La Grande Marnière

Chapter 4

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--Édile, descendez!... Il en est temps encore... Je ne vous laisserai pas partir.

Les postiers, cabrés, secouaient avec impatience les gourmettes d'acier de leurs mors. La même voix, agitée par un commencement de colère, reprit:

--Finissons-en! S'il ne s'éloigne pas, coupez-lui la figure avec votre fouet!

Le bras du cocher se leva: un sifflement se fit entendre, et Carvajan, la joue ensanglantée, la poitrine meurtrie par le timon de la voiture, roula sur le pavé.

Quand il revint à lui, la cour était sombre et silencieuse, et, comme deux étoiles, s'éloignant sur la route de Paris, brillaient les lanternes de la voiture qui emportait Édile et son séducteur. Carvajan se releva, et, le coeur serré, les yeux secs, il redescendit à La Neuville, rentra à la rue du Marché, où le père Gâtelier venait d'être rapporté. Il alla à son maître, le secoua pour le réveiller, lui cria dans les oreilles que sa fille était partie, qu'elle s'était fait enlever par M. de Clairefont.

--Enlevée! m'entendez-vous? hurla-t-il, en enfonçant ses doigts dans le bras du vieil ivrogne. Enlevée par ce misérable...

--Ah! ah! enlevée, hoqueta Gâtelier, dans le cerveau duquel traînaient encore des lambeaux d'idées commerciales... Enlevée... Mais tu sais, Carvajan, le transport, comme dans toutes nos livraisons, à la charge du preneur!

Le garçon de magasin laissa tomber le malheureux, qui se rendormit d'un lourd sommeil, et, montant dans son grenier, il se jeta sur son lit, dévoré de honte et de colère.

Le départ d'Édile, qui semblait devoir bouleverser tous les plans de Carvajan, n'eut cependant pour lui que des conséquences heureuses. Il y a des êtres privilégiés pour qui tout tourne à bien, même le malheur. Le père Gâtelier, abandonné par sa fille, ne trouva à ses chagrins d'autre remède qu'un accroissement de son ivrognerie. Il ne quitta plus le café du Commerce, et, depuis le matin jusqu'au soir, on put le voir, les yeux flambants, la langue pâteuse, encombrant des soucoupes de ses tasses à café la table qui lui était réservée. Complètement abruti, il ne s'occupait plus du tout de son commerce, ne parlait jamais de sa fille, et avait abandonné à Carvajan la direction de sa maison. En trois ans elle prit une importance qu'elle n'avait jamais eue quand c'était Gâtelier qui traitait les affaires à coups de petits verres.

Carvajan, froid, méthodique, actif et exact, se mit à parcourir le canton, à visiter les fermiers, à avancer de l'argent à ceux qui étaient embarrassés, prenant pour gage les récoltes sur pied. Il jeta ainsi les premières bases d'une banque agricole, dont il devait plus tard tirer, au point de vue financier et politique, un sérieux parti. Au commencement de la quatrième année, le père Gâtelier mourut.

Tous ceux avec qui il avait trinqué suivirent son convoi: il y eut foule. Sa fille, arrivée le matin même de l'inhumation, descendit rue du Marché. Elle parut aux côtés de Carvajan à l'église, vêtue de noir, cachée sous un voile de crêpe qui empêchait de voir son visage. Après la cérémonie, elle rentra rue du Marché, et partit le soir, après être restée enfermée avec Carvajan pendant toute la journée. Le lendemain, le peintre en bâtiment de La Neuville fut appelé, reçut l'ordre de gratter l'ancienne enseigne de la maison et, au lieu du nom de Gâtelier, d'y mettre celui de Carvajan. C'est ainsi que la ville apprit que le commis devenait patron et prenait la suite des affaires de son maître.

Quelle convention avait été passée par Édile? Quel accord avait été conclu entre elle et celui qui l'avait tant aimée? Nul ne le sut jamais. Elle s'éloigna pour ne plus reparaître. Le bruit se répandit vaguement qu'elle habitait Paris. Des Neuvillois qui se disaient au courant des choses de la capitale racontèrent que le marquis, promptement las de la belle grainetière, l'avait galamment quittée en achetant pour elle un important magasin de lingerie. Édile enfin avait épousé un bureaucrate et vivait heureuse. Telle avait été la bourgeoise conclusion de son roman d'amour. Carvajan se montra triste et pâle pendant quelque temps. Personne n'osa le questionner, quoique la curiosité fût grandement éveillée. Mais ce petit homme sec et anguleux avait une façon de dévisager les importuns qui coupait court à toutes les familiarités.

