La Grande Marnière

Chapter 24

Chapter 243,815 wordsPublic domain

Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprès de la cheminée, sur une chaise qu'Antoinette lui avança. Le château ne s'effondra pas sur la tête de ce Carvajan qui devenait l'hôte de Clairefont. La vieille demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalière. Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, à essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue troublée, à apaiser son coeur palpitant, à rassembler ses idées en déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui.

Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres; en face de la cheminée un piano était recouvert d'une large draperie d'étoffe brodée. Sur un grand fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau.

Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas. Peut-être était-il dans le château; peut-être avait-il été obligé de retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste, écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait: Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d'elle? Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances? Une fois déjà elle m'a tendu la main, et maintenant voilà qu'elle m'ouvre la porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le parfum qui émane d'elle. Comment tant de bonheur, après tant de tristesse?

Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu'on recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'était-ce pas uniquement au défenseur de Robert, à l'auxiliaire utile et puissant qui devait contribuer à sauver l'héritier du nom? On ne l'admettait pas: on le subissait, voilà tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui faisait bon accueil? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas: «Je me sers de toi, mais je te méprise»?

Il sentit son coeur s'élargir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils pensent donc ce qu'ils voudront!

Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer. Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice:

--Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du mois... Elle est d'une terrible simplicité, Mademoiselle...

--Et vous nous répondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille fille.

--Comme de moi-même.

--L'avez-vous regardé? dit le marquis. Il ne ressemble pas du tout à son père. Non! non! pas du tout. Il défendra Robert. C'est moi qui en ai eu l'idée... Et vous savez, ma chère, que j'ai de bonnes idées.

La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents, murmura:

--Il me fait frémir!

Elle n'eut pas le temps d'achever. Antoinette s'était levée et marchait vers le perron. Pascal la suivit, entraîné par une force irrésistible. Le lévrier, s'étirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le regarda avec ses yeux mélancoliques semblant dire: Je te devine, je sens que, comme moi, tu es bon, dévoué et fidèle. Et, doucement, il lui lécha la main.

--Étrange animal! dit Mlle de Saint-Maurice, c'est la première fois que je ne le vois pas montrer les dents à un étranger. Il n'a jamais pu souffrir M. de Croix-Mesnil...

Sur le perron, Antoinette s'était arrêtée. Pascal put la regarder à loisir, et s'enivrer de la dangereuse joie de la posséder là, pendant quelques instants, à lui seul. Il admira la blancheur délicate de son teint, la gracieuse courbe de ses épaules, la fière élégance de sa tournure. Elle était très simplement vêtue d'une robe de cachemire gris sans aucun ornement. Elle abritait sa tête sous une ombrelle rouge, et un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites mèches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d'or bruni. Elle était si charmante ainsi, que Pascal fut tenté de s'agenouiller comme aux pieds d'une divinité. Il avait tout oublié, ses inquiétudes, ses défiances, ses amertumes; il ne pensait plus qu'à elle, il ne voyait plus qu'elle. Tout disparaissait dans le rayonnement céleste de sa grâce et de sa beauté. Il planait en plein ciel.

En lui parlant, elle le fit tressaillir; il revint sur la terre:

--Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignité mélancolique, ce qu'est notre maison. Triste reste d'une grandeur bien peu digne d'être jalousée. Mais, telle qu'elle est, nous y sommes chez nous. Et c'est grâce à vous, je le soupçonne: vous avez trouvé un arrangement qui nous a permis de continuer à vivre sous ce toit. Je ne suis pas versée dans les questions d'affaires, mais il me semble qu'un changement si favorable et si rapide dans notre situation n'a pu être opéré que par vous. Puissions-nous être aussi heureux quand il s'agira de Robert!

Pascal osa regarder Antoinette, et l'enveloppant des caresses de sa voix profonde:

--Si, pour avoir du génie, il suffisait de vouloir, je vous répondrais de sauver votre frère. Mais je ne dois promettre que ce qu'un homme peut tenir. Soyez sûre, cependant, que je trouverai des forces inattendues dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera difficile, plus je ferai d'efforts pour la faire triompher.

Mlle de Clairefont baissa le front en signe d'assentiment, et se perdit dans une rêverie profonde. Au bout d'un instant, elle soupira, et ses yeux s'emplirent de larmes. Pascal pâlit et fit un mouvement vers elle; elle sourit et dit:

--Pardonnez-moi... J'ai tant de chagrin. Je m'oublie...

Elle reprit sa sérénité un peu hautaine:

--Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bonté de venir souvent ici. Nous serons certainement calomniés: il faut que vous appreniez à nous connaître, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous défendre. C'est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de fréquenter assidûment une maison où vous ne trouverez qu'un vieillard malade et des femmes attristées. J'espère que vous voudrez bien vous y résigner?

Il s'inclina sans répondre. Il tremblait à la fois de crainte et de joie, ravi de voir les portes du château s'ouvrir devant lui, effrayé en pensant au trouble que cette intimité allait jeter dans son coeur. Ils se dirigèrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de Saint-Maurice qui disait à Malézeau d'une voix furieuse:

--Mais il n'a pas ouvert la bouche! Jamais un avocat aussi peu bavard ne pourra sauver l'enfant! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tête qu'un avocat puisse faire acquitter son client, s'il ne parle pas deux heures de suite!

Et le marquis de répondre, avec sa petite voix grelottante et vide:

--C'est moi qui ai eu l'idée!... Ne craignez rien, tante... Elle est de moi... Elle est bonne!

Pascal rejoignit Malézeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et, reconduit par Antoinette jusqu'à la grille, s'éloigna. Il se présenta chaque jour à Clairefont, à partir de cette visite et, dès le lendemain, rencontra M. de Croix-Mesnil.

Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement le réel mérite. Il se sentit d'autant plus vivement entraîné vers lui qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un compagnon de tristesse. L'indifférence charmante avec laquelle Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien qui l'attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des paroles louangeuses et délicates à l'adresse du défenseur de son ami, et se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal.

C'était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès d'Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n'en rien laisser voir: l'un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec une grâce aisée et correcte; l'autre, sévère, âpre, glacé, avec des éclats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.

Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie. Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on eût dit qu'elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse. Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux tourbillonnant derrière ses lunettes d'or, voyait fort clair.

Pendant qu'à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l'attente, rue du Marché l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine déçue, la convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression matérielle qu'exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre à agir dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père. Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'état des esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l'opinion publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal à personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hésitait pas. Lorsque Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il l'interrompait avec violence:

--Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas dû le laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui l'entendront... Triple brute que j'ai été, de me brouiller avec lui! C'est la passion qui m'a emporté!... La passion ne fait faire que des sottises! Si j'avais raisonné, au lieu de m'emporter, nous aurions eu Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme une bête!

Vous même, Fleury, vous n'auriez pas été plus bête que moi!

Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet:

--Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne peux pas aller chez Malézeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?

Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal s'entendit appeler. Il s'arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se trouva en présence de son père.

--Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?

Il entraîna son fils dans le fourré, et, s'asseyant à l'abri d'un pli de terrain:

--Tu me rends très malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas m'habituer à la pensée que tu fais cause commune avec mes ennemis. À mon âge, quand il me reste si peu de temps à vivre, être séparé de mon fils, et dans des conditions si cruelles, c'est au-dessus de mes forces!... Voyons, qu'est-ce qu'il faudrait donc pour mettre fin à cette affreuse dissension?

--Oh! si vous le voulez sincèrement, cela doit être aisé, dit Pascal avec joie.

--Eh bien! reviens chez moi, et renonce à défendre Robert de Clairefont.

--Je reviendrai chez vous si vous le désirez, mon père; mais je ne puis me dérober au devoir que j'ai accepté.

--Mais si tu prends la parole pour ces gens-là, c'est un soufflet que tu me donnes.

--Non, car je puis faire savoir que c'est avec votre consentement que je le fais.

--Es-tu donc si engagé vis-à-vis de ces Clairefont? demanda Carvajan avec une irritation croissante.

--Je suis engagé vis-à-vis de moi-même!

--Pascal! cria le maire.

Il ne continua pas. Et, se parlant à lui-même:

--Ce garçon a une tête de fer!... Jamais il n'entendra raison... Jamais!... On le berne, pourtant... Mais il est aveuglé par l'amour!...

Il prit son fils par le bras et le secoua:

--Que fais-tu de tes yeux? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de là-haut a pour amant le capitaine de dragons?

--Mon père! cria Pascal qui blêmit. Oh! tenez, je ne vous écouterai pas davantage.

Il regagna précipitamment la route. Le banquier le suivit, parlant toujours:

--Ils ne se marient pas... parce qu'ils peuvent se passer du mariage! Ce n'est pas moi qui ai inventé ceci... Toute la ville l'a répété... Ils doivent bien rire de toi ensemble!...

Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible:

--Taisez-vous! je pourrais, une bonne fois, oublier que vous êtes mon père!

Carvajan s'arrêta:

--Eh bien! je ne dirai plus rien! Mais ne me quitte pas ainsi. Pascal, je souffre... Pascal, seras-tu donc intraitable?

Il montra à son fils un visage bouleversé par l'angoisse.

--Adieu, mon père, dit le jeune homme d'un air sombre. J'oublie ce que vous venez de me forcer à entendre... C'est une dernière preuve de respect que je vous donne.

Le vieillard lui cria:

--Reste encore un instant...

Il devint très rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut; il parut en proie à une horrible agitation. Enfin, d'un ton saccadé:

--Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colères, dont je ne pourrai peut-être pas toujours te préserver... Ne passe plus jamais par ici!... Quand tu iras là-haut, prends la grande route... Adieu!

Il partit, presque en courant, dans la direction de l'auberge de Pourtois. Pascal rentra chez Malézeau. Il pensa: Mon père a voulu m'effrayer... Qu'ai-je à craindre?

Il continua à suivre, pour aller à Clairefont, le sentier de la Grande Marnière. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six heures, arrivé au détour du sentier, il entendit une détonation, et une branche de bouleau, brisée à un pied de sa tête, tomba sur le chemin. D'un bond, le jeune homme se jeta derrière le talus de la route, et, à l'abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil couchant, une petite fumée blanche monta, mais la lande resta déserte. Celui qui avait tiré ne parut pas. Il s'était enfui au travers des genêts, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura là, quelques instants, puis, se courbant pour ne pas être vu, il s'éloigna.

--Il n'y a pas à s'y tromper: c'était Chassevent, se dit-il. Mais comment n'a-t-il pas tiré son second coup?... Il avait le temps... Peut-être se proposait-il seulement de me faire peur?... Cependant la balle a passé bien près.

Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. Allons! toute tendresse n'était pas morte en lui.

À Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit un autre chemin.

La semaine suivante l'arrêt de la chambre des mises en accusation fut rendu, et, avec un gros serrement de coeur, il fallut renoncer à l'espoir bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de Clairefont venait d'être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper cette erreur. Encore n'y réussit-on pas complètement. La tâche de Pascal commençait. Il dut s'installer à Rouen, non pas tant pour étudier le dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La dernière visite qu'il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait changé: une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l'idée que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme une furie:

--Je vous accompagne! s'écria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon cher enfant, vous n'aurez pas la cruauté de refuser de m'emmener... Je veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre petit vous aura dites.

--Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un permis de communiquer.

--Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et je suis à vous... Ah! mon cher ami!...

La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut à sa chambre.

Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle solitude morne après cette fiévreuse agitation! Elle allait rester dans ce grand château en tête à tête avec son père. M. de Croix-Mesnil romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide à la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée? Était-ce Mlle de Saint-Maurice, ou l'hôte nouveau de Clairefont? Elle eut un mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une dignité glacée les adieux du jeune homme.

--Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il; promettez-moi que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à votre frère. Quant à moi...

Il s'arrêta, puis, avec un accent passionné qu'elle ne lui connaissait pas:

--Quant à moi, soyez sûre que devant vous, et pour vous, je ferai l'impossible.

Elle s'inclina sans répondre. Il prit congé du marquis, immuable dans sa souriante sécurité, et, accompagné de la tante Isabelle, il s'éloigna. Restée seule avec le vieillard, il sembla à Antoinette que le jour était plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne desserra pas les dents jusqu'au soir, écoutant distraitement son père qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne à vide.

Le surlendemain elle eut une joie très vive. Une lettre de la tante Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait écrit sous l'influence d'une émotion extraordinaire: elle avait vu Robert. Et, effet évident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les portes de la cellule, elle s'occupait presque autant du jeune homme que de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communauté attendrie:

«Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est changé! Il a maigri et pâli. Quand nous sommes allés le visiter, il m'a paru que les corridors qu'on nous faisait suivre n'en finissaient pas. Enfin le geôlier s'est arrêté devant une porte percée d'un judas, il a ouvert, et nous avons aperçu l'enfant. Il a poussé, en me voyant, un cri de joie, puis il a reconnu Pascal. Il s'est dressé de toute sa hauteur, et ils sont restés un instant, tous les deux, face à face. Robert ne savait pas encore que notre ami devait le défendre. Saisi, il avait oublié ma présence; il a crié avec une violence terrible: «Que vient faire ici le fils de M. Carvajan?» Alors l'autre a répondu, de cette voix que tu connais, et avec une douceur qui m'a été à l'âme: «Défendre l'honneur et la liberté du fils de M. de Clairefont!...» Ils se sont regardés, comme s'ils se fouillaient au fond du coeur, puis, avec un grand soupir, ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont compris en une seconde. Alors l'enfant, sans y mettre de fierté, ne s'est plus retenu, et, entre nous deux, il a pleuré longtemps. Nous lui avons tout raconté, la maladie du marquis et les événements qui ont suivi. Il ne pouvait se lasser de m'embrasser, de serrer les mains à Pascal. Il t'envoie toutes ses tendresses et te charge de donner un bon baiser à son père pour lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...»

Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision, Pascal et Robert enlacés lui apparurent. Ils étaient tous deux confiants et joyeux. Quelle égalité dans leur affection, et cependant quelle dissemblance dans leur nature! Pascal, fils de roturier, Robert, descendant des maîtres du pays; l'un, basané, avec ses cheveux courts et son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lèvre rasée, respirait l'énergie et l'intelligence; l'autre, rose, avec les cheveux blonds, le nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d'un chef franc, incarnait l'audace et la force. Contraste frappant et qui dégageait leur originalité propre. Elle-même, les voyant côte à côte, elle se demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel était celui qui avait la plus fière tournure. Et, pensive, elle ne répondait pas.

La tante Isabelle écrivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait pas sur le compte de Pascal. Ils s'étaient logés tous les deux chez le carrossier de Saint-Sever, et faisaient ménage ensemble.

«Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soirées à causer. Il me raconte ses voyages... Ah! comme je l'avais mal jugé au début, à cause de sa timidité!... Car ce garçon est réservé et doux comme une vraie fille... Il parle, ma chère, pendant des heures entières et il me tient sous le charme... Jamais je n'aurais pensé qu'un homme pût avoir la langue si bien pendue! Et maintenant qu'il est en confiance, il me dit tout... Si tu savais, à cause de nous, ce qu'il a eu à subir!... Mais il m'a expressément recommandé de ne jamais te parler de cela. Et tu vois que je suis discrète. Seulement, il y a un petit détail qu'il faut que tu connaisses, parce qu'il prouve l'inquiétude que cause à nos ennemis l'appui que nous prête Pascal. Quelques jours avant notre départ pour Rouen, Chassevent a tiré sur ce cher garçon, à la tombée de la nuit, dans le vallon de la Grande Marnière. Oui! ces gredins ont essayé de supprimer notre avocat!... Il a échappé: donc il doit triompher. La destinée le veut et je l'ai vu dans mes rêves.»

Puis, quelques jours plus tard: