablement...

Mlle de Saint-Maurice frémit. Depuis plusieurs années, elle était habituée aux remontrances que l'homme d'affaires adressait à son noble client. Et chaque fois que Malézeau avait fait une apparition à Clairefont, la fortune patrimoniale s'était amoindrie de quelques pièces de terre ou de quelques coins de bois. Aujourd'hui tout était hypothéqué; le domaine croulait sous le fardeau des échéances auxquelles il fallait faire face. Un poids de plus, et il s'abîmait dans la ruine finale.

--Au nom du ciel, ne lui avancez plus rien, dit la tante Isabelle; il est féru de son idée nouvelle, il va vous demander de l'argent... Résistez à ses prières. C'est une affaire de conscience, Malézeau. Voyez-vous! Honoré est un vieil enfant «prodige»... Ah! s'il voulait renoncer à ses idées, comme nous tuerions volontiers le veau gras!

--Comptez sur moi, Mademoiselle, je suis décidé à être très carré, Mademoiselle, vous en aurez la preuve.

Le marquis, arrivé sur le perron, se retourna. Devant lui, la vallée inondée de pure lumière s'étendait calme et riante. Dans la verdure des prairies, la rivière coulait brillante, entre deux bordures de saules trapus et rabougris. Les toits d'ardoises et de tuiles des maisons, éclairés par le soleil, étincelaient au milieu du noir feuillage des arbres. L'air était si limpide que, sur le haut clocher de l'église, le coq de fonte dorée qui couronnait la flèche se distinguait nettement. Le tintement de la cloche d'une fabrique arrivait grêle, appelant les ouvriers au travail, et le bruit bourdonnant du jeu des écoliers attendant l'heure de la classe montait jusqu'au haut de la colline. Le vieillard s'arrêta un instant, appuyé à la rampe de fer, les yeux fixés sur ce paisible tableau. Le souffle pur de la brise ardemment aspiré emplit sa poitrine. Des larmes lui vinrent aux yeux, et, à voix basse, il murmura:

--Le repos et l'insouciance devant cette belle nature... La joie calme de la vie au milieu des miens... C'était là peut-être la sagesse et le vrai bonheur! Mais chacun a sa destinée, et ne doit point s'y dérober.

Il secoua la tête, et voyant que le notaire s'était attardé à causer avec Mlle de Saint-Maurice:

--Malézeau, quand vous voudrez, mon ami...

Et il entra dans le salon. Robert, à grands pas, se dirigea vers l'aile gauche, où un escalier, pratiqué dans une des tours à toit aigu qui flanquent le corps de logis, conduisait à son appartement. Il sifflait gaiement un air de chasse en suivant un long couloir qui desservait les communs. Il passa devant la cuisine immense, avec sa cheminée garnie de bancs circulaires, au fond de laquelle dormait une broche longue à pouvoir y rôtir un veau tout entier. Une seule femme s'agitait dans la salle, faite pour les festins de Gargantua ou les noces de Gamache, et qui servait à préparer les modestes repas des quatre habitants du château. Le jeune homme jeta un amical bonjour à la servante, et, tournant sur sa droite, il s'apprêtait à monter les degrés de pierre, quand un bruit d'éclats de rire, interrompus par des coups sourds appliqués régulièrement, attira son attention.

Il fit quelques pas, et, s'arrêtant devant une porte entre-bâillée, il vit auprès d'une fenêtre, sur laquelle s'était juché le berger aux cheveux rouges, Rose Chassevent qui repassait. Elle frappait son fer sur une plaque de laine roussie par de nombreuses brûlures, et, tout en causant avec son sauvage compagnon, poussait vivement son travail. Bras nus, sa guimpe entr'ouverte, le teint animé, elle était ravissante, la fille du braconnier. Assis sur ses talons, ses genoux soutenant son menton, le Roussot, fixant Rose avec une admirative convoitise, semblait un loup tapi, prêt à bondir sur la victime que sa voracité lui désigne. Il poussait de temps en temps de rauques exclamations, ne se décidant à prononcer un mot que quand il y était absolument forcé, comme si son mutisme eût été causé plutôt par la paresse que par l'infirmité. Rose avait cessé de rire: elle lui parlait maintenant avec une pointe d'accent normand qui donnait une saveur piquante à ses paroles:

--Non, vois-tu, le Roussot, tu n'es pas assez soigné sur ta personne... Regarde: tu as un pantalon en lambeaux et une chemise toute grise de poussière. De plus, tu sens l'odeur de tes moutons, et ce n'est pas plaisant pour une fille.

