Chapter 23
--J'avais toujours pensé que ce Pascal était un honnête garçon, s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix forte... Ah! s'il me rend mon pauvre Robert... il pourra me demander ce qu'il voudra. Oui, quoi que ce soit, je le lui donnerai.
M. de Croix-Mesnil eut un pâle sourire.
--Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle; qui sait jusqu'où pourrait aller son ambition?
--Elle ne saurait être trop grande après un tel service! répliqua avec exaltation la tante Isabelle. L'honneur et la liberté d'un Clairefont valent tout ce que nous possédons!... N'est-ce pas, Antoinette?
--Oui, tante, dit froidement la jeune fille.
Elle se leva pour rompre l'entretien, et, emmenant Malézeau sur la terrasse, lui posa des questions sur l'heureuse combinaison au moyen de laquelle il avait arrêté les poursuites de Carvajan.
Le notaire déclara avoir trouvé un prêteur dans des conditions très avantageuses. Les affaires industrielles et commerciales étant nulles, les capitalistes cherchaient des placements sûrs. Un remboursement intégral avait procuré une garantie hypothécaire au nouveau créancier, et, moyennant un intérêt annuel de cinq pour cent, on serait désormais tranquille. Aussitôt le procès terminé, la Grande Marnière serait remise en exploitation, avec un ingénieur comme directeur des travaux. Et si le marquis voulait être sage, en quelques années il arriverait à éteindre sa dette. Mais il fallait, par exemple, qu'il renonçât à se montrer homme de génie et se contentât d'être bon père de famille. Antoinette avait écouté Me Malézeau avec une émotion profonde. Elle lui serra la main, et des larmes roulèrent dans ses yeux. Ils marchèrent pendant un instant sans parler; enfin elle dit:
--Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude... Tout ce qui nous arrive d'heureux, c'est à vous que nous le devons... Votre fidèle amitié, la première, a osé entrer en lutte avec notre persécuteur. Elle nous a valu l'aide providentielle de M. Pascal. C'est elle encore qui met fin à des embarras financiers qui ajoutaient cruellement à l'horreur de notre position... Tous les jours de ma vie, je prierai pour vous...
Les yeux de Malézeau tourbillonnèrent derrière ses lunettes, dont les verres s'obscurcirent, comme des carreaux sous la pluie. Il balbutia:
--Mademoiselle... Je suis pénétré... Mademoiselle... vous me remerciez trop pour le peu que j'ai fait... Mademoiselle... Un autre que moi a tout le mérite... Mademoiselle...
Il craignit d'en trop dire, jeta à la jeune fille un regard terrible et se tut.
--Quant à mon père, reprit Mlle de Clairefont, j'ai la triste certitude qu'il ne sera plus ni en goût ni en état de reprendre ses occupations. Le ressort de son esprit semble avoir été brisé par ces violentes secousses. Il retrouve des forces, il parle, il écoute, il se souvient, mais il n'y a plus en lui ni énergie ni volonté. C'est un enfant souriant et doux. Vous le verrez... Le docteur Margueron assure qu'il peut vivre très longtemps ainsi.
Ils continuèrent à marcher. Antoinette, du bout de son ombrelle, traçait distraitement des lignes sur le sable. Elle eût voulu parler de Pascal à Malézeau et connaître d'une façon plus complète ce qui s'était passé rue du Marché, à la suite de son entretien avec le jeune homme. Elle était inquiète, troublée, et, pour la première fois de sa vie, ne se sentait pas sûre de sa conscience. N'avait-elle pas allumé la guerre entre ce père et ce fils? N'était-ce pas en spéculant sur les généreux sentiments de Pascal qu'elle l'avait contraint à rompre avec Carvajan? Au fond d'elle-même, une voix s'élevait qui disait: Que t'importe? Pauvre agneau, laisse ces deux loups se dévorer! Ils sont de même race, de même sang. N'est-ce pas la juste revanche de tout ce dont vous avez eu à souffrir, que ce combat qui met vos ennemis aux prises?