À compter de ce jour, Carvajan ne vécut plus que pour son ambition et sa haine. Il n'était pas distrait de l'une par l'autre. Elles avaient le même objet, et marchaient de conserve. L'ambition visait à renverser et remplacer le marquis de Clairefont qui avait dans le pays la plus haute influence et la plus grande fortune. La haine se tenait pour satisfaite si ce double résultat était atteint. Un homme, qui dans la vie poursuit ardemment une idée unique, est invincible. Carvajan, doué d'une volonté impérieuse, d'une patience inaltérable, devait subordonner tous les actes de son existence à la lente et sûre préparation de sa vengeance.

Il savait que le résultat entrevu se ferait peut-être attendre pendant de longues années. Mais, impassible, il était résigné à poursuivre sa sape souterraine, jusqu'au jour où un dernier coup amènerait l'écroulement final. L'éloignement du marquis n'avait point amorti la violence de ses sentiments. Il n'avait qu'à lever la tête pour se souvenir. Il voyait sur la colline le mur blanc de Clairefont. C'était là qu'il était arrivé, après une course haletante, pendant la nuit de la Saint-Firmin, pour reprendre Édile. Dupé si complètement, lui, Carvajan, par ce bambin de marquis! Après dix ans, il en pâlissait encore de colère et d'humiliation.

Il suivit de loin l'existence d'Honoré et vit avec une joie farouche la fortune du gentilhomme s'amoindrir, à mesure que la sienne augmentait. M. de Clairefont, promptement las de son existence joyeuse, était revenu à ses fantaisies scientifiques, et avait commandité différentes affaires industrielles qui ne réussirent pas. Son esprit était plus vif que juste, plus ardent que pratique. Il s'entichait d'une idée, la suivait, la caressait, et, après beaucoup de temps et d'argent perdus, l'abandonnait pour s'éprendre d'une autre. Carvajan, exactement renseigné sur ces coûteuses tentatives, riait amèrement en disant:

--Vous verrez que je n'aurai pas besoin de m'en mêler et qu'il se ruinera tout seul.

Un jour, une nouvelle, qui fit frémir Carvajan d'une sombre joie, se répandit dans le pays. Le marquis était rentré dans son domaine. On avait vu arriver à la gare une voiture armoriée, et du train était descendu un voyageur, ombre effacée du brillant seigneur qui faisait battre les coeurs de toutes les femmes de La Neuville. Carvajan voulut s'assurer par ses yeux de la présence de son ennemi. Il grimpa la côte de Clairefont, et, de la route, vit les fenêtres du château ouvertes. Il resta longtemps arrêté au bord de la terrasse, plongé dans d'orageuses pensées, et, comme le soir venait, il aperçut dans les parterres Honoré qui marchait lentement. Il eut de la peine à le reconnaître, tant il était changé. La taille autrefois si svelte avait épaissi, la figure fine et charmante s'était empâtée, et les cheveux devenaient rares. C'était encore un gentilhomme de noble et belle tournure; mais ce n'était plus ce joli garçon avec ses grâces de demoiselle qui le rendaient si séduisant. Carvajan le suivit de ses yeux perçants, et quand il l'eut vu disparaître au tournant d'une allée:

--Oh! oh! dit-il, en tendant vers le promeneur un bras menaçant, tu as l'imprudence de revenir à ma portée... Eh bien! à nous deux!

Et à pas lents il reprit le chemin de la petite maison triste et noire dans laquelle, solitairement, il attisait sa haine.

