La Grande Marnière

Chapter 26

Chapter 263,872 wordsPublic domain

Antoinette frémissante se vit tout près de Pascal. Elle eut un éblouissement, elle crut qu'elle allait tomber, elle lui prit la main, la serra avec une force convulsive et, avec un trouble délicieux, sentit les lèvres du sauveur de son frère effleurer ses cheveux.

La tante de Saint-Maurice ne se lassait pas de regarder Robert, il lui semblait que depuis un temps infini elle ne l'avait pas vu.

--Tu n'as pas la même figure qu'hier, mon pauvre petit.

--Aujourd'hui, tante, j'ai la figure d'un homme content.

--Mon cher comte, dit Pascal, si vous m'en croyez, vous ne vous éterniserez pas ici. Nous allons faire lever votre écrou; vous partirez par le train de huit heures pour La Neuville. Ces dames, pendant ce temps, enverront une dépêche à M. Malézeau qui préviendra votre père. Il ne faut pas retarder sa joie d'une minute...

--Vous avez raison, comme toujours!... Mais, est-ce que ces braves gens vont nous accompagner? dit-il en montrant les gendarmes qui attendaient à l'écart.

--Il faut qu'ils vous ramènent, comme ils vous ont amené.

--Ils ont été très bien pour moi... Tante, donnez-moi tout ce que vous avez d'argent.

Il vida la bourse de Mlle de Saint-Maurice dans la main des soldats stupéfaits, puis, se tournant vers Pascal:

--Marchons! j'avoue qu'il me tarde d'avoir l'espace libre devant moi.

À neuf heures, ils arrivèrent en vue de La Neuville. Le train ralentit sa marche sur le pont de la Thelle, et siffla pour entrer en gare. Robert, penché à la portière, regardait dans l'éloignement les réverbères qui piquaient la nuit de points brillants. Il se leva avec agitation, et dit: Dans une demi-heure nous embrasserons mon père!...

Mais, à la gare, une surprise lui était réservée. Sur le quai il trouva Croix-Mesnil qui se promenait. Les deux amis poussèrent un cri, et, avant l'arrêt du train, le comte sauta à terre. Ils n'échangèrent que de rapides paroles. Le baron, les yeux humides, le front rayonnant, salua Antoinette et la tante Isabelle, serra la main de Pascal, et, disant: «Venez, venez vite», il les entraîna tous vers la sortie. Ils traversèrent la salle d'attente et, devant la porte, assis dans la vieille calèche du château, ils aperçurent le marquis.

Il attendait, eu compagnie de Malézeau, l'arrivée de son fils. Il avait voulu, lui, le chef de famille, être là pour le recevoir, lui apportant ainsi une sorte de réhabilitation solennelle. Le rude Robert, qui avait subi, avec tant de fermeté, de si terribles épreuves, se trouva sans force devant cette manifestation de la tendresse paternelle, et, pleurant comme un enfant, il tomba dans les bras du vieillard.

--Voilà des gens heureux, Pascal, dit Malézeau; et c'est à vous qu'ils doivent ce bonheur. J'espère qu'ils sauront ne pas l'oublier.

Le jeune homme hocha la tête avec tristesse:

--Soyez tranquille: je ferai en sorte que la reconnaissance leur soit légère.

Et s'approchant de la voiture, en quelques mots très brefs, il prit congé, se refusa aux exigeantes effusions de Robert, qui voulait l'emmener à Clairefont, et s'éloigna avec le notaire. Il regarda se perdre, dans l'obscurité de la promenade, la calèche qui emportait Antoinette, et, poussant un soupir, il murmura:

--C'est fini!

N'était-ce pas en effet fini de son bonheur?

Il marchait côte à côte avec Malézeau, parcourant la ville silencieuse et endormie. Ils passèrent dans la rue du Marché, et virent les fenêtres du cabinet de Carvajan éclairées.

--Votre père veille, dit le notaire.

Des ombres noires se plaquèrent sur les rideaux.

--Il n'est pas seul chez lui, ajouta Pascal. Fleury et Tondeur ont pris le train qui précédait le nôtre. En ce moment, sans doute ils tiennent conseil. Que veulent-ils encore faire?