Le berger poussa un grognement, ses petits yeux de pie étincelèrent et, semblant faire un effort extraordinaire, il articula:

--Beau pour la fête!

--Ah! ah! cachottier, tu préparais une surprise! s'écria l'ouvrière, en poussant gaiment son fer brûlant. Eh bien! sois seulement présentable, et je danserai avec toi, je le promets... comme avec les autres.

Le Roussot resta silencieux, ses lèvres se crispèrent, méchantes. Son visage eut pendant quelques secondes une expression de bestialité effrayante. Puis il se mit à rire par saccades, comme s'il avait le hoquet.

--Allons, mon fils, tu es content, dit Rose. Mais ce n'est pas une raison pour rester là en espalier toute la journée. Tu feras bien d'aller à tes bêtes, car si on te surprenait ici...

Elle n'eut pas le temps d'achever. Robert venait de paraître. Le berger poussa un sifflement aigu, et, détendant ses jambes comme deux ressorts, avec une adresse de singe, il sauta par la fenêtre et prit sa course du côté des écuries.

--Eh bien! je t'y pince à causer avec ton amoureux, dit le comte en s'asseyant sur le bout de la planche à repasser... Tu n'as guère de raison de te montrer fière, puisque tu es si aimable pour le plus laid des gars de la ferme.

--Oui da, monsieur Robert, dit Rose avec coquetterie, venez-vous à la lingerie pour me faire une scène?

--Ma foi non... Je montais quand je t'ai entendue causer avec ce drôle... Mais je ne t'aurai pas dérangée pour rien...

Il allongea le bras et, prenant la belle par la taille, il mit, sur son cou très blanc, un rapide baiser.

--Ce n'est pas là ce que je vous demandais, dit l'ouvrière, en rajustant sa guimpe. Quand on embrasse la fille, il ne faut pas être si dur pour le père... Qu'est-ce qu'on m'a dit que vous aviez encore fait au bonhomme Chassevent?

Le jeune homme fronça les sourcils:

--Oh! tu sais, si tu veux que nous restions bons amis, ne parlons pas de ta vieille canaille de père...

--Et moi je ne veux pas que vous me parliez, si vous devez le traiter de la sorte! s'écria Rose, dont les joues s'empourprèrent.

--Allons, ne fais pas la méchante, dit le comte en s'approchant de la gentille repasseuse. Il prit son bras et le caressa doucement. Elle continuait à faire la moue, les yeux baissés, mais un commencement de sourire au coin de la lèvre. Ses cheveux blonds frisés se retroussaient sur sa nuque robuste, et, par l'échancrure de son col, la naissance de ses épaules apparaissait veloutée comme un fruit mûr.

--Si vous vouliez pourtant, comme tout pourrait bien s'arranger! dit Rose, en levant subitement ses yeux, qui se fixèrent, très doux, sur ceux de Robert. Le père a la passion des bois et la rage du gibier... Eh bien! prenez-le comme garde... Il ne vous collettera plus vos lièvres, et vous avez assez de lapins pour qu'il se nourrisse sans vous faire de tort... La masure de La Saucelle est sans locataire... J'irais y habiter avec lui... Ce serait plus commode pour moi venir en journée ici... Et ça me causerait tant de plaisir!...

Le comte approcha ses lèvres des joues de Rose qui ne se défendait plus, et, effleurant sa petite bouche de sa longue moustache:

--Tu n'es pas trop bête, dit-il... Et tout ça pourrait se faire aisément, comme tu dis, si ce vieux diable de Chassevent n'était pas le plus déterminé coquin qu'il y ait à dix lieues à la ronde. Ma chasse serait bien gardée avec lui, qui est le compère de tous les braconniers du canton!... Non, mon enfant, je ne logerai pas ton père, si ce n'est en prison... Et ce sera autant de gagné pour toi. Pendant ce temps-là il ne te prendra pas ton argent et ne te donnera pas de calottes.