Le marquis était destiné à étonner les gens de La Neuville. Autant il avait mené autrefois une existence bruyante et folle, autant il mena une vie retirée et laborieuse. Il s'occupait avec assiduité d'améliorer ses terres et d'exploiter ses bois. Il paraissait avoir sur toutes choses des idées particulières, car il transformait en herbages la plus grande partie des réserves du château, et montait une laiterie modèle. Au milieu des futaies de Clairefont il installait une scierie, et commençait à pratiquer d'importants abatis. On le voyait inspecter ses travaux, et il ne paraissait jamais plus heureux qu'au milieu des ouvriers. Il appliquait aux procédés de sciage toutes sortes de perfectionnements de son invention, ne craignant pas de mettre la main à l'ouvrage quand les appareils ne fonctionnaient pas. Il passait le reste de son temps dans une tourelle remplie d'instruments de physique et où il avait fait construire un fourneau pour les expériences de chimie. Il vivait là, éclairé par le jour coloré qui traversait les vitraux anciens des larges fenêtres, comme une sorte de docteur Faust. Un domestique s'étant un jour cruellement brûlé les mains avec une fiole d'acide, il avait donné la tâche de ranger le laboratoire à un seul valet de confiance, qui l'avait suivi dans tous ses voyages et lui était fort dévoué.

Des récits extraordinaires couraient sur ce cabinet devenu mystérieux. On disait que le marquis défendait qu'on y pénétrât, parce qu'il s'y livrait à des expériences magiques. Quelquefois, le soir, les vitres de la tourelle s'illuminaient de fantastiques clartés et, de loin, les passants voyaient avec terreur flamber ces lueurs dans la nuit.

Il avait sans doute trouvé un secret pour engraisser ses champs et fertiliser ses prairies, car depuis qu'il s'occupait de culture, ses récoltes étaient incomparables. Ses fermiers disaient avec envie:

--Notre maître a de beaux blés et de riches fourrages, mais il sait à combien ils lui reviennent.... Ses engrais ne sont pas connus, mais ils coûtent gros, et peut-être bien qu'ils ne sont pas catholiques... Marchez!

Carvajan, qui ne croyait pas aux diableries, comprit promptement le parti qu'il pouvait tirer de la conduite nouvelle du marquis. Dans les tournées incessantes qu'il faisait en cabriolet, aux quatre coins de l'arrondissement, il disait aux cultivateurs:

--Eh bien! mes bonnes gens, vous avez un concurrent inattendu. M. Honoré fait de l'élevage et envoie du lait au marché. Il a les moyens de travailler en grand... Vous n'avez qu'à bien vous tenir: les prix vont certainement baisser... Car cet homme, n'est-ce pas, il n'a pas besoin de ça, et il vendra au-dessous du cours...

Sourdement, il excitait le mécontentement. Et déjà il s'était fait un allié de Tondeur, le marchand de bois, qui ne pouvait voir avec tranquillité M. de Clairefont scier lui-même ses chênes séculaires, et les envoyer directement aux grands chantiers de la marine, pour les constructions de la flotte et les travaux des ports.

Le cheval de bataille de ce madré compère était la machine à vapeur que le marquis employait. Sur ce chapitre-là, au cabaret, il ne tarissait pas:

--Comment, nous autres, malheureux, nous n'avons que nos bras pour vivre, et voilà ce richard qui supprime le travail en se servant d'outils qui marchent tout seuls!... Les journées des scieurs, qui se payaient trois francs, ne valent plus que quarante sous... Dame! je trouve des hommes tant que j'en veux... Il y a plus d'ouvriers que d'ouvrage...

L'usine à vapeur, avec des scies de l'invention d'Honoré, coûtait cher, loin de rapporter. En abaissant le prix des salaires, le marchand de bois atteignit ce double résultat de faire un tort moral considérable au marquis et de gagner beaucoup d'argent.

Cependant, malgré tout ce que Carvajan et sa clique pouvaient dire, la popularité du châtelain était encore solide, et l'oeuvre de destruction entamée ne devait pas s'accomplir en un jour. En 1847, aux élections pour le conseil général, M. de Clairefont s'étant porté, soutenu par les comités royalistes, réunit une forte majorité et battit haut la main Zéphyre Dumontier, le grand meunier de la vallée, qui représentait le parti républicain.