--Rien. J'en jurerais. J'ai rencontré M. Carvajan à sept heures... J'étais allé seul au télégraphe, pour demander si la dépêche, que j'attendais avec une vive impatience, n'était pas arrivée. Votre père, pour le même motif, y était déjà. Nous nous sommes salués en silence. Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons stationné là, anxieusement. L'employé du télégraphe, qui était travaillé par la même curiosité que nous, est allé au bout d'un quart d'heure à son appareil qui sonnait, et nous a crié: Acquitté!... Nous n'en avons pas demandé davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre père s'est arrêté; il était très pâle: j'ai cru qu'il allait avoir une syncope, je me suis approché; il m'a pris le bras, s'est appuyé, et, d'une voix sourde:

--J'étais sûr qu'il l'emporterait!... Du jour où il a été contre nous, j'ai jugé tout perdu... C'est que c'est un Carvajan, voyez-vous! Il a tout de moi, avec l'éducation en plus, et un je ne sais quoi qu'il tient de sa mère...

--Un grand coeur, ai-je dit.

Il a baissé la tête et a murmuré:

--Peut-être est-ce là, en effet, le secret de sa force. Il a des idées que les autres n'ont pas, et il les exprime comme personne. Oh! je le connais bien... Je leur disais: Pascal nous battra tous. Les imbéciles! ils ne voulaient pas me croire. Il a dû bien parler! Le bavard de Paris, qui me coûte de si gros honoraires, n'a pas pesé une once, ni l'avocat général!... Il a tout enfoncé! Ah! ah! c'est un Carvajan!

Votre père a fait un geste d'orgueil, puis il est resté muet jusqu'à sa porte. Arrivé là, il a fait une pause, m'a pris par le bouton de ma redingote:

--Malézeau, voulez-vous que nous nous raccommodions? Amenez-moi mon fils demain matin... Et voyant que j'allais parler: Pas un mot... réfléchissez d'abord... Et conseillez bien le garçon... Adieu.

Et il est rentré chez lui. Vous comprenez bien, après cela, qu'il n'a pas l'intention de continuer la guerre. D'ailleurs, il ne le pourrait pas. Mais vous, êtes-vous décidé à vous prêter à son désir?

--Je veux bien voir mon père, dit Pascal, mais je n'irai pas chez lui. Il m'a chassé...

--Je le lui ferai donc savoir.

Ils étaient devant la porte surmontée des panonceaux. Ils entrèrent.

--Vous allez souper, n'est-ce pas? demanda Malézeau.

--Je vous avouerai que je meurs de faim et que je tombe de fatigue.

--Allons, ma chère, dit le notaire à sa femme qui descendait l'escalier quatre à quatre, prodiguant les félicitations d'une voix émue, voilà un jeune triomphateur qui a moins besoin de compliments que d'un poulet froid... Ouvrez-nous la salle à manger.

Pascal dormit cette nuit-là d'un sommeil de victoire. Il faisait grand jour quand il se réveilla. Dans le jardin, dénudé par le vent d'automne, les oiseaux se poursuivaient en criant. Le jeune homme se leva, et, voyant le ciel tout bleu: Ils sont heureux ce matin à Clairefont, murmura-t-il, la promenade doit être bonne, au soleil, sur la terrasse.

Son imagination lui montra sur le sable doré, le long de la balustrade de pierre, une élégante jeune fille qui passait. Elle n'était plus vêtue de noir, sa robe était claire et gaie ainsi que sa pensée. Un grand jeune homme marchait à ses côtés, comme il l'avait fait, lui, presque chaque jour, aux temps de tristesse. Mais le bonheur, rentrant dans la maison, en avait chassé le défenseur, et celui qui accompagnait la promeneuse était maintenant Robert ou Croix-Mesnil. Pascal se dit: Ne savais-je pas d'avance qu'il en serait ainsi? Vais-je me plaindre? Non! non! qu'ils soient joyeux au prix même de ma joie. En leur rendant la paix de l'esprit et la sérénité du coeur, j'ai acquitté la terrible dette de mon père, voilà tout!

Il descendit au jardin et longea les bordures de buis, en écoutant le murmure du petit jet d'eau, qui chantait dans un bassin au milieu de la pelouse. Comme onze heures venaient de sonner à l'horloge de la mairie, une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvrit, et Malézeau parut, disant: Pascal, venez donc dans mon cabinet.

