La Grande Marnière

Chapter 25

Chapter 253,771 wordsPublic domain

«Le grand moment approche la session est commencée... Pascal m'a fait, hier matin, visiter le Palais de Justice: une merveille d'architecture. Et il m'a conduite à la salle des assises, pour m'habituer. J'ai été saisie. Que c'est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges! Il m'a semblé voir un tribunal de l'Inquisition... Au fond de la salle, un grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C'est vers lui qu'on tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge à nos adversaires... Mais c'est égal, j'ai confiance. Hier nous avons rencontré Fleury, Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont détournés avec des airs de jésuites, le dernier nous a jeté un regard suppliant. Imagine-toi que ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu'il est méconnaissable. La peau de son visage pend ridée et molle. Le poussah est maintenant mince comme une «anguille». Pascal est convaincu que ce misérable a fait un faux témoignage et qu'il est dévoré par le remords.»

Enfin une dernière lettre arriva:

«C'est dans trois jours... Comme le temps me paraît long!... Tu partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai à la gare de la rue Verte. L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues. Il paraît, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui «plaide sur le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge jusqu'à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c'est qu'il n'a pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu'on le nomme donc, et qu'il nous laisse tranquilles!... À mesure que le moment terrible approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit fini!...»

Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu'au dernier moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le vieillard n'était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:

--Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons qu'un Clairefont n'a pas pu manquer à l'honneur. Porte ma bénédiction à mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de son innocence.

Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement:

--Va, mon enfant, et du courage.

XI

Il était trois heures, et dans la salle des assises le jour commençait à baisser. Une foule énorme se pressait sur les bancs, s'amassait dans les couloirs, refluait jusque dans les tribunes réservées aux avocats et aux journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isolées cependant et à l'abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient, depuis le matin, à l'affreux débat dans lequel était engagé tout ce qu'elles avaient de plus cher au monde: l'honneur et la vie de Robert.

Devant elles s'étendait l'espace vide au milieu duquel se dressait la barre, et, plus loin, la table supportant les pièces à conviction: une écharpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour impassible et effrayante siégeait dans sa sévère gravité. À gauche était le jury, et à droite le banc des accusés où, entre deux gendarmes, se trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la défense, Pascal, vêtu de la robe noire, avec l'hermine blanche sur l'épaule. Tout l'auditoire était tendu dans une attention passionnée. La lutte se développait vive entre l'accusation et la défense.

L'interrogatoire avait été favorable à Robert qui, conseillé par Pascal, s'était montré plein de tact et de modération. La déclaration du docteur Margueron avait fait bonne impression. Mais l'audition des témoins avait gravement troublé les jurés. Tondeur et Fleury avaient révélé des faits de violence terrible à la charge du jeune comte; et Pourtois, avec des hésitations et des tremblements, avait raconté la scène du meurtre. Les Tuboeuf et le palefrenier de Mortagne étaient venus à leur tour, et l'atroce Chassevent avait été entendu par le président, en vertu de son pouvoir discrétionnaire.

Le faisceau des accusations, habilement noué, présentait aux yeux un ensemble de preuves difficile à entamer. Cependant Pascal, avec un sang-froid et une précision inébranlables, avait posé des questions aux témoins, discuté leurs dires, et essayé de les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Un point qu'il s'attachait à faire ressortir, c'était le bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l'avait suivi de son plein gré: il n'y avait pas eu d'effort tenté par lui pour la décider. Et tous de répondre affirmativement, voyant là un commencement de preuve du crime. Ah! oui, elle s'en allait à son bras, et gaiement, la pauvrette. On l'entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas prier pour coqueter avec le fils du marquis... Et lui!...

Dans le banc de chêne poli par le passage des criminels, Robert impassible écoutait. Et, au fond de son coeur, une voix s'élevait contre l'iniquité de ce procès. Il pensa: J'ai souvent nié les erreurs judiciaires, disant qu'elles étaient impossibles. Et cependant je me sens accablé, moi innocent, sous un amas de témoignages irréfutables. Et ces gens qui sont en face de moi, si la lumière, à la voix de mon défenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute conscience.

Cependant il demeura calme, n'opposant aux accusations que la fière fermeté de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s'adressant au braconnier:

--Le crime dont vous m'accusez, et que je n'ai pas commis, n'est pas le seul dont la Grande Marnière ait été le théâtre... Il y a eu une tentative de meurtre récente... Et celle-là, vous n'en parlez pas.

Chassevent pâlit. Le président engagea Robert à s'expliquer. Mais lui, redevenu froid:

--Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me défendre. Cet homme sait bien ce que j'ai voulu dire...

Il fut impossible de lui arracher d'autres paroles. Mais l'accusation avait cédé du terrain. Une ombre troublante s'était étendue sur elle. Un mystère s'imposait à l'esprit des auditeurs. La plaidoirie de l'avocat de la partie civile rétablit le combat. Élégante, serrée, perfide, elle enlaça Robert dans un réseau de preuves morales, laissant au ministère public l'avantage de s'appuyer sur les preuves matérielles.

Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice furent sur des charbons ardents. Ce qu'elles souffrirent est inexprimable. Elles jugèrent la partie perdue. Jamais Pascal ne pourrait effacer les traces de cette diatribe affreuse, où le caractère de Robert était analysé avec une redoutable habileté. Tout le côté bon et généreux restait dans l'obscurité, et le côté rude, autoritaire, emporté, s'étalait en pleine lumière. Ainsi dépeint, le comte était bien l'homme qui avait dû commettre le crime, étouffer Rose dans un mouvement de brutalité, inconscient peut-être, mais certain.

Le réquisitoire de l'avocat général mit le comble à la terreur des malheureuses femmes. Ce magistrat à la voix creuse, debout dans sa robe rouge, leur fit l'effet d'un avant-coureur du bourreau. De son bras menaçant, il semblait vouloir prendre la tête de Robert. Son éloquence emphatique leur parut sinistre. Le côté théâtral de l'appareil judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration invincible. Elles comprirent cependant, qu'au milieu de son enfilade de mots sonores, l'avocat général concédait les circonstances atténuantes. C'était le bagne au lieu de l'échafaud, et cette pensée jeta la tante Isabelle dans une exaspération telle, que sa nièce eut de la peine à l'empêcher d'intervenir, d'interrompre l'audience, et de faire un scandale irrémédiable.

--La prison, le pénitencier, jamais! grinça la vieille fille. Un Clairefont! Je lui porterais plutôt du poison!

--Écoutez, tante, murmura Antoinette, écoutez, je vous en prie, et voyez comme M. Pascal conserve son calme.

--C'est de l'accablement!

La péroraison de l'organe du ministère public fut un appel à la sévérité du jury, gardien éclairé de l'égalité judiciaire, et une flagellation énergique de l'oisiveté qui conduit au crime. Ses dernières paroles furent suivies d'un silence épouvanté.

Puis le président, d'une voix lente, prononça la phrase d'usage: «Le défenseur a la parole», et, au milieu d'un murmure de curiosité, Pascal se leva.

Il était très pâle, mais jamais résolution plus ardente ne resplendit sur le front d'un homme. Il se tourna vers l'auditoire qu'il parcourut d'un regard profond. Il laissa un instant reposer sur Antoinette ses yeux, comme pour lui demander l'inspiration, et commença à parler. Ce fut d'abord très bas, avec une sorte d'indolence, comme s'il dédaignait de réfuter les arguments de ses adversaires, et, dans cette tonalité sourde, son organe avait une douceur pénétrante qui fit passer dans l'auditoire un frisson de plaisir.

Avant qu'il eût commencé à discuter, la caresse de sa voix agissait. Ainsi qu'un grand instrumentiste, il semblait préluder à son morceau d'éclat par des accords délicats et moelleux. Il était si visiblement maître de lui que l'illustre avocat de Paris fronça le sourcil, et cessa de classer les pièces de son dossier avec une affectation d'indifférence. La Cour s'était redressée sur ses fauteuils profonds. Le jury, en proie à ce trouble intérieur que produisent irrésistiblement les virtuoses, dès la première note ou les premiers coups d'archet, était immobile et saisi.

Dans la vaste salle, assombrie par la première obscurité du soir, pas un tressaillement, pas un souffle.

La plaidoirie de Pascal se déroulait mélodieuse, empruntant à ces demi-ténèbres un charme plus poétique. Et Antoinette, le coeur serré, les nerfs vibrants, écoutait à la fois avec angoisse et ravissement le défenseur de Robert. La jeune fille le savait bien, c'était pour l'amour d'elle qu'il parlait. Oui, toute cette séduction s'adressait à elle. Dans son trouble, elle n'entendait pas ce que disait Pascal. Mais son regard, qui ne la quittait pas, était plus éloquent encore que sa parole. Il disait: Je t'adore, tout ce que j'ai fait, tout ce que je ferai, c'est pour te plaire. Je combats pour toi, pour toi seule, sois sans inquiétude, puisque c'est ta cause que je défends; je trouverai des forces surhumaines et je triompherai.

Antoinette sentit une confiance soudaine passer en elle. Elle n'avait plus peur, elle était dans une espèce d'engourdissement qui ne lui permettait plus de distinguer le faux du réel. Il lui sembla qu'un nuage l'enveloppait, et qu'elle perdait la notion des choses qui l'entouraient. Elle se vit enlevée dans des espaces vagues où chantait une voix divine, et cette voix évoquait son enfance, celle de son frère; et le parc de Clairefont apparaissait baigné de soleil. Une pauvre femme souffrante marchait sur la terrasse: c'était la marquise portant sur son front la pâleur de la mort. Pauvres orphelins qui n'avaient pas connu les douceurs de la tendresse maternelle, et qui, entre leur père, voué tout entier aux travaux scientifiques, et leur tante, coeur ardent mais faible, avaient grandi dans une liberté un peu sauvage! Et toute la vie de la famille, au fond du grand château silencieux et désert, se déroulait dans sa monotonie patriarcale: l'affection respectueuse des enfants pour leur père, la soumission à ses caprices, et, peu à peu, la ruine envahissant la maison, et l'hostilité, faite de la convoitise de tout un pays, grandissant autour de ce vieillard.

Ce fut un tableau complet, saisissant, que celui de cette lutte sourde engagée entre les confédérés, qui voulaient s'emparer du domaine, et le pauvre marquis affolé par sa manie. Tous les dessous de l'affaire commencèrent à se découvrir, sondés dans leurs plus intimes profondeurs.

La voix divine chantait toujours. Maintenant elle n'était plus caressante et attendrie: elle avait une sonorité sévère et attristée. Et plus touchante, elle allait droit au coeur. Elle montait harmonieuse et colorée, remplissant les esprits d'une conviction triomphante. Les périodes se faisaient plus pressées, les arguments se serraient, lancés à l'assaut comme des colonnes d'attaque. Et Antoinette écoutait, dominée par une curiosité ardente, enfiévrée, possédée, s'incarnant en celui qui charmait son oreille, vivant de sa vie, s'échauffant de son enthousiasme. Elle était tout entière en lui, elle l'aidait, le soufflait, l'encourageait; elle était prise de cette illusion qu'elle défendait son frère elle-même. Cette parole claire et puissante était l'expression de sa pensée, et, par les lèvres de Pascal, c'était elle qui parlait.

La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rêve. Ses yeux se rouvrirent. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frère et Pascal.

Il n'était plus pâle, une animation puissante colorait son visage, et son geste s'étendait large et vigoureux. Il discutait avec une âpre ironie, et toutes les questions, qu'il avait posées pendant l'audition des témoins, lui servaient pour la défense. Il prenait corps à corps ses adversaires et les écrasait avec une force irrésistible. Les faits, échafaudage dangereux élevé contre Robert, s'écroulaient et il n'en restait que des débris. Par une gradation savante, il était arrivé à chercher quel mobile aurait pu déterminer Robert à commettre le crime, et il prouvait qu'il était impossible d'en admettre un qui fût plausible.

Pourquoi aurait-il tué? Dans quel but? Pour quelle raison? Dans quel intérêt? Toutes les présomptions morales étaient nulles, et ne pouvaient s'imposer un instant à des esprits éclairés. Les preuves matérielles étaient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier? Chassevent et Pourtois. Comment l'avaient-ils vu? De loin, dans l'obscurité, fuyant. Et quelle valeur avait ce témoignage du père, entraîné par une cupidité que trahissait la demande en dommages-intérêts? Il fallait que le coupable fût M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit, écumeur de broussailles, assassin mystérieux qu'on avait mal cherché parce qu'on ne désirait pas le retrouver. Et Pourtois! Ce témoin tremblant, effaré, méconnaissable, travaillé par des terreurs qui ressemblaient à des remords, qui balbutiait, s'en rapportait à Chassevent, et, en somme, n'avait vu que ce que le vagabond lui avait ordonné de voir. Et c'était sur les témoignages de telles gens qu'on osait baser une accusation capitale!

Ironique, indigné, sanglant, il reprit la démonstration de cette conspiration contre la famille de Clairefont; il montra le traquenard dans lequel on avait habilement pris Robert, ne ménageant plus rien, frappant à coups redoublés, faisant siffler les sarcasmes, rapides et meurtriers comme des balles. Et les confédérés, avec épouvante, voyaient tomber toutes leurs positions les unes après les autres, devant la furie de leur adversaire. Il était maintenant maître du terrain: tout était renversé, déblayé, et il ne restait rien de l'accusation. Fleury, Tondeur et Chassevent échangèrent entre eux des regards terrifiés, Pourtois gémit sur son banc, aplati comme un ballon crevé. La victoire de Pascal était certaine. L'auditoire conquis commençait à onduler dans un besoin de manifester et d'applaudir.

Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son début, il développa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu'une prière. Les phrases se balançaient flottantes ainsi que des fumées d'encens. Plus de revendications, plus de fureurs: une tendresse et une pitié profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement souffert. L'ombre de la victime planait favorable et suppliante, intercédant elle-même en faveur de l'innocent. Un apaisement délicieux s'était fait dans les esprits. Les noirceurs s'étaient effacées; tout, à présent, était candide et pur. La voix de Pascal s'éteignit dans le silence, et de la foule un murmure s'éleva, prolongé et haletant comme un sanglot.

Antoinette et la tante Isabelle, pour la première fois depuis le matin, se regardèrent sans contrainte. Elles avaient le visage inondé de larmes, mais, dans leurs yeux, l'espérance avait reparu. Leurs mains se serrèrent tremblantes. Elles n'osaient pas encore parler.

Un brouhaha, s'élevant tout à coup, les arracha à leur joie. L'avocat de la partie civile, irrité, se levait pour répliquer. Sentant la nécessité de frapper des coups décisifs, il en venait hardiment cette fois aux personnalités. Avec un esprit diabolique il s'emparait de ce que Pascal avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se livrait à des allusions féroces. Comment! c'était Pascal qui dénonçait ces faits? Mais avaient-ils rien de répréhensible, puisque, disait-on, son père lui-même en était l'instigateur? Allait-on présenter des opérations financières comme des machinations ténébreuses? Le désir de convaincre entraînait trop loin le défenseur: il oubliait ce qu'il devait à la justice, ce qu'il se devait à lui-même. Car les raisons qui l'avaient amené à défendre Robert de Clairefont étaient inexplicables, et il y avait là, incontestablement, une manoeuvre pour égarer l'opinion des jurés.

Ces quelques phrases froides et aiguës causèrent un malaise dans l'auditoire. Les jurés se regardèrent. Le coeur d'Antoinette se serra: elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d'un combat mortel. Elle serra le bras de la tante Isabelle à lui faire mal, cherchant à prier et ne pouvant dire que: «Mon Dieu! mon Dieu!»

Pascal s'était dressé d'un bond. Il agita sa tête comme un lion blessé, ses yeux lancèrent des éclairs, et, martelant la barre de ses poings fermés:

--Voilà donc où vous en arrivez! s'écria-t-il. Désespérant d'atteindre celui que je défends, c'est en moi que vous essayez maintenant de le frapper. Vous m'accusez d'avoir oublié le nom que je porte, en m'asseyant à cette place! Et vous osez interroger ma conscience! Eh bien! elle va vous répondre. Oui, j'ai tout abandonné, tout répudié, tout oublié pour apporter ici à Robert de Clairefont le secours de ma parole, et c'est la preuve la plus éclatante que je puisse vous fournir de son innocence. Moi qui le soutiens, moi qui l'encourage, moi, le fils de l'ennemi de son père, s'il avait commis le crime, quel homme serais-je? Son indignité entraîne la mienne, mon honneur est le garant du sien. Aussi, en cet instant, ce sont toutes les forces de mon être qui se soulèvent pour vous attester qu'il n'est pas coupable!

Ce fut un cri tellement exaspéré, une explosion si violente, que les deux femmes oublièrent tout pour ne plus voir que Pascal debout, superbe d'indignation, resplendissant de fierté. Pendant ces quelques secondes il fut transfiguré. Il jeta sur son adversaire des regards de défi. Il était prêt à continuer la lutte, à mettre à nu son coeur, à laisser saigner sa chair vive, s'il le fallait, pour faire triompher sa cause. Il ne vit plus devant lui que des visages bouleversés par l'émotion. Il devina la partie gagnée, et, avec un geste si ample qu'il enveloppa toute la salle:

--Aussi bien, je crois en avoir assez dit. Et ce serait vous faire injure que d'insister davantage!

Ce fut le dernier coup de canon de la bataille.

Le président, d'une voix maussade, récita aux jurés la formule réglementaire, et, voyant l'accusation très compromise, posa, comme un dernier espoir, la question subsidiaire de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. C'était presque un abandon de l'affaire. La Cour se retira, les jurés gagnèrent la chambre des délibérations, l'accusé fut emmené, et, avec une vivacité bruyante, les assistants se levèrent, heureux de se dégourdir les jambes.

Le prétoire fut envahi par les avocats, qui entourèrent Pascal, le félicitant avec des exclamations enthousiastes. Le grand confrère de Paris, lui-même, perça la foule des stagiaires, et vint complimenter son adversaire. La tante Isabelle, pleine de stupeur, vit les deux hommes se serrer la main en souriant.

--Comment! il lui parle! J'aurais cru qu'il allait l'étrangler, après ce qu'il lui a dit!

--Des paroles, tante. Autant en emporte le vent!...

--Oh! ma chère, l'as-tu entendu, notre Pascal?... Quel garçon, hein?... Moi je ne pouvais plus respirer... J'avais ma «suffocante»... Je passais du chaud au froid... Ah! Dieu! faut-il avoir du talent pour remuer les gens de cette façon-là! Les as-tu vus, les jurés?... Ah! ma fille, que je suis donc contente!

--Attendez, tante, ce n'est pas fini.

--Allons donc!... Est-ce qu'il y a un doute possible? Alors tous ces gens-là seraient donc vendus à Carvajan? Car l'affaire est plus claire que la lumière du ciel.

La vieille demoiselle se leva comme poussée par un ressort. Pascal était devant elle. Il s'était dérobé à l'admiration de ses confrères, et venait chercher sa récompense: un regard, un mot d'Antoinette.

--Eh bien! mon cher enfant! s'écria la tante de Saint-Maurice avec exaltation, il est sauvé, n'est-ce pas?

--Je l'espère, dit le jeune homme. C'est l'avis général... Mais, avec le jury, on ne sait jamais... Attendons patiemment.

--Que le temps me semble long! murmura Antoinette.

--Il vous semblera court quand vous emmènerez votre frère!

--Oh! mon Dieu! sera-ce donc possible? J'en ai tant désespéré.

--C'est ce que vous allez savoir à l'instant même. La sonnette du jury tintait. Un grand silence, qui oppressa douloureusement les deux femmes, s'étendit sur la salle. Avec une curiosité impatiente le public se replaça. Pascal avait regagné la barre; puis, sévère et sombre, reparut la Cour. On avait éclairé, pendant la suspension d'audience, et les visages mornes des magistrats se détachaient sur le ton foncé des boiseries. Les jurés entrèrent, et, debout, tout le monde, avec une grande palpitation, écouta le verdict. La voix grêle et tremblante du chef du, jury laissa tomber ces paroles: «Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, sur toutes les questions, la réponse du jury est: Non.»

De tous les points de la salle une acclamation s'éleva, émue, joyeuse, saluant l'acquittement. Puis, au milieu du calme rétabli, l'accusé fut ramené à son banc. Comme il se tenait debout, anxieux et tremblant, un mugissement s'éleva, terrible, semblable à celui d'une bête qu'on égorge. C'était Mlle de Saint-Maurice qui, pour la première fois de sa vie, se trouvait mal. Les paroles du président, déboutant Chassevent de sa demande, et ordonnant la mise en liberté de Robert, se perdirent dans un tumulte impossible à apaiser. Vingt personnes s'empressaient autour de la vieille fille. La Cour se retira, le prétoire se vida. L'huissier audiencier dit: «Il faut sortir...»

--Tante, allons retrouver Robert! cria Antoinette.

Ces mots rendirent le sentiment à Mlle de Saint-Maurice qui, se dressant sur ses jambes, rajusta son chapeau avec un geste effaré, et balbutia:

--Où est l'enfant?

Guidée par Pascal, entraînée par sa nièce, elle gagna la porte des témoins; et là, dans une salle d'attente, elle aperçut Robert qui l'attendait. Elle courut à lui, mais il la prévint, et étreignant son avocat:

--Lui d'abord! cria-t-il. Et ne m'en veuillez pas, vous que j'aime tant!

--Oh! Dieu! dit la tante Isabelle avec transport, il l'a bien mérité!

Le jeune comte saisit sa soeur et sa tante, les réunit sur sa large poitrine, riant et pleurant à la fois, puis, les poussant vers son défenseur:

--Embrassez-le. Je lui dois la vie, car si j'avais été condamné, j'étais résolu à me tuer.