La Grande Marnière

Chapter 22

Chapter 223,909 wordsPublic domain

Ils passèrent dans la grande pièce sombre, éclairée seulement par une lampe placée sur le bureau du banquier. Et, avec une ivresse délicieuse, Pascal retrouva flottant, affaibli dans l'air, le parfum qu'Antoinette avait laissé, trace subtile de son séjour dans la maison de l'ennemi. Carvajan avait un odorat de sauvage; il respira avec force, mais ne sonna mot. Il marchait à grands pas, suivant son habitude. Les soupçons qu'il avait formés sur le compte de son fils tendaient à se préciser, et lui causaient une sourde inquiétude: Serait-il de connivence avec les gens de Clairefont? se demandait-il. Mais comment, par quelle entremise? Absorbé dans la recherche de ce problème, il allongeait ses enjambées, allant de la fenêtre au bureau, lorsque, sur la console en vieil acajou empire, qui garnissait le trumeau du côté de la rue, un morceau de tissu noir attira son attention. Il s'approcha machinalement, le regarda, reconnut une voilette de femme, et, avec une exclamation, s'en emparant:

--Qui est-ce qui a laissé ça ici? cria-t-il. Qui donc est venu en mon absence? Sacredié! J'avais bien reniflé, en entrant, une odeur qui n'était pas catholique!...

Il mit la voilette sous le nez de Pascal.

--Tu dois être informé, toi, monsieur le casanier, qui n'es pas sorti de la journée? Cet objet de toilette n'appartient pas à une des dames de La Neuville... Dieu merci, elles ne se cachent pas le visage!... Est-ce que?...

La supposition qu'il fit était si énorme qu'il n'osa pas la formuler. Il resta en suspens, les mains tendues, froissant la gaze noire imprégnée d'une délicate senteur d'iris, la bouche tordue par la colère.

Pascal ferma les paupières pour ne pas voir son père qui, ainsi, lui fit horreur, et, affermissant sa résolution:

--Ne cherchez pas, répondit-il, la personne qui est venue est Mlle de Clairefont.

--Ah! ah! fit railleusement Carvajan... Il faut qu'ils soient bien à quia, là-haut, pour que la fière Antoinette se soit décidée à descendre jusqu'ici... Et tu l'as reçue?

--Oui, mon père...

--Qu'est-ce qu'elle voulait?

--Intercéder pour les siens auprès de vous...

--Intercéder? Vraiment! La voilà soudainement devenue bien humble!...

Il changea de ton, et, regardant son fils avec sévérité:

--Et pourquoi, dès mon arrivée, ne m'as-tu pas raconté la chose?...

--Parce que j'espérais, en gagnant un peu de temps, arriver à vous disposer favorablement.

Les deux hommes se dévisagèrent. Il y eut un silence.

--Ah! tu espérais?... Vraiment! Me prends-tu pour un tonton qui va comme on le pousse? Suis-je homme à changer au gré d'un caprice, et à renoncer à mes projets pour des pleurnicheries?... La belle a sans doute tâché de t'émouvoir avec des regards mouillés et de t'entortiller avec des phrases câlines!... Ah! elle connaît son métier de femme, et c'est une sucrée de la première espèce!... Elle nous en a donné un échantillon, le soir de la fête, quand son nicodème de fiancé a refusé de danser en face de toi!... Il faut se méfier de ces gens-là... En paroles, ils vous promettent le bon Dieu; mais, en actions, ils vous donnent le diable! Je les connais, moi, et bien, depuis le temps que je les pratique! Ce qu'ils savent le mieux, c'est mentir! La demoiselle t'a enjôlé, et elle n'était pas au bout de la rue qu'elle riait de toi... Tu peux m'en croire!