Le jeune homme entra dans la maison, traversa l'étude, ouvrit une porte et, au coin de la cheminée du notaire, aperçut son père. Il resta immobile, regardant le vieillard, qui lui parut très changé. Malézeau prit des papiers et passa dans l'étude, laissant les deux hommes en présence.

--Pascal?... dit Carvajan, et il lui tendit la main. Froidement, le fils y plaça la sienne. Il fit asseoir son père, et se tint debout devant lui.

--Veux-tu que tout soit oublié? demanda le maire après une hésitation. Tu vois, c'est moi qui viens à toi... J'ai eu des torts... Mais tu me les as fait durement expier.

--Mon père, il ne dépend pas de moi que l'oubli se fasse. Je ne suis pas seul en cause. Il y a...

--Les gens de là-haut, gronda Carvajan en tendant le poing vers la colline. Que rêvent-ils encore? Tu as assuré leur triomphe. Ils l'emportent!... Veulent-ils que j'aille aussi leur faire ma soumission?

Le vieillard eut un rire terrible.

--Ah! s'ils ne t'avaient pas eu!...

Il changea de ton: Je suppose qu'ils sauront être reconnaissants!...

Pascal ne put se défendre de rougir.

--Mon père, je n'attends rien de personne.

--Même de la belle Antoinette? Elle serait fièrement ingrate si, après ce que tu as fait pour elle, elle ne t'aimait pas!

--Je compte m'éloigner la semaine prochaine, dit Pascal rudement, et je serai longtemps sans revenir à La Neuville.

--Ah! ah! Et ils te laisseront partir?... Au fait, pourquoi te retiendraient-ils? Ils n'ont plus besoin de toi: tu as sauvé l'héritier du nom et tu as donné ton argent! Que pouvaient-ils attendre de plus?... Tu serais gênant, mon pauvre garçon, tu rappellerais sans cesse les services rendus. On t'aimera toujours bien, mais de loin... Ce sera plus commode!...

--Mon père!

--Écoute, veux-tu rester? Je renoncerai pour toi à toutes mes ambitions. On sait ce que tu vaux, maintenant, et aux élections prochaines personne n'osera te tenir tête. Tu seras le maître du pays. Nous dominerons, Pascal!... Comprends-tu ce que je suis disposé à faire pour ton avenir? Si tu veux... Eh bien! nous ferons comprendre à ces ingrats ce que pèse un homme tel que toi. Allons, donne-moi la main, de bon gré, cette fois?

Le jeune homme agita tristement la tête.

--Je vous remercie, mon père, mais ma résolution est prise, et je ne la changerai pas. Il sera bon, pour moi, de me dépayser pendant quelque temps.

--Ainsi, tu ne veux rien accepter de moi?

Pascal regarda fixement son père.

--M'accorderez-vous ce que je vous demanderai?

Le front de Carvajan se creusa; cependant il répondit:

--Demande.

--Eh bien! à mon oeuvre il manque un couronnement... J'ai fait acquitter Robert de Clairefont, je l'ai arraché des mains de la justice. Mais je n'ai pas lavé complètement la tache qui salit son honneur. Je n'ai pas désigné le vrai coupable. Mon père, aidez-moi à obtenir ce dernier avantage, et j'efface de ma pensée bien des mauvais souvenirs.

Le vieillard demeura absorbé; il parut oublier qu'il n'était pas seul.

--Même nature, dit-il, même ardeur, même passion: seulement lui n'a pas, ainsi que moi, été inspiré par la rancune. Il se dévoue à son amour, comme je me suis dévoué à ma haine. À quoi bon élever des obstacles? Il les renversera!...

Puis, sortant de sa méditation:

--Je ne puis pas t'apprendre ce que tu veux savoir: je l'ignore... Mais Chassevent n'ose plus poser la nuit des collets dans le vallon de Clairefont, et Pourtois, qui y habite, n'est plus que l'ombre de lui-même. La Grande Marnière a un secret... C'est là qu'il faut chercher.

--Je vous remercie, je chercherai.

Carvajan s'était levé:

--Tu ne partiras pas sans me voir?

--Non, mon père.

--C'est bien.

Ils se donnèrent la main une seconde fois, et le maire s'éloigna.

Vers trois heures, Robert vint relancer Pascal. On s'étonnait au château qu'il ne se fût pas encore présenté. La tante Isabelle était furieuse.