Mais Antoinette savait bien que Pascal n'était pas un ennemi. Il était son esclave, il lui appartenait sans réserve, et c'était pour lui obéir, pour lui plaire, uniquement pour elle, qu'il avait trahi la faction paternelle et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle était donc responsable de ce qui se passait. Tout le mal qui arriverait à Pascal, tout le dommage qu'il pourrait souffrir, lui viendrait d'elle. Et, par le fait, une sorte d'engagement tacite la liait au jeune homme. Et elle souffrait, dans son orgueil, à cette pensée.
--Mon père a déjà demandé à voir M. Pascal, dit-elle. Quand viendra-t-il ici?
--Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C'est une étrange nature que celle de ce garçon, Mademoiselle. Il est sauvage... Mme Malézeau n'a pas encore pu obtenir de lui qu'il prît ses repas avec nous, tant qu'il habitera notre maison. Il craint d'être importun, et il aime à s'isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu'il y ait, pour lui, urgente nécessité de se présenter au château.
Antoinette respira avec soulagement. Elle avait craint un envahissement. Elle voyait qu'au contraire il faudrait sans doute aller chercher son défenseur. Elle fut heureuse de cette réserve, elle se sentit plus libre.
Enfermé au fond de l'appartement que Malézeau avait mis à sa disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui l'accompagnent. En proie à une noire misanthropie, il laissait même ses persiennes fermées et passait son temps à fumer, étendu sur un divan, dans une demi-obscurité. Il fit là des réflexions douloureuses. N'avait-il pas été, à sa naissance, marqué d'un signe fatal qui le vouait au malheur? Son passé s'offrait à lui plein de tristesse, son présent lui réservait des épreuves cruelles, et l'avenir était vide d'espérance. Que faisait-il sur terre? Exécré et maudit par son père, subi par celle qu'il aimait, comme un mercenaire que l'on dédaigne quand il a triomphé, n'eût-il pas mieux valu pour lui disparaître?
Qu'était l'angoisse de la dernière heure comparée aux tortures qu'il endurait? Après ce court passage de la vie à la mort, le calme, le doux repos, le sommeil, avec un rêve unique et délicieux, dans lequel rayonnerait la virginale figure d'Antoinette. Là, sur ses lèvres, il ne verrait que d'indulgents sourires, car toutes les haines seraient éteintes, et, de lui, elle ne connaîtrait plus que son âme. Elle saurait combien il l'avait tendrement adorée. Et, désarmée enfin, elle l'accepterait pour son fiancé éternel.
Et dans le silence et l'ombre de la chambre, Pascal, énervé, souffrant, gémissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-même et s'accusait de lâcheté. Quoi! songer à déserter la lutte quand celle qu'il aimait comptait sur lui? L'abandonner seule, exposée à de redoutables vengeances? Livrer aux hasards de la conscience des jurés Robert qu'il devinait innocent? Non! c'était impossible. Il fallait d'abord accomplir sa tâche, faire son devoir, et, ayant laissé, par le service rendu, une trace impérissable dans ce coeur qu'il eût voulu emplir de lui, disparaître: fuir ou mourir, à son gré.
Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commença sourdement une enquête sur les faits qui allaient amener le comte de Clairefont devant la justice. Dès les premiers pas, il se heurta à une expédition semblable, conduite par les émissaires de son père, dans le but de recueillir des preuves de culpabilité là où il cherchait, lui, des indices d'innocence. Ainsi l'attaque et la défense prenaient déjà leurs précautions, traçaient les lignes de leur siège, et entamaient les travaux d'approche.
Cette ébauche de combat ranima tout à fait Pascal. Il s'alanguissait dans l'inactivité. Aux prises avec des difficultés, il redevint lui-même. Ayant eu affaire à la ruse des Américains du Sud, il était en mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que l'instruction ne s'était pas bornée à rassembler les charges qui pouvaient si facilement être relevées contre Robert, mais avait été consciencieusement poussée dans divers sens.