Pascal ne répondit pas. Il s'était promis de subir impassible les sarcasmes et les violences. Pouvait-il acheter trop cher la réalisation des promesses faites à la jeune fille? Carvajan avait repris sa marche de long en large dans son cabinet. Il réfléchissait, et sa physionomie était devenue très grave. Brusquement il s'arrêta, et, jetant un coup d'oeil à son fils:

--Mais enfin elle n'a pas fait que soupirer, n'est-il pas vrai? Elle a dû parler aussi un peu... Qu'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle proposé? Quand on demande la paix... c'est à de certaines conditions... Laissons le côté sentimental de la question, et voyons le côté pratique... Que veut-elle, d'abord?

--Que vous sauviez son frère, et que vous épargniez son père...

--Autrement dit, que je prouve clair comme le jour que le jeune Clairefont est aussi blanc que l'hermine, et que, tenant le vieux dans le creux de la main que voici, je le laisse aller franc et quitte?... Mazette! Et que m'offre-t-elle en échange? Sans doute une reconnaissance éternelle?...

--Mlle de Clairefont n'a point fixé de conditions...

--Et qui donc les fixera, sacredié? s'écria Carvajan, dont le visage basané devint d'un rouge sombre.

--Vous, mon père, répondit froidement Pascal... N'êtes-vous pas le maître?

Carvajan alla s'adosser à la cheminée.

--Je suis le maître, c'est vrai! dit-il avec une cauteleuse bonhomie... Mais la situation est embarrassante... Et deux avis valent mieux qu'un... Toi, à ma place, qu'est-ce que tu ferais?

--Je ne vous l'ai jamais laissé ignorer, mon père, et, dès le commencement de mon séjour, je vous ai exhorté à la conciliation. La situation de la famille de Clairefont était alors beaucoup moins grave qu'elle ne l'est aujourd'hui, et c'était uniquement dans votre intérêt que je parlais. Je souhaitais vous voir renoncer à une hostilité qui pouvait vous rabaisser dans l'opinion de beaucoup de gens. Je voulais vous voir des idées qui fussent à la hauteur de la position à laquelle vous avez su atteindre. Vous étiez le plus fort: il convenait de vous montrer généreux. C'était là le langage que je vous tenais... Et ceux que vous considériez comme vos ennemis résistaient encore! Que dois-je vous dire, aujourd'hui qu'ils sont vaincus, désespérés, et qu'ils demandent grâce? Ce n'est pas un avis que je vous donne, c'est une prière que je vous adresse. Soyez humain: ne frappez pas des gens à terre. Détournez-vous de ces Clairefont qui n'existent plus maintenant. N'accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu'il porte, et laissez le père mourir en paix dans son domaine morcelé et appauvri.

--Le fils! s'écria Carvajan avec colère. Oublies-tu qu'il t'a insulté devant toute la ville?... Le père! ne sais-tu pas qu'hier matin il a voulu m'assommer? Des gens à terre?... Que feraient-ils alors s'ils étaient debout? Tu ne les connais pas: ce sont des bandits! Il redevint très calme et, fourrant ses mains dans ses poches:

--Enfin, mon bonhomme, c'est très joli, mais ils me doivent près de quatre cent mille francs!

--Le domaine en vaut le double!...

--Pardienne! je serais propre, sans ça!

--Mon père, reprit Pascal avec une émotion qui faisait trembler sa voix, ne m'ôtez pas tout espoir de vous convaincre... Faites-moi ce sacrifice, et je vous en serai reconnaissant toute ma vie! En échange, exigez de moi ce que vous voudrez, et j'y consens d'avance. Je serai votre serviteur, je m'attacherai à votre fortune, je ferai triompher votre ambition. Mes jours, mes nuits, tout vous appartiendra. Mais, au nom de ce qu'il y a de plus sacré, ne me refusez pas ce que je vous demande!...

Carvajan marcha sur son fils, et, avec une atroce ironie:

--Qu'est-ce qu'on t'a donc promis, si tu réussissais?

--Mon père! cria le jeune homme.

--Es-tu mon fils ou l'homme d'affaires des Clairefont?

--N'est-ce pas un fils qui veut le nom de son père respecté et honoré?