--Ah! c'est comme ça! dit Rose furieuse, en s'arrachant des bras du jeune homme. Eh bien! moi, je vous défends de m'approcher... Et si vous touchez seulement à un pli de ma robe... je préviendrai Mlle Antoinette... Ah! mais!

--Bravo! la vertu t'embellit, ma mignonne... Il faut y persévérer, dit gaiement Robert... Tiens, regarde ton galant à cheveux rouges qui t'observe là-bas.

Ramené par une âpre et jalouse curiosité, le Roussot rôdait dans la cour, guettant de ses yeux perçants la fenêtre de la lingerie. Il était fort éveillé, et sa mine rusée eût donné beaucoup à penser aux gens qui le considéraient comme un innocent. En se voyant observé, il se détourna, prit un air abruti et se mit à faire claquer son fouet à tour de bras, comme il en avait l'habitude pour se distraire.

--Le Roussot, reprit Rose avec aigreur, est un pauvre garçon, qui ne ferait pas de mal à une mouche, et que je prends en grande pitié! C'est mal à vous, monsieur Robert, de vous moquer de lui... Il a été recueilli chez votre père, après avoir été trouvé exposé sur le revers de la route... Je l'ai vu grandir, et c'est vraiment mon camarade d'enfance... Il ne dirait pas du mal du père, lui, marchez!

--Allons! la paix! dit Robert, en pinçant l'oreille hâlée de la jolie fille entre deux doigts, et la tirant doucement... Nous tâcherons de faire quelque chose pour te plaire, sans nous attirer du dommage.

Le visage de l'ouvrière s'éclaira, ses lèvres s'arrondirent dans un sourire, et, avec une coquetterie câline, apportant sa joue au jeune homme:

--Oh! vous êtes si gentil quand vous voulez!...

Il la prit par les épaules et l'embrassa vivement. Elle se dégagea avec un cri et un peu pâle:

--Ah! vous m'avez fait mal... Ne me serrez pas tant... Vous êtes si fort!... Vous m'étoufferiez sans le vouloir.

Au même moment une voix sonore se fit entendre, disant:

--Et ce serait grand dommage!

Comme Robert se retournait mécontent, la tête de Tondeur, rouge et souriante, parut à la hauteur de la fenêtre:

--Votre serviteur, monsieur Robert et la compagnie, dit le joyeux compère. Mâtin! vous vous chauffez d'un fameux bois!

Et, clignant de l'oeil, il partit d'un gros rire qui le rendit violet.

--Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda rudement le comte.

--Pardié, monsieur Robert, quelque chose qui vous touche plus que moi: en visitant les coupes tout à l'heure, j'ai découvert un nid d'émouchets... Et je suis venu dare-dare vous en prévenir.

--Et je vous en remercie, dit Robert en changeant d'attitude... Le temps de prendre mon fusil et je suis à vous.

--N'oubliez pas toujours ce que vous m'avez promis! s'écria Rose, en remuant ses fers à grand bruit sur son fourneau de fonte.

--Nous verrons ça! Attendez-moi, Tondeur.

Et, leste, le jeune comte gagna l'escalier.

--Qu'est-ce qu'il t'a promis, Roson? fit le marchand de bois, en appuyant ses grosses pattes velues sur l'appui de la fenêtre. Est-ce de t'épouser?

--Vieille bête! dit la belle fille. Tenez, voilà M. Malézeau qui sort. Allez lui demander s'il a reçu la commande du contrat!

Accompagné par le marquis, le notaire traversait la cour. M. de Clairefont parlait avec animation, et Malézeau l'écoutait en pliant l'échine, comme décidé à supporter l'avalanche des raisonnements, sans se départir d'une résolution prise. L'inventeur, la tête en feu, le geste exubérant, poursuivait, sans se laisser démonter par l'attitude peu encourageante de son homme d'affaires:

--Oui, pour cinquante mille francs j'aurai tous les brevets nécessaires, et je pourrai divulguer ma découverte, lancer mon four, et réaliser des bénéfices énormes... Entendez-vous, Malézeau?