Plusieurs individus avaient été soupçonnés et interrogés. Un chaudronnier ambulant, dont la présence à Couvrechamps avait été signalée, pendant la nuit du 25, s'était tiré d'affaire grâce à un indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait passé une partie de la soirée avec Rose, avait été questionné. Mais on n'avait rien su obtenir du berger. Il s'était présenté, maigriot, chétif, le visage déformé par des tics horribles, qui lui donnaient un air à la fois riant et stupide. On n'avait pu l'arracher à son mutisme qu'en le menaçant, et alors il avait jeté des cris inarticulés, qui étaient d'une bête sauvage plutôt que d'un être humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait présent à l'interrogatoire, avait intercédé en faveur de l'idiot. Il avait donné les meilleurs renseignements.
--Excepté de ne point parler et de ne pas entendre très bien, ce qui n'est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon serviteur... Il se connaît aux moutons, et il ne va jamais au cabaret. Il aimait la Rose... Ah! oui! on peut le dire, car c'est elle qui l'a quasiment élevé... Elle était bonne pour lui... Il la suivait comme un chien... Plutôt que de lui faire du mal, il l'aurait défendue jusqu'à la mort! Oui!... D'ailleurs, il est rentré vers les deux heures... deux heures un quart... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et m'a dit: Tiens! v'là notre valet qui revient.
Le Roussot alors s'était mis à trembler, son visage avait pris une teinte livide, il avait poussé un hurlement plaintif, comme celui d'un chien qui aboie à la lune, et, battant l'air de ses bras, il avait été pris d'affreuses convulsions.
--Voyez-vous! dit le fermier, on le ferait mourir, si on le tourmentait... Il est bizarre de cervelle!... Mais pour donner une pichenette à une mouche, n'ayez crainte!
Comment obtenir une déposition d'un être en état de démence, et, si on l'obtenait, quel fonds faire sur elle? On avait laissé le berger en repos.
En parcourant la Grande Marnière pour se rendre compte du terrain, Pascal rencontra le Roussot et fut frappé du changement qui s'était opéré dans sa physionomie. Il avait les yeux éteints et la bouche crispée. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couché dans la bruyère, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de ses gambades. Le jeune homme put l'approcher sans qu'il fît aucun mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prévenir son maître, celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir éveillé, ses regards étaient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient sur ses joues. Pascal prononça le nom de Rose. L'idiot frissonna, mais ne sortit pas de son étrange extase. Quelle différence entre cette torpeur accablée et la vive ardeur qui l'animait la première fois que Pascal l'avait vu!
C'était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse matinée d'été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte que le berger.
Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait, la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique sous le pied. C'était un de ces moments où le corps marche dans une atmosphère plus pure, où l'esprit se sent plus actif et plus pénétrant, où l'être entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caressée par le soleil. Un instant après, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette prononçât son nom, et qu'il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait paru s'obscurcir, le paysage s'était terni, la terre avait frissonné comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son coeur se contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant, puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et finie dans la douleur.
Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n'étaient plus là, jouant aux cartes; mais Chassevent, assis à une table, l'air abruti, buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s'élança au-devant de Pascal.
--Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on pourrait bien vous servir?
--Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas là?
--Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air soupçonneux... Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M. Margueron dit comme ça qu'il a eu «les sangs tournés». Il est au lit. Il ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'émotions, et qui se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup!
Chassevent, qui s'était tenu penché sur son verre, parut se ranimer:
--Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d'un air sombre, que c'est vous qui défendrez l'assassin en justice?
--C'est vrai, dit Pascal.
--Qu'est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous essayiez de lui faire des misères? Maintenant que ma chère petite mignonne de fille est défunte, comment est-ce que je vas trouver à vivre, à m'n'âge? À m'nourrissait, à m'réparait mes vêtements, à m'soignait en cas de maladie... Ah! on peut dire que c'était une belle, douce et brave enfant du bon Dieu! J'ai tout perdu avec elle! Et vous voulez empêcher qu'on me donne une somme, et, de plus, qu'on coupe la tête au «guerdin» en place publique? C'est-y digne d'un homme comme vous, qu'êtes capable?