--Respect, honneur, mots bien placés dans ta bouche! Allons, monsieur l'honnête homme, dis donc hardiment ce que tu penses, aie donc le courage de ta trahison!... Crois-tu que j'en suis à m'apercevoir que j'ai un ennemi dans ma propre maison? Tu rêves de me tromper!... Tu es encore un peu trop jeune!... Niais, qui se laisse entraîner par une femme, et qui veut duper son père! Parle pour elle, plaide, soupire. Triple sot! Tu verras comment elle t'en récompensera! Ah! j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir, et je suis fixé maintenant: tu as marivaudé avec la belle Antoinette, et tu es sa créature... Va, elle t'apprendra le respect et l'honneur!

--Mon père!

--Ose donc me dire qu'elle ne t'a pas ensorcelé! Ose donc nier que tu l'aimes!

Pascal, qui s'était courbé sous la colère paternelle, se redressa, et, montrant un visage illuminé par la passion:

--Eh bien! oui, je l'aime! Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je me vois placé entre vous, que je trouve implacable, et elle, que je voudrais sacrée. Prenez pitié de moi! Tous les coups que vous allez frapper tomberont sur mon coeur. C'est la fatalité qui a décidé... Je n'ai pas été au-devant de Mlle de Clairefont. Je l'ai rencontrée sans savoir qui elle était... Et quand j'ai pu réfléchir, il était trop tard... Je vous engage ma parole de ne jamais la revoir, si vous voulez l'épargner... Je ne connais ni son père ni son frère... Devant les yeux je n'ai qu'elle. Elle seule! Vous ne pouvez la haïr: elle ne vous a jamais rien fait... Mon père, vous avez aimé, vous aussi, et vous avez souffert... Au nom du passé, soyez bon aujourd'hui, et ne faites pas votre fils aussi malheureux que vous l'avez été vous-même!

--Ah! tu as eu tort d'évoquer ce souvenir, dit Carvajan, car il me défend la pitié! Renonce à ton amour: il est un peu moins vieux que ma haine! Du plus loin que je me souvienne, je la retrouve, vivace au fond de mon coeur. C'est en elle que j'ai puisé l'énergie qu'il m'a fallu pour arriver où je suis. Je n'ai rien fait dans la vie que pour assurer son triomphe, et quand je touche au but, tu viens, pour un caprice, pour une amourette, me demander de renoncer à cette joie si ardemment rêvée? Allons donc! Tu n'es qu'un enfant plein de faiblesse et d'aveuglement. Tu ne sais pas te conduire... Laisse-moi faire tes affaires, en même temps que les miennes, et je t'obtiendrai plus que tu n'as pu désirer. Tu m'accuses presque d'être un mauvais père... Je te prouverai mon affection... Cette fille que tu aimes, la veux-tu? je te la donnerai. Tu la verras souple et douce! Sa fierté! ah! ah! j'ai un procédé, moi, infaillible, pour mettre au pas les jeunes personnes qui s'en font accroire... Aie confiance en moi... Suis mes conseils, ne te mêle de rien, sois simplement spectateur, et la princesse est à toi!...

--Jamais! cria Pascal avec furie. Je mourrais de honte devant elle!

--Ah! ah! fit Carvajan. Je crois m'être montré patient, mais tu commences à m'échauffer les oreilles! J'apprécie la fantaisie, mais à la condition qu'elle ne se prolonge pas! Il n'y a point de puissance humaine qui me ferait dire non, quand j'ai pensé oui! Or, je me suis fait, il y a trente années, le serment que je mettrais le marquis hors de son château et que je m'y installerais à sa place!

--Et moi, mon père, j'ai fait tout à l'heure le serment que je vous en empêcherais!

--Ah! vraiment! tu as juré cela? dit Carvajan avec un calme effrayant. Eh bien! tu apprendras à tes dépens qu'il ne faut jamais prendre d'engagement téméraire... Dans quinze jours, tu m'entends, le domaine de Clairefont passera en vente, et le marquis sera sur le grand chemin!

--Non, mon père, car demain vous serez payé!

--Allons donc! ricana le banquier. Avec quel argent?