--Je me suis occupé de vous, dit le jeune homme. Mlle de Saint-Maurice me pardonnera.

Ils partirent pour Clairefont, par un bel après-midi d'automne. Les hêtres du parc avaient pris des tons de rouille qui faisaient paraître plus sombre la verdure des sapins. L'air était doux, et les alouettes en chantant planaient au soleil. Ils suivirent le sentier dans lequel Pascal avait entendu siffler la balle de Chassevent. Le jeune homme montra à son ami la branche du bouleau brisée.

--Il est bien heureux que le coquin n'ait pas tiré avec des chevrotines, dit le comte. Il vous aurait probablement tué... Et moi, où serais-je?

À cent mètres de là, Robert s'arrêta, et indiquant dans le fourré une large coulée, piétinée comme par un passage fréquent:

--Tiens! les grands animaux viennent par ici la nuit, en ce moment? dit-il.

Pascal se courba et tâcha, dans la terre marneuse du sentier, de découvrir le pied d'un animal. Il ne vit que des traces larges et confuses.

--Oh! ne cherchez pas. Voyez comme les branches sont brisées haut: ce sont certainement des cerfs... Si vous voulez, nous leur dirons deux mots, un de ces jours.

Pascal ne répondit pas. Il réfléchissait. Ils arrivèrent en silence jusqu'au château, entrèrent au salon qu'ils trouvèrent vide, et descendirent sur la terrasse. Sous un des berceaux toute la famille était réunie.

Dans un grand fauteuil de jonc, le marquis se prélassait paresseusement, pendant qu'Antoinette lui lisait le journal. La tante Isabelle, plus rouge que jamais, travaillait à son éternel tricot. Pour la première fois, depuis bien longtemps, les habitants de Clairefont avaient repris leur douce vie intime. Ils ne se fuyaient plus, essayant de se cacher leurs angoisses et leurs larmes. Ils n'avaient plus à se montrer que des visages souriants. Ce fut Fox qui, par ses aboiements joyeux, signala l'arrivée des deux jeunes gens.

--Ah! enfin! Voilà mon compagnon d'exil, s'écria Mlle de Saint-Maurice. Et prenant l'avocat par les épaules, elle l'embrassa sur les deux joues. Ah! mon cher enfant, aujourd'hui, hein! nous avons un poids de moins sur le coeur?...

Pascal s'était cérémonieusement incliné devant Mlle de Clairefont. Il chercha Croix-Mesnil auprès d'elle. Il ne le vit pas. Le baron était reparti le matin même pour Évreux. Le marquis trouva des paroles affectueuses pour remercier le défenseur de son fils. Depuis trois semaines sa santé avait fait de très grands progrès. Il avait recouvré la plénitude de ses facultés, mais, de la violente secousse qu'il avait éprouvée, il lui était resté une indolence invincible. Il ne s'occupait plus de ses inventions et le laboratoire restait vide. Il expliqua lui-même à Pascal ce singulier changement et le résuma gaiement:

--Je ne veux plus travailler du tout, dit-il; c'est, je crois, le meilleur moyen de refaire ma fortune.

Il prit le bras du jeune homme et se promena lentement avec lui le long de la terrasse.

--Nous avons, je le sais, des questions d'intérêt à régler ensemble, dit-il, au bout d'un instant, mais je ne vous ferai pas l'injure de vous parler d'argent... Malézeau est là pour tout arranger.

--Je m'en occuperai très sérieusement avec lui, monsieur le marquis, si vous voulez bien m'y autoriser. J'ai lieu de croire que l'exploitation de la Grande Marnière doit être pour vous d'un très grand profit. Un directeur actif remettra l'affaire en valeur. Je me charge de trouver un ingénieur qui se dévouera à l'entreprise.

Le marquis l'écoutait en l'observant du coin de l'oeil. Le jeune homme développa ses vues avec une lucidité pratique qui frappa beaucoup M. de Clairefont. Lorsque, las de marcher, le vieillard fut revenu auprès de la tante Isabelle et d'Antoinette, il profita d'un moment où Pascal et Robert s'étaient éloignés, et dit:

--Je viens de causer industrie avec M. Carvajan... Il m'a étonné: c'est vraiment un homme très remarquable.