La campagne électorale avait été très chaude, et Carvajan s'était si rudement démené en faveur de l'adversaire d'Honoré, que la fille du meunier en avait été toute saisie. Ce que le jeune homme faisait par haine, elle crut qu'il le faisait par amour. Carvajan était trop pratique pour ne pas profiter des avantages que l'imagination de la demoiselle lui donnait. Et, six mois plus tard, il l'épousait avec cent mille francs de dot.

L'année suivante, le marquis se maria à son tour. Il fit, tout à l'opposé de son père qui avait fait un mariage d'argent, un mariage d'amour. Il épousa la fille cadette du baron de Saint-Maurice, son voisin de campagne, vieux gentilhomme de grandes manières et de petite fortune, très entiché de sa noblesse, et qui avait transmis ses idées aristocratiques à sa fille aînée, Mlle Isabelle. La nouvelle marquise, simple et douce nature, donna à son mari deux enfants, Robert et Antoinette, et fut, pendant sa trop courte existence, l'ange du foyer de famille. En partant à trente-cinq ans, elle emporta avec elle toute la sagesse de la maison, et laissa Honoré livré à sa manie inventive, devenue plus aiguë et plus coûteuse avec l'âge.

Robert avait treize ans et Antoinette dix quand ils perdirent leur mère. Ils ne trouvèrent, pour la remplacer, qu'un père absorbé par des utopies scientifiques, et une vieille demoiselle, leur tante, masculinisée par le célibat et en arrière de cinquante ans sur les idées courantes. Mlle Isabelle avait abandonné le petit château de Saint-Maurice et était venue s'installer à Clairefont. Et, pendant que son beau-frère passait sa vie à faire des découvertes admirables en théorie, mais ruineuses dans la pratique, elle mettait sa jeune nièce à cheval, faisait le coup de fusil dans le parc avec son neveu, étonnant les gens par son ton décidé, ses théories tranchantes et sa verve gauloise. C'était, au demeurant, la plus honnête femme du monde, et, d'ailleurs, si laide, qu'on n'aurait pu concevoir auprès d'elle l'ombre d'une mauvaise pensée. Ignorante, à dire que Henri IV était fils de Henri III, et d'une sensibilité brusque qui tenait du grognard. Elle avait presque de la barbe, et, si quelqu'un se fût oublié à l'appeler madame au lieu de mademoiselle, eût été capable de lui frotter les oreilles. Jamais tant de barbarismes ne tombèrent d'une bouche humaine. Elle disait couramment:

--Mon neveu monte à cheval comme un «bucentaure».

Le marquis avait essayé de lui raconter l'éducation d'Achille, les leçons du centaure Chiron, et de lui faire saisir la différence qu'il y avait entre un homme-cheval et la galère des doges de Venise. Elle lui avait répondu tout net:

--Mon cher, laissez-moi tranquille avec vos «brouillaminis»; chacun parle à sa manière, et je ne suis pas sûre que la vôtre soit la bonne. L'essentiel est qu'on m'entende et, jusqu'à présent, votre fils et votre fille ont compris ce que je voulais leur dire. Pour le surplus, bonsoir! Nos pères n'en savaient pas si long, et de leur temps les choses allaient au mieux. Tandis qu'aujourd'hui c'est un vrai «capharnaüm»!...

La tante Isabelle avait eu sur le caractère de son neveu Robert une influence fatale. Elle avait choyé le jeune comte, dès son enfance, avec une rude tendresse, lui donnant à penser que le monde avait été créé pour l'agrément spécial des Clairefont et des Saint-Maurice, et que les êtres vivants quelconques, qui apparaissaient à sa surface, étaient les humbles serviteurs de ces deux nobles familles.

Robert, beau et aimable garçon, haut en couleur, doué d'une étonnante paresse d'esprit et d'une prodigieuse activité de corps, fit honneur à l'éducation que lui avait donnée sa tante Isabelle, et se révéla le plus ardent chasseur, le plus solide buveur, le plus hardi coureur de filles du département. Quelque chose de la mâle et brutale grandeur des moeurs féodales était en lui. Et la vieille demoiselle de Saint-Maurice disait avec orgueil à son beau-frère, quand il se plaignait de l'inapplication de Robert et de sa turbulence:

--Oui, vous êtes tout ébaubi de ses allures... Vous êtes un Clairefont d'aujourd'hui, vous, et lui c'est un Clairefont d'autrefois!