Pascal voulut pousser un peu le vagabond, espérant lui faire commettre quelque imprudence:
--Si M. de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec fermeté. Mais il est innocent, j'en suis sûr, et nul ne le sait mieux que vous, si ce n'est Pourtois, votre compagnon...
--Innocent! cria Chassevent, eh bien! que le gros le dise!... Ah! malheur! oui, qu'il dise qu'il n'a pas vu comme moi!... Et que le diable me brûle si...
Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole:
--Êtes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement à Pascal, pour tourmenter de braves gens qui ne demandent rien à personne? Notre maison est un lieu public, c'est vrai; mais on y donne à boire et à manger, on n'y débite pas de mauvaises paroles... La façon dont vous êtes parti de chez votre père n'est déjà pas si jolie, pour que vous ayez le goût de venir ici nous dire des sottises!...
La cabaretière s'était excitée, et sa physionomie devenait d'une atroce méchanceté, ses petits yeux de vipère étincelaient et sa bouche mince grimaçait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond, et Fleury parut:
--Ah! monsieur Carvajan, s'écria-t-il... Je voulais justement aller vous voir.
--Il paraît que la porte de votre mari n'est pas fermée pour tout le monde, dit railleusement Pascal à Mme Pourtois, qui s'était réinstallée silencieusement derrière son comptoir.
--Venez! dit le greffier... Et, sans plus se soucier de la cabaretière et du vagabond, il entraîna le jeune homme au dehors.
Ils se retrouvèrent à la place même où Fleury, montrant la terrasse de Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe: C'est bien fini!... Ce souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux:
--Est-ce donc irrémissible? dit-il. Sommes-nous ennemis? Ah! si vous saviez le mal que vous faites à votre père!... Il a vieilli de dix ans. Vous seriez effrayé des ravages que le chagrin a faits en lui... Et penser que c'est vous qui êtes cause...
--Moi! s'écria Pascal exaspéré par tant d'hypocrisie. Moi? vous osez m'accuser?
Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de son coeur, puis, avec un éclat soudain:
--Supposez-vous que j'aie oublié vos affreuses confidences? Quelle âme de boue me croyiez-vous donc pour avoir osé me les faire? Oui, vous m'avez, avec un cynisme incroyable, dévoilé vos projets, expliqué vos combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre piège! Et parce que je restais muet, vous avez cru que j'approuvais vos plans, et peut-être même que j'aiderais à les exécuter? N'était-ce pas séduisant, en effet? Cette admirable entreprise était dirigée contre la fortune d'un pauvre homme incapable de se défendre... Il s'agissait de le dépouiller, de le détrousser! Et tout le trafic des prêts au moyen d'hommes de paille, des billets renouvelés avec escompte, augmentation d'intérêts, était mis en oeuvre, tout le brigandage de la banque véreuse se donnait carrière... Et moi j'assistais à ces indignités, me demandant déjà comment je pourrais vous empêcher de poursuivre votre besogne. Je me taisais, étouffé par le dégoût, pris entre l'horreur que m'inspiraient vos actes, et la honte d'avoir à les répudier. Ce que j'ai souffert là, vous ne pouvez le comprendre! J'ai pleuré les larmes les plus amères qui aient jamais coulé des yeux d'un homme! J'ai voulu fuir, disparaître, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquité! J'allais partir... À force d'infamies, vous m'avez contraint à rester! La fortune ne vous a plus suffi: il vous a fallu aussi l'honneur de ces malheureux! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous l'avez accusé, livré, accablé! Et moi, témoin de vos manoeuvres, j'ai été conduit à me dire que si, m'éloignant, je l'abandonnais, je devenais votre complice. Ma conscience s'est révoltée. Et, las de tant d'ignominies, j'ai été entraîné, pour les faire cesser, à entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Oui! Carvajan contre Carvajan, comme on dit au Palais!