--Croyez-vous m'en apporter la première nouvelle? s'écria impétueusement la tante de Saint-Maurice. Je le connais, moi, qui ai vécu avec lui, comme une mère avec son fils. C'est tout bonnement un aigle!... Et vous vous donnez des airs de le découvrir.

Antoinette, penchée sur sa broderie, ne prononça pas une parole, mais ses doigts, en tirant l'aiguille, eurent une étrange agitation. Pascal resta à dîner au château, se montra plein de réserve, et, vers dix heures, prit congé. Robert lui offrit de le reconduire jusqu'à la petite porte du parc, et comme il embrassait sa tante:

--Qu'est-ce que Pascal a donc ce soir? demanda-t-elle. Il est glacé!... On ne peut pas lui tirer les paroles, n'est-ce pas, Antoinette?

--Je n'ai pas remarqué, tante...

--Oh! toi, tu ne vois rien!

La nuit était très noire. Robert réclama à Bernard une lanterne. Le vieux serviteur fit un geste d'inquiétude, et dit:

--Si monsieur le comte voulait, je l'accompagnerais. Une fois la nuit close, il ne fait pas bon se promener dehors.

--Pourquoi donc? interrogea Pascal.

--Sauf votre respect, Monsieur, depuis le malheur, les abords de la Grande Marnière sont, comme qui dirait, hantés... Et la nuit il s'y passe des choses qu'il vaut mieux ne pas voir.

--Allons! vieux fou, dit Robert, des histoires de poltron ou d'ivrogne... Mais, sois tranquille, je ne crains pas les rencontres.

Il prit la lanterne et partit avec Pascal. Ils descendirent, par les pentes du parc, jusqu'au raccourci. Le comte tira les verrous, ouvrit la porte, et se disposait à pousser jusqu'à l'entrée de La Neuville, mais son compagnon l'arrêta.

--Voici la grande route, et je la suivrais les yeux fermés.

Après des protestations amicales, Robert s'éloigna, et Pascal se trouva seul. Au lieu de continuer sa marche dans la direction de La Neuville, il remonta vers le cabaret de Pourtois. La maison était fermée et silencieuse. Par l'imposte de la porte une faible lueur filtrait. Pascal gagna le raidillon de la Grande Marnière, et, étouffant le bruit de ses pas, le gravit du côté de Couvrechamps. Il regardait autour de lui attentivement. Il avait pour toute arme sa canne en bois de fer. Mais il était fait aux marches nocturnes dans les plaines et les bois, et son coeur ne battait pas plus vite. Il s'arrêta: il venait de reconnaître la coulée remarquée par Robert. Il fit une quinzaine de pas, et, apercevant au bord du sentier, dans la bruyère, un énorme genévrier, il alla s'y adosser, et, invisible dans l'ombre épaisse, il attendit.

Au ciel, les étoiles brillaient. La lune, comme un disque de cuivre, se levait au-dessus des taillis de La Saucelle. Bientôt elle allait répandre sur les champs sa froide clarté. Tout autour, dans ce vallon désert, une agitation étrange troublait le silence, plantes s'ouvrant aux fraîcheurs de la nuit, animaux se glissant légers dans les branches: la vie nocturne animait les ténèbres. Pascal pensa à la soirée qu'il venait de passer à Clairefont.

Pas une fois Antoinette ne lui avait adressé la parole. Elle s'était montrée telle qu'il l'avait connue avant le service rendu: froide et hautaine. Au moment où il croyait avoir forcé sa confiance et son amitié, il la voyait indifférente s'éloigner de lui. N'avait-elle donc rien dans le coeur? Et cependant, à la cour d'assises, il l'avait, la veille, surprise pleurant pendant qu'il parlait. Dans ce court instant, il l'avait dominée, possédée. Il était entré jusqu'au fond de cette âme rebelle en souverain maître. Mais l'impression avait été fugitive et il avait été chassé de sa conquête.

Ah! qu'un mot dit par elle, un mot de tendre reconnaissance, lui eût pourtant apporté de soulagement et de joie! Dans le néant de ses affections brisées, il eût accueilli ce témoignage affectueux comme une consolation suprême. Et ce souvenir se fût épanoui dans son coeur désolé, ainsi qu'une fleur poussée sur des ruines.

L'horloge de Clairefont, en sonnant minuit, changea le cours des idées de Pascal. La lune était haute maintenant dans le ciel, et une lumière argentée baignait le vallon. Le jeune homme pensa: Jusqu'à quelle heure dois-je prolonger ma faction? Je suis là, comme Horatio guettant le spectre du feu roi, sur l'esplanade d'Elseneur. Si mon père ne m'a pas trompé, qui vais-je voir venir? Et si quelqu'un vient, passera-t-il où je suis?

Un instinct secret lui disait que son poste était bien choisi. Il s'entêta. Il fut distrait par les gambades de deux lièvres qui jouaient dans le sentier, pendant que, sur les hauteurs de Clairefont, un renard en pleine chasse jappait pour prévenir sa femelle embusquée. Cependant, vers une heure, il commença à perdre patience, et il se disposait à s'éloigner, quitte à revenir la nuit suivante, quand, après avoir dressé les oreilles, les deux lièvres sautèrent brusquement au bois. Dans le haut du sentier un bruit de pas résonnait.

Pascal frissonna, ses dents se serrèrent, et il assura son dur bâton dans sa main. Le bruit se rapprochait, net, comme celui d'une personne qui va sans précautions. Une ombre se projeta sur la blancheur du chemin, et, nu-tête, les habits en désordre, Pascal reconnut le Roussot.

Il s'avançait, les yeux ouverts, fixes, et pourtant sans regards, la démarche raide et automatique, comme entraîné par une force dont il était inconscient. Il passa et entra dans la coulée. Le jeune homme s'y engagea à sa suite, et le berger ne parut pas l'entendre. Il filait droit devant lui, sans hésitation, sans arrêt, régulier comme une machine. Il gagna le bord de l'excavation où Rose avait été trouvée morte par son père et par Pourtois, et là s'arrêta. Son visage prit une expression désespérée, il se tordit les mains et, poussant une horrible plainte, il continua sa route, montant vers Couvrechamps. Pascal le suivait toujours. Ils arrivèrent au cimetière. D'un bond, l'idiot sauta par-dessus le petit mur et, allant à une tombe surmontée d'une simple croix de bois, il s'agenouilla, et se mit à gémir. Il se laissa tomber sur la pierre qu'il baisa avec passion, murmurant d'une voix suppliante: «Pardon, Rose! Oh! Rose!...» Et, dans la solitude de ce lieu funèbre, c'était un spectacle effrayant que celui de cet insensé appelant la morte avec des sanglots de repentir et d'amour.

Le Roussot resta là longtemps à se rouler dans des spasmes, puis il se releva et partit comme il était venu.

Pascal demeura pensif, appuyé à la muraille. Le voile s'était déchiré brusquement. Il connaissait la vérité. Il reconstitua, en un instant, la scène du meurtre. Comment n'avait-il pas deviné? Il revit, dans son souvenir, le Roussot lutinant Rose avec une gaieté menaçante. Au fond de cet être privé de raison une passion sensuelle s'était allumée, et, avec la bestialité féroce d'un fauve, le berger avait voulu l'assouvir. Dans le paroxysme de sa rage amoureuse, il avait emporté Rose comme une proie, mais l'intervention inattendue de Chassevent et de Pourtois l'avait forcé à fuir. Et la puissance de son étreinte avait été mortelle. Il avait tué celle dont il voulait seulement étouffer les cris. Et maintenant il passait ses jours à penser à elle, et ses nuits à la chercher, à l'appeler, dans l'horreur de son sommeil halluciné.

De la sorte, il allait se trahir lui-même et fournir les preuves de son crime. Il suffirait de le voir marcher dans la bruyère en gémissant, et se rouler, dans des extases affreuses, sur la dalle de pierre, pour ne plus conserver un doute. Mais ce qu'il venait de faire, le ferait-il le lendemain? Se livrait-il, chaque nuit, à ce terrible pèlerinage du crime?

Deux fois encore Pascal revint, et deux fois il assista à la même scène. Le somnambule arrivait, traversait la lande, s'arrêtait à la ravine, et gagnait le cimetière. Il suivait les mêmes étapes dans son effroyable cauchemar. Alors, sans avoir parlé à qui que ce fût de sa découverte, Pascal se rendit chez le commissaire Jousselin, le pria de le suivre chez le procureur de la République, et là il raconta ce qu'il avait vu, demandant qu'on voulut bien l'accompagner pour constater ce fait décisif.