Quant à Antoinette, en dépit des enseignements tumultueux de la tante Isabelle, elle était devenue une très ravissante, très simple et très moderne personne. Elle ne se montrait point du tout marquise dans ses manières, qui étaient douces et calmes, autant que celles de son frère étaient vives et bruyantes. Elle avait trouvé moyen de s'instruire, en lisant beaucoup, sans pourtant négliger les exercices du corps qui passionnaient la vieille tante de Saint-Maurice.

Elle était de haute taille et merveilleusement faite. Son visage arrondi, au teint frais, était éclairé par des yeux noirs brillants et profonds, ses lèvres fines montraient en s'ouvrant des dents petites et blanches. Elle avait des mains et des pieds exquis. L'expression habituelle de sa figure était gaie et bienveillante. On la sentait bonne et bien portante. C'était comme un beau fruit velouté, sain et savoureux.

Elle avait une adoration pour son père, qu'elle gâtait ainsi qu'un véritable enfant. Seule, dans la maison, elle prêtait attention à ses théories scientifiques. Elle s'appliquait pour les comprendre, n'y parvenait pas toujours, et les admirait de confiance. Elle lui copiait ses modèles, les mettait au net et les rehaussait de teintes à l'aquarelle. M. de Clairefont était alors au comble du bonheur, et cette touchante admiration qu'il lisait dans les regards de sa fille était pour lui le plus doux des triomphes.

C'était du reste le seul. Nul inventeur plus malheureux dans ses essais n'avait existé. Le marquis, dont le cerveau fécond multipliait les découvertes, n'avait jamais pu obtenir un résultat utile. C'était toujours dans le domaine de l'agriculture qu'il cherchait des applications audacieuses et fructueuses. Audacieuses, elles l'étaient, d'aucuns même disaient folles, mais, fructueuses, elles ne l'avaient pu être, si ce n'est pour les marchands qui vendaient les machines, les matériaux, les produits chimiques, et autres éléments constitutifs très coûteux de ces opérations.

La tante Isabelle s'exprimait librement sur la monomanie raisonnante de son beau-frère. Elle lui disait:

--Vous n'êtes qu'une moitié de toqué... Vous n'avez pas assez de folie pour qu'on ait le droit de vous enfermer, et pas assez de raison pour qu'on puisse vous laisser libre... Avec toutes vos «machinations», vous mangerez votre bien, et, quand tout sera dissipé, ce n'est ni moi ni vous qui en apporterons d'autre! Autrefois, avec une bonne lettre de cachet on vous aurait calmé... Mais aujourd'hui... va te promener... Tout s'en va en «aune de boudin».

Le marquis riait de ces boutades lancées par la vieille virago d'une voix forte, et se bornait à répondre:

--Ma soeur, un de ces matins, je trouverai ce que je cherche, et vous serez bien étonnée de me voir faire une fortune qui sera jalousée par les plus grands industriels. Car je conquerrai d'un seul coup la richesse et la renommée.

--Alors, on dira: Clairefont, marchand de ceci, ou fabricant de cela... Belle gloire, en effet! Vous aviez encore, lorsque vous avez épousé ma soeur, quatre-vingt mille francs de rentes. C'était une admirable aisance... Il fallait vous en tenir là, et pondre sur vos oeufs pour doter vos enfants... Mais vous préférez doter la science. Et vous vous laissez duper par des intrigants qui vous vendent très cher des riens qui ne valent pas quatre sous... Vous ne vous préoccupez jamais de l'avenir... Cependant vous avez des ennemis, et vous connaissez le proverbe: «Qui compte sans son autre...»

--Sans son hôte, ma chère soeur, rectifiait doucement Honoré, et, secouant sa tête déjà blanche, il remontait dans sa tourelle, où il se plongeait avec une délicieuse quiétude dans les problèmes qui faisaient sa joie, en attendant qu'ils fissent sa fortune.

En dépit des soucis que la diminution progressive de la situation financière du marquis pouvait causer à son entourage, les habitants de Clairefont étaient heureux. Il n'en allait pas de même dans la maison de Carvajan, malgré l'accroissement notoire de son influence et l'augmentation cachée de sa richesse.