Fleury laissa passer ce flot de paroles brûlantes, et ricanant:
--J'ai été un niais, dit-il. J'aurais dû tenir ma langue... Mais gageons que, si Mlle Antoinette était moins jolie, vous seriez moins irrité?
Pascal devint pâle. Il prit le greffier par le bras, et le secouant rudement:
--Je vous défends de prononcer devant moi le nom de Mlle de Clairefont!... Le premier usage que je ferai de l'indépendance que j'ai reconquise sera pour corriger les drôles tels que vous, s'ils se permettent des familiarités que je juge abjectes! Tenez-vous-le pour dit, et prévenez vos camarades...
--Hé! là! ne nous fâchons pas! reprit mielleusement Fleury, je suis un homme pacifique... Je n'avais point l'intention de vous contrarier... Je n'ai que des idées conciliantes... Voyons! est-ce que vous laisserez votre père dans le chagrin, sans faire un pas vers lui? Allons! il a été vif, sans doute, mais vous, vous l'avez exaspéré... Ne peut-on concilier les choses?
Pascal s'efforça d'être calme; il voulut savoir quelle lâcheté on osait espérer de lui.
--Qu'entendez-vous par là?
Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplinés:
--C'est vous qui êtes le maître de la situation. Il faut donc être modéré... Cédez-nous la Grande Marnière!
--Rendez la liberté à Robert de Clairefont!
--Vous savez bien que, maintenant, c'est impossible.
--Oui! il est plus facile de faire le mal que de le réparer!
--Ne consentiriez-vous pas à revoir M. Carvajan?
--À quoi bon?
--Un accord peut se conclure.
--Jamais sur les bases que vous proposez.
--Donnerez-vous donc ce spectacle désolant d'un fils combattant contre son père?
--En l'empêchant de commettre des actes que je réprouve, ce sont les intérêts de son honneur que je prends contre lui-même.
--C'est votre dernier mot?
--Mon père a entendu tout ce que j'avais à lui dire... Maintenant je n'ai plus qu'à agir.
--Prenez garde!
--Oh! je sais ce que je peux attendre de votre cupidité déçue. Vous ne reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n'hésiterez pas à calomnier, à corrompre. La vérité ne s'en fera pas moins jour. Je ne négligerai rien pour qu'il en soit ainsi.
Fleury fit un geste de colère, puis, se tournant vers Pascal:
--La paix ou la guerre? Une dernière fois, je vous tends la main...
Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les épaules:
--À quoi bon? je n'ai rien à mettre dedans!
Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.
Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas été platoniques. Les témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tuboeuf, de Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur. Celui-ci s'était enquis de leurs besoins et les avait longuement interrogés sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose, en rentrant de l'assemblée. Tuboeuf, ouvrier maçon, avait à compter avec Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune. On s'était laissé entraîner jusqu'à lui faire entrevoir un brillant mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait à sa sagacité; mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'était accrue de tous les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d'écurie, que le comte avait autrefois presque assommé, s'était éloigné du pays. Sa trace avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d'où on allait le faire venir pour déposer.
Ainsi les manoeuvres de la partie adverse étaient poussées avec une activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu'un éminent avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu voir Pascal:
--Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce qu'il espère! Le métier d'un avocat consiste à rassurer ses clients d'abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est très bien! Mais, moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma présence, pendant une heure, sans débrider.
Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me Malézeau pour le prier d'amener Pascal.
Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire à la grille de la cour d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les piliers. C'était près du massif de l'entrée qu'un soir, rôdant le long du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule, sans savoir comment il avait traversé la cour; une porte s'ouvrit, et il aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille. Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de Malézeau qui disait:
--Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis... Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...
Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main avec un air riant et dit:
--Qu'il soit le bienvenu.