Chapter 28
Le dîner se traîna morne, malgré les tentatives de Robert pour animer la conversation. Chacun des convives était absorbé par de graves préoccupations, et ne prêtait aux propos échangés qu'une oreille distraite. Pendant la soirée, Antoinette se mit au piano, et, pour la première fois, chanta devant Pascal. Elle avait une voix de mezzo-soprano, aux notes puissantes et pures. Elle choisit, comme au hasard, l'admirable air de la _Reine de Saba_, et fit frissonner le jeune homme par l'expression triomphante et passionnée qu'elle mit dans la reprise:
Plus grand dans son obscurité Qu'un roi paré du diadème, Il semblait porter en lui-même Sa noblesse et sa majesté!
Elle lui adressa visiblement ces paroles. Elle l'en enveloppa comme d'un manteau de pourpre, et l'en orna comme d'une couronne. Pendant une minute, leurs deux âmes furent en contact, et il parut que quelque chose d'elle allait vers lui. Un nuage passa sur les yeux de Pascal. Quand il put regarder et voir, la jeune fille avait attaqué, avec un brio plein d'indifférence, l'air célèbre du _Barbier_: «Una voce poco fa...» et elle vocalisait avec une sûreté qui démentait toute émotion.
Pascal eut un accès de désespoir. Il se dit: «Je suis lâche de rester là à me faire déchirer le coeur, comme à plaisir. M. de Croix-Mesnil se trompe, et moi-même je perds la raison. Allons! une minute de résolution. Partons, et que ce soit à jamais fini!» Il se leva vivement, et, allant à la tante de Saint-Maurice:
--Je vous prie de m'excuser, Mademoiselle: j'ai encore beaucoup de préparatifs à faire... Il faut que je me retire...
--Comment! déjà? demanda la vieille fille. Mais, au moins, nous vous verrons encore demain?
--Je ne crois pas, répondit-il d'une voix tremblante... À mon grand regret...
--À quelle heure partez-vous?
--À deux heures.
--J'irai donc vous dire adieu, demain matin, s'écria Robert. Je déjeunerai avec vous, chez notre cher ami M. Malézeau...
--Adieu, monsieur le marquis, adieu, Mademoiselle, balbutia Pascal.
--Souvenez-vous, dit le marquis, qu'à Clairefont, vous serez toujours chez vous.
Le jeune homme s'inclina sans répondre; un flot amer lui montait du coeur aux lèvres.
--Adieu, répéta-t-il.
La main d'Antoinette se tendit. Il la serra, et la trouva tiède et douce, quand la sienne était glacée. Il jeta à celle qu'il adorait un regard désolé; il lui découvrit dans les yeux un rayon de tendresse et de pitié. Elle semblait lui dire:
--Mais ose donc, pauvre sot, tombe à mes pieds, crie, pleure, mais agis! Ne sais-tu donc rien deviner?
Pascal serra les poings avec colère: «Si elle ne fait pas les premiers pas, c'est qu'elle a plus de fierté que de tendresse, et alors je dois la fuir.»
Un adieu, qui ressemblait à un sanglot, tomba de nouveau de ses lèvres. Il saisit le bras de Malézeau, et l'entraîna. Il ne reprit possession de lui-même qu'au milieu de la côte de Clairefont, bercé par le mouvement du cabriolet du notaire. Il aperçut les lumières du château qui se perdaient dans les arbres, et, avec un horrible déchirement, il comprit que tout était fini.
Arrivé chez Malézeau, il serra silencieusement la main de son ami, et monta s'enfermer dans sa chambre. Là, il eut un accès d'horrible désespoir. Il ne voyait plus s'ouvrir devant lui qu'une existence inutile et vide. Pour qui ferait-il des efforts désormais, pour qui rêverait-il la fortune et la renommée? Un amour immense et désespéré avait tout envahi, âme et corps, en lui. Antoinette devait être sa pensée unique et dévorante. Il poussa des cris de rage, et se répandit en blasphèmes. Il maudit le jour où il était revenu dans ce pays où le malheur l'attendait. Il appela, avec un accent déchirant, la jeune fille. Il lui adressa les reproches les plus cruels. Elle avait été fausse et ingrate. Elle l'avait ensorcelé pour le mieux perdre. Et, maintenant qu'il ne pouvait plus la servir, elle le rejetait avec dédain. Puis il fit un retour sur lui-même, et eut honte de ses violences. Il demanda pardon à celle qu'il adorait. Il s'accusa de l'avoir mal jugée. Elle ne lui avait jamais fait aucune promesse. Ses espérances, ses illusions, elle ne les avait pas encouragées. N'était-il pas encore trop heureux d'avoir pu se dévouer pour elle? Croix-Mesnil était jaloux même de ce bonheur! Il s'écria dans le silence: «Non! tu ne me devais rien, j'étais ton serviteur, ta créature. Tout de moi t'appartenait... Tu as disposé de ton bien!... Et la joie que j'ai eue à te le donner a été ma récompense... Je t'aime et je te bénis, jusque dans les souffrances que tu me causes!»