--Avec le mien!

La maison en s'écroulant n'aurait pas produit un plus formidable effet.

--As-tu bien réfléchi, bégaya Carvajan, à ce que tu viens de dire?

--Oui, mon père, comme vous à ce que vous voulez faire!

--Tu contrecarreras mes projets?

--Je ne reculerai devant rien pour empêcher une spoliation indigne!

--Où prends-tu l'audace de me parler ainsi?

--Dans l'horreur que vos actes m'inspirent!

À ces mots, Carvajan s'avança menaçant et terrible. Il parut grandir, son visage fut bouleversé par une colère sauvage. Debout, tout noir, les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.

--Ah! c'est ainsi! cria-t-il. Ah! tu me menaces et tu m'outrages! Eh bien! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. Ah! ils ont cru opérer une diversion triomphante en t'attirant à eux? Ils ont espéré que je m'arrêterais pour ne pas te combattre? Ils verront ce que je peux quand on me brave! Le beau protecteur qu'ils ont là!... Tu es bien hardi d'oser te frotter à ton père! Ah! ah! mon garçon, j'en ai maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan!... Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis!... Mais ce sont des hypocrites!... Ils se servent de toi... Ils t'ont amorcé avec la fille... Tu n'y as vu que du feu... Ah! elle n'est pas avare de gentillesses... Demande à l'officier!... Mais elle ne peut que te mépriser: un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n'est pas «de» quelque chose!... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te chassera comme un laquais! Voyons, comprends donc les choses... Pascal... mon ami!... Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et sincère... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte!... Hein! tu m'écoutes?... Réponds-moi... Tu es là, les yeux fixes... M'entends-tu?... Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche cousue... Promets-moi de réfléchir... Ne donne pas des centaines de mille francs comme ça... Sacredié! C'est difficile à gagner, l'argent... Ah! ils ne seraient pas longs à te fricoter le tien! Pascal... Pascal!...

Il s'approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le caressa, lui parlant avec tendresse, avec éloquence, variant ses intonations, ardent à le convaincre et à le séduire. Il le trouva insensible, muet et sourd, cuirassé par sa volonté. Alors, bavant de colère, Carvajan cria:

--Hors d'ici, misérable! Je te chasse! Infâme qui vend son père, qui l'assassine! Oui, tu me tues! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le ruisseau, je meurs: je n'ai vécu que pour cette heure-là, où je les tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons!... Et tu me voles ce bonheur tant attendu!... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal!

--Mon père!... supplia Pascal.

--Je te défends de m'appeler ton père... Le suis-je d'abord? J'en doute en voyant comment tu agis.

Le jeune homme demeura muet d'horreur devant cette fureur qui ne reculait devant aucune menace, devant aucun blasphème. Il fit un geste de désespoir et se dirigea vers la porte. Son père y fut en même temps que lui, prêt à un dernier effort:

--Pascal... Eh bien! au moins, transigeons, dit-il, les yeux égarés, mais le cerveau lucide... Ne paie pas... Et je les laisse en repos...

--Non, mon père, je n'ai plus confiance en vous... Vous me tromperiez.

Les cheveux gris de Carvajan se hérissèrent sur son crâne; il voulut frapper son fils: ses bras retombèrent sans force. Il essaya de crier, d'insulter, il ne put que balbutier:

--Si ta mère était là, elle te maudirait!...

--Non, mon père, dit le jeune homme, qui releva la tête avec orgueil.

Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit.

X

Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction à peu près égales, la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et Carvajan allait prendre une face nouvelle, grâce à la rupture qui venait de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d'une part Fleury, Tondeur et Dumontier accourir dès le matin à la rue du Marché et, au bout d'un temps très long, sortir affairés, discutant et gesticulant. D'autre part, Pascal s'était installé provisoirement chez Me Malézeau, qui, brûlant bravement ses vaisseaux, se déclarait pour la famille de Clairefont.

Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se traînait dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agitée par des émotions violentes! Les langues marchaient bon train, et les commérages prenaient des proportions à la fois effrayantes et risibles.

