La Grande Marnière

Chapter 21

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Il essaya de diriger ses regards sur elle, mais les muscles de son cou le faisaient souffrir, car sa figure se contracta. Une ombre de démence passa de nouveau sur son visage.

--Il était là tout à l'heure, murmura-t-il, et c'était lui qui te suppliait... Je l'ai bien reconnu... là près des rideaux...

--C'était M. de Croix-Mesnil, mon père...

--Non, fit le malade avec une agitation croissante. Je sais ce que je dis... J'ai ma raison... C'était Pascal Carvajan... C'est lui seul qui peut sauver ton frère... Promets-moi que tu le verras!... Je n'aurai pas de tranquillité avant que tu me l'aies promis...

--Reposez donc, mon père, je vous le promets!

Les traits du marquis se détendirent. Il se laissa aller en arrière avec béatitude, et murmura des paroles que la jeune fille ne comprit pas. Quelques instants après, il dormait paisiblement.

Mlle de Clairefont demeura songeuse. Le souvenir de Pascal, brusquement évoqué, lui était revenu tout entier. Son visage énergique et fier était là, devant elle, et ses lèvres s'ouvraient pour parler: Elle ne voulait pas l'écouter, elle savait d'avance ce qu'il allait dire. Et, murmure confus et caressant, ses paroles montaient autour d'elle ainsi qu'une prière. Comment eût-elle pu douter qu'il l'aimât? Tout le lui prouvait, sa muette admiration, son craintif respect, son délicat effacement. Il tremblait en l'apercevant, il pâlissait quand elle s'éloignait, il eût voulu se mettre à genoux sur son passage, et il avait provoqué Croix-Mesnil parce qu'il le croyait aimé. Oui, il lui appartenait. Il devait haïr tout ce qui n'était pas elle et ne serait pas pour elle; il avait horreur des intrigues qu'ourdissait son père, il eût donné son sang pour ne pas exciter l'horreur, et n'avait jamais espéré qu'il pût obtenir l'amitié. Oui, il serait un serviteur zélé, un défenseur loyal. Et tout ce qu'elle avait entendu raconter sur Pascal, et qu'elle avait dédaigné, se représentait à son esprit: son habileté comme homme d'affaires, son talent comme avocat, ses luttes contre le despotisme paternel. Et les paroles du marquis résonnaient encore à ses oreilles: C'est lui qui sauvera ton frère!

Par quelle mystérieuse intuition le vieillard avait-il été conduit à désigner Pascal comme le sauveur possible de Robert? Une puissance surnaturelle lui avait-elle montré le jeune homme dans le vague de son rêve? Il prétendait le reconnaître, et il ne l'avait jamais vu. Quelle voix céleste lui avait soufflé son nom à l'oreille? Comment, à l'heure décisive, avec une autorité irrésistible, se soulevait-il sur son lit de souffrance pour donner ce hardi conseil? N'était-il pas du devoir d'Antoinette de le suivre? Elle l'avait promis, et, au fond d'elle-même, une secrète espérance naissait déjà. Le salut viendrait de là peut-être. Par le fils on obtiendrait beaucoup du père. Si la haine de Carvajan, adoucie par cette capitulation de ses ennemis, allait se calmer? S'il consentait seulement à rester neutre, à ne plus déchaîner contre eux toutes les mauvaises passions de ses partisans. Comme l'horizon pourrait promptement s'éclaircir! Robert, lavé de tout soupçon et rendu à la liberté, viendrait près du malade dont il hâterait la guérison.

À cette pensée, une exaltation ardente s'empara de la jeune fille. Eh! quoi! elle délibérait quand le résultat heureux était dans ses mains! Un amer sourire crispa ses lèvres. Au prix de quelle humiliation l'obtiendrait-elle? Il lui faudrait aller au-devant de Pascal, le convaincre, et l'implorer. Lui ayant nettement fait comprendre un jour qu'il n'existait pas pour elle, et que d'une Clairefont un Carvajan n'avait à attendre que le mépris, elle devrait se présenter en suppliante, et pleurer devant lui.

Eh bien! ce serait avec joie. Quel sacrifice lui coûterait pour assurer la délivrance de son frère? D'ailleurs, n'avait-elle pas à expier? N'était-elle pas responsable d'une part de leur malheur commun? Elle s'était montrée dédaigneuse et hautaine: elle accepta le sacrifice de son orgueil, et s'apprêta à l'offrir comme un tribut à leur ennemi. Elle s'adresserait à Carvajan lui-même, s'il le fallait; elle affronterait le monstre, elle lui demanderait pardon de l'avoir chassé, et lui donnerait la joie d'un triomphe complet.

Le jour la trouva dans ces dispositions. Son parti était pris: elle ne devait plus faiblir. Elle cherchait seulement un moyen d'arriver jusqu'à Pascal. Elle s'en rapporta au hasard. Vers sept heures, Croix-Mesnil vint la rejoindre. Le vieillard était plongé maintenant dans une torpeur lourde. Il ne parlait plus, et respirait fortement. Cédant aux supplications de son ami, Antoinette consentit à lui laisser la garde du malade. Elle gagna sa chambre, rafraîchit son visage, et se jeta sur son lit pour quelques instants. À neuf heures, comme elle finissait de s'habiller, le vieux Bernard gratta à la porte et lui annonça que le docteur Margueron était arrivé, amenant avec lui maître Malézeau. La jeune fille les trouva au chevet de son père. Toutes les fenêtres, par ordre du médecin, avaient été ouvertes. L'air et la lumière entraient à flots, et le marquis s'en était montré ranimé. Il avait les yeux ouverts et manifestait quelques symptômes de connaissance. La fièvre était tombée, mais il y avait un peu de paralysie du côté gauche. Le docteur se déclara beaucoup plus rassuré et expliqua à Malézeau