--J'entends, et je comprends... Monsieur le marquis, c'est fort clair, Monsieur le marquis... Mais où les prendrez-vous, ces cinquante mille francs, puisque, si vous n'en payez pas cent soixante trois mille, la semaine prochaine, vous êtes sous le coup d'une expropriation, Monsieur le marquis, et pouvez être expulsé de cette demeure, Monsieur le marquis...?

--Où je les prendrai?... Mais dans votre caisse, mon ami. Vous ne me ferez pas un tel tort pour une si faible somme... Cinquante mille francs! Et c'est la fortune... Allons, prêtez-les-moi!...

--Je n'ai pas d'argent personnel, Monsieur le marquis, et quant à l'argent de mes clients, la délicatesse, Monsieur le marquis, autant que la loi, m'interdit d'en disposer... Croyez-moi, renoncez à la réalisation immédiate de vos projets, et réunissez toutes vos forces pour sortir de la situation où vous vous trouvez... Elle est très grave...

--Eh! j'en sortirai, j'en réponds, mais ce ne sera pas en faisant des économies... C'est mon invention qui nous sauvera tous... Il me faut cinquante mille francs... Sur seconde hypothèque... hein?

--Vous ne les trouverez pas, Monsieur le marquis. Votre crédit est épuisé dans le pays, et si je n'avais pas traité pour vous, jusqu'ici, il y a beau temps que vous ne trouveriez plus un centime, Monsieur le marquis...

--Eh bien! j'attends ce soir mon futur gendre... Je lui demanderai cet argent... Il me comprendra, lui...

Malézeau parut hésiter un instant, puis, réunissant tout son courage:

--C'est-à-dire qu'il partira, Monsieur le marquis, pour ne plus jamais revenir, Monsieur le marquis... Allez-vous lui fournir vous-même un prétexte, Monsieur le marquis, pour rompre un mariage qui traîne depuis si longtemps?...

--Que dites-vous là, Malézeau? Supposeriez-vous que M. de Croix-Mesnil fût disposé à ne pas tenir ses engagements? S'il en est ainsi, je ne regretterai pas que ma fille ait tant hésité à l'épouser... D'ailleurs, quand je serai en mesure de la doter princièrement, les maris ne lui manqueront pas... Allons, puisque je vous trouve intraitable, je vais retourner toutes mes poches et tâcher de me suffire à moi-même... Vous, occupez-vous seulement d'obtenir du temps pour que je sois tranquille... Voyez mes créanciers...

--Monsieur le marquis, il n'y en a qu'un.

--Ah! fit M. de Clairefont, dont l'animation se glaça brusquement. Il ajouta avec une douloureuse anxiété:

--Et ce créancier unique?

Le notaire baissa la tête avec découragement, et laissa tomber ce terrible nom:

--Carvajan.

--Il a donc désintéressé tous les autres?

--Oui, Monsieur le marquis, il a racheté en sous main toutes vos créances, Monsieur le marquis, il veut que vous n'ayez affaire qu'à lui...

Toutes les illusions de l'inventeur se dissipèrent en un instant. Sa fausse sécurité disparut; il entrevit l'abîme ouvert devant lui, et vers lequel il marchait d'un pas si précipité. Pendant qu'il se complaisait dans ses songes, son ennemi poussait son oeuvre de ruine.

Le marquis ressentit une impression de froid au coeur, ses oreilles tintèrent, il vit tout sombre, comme si le ciel s'était subitement couvert.

La voix de son fils le rappela à lui-même. Le jeune homme sortait, son fusil sur l'épaule, accompagné de sa soeur, insouciants, joyeux, l'un et l'autre. Antoinette marchait, abritant sa tête charmante sous une ombrelle rouge.

--Père, cria-t-elle de loin, venez-vous avec nous? M. Tondeur nous emmène jusqu'aux coupes.