La nuit s'écoula pour Pascal dans ce désordre et dans ces angoisses. À l'aube il retrouva un peu de calme. Le jour renouvela ses tortures. Il n'avait plus que quelques heures à respirer le même air qu'Antoinette. Le coeur serré, il descendit dans le cabinet de Malézeau. Le notaire était absent. Pascal écrivit quelques lettres, et, vers dix heures, se disposa à aller rue du Marché, faire, ainsi qu'il l'avait promis, ses adieux à son père. En marchant, il passa devant une glace. L'image qu'il y vit lui fit pitié. Il adressa un sourire d'encouragement à ce malheureux qui le fixait de ses yeux creusés par la douleur. En proie à une torpeur qu'il ne pouvait vaincre, il s'arrêta, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, à regarder, par-dessus les toits des maisons voisines, la colline de Clairefont qui s'étageait, blanche, couronnée de noires futaies. Dans ce domaine, Antoinette était maintenant en sûreté. Il avait brisé les haines, annihilé les convoitises. Elle serait heureuse et libre. Et c'était à lui qu'elle le devrait. Une sensation d'une douceur exquise rafraîchit son coeur.
--Qui sait? se dit-il, peut-être arriverai-je à transformer mon amour en de la simple amitié, et je la reverrai alors sans danger. Oh! la revoir!... La revoir! Lâche que je suis, c'est mon seul rêve, et je tente vainement de me tromper moi-même!...
Il prit sa tête dans ses mains, et essaya d'éloigner ces pensées qui le torturaient. Il resta quelques minutes ainsi, prêtant l'oreille aux bruits extérieurs, et s'efforçant de ne plus voir ce fantôme charmant qui hantait perpétuellement son souvenir. Il lui sembla que la porte de la maison venait de s'ouvrir, il distingua des pas, et, dans le vestibule, la voix de Malézeau dit: Il est dans mon cabinet.
Pascal ressentit une violente commotion, son coeur battit avec force. Qui donc venait pour lui?
La porte s'ouvrit, le notaire parut, et, ainsi que le jour mémorable où il était entré dans le cabinet de Carvajan, il dit:
--J'ai là une dame qui désirerait vous parler!
Pascal poussa un cri et s'élança. Antoinette était devant lui, vêtue de la même robe, coiffée du même chapeau qu'elle portait lorsqu'elle s'était présentée pour intercéder en faveur de son frère. Elle était aussi pâle, mais ce n'était pas de douleur et de crainte. Ils restèrent un instant à se regarder, elle souriante, lui tremblant. Enfin elle dit avec une grâce adorable:
--Une fois encore, il faut que je vienne à vous. Seulement, aujourd'hui, ce n'est pas pour mon frère seul que je veux vous parler... C'est pour tous les miens. Vous avez entrepris d'assurer notre bonheur. Eh bien, il faut que vous le sachiez, votre oeuvre est incomplète. Robert est triste, ma tante se désespère, en pensant qu'ils ne vous verront plus...
Elle fit un geste de charmante coquetterie.
--Que faudrait-il donc pour vous décider à rester?... Si vous n'êtes pas trop exigeant, peut-être pourrons-nous vous satisfaire...
Comme il restait éperdu, n'osant pas comprendre, ayant peur de parler, Mlle de Clairefont fit un pas vers lui, et, avec une tendresse profonde:
--Vous avez un jour, pour moi, sacrifié votre présent, votre avenir, donné votre vie tout entière. Voulez-vous, en échange, accepter la mienne?...
Pascal poussa un cri, ses yeux s'obscurcirent, il tendit vaguement les bras, il sentit sur ses lèvres les cheveux doux et parfumés d'Antoinette, une ivresse triomphante le saisit, et il lui sembla qu'il était emporté en plein ciel.
* * * * * * * * *
Pascal et sa femme se sont installés à Paris: ils passent tous les ans l'été à Clairefont. Les prévisions de Malézeau se sont réalisées. Le jeune avocat a remporté de brillants succès et, cédant aux sollicitations de ses amis, il s'est présenté à la députation. Sourdement appuyé par son père, il a été nommé avec une écrasante majorité. Robert, tout à fait rangé, travaille sérieusement, et il est question pour lui d'un mariage avec Mlle Saint-André l'aînée. La Grande Marnière, habilement dirigée, est devenue une mine d'or. Le brûleur du marquis y a été installé et donne d'excellents résultats. Antoinette, heureuse, a eu la générosité d'oublier le mal que son beau-père a fait à tous les siens. Mais elle ne le voit pas et ne parle jamais de lui. Le jour où le tyran mourra, avec sa succession une belle maison de retraite pour les vieillards sera construite à La Neuville. En attendant, le bonhomme se porte très bien et continue les affaires. Lorsqu'on lui parle de la prospérité prodigieuse de l'exploitation conduite par Pascal, le banquier hoche la tête et dit:
--Oui, c'est très beau, mais, pour remettre tout sur pied, il fallait un Carvajan.
FIN
Paris--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--17142.