Depuis dix ans, la petite maison de la rue du Marché était restée telle que le père Gâtelier l'habitait. Le ménage Carvajan s'y était installé, et y avait vécu dans le travail. La fille de M. Dumontier, tombée du haut de ses illusions, et comprenant que son mari ne l'avait épousée que pour son bien, avait pleuré des larmes amères. La maternité avait été sa seule joie, et elle s'y était abandonnée avec une ardeur passionnée. Le petit Pascal fut toute sa vie: son présent et son avenir. Elle oublia ses tristesses en le voyant sourire, et elle se plia à la rude économie de Carvajan en pensant que son fils, un jour, serait plus riche.

Pascal grandit dans cette vieille maison, basse, étroite et noire, tremblant devant son père, ce terrible homme, au teint basané, au nez tranchant et aigu, aux yeux orange, ronds et brillants comme des louis d'or. Derrière cette silhouette menaçante apparaissait la pâle et triste figure de sa mère, dont le doux regard réchauffait son coeur, et dont les tendres paroles éclairaient son esprit.

Ils vivaient, elle et lui, dans une chambre aux boiseries foncées, dont l'unique fenêtre conservait de vieux carreaux verdâtres, et sur l'appui de laquelle, dans une grande caisse, poussaient des giroflées et des oeillets. Pascal jouait devant cette fenêtre, seul coin lumineux et gai de ce logis sombre. Et la mère avait ainsi à la fois sous les yeux son enfant et ses fleurs.

Carvajan ne paraissait qu'à l'heure des repas. Quand il ne courait pas les routes, il se confinait dans son cabinet, situé au rez-de-chaussée, et dans lequel, les jours de marché, les cultivateurs gênés, en quête d'un emprunt, apportaient à leurs gros souliers un échantillon des boues de toutes les communes du canton. Le lourd marteau de la porte, poussé par des mains impatientes, retentissait sourdement dans le vestibule, et le pas traînant de la servante allant ouvrir glissait sur les dalles.

Quelquefois un bruit de discussion violente montait jusqu'au premier étage, promptement arrêté par la voix âpre et coupante de Carvajan. Les portes claquaient en se refermant. Pascal curieux avançait alors la tête au dehors, par la fenêtre, entre deux tiges fleuries, et voyait le long de la rue du Marché s'éloigner le visiteur, la tête basse, les épaules pliées, comme écrasé. Quelquefois, arrivé au coin de la place, l'homme se retournait, montrait une figure irritée et un poing menaçant. Un jour, un paysan, devant la maison même, avait crié:

--T'as mes vaques, t'as ma terre. Te faut-il core ma peau, mauvais usurier?

L'enfant avait sept ans: il était resté songeur, sentant que c'était une injure qu'on avait adressée à son père, mais n'en comprenant pas la signification. Il avait conservé ce mot profondément gravé dans sa mémoire, le tournant et le retournant, pour tâcher d'en découvrir le sens et la valeur. Dans son imagination hantée il était arrivé à se faire de l'usurier une image effrayante. Il se le figurait sous la forme d'un de ces géants noirs et féroces des contes de fées qui terrorisent les innocents et les faibles. Il en rêvait la nuit, et voyait ce monstre terrible avec le visage de son père. Un jour il n'y tint plus, et, après avoir hésité longtemps, il se hasarda à dire à sa mère:

--Qu'est-ce que c'est donc qu'un usurier?

Sous le regard clair de l'enfant, la pauvre femme pâlit. Elle resta un instant silencieuse, puis elle répondit:

--À propos de quoi me demandes-tu ça?

Pascal raconta la scène à laquelle il avait assisté. Mme Carvajan baissa un instant sa tête pensive, puis:

--Ne répète jamais ce mot-là, mon chéri... Ceux qui ne sont pas heureux sont facilement injustes, vois-tu... Cet homme s'en allait probablement d'ici sans avoir obtenu ce qu'il espérait, et il s'en prenait de sa déconvenue à ton père... Mais sois-en sûr, si Carvajan est quelquefois dur en affaires, c'est un homme scrupuleusement honnête... Enfin, c'est ton père: tu dois le respecter et l'aimer...