Les Dumontier avaient raconté aux Leglorieux que Pascal, affolé par Antoinette de Clairefont, avait osé tenir tête à son père, et cette confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur façon, tournait maintenant à la calomnie. On disait couramment que Pascal, surpris avec la demoiselle du château, avait été chassé par le banquier indigné. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de son fils qui voulait l'étrangler. Aurait-on jamais attendu de tels excès de ce jeune homme qui paraissait si convenable? Ah! la démoralisation marchait bien! Autrefois on n'aurait pas vu ça! Mais la punition serait exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien à avoir fomenté la discorde, car le maire, qui les avait ménagés jusque-là, était maintenant décidé à les accabler. Il savait des choses décisives sur l'affaire du jeune comte, et il les dirait: on pouvait compter au moins sur une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, la faiblesse des juges ne permettant pas d'espérer une condamnation à mort. Et, le jour même du procès, le domaine de Clairefont, vendu à l'audience des criées, serait adjugé à Carvajan.

Un autre récit, favorable, celui-là, à Pascal, mais tout aussi gros d'inexactitudes, était mis en circulation par les partisans du château:

--Ah! le maire était dans de beaux draps, et il allait sans doute être révoqué, car il avait fait prêter par des hommes de paille de l'argent à cinquante pour cent à ce pauvre innocent de marquis. De plus, il connaissait le véritable assassin de Rose Chassevent, et il l'avait fait passer en pays étranger pour le soustraire à l'action de la justice, et perdre plus sûrement le malheureux Robert, qui était innocent, mes amis, comme l'enfant qui vient de naître. Pascal avait tout découvert, et, indigné, il avait voulu forcer son père à entrer en arrangement avec le marquis et à dénoncer le vrai coupable. Mais Carvajan avait résisté: alors le fils était parti, en déclarant qu'il défendrait lui-même Robert de Clairefont en cour d'assises, et saurait bien empêcher la vente du domaine.

La Neuville, en deux jours, avait perdu sa physionomie habituelle. Ce n'était plus la petite cité tranquille et somnolente, dont les habitants traînaillaient leurs plaisirs ou leurs affaires, s'efforçant de tuer le temps qui leur paraissait long. Tout était en mouvement et en rumeur. Les rues, ordinairement désertes, s'emplissaient du matin au soir de curieux et de bavards, s'informant de porte en porte, discourant, bataillant, qui pour le maire, qui pour le marquis. Et, ce qu'on ne se rappelait pas avoir vu de mémoire d'homme, des paris s'engageaient sur le résultat de la lutte.

Les femmes se prononçaient pour le marquis. Pascal avait emporté avec lui toutes les sympathies des âmes sensibles. Il aimait! Était-il rien de plus intéressant?

Les hommes, plus terre à terre, et connaissant par expérience la terrible puissance du maire, hochaient la tête, augurant mal du résultat pour M. de Clairefont et pour son fils: «On ne résiste pas à Carvajan, chuchotaient-ils de la bouche à l'oreille: quand ses intérêts sont en jeu, il est capable de tout. Et, cette fois, il y a, en plus, son orgueil qui est de la partie. Pascal est un honnête et brave garçon, mais il sera brisé comme un brin d'herbe. Dans quelle diable d'affaire s'embarque-t-il, pour des gens qui ne lui sont de rien? Feu d'amour, feu de paille! Un petit tour de six semaines lui aurait fait oublier la belle Antoinette. Et il ne se serait pas brouillé à jamais avec son père!»

Les oisifs allaient rôder autour de la maison de la rue du Marché pour tâcher de surprendre quelques détails nouveaux. Mais le triste logis restait silencieux, pas un pli de rideau ne bougeait, la porte demeurait close, et Carvajan, enfermé chez lui, ne montrait pas au dehors son visage sombre. Jamais coeur humain n'avait été rongé par une colère plus effroyable. Depuis le départ de son fils, le tyran de La Neuville n'avait ni dormi ni mangé. Il avait passé la nuit et le jour à arpenter son cabinet d'un pas furieux, dépensant dans un mouvement acharné toutes les violences qui bouillonnaient en lui. Malézeau lui avait fait savoir qu'il venait de toucher pour son compte, et de mettre à son crédit, le montant des sommes, capital, intérêts et frais, dont était débiteur le marquis de Clairefont.

Ainsi c'était fini, et l'oeuvre patiente de trente années se trouvait ruinée en un instant. Le clerc qui apportait la lettre du notaire s'était enfui, épouvanté par l'explosion d'une de ces rages populacières, où les gros mots tombaient des lèvres de l'ancien commis de Gâtelier, comme la fange déborde du ruisseau. La servante, entendant un bruit terrible dans le cabinet de son maître, avait craint pour lui une attaque d'apoplexie, et s'était hasardée à entr'ouvrir la porte. Elle avait aperçu Carvajan blême, écumant, qui frappait ses meubles à grands coups en les accablant d'injures. Il l'avait vue, et s'était élancée sur elle en criant:

--Tu oses m'espionner! Va-t'en, idiote, ou je t'écrase!

Tremblante comme la feuille, la petite s'était réfugiée dans sa cuisine et, le soir même, avait raconté l'incident aux commères du marché.

--Bonne sainte Vierge! quel homme! Il était quasiment fou!... Il grinçait des dents... J'en ai été toute épouffée... Je ne voudrais pas être dans la chemise de ses ennemis... Marchez!

En dépit de ces pronostics, à Clairefont, on était relativement calme. L'état du marquis s'améliorait, et, forte des assurances données par Pascal, Antoinette s'était reprise à espérer. Elle avait loyalement avoué sa démarche à Croix-Mesnil, que cette intervention inattendue du fils de Carvajan avait troublé jusqu'au fond de l'âme. Par une intuition particulière aux amoureux, il avait pressenti un mystère et deviné un danger. Quelle influence souveraine, autre que la beauté de la jeune fille, avait pu faire un allié du lendemain de cet ennemi de la veille? Une amertume secrète avait empoisonné la joie que le baron eût dû éprouver. Mais il avait eu le courage de dissimuler, et, dans son coeur généreux, le désir de voir triompher ses amis avait presque étouffé la jalousie qu'il ressentait déjà pour Pascal.

Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de Saint-Maurice, rappelée par l'inquiétude où la mettait l'annonce de la maladie de son beau-frère, était revenue de Rouen, maigrie par les soucis, mais plus écarlate que jamais. Malézeau avait ramené la vieille fille dans son cabriolet. Tout le long de la montée de Clairefont, ils avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d'honneur, avait vu les ignobles affiches collées par Papillon, elle s'était élancée à bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les placards, les avait emportés jusqu'au château.

Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle s'était écriée:

--Voilà pour me faire des papillotes!

Il avait fallu la calmer. L'excitation du voyage, le plaisir de se retrouver à Clairefont, les explications que Malézeau lui avait fournies, la mettaient hors d'elle. On lui démontra que, pour être meilleure, la situation n'était pas encore satisfaisante, et de l'excès de la joie elle retomba dans l'excès de la désolation. Elle parla de Robert, qu'elle n'avait pas pu arriver à voir, décrivit l'horrible prison dans laquelle il était enfermé, et finit par pleurer. Le notaire dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles certaines. Aussitôt le renvoi devant la cour d'assises décidé, le défenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice elle-même serait admise à le voir. C'était un temps assez long à passer, mais avec l'espérance d'obtenir un bon résultat. Car le nom seul de Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l'habileté banale d'un avocat de Paris.

Le talent de parole de Pascal n'était plus à prouver. On se souvenait des succès qu'il avait remportés, alors qu'il n'était encore qu'un débutant. Mûri par le travail, fortifié par l'âge, enflammé par la passion qu'il mettait à soutenir la cause du comte, il devait être pour le ministère public un adversaire redoutable: on n'osait pas dire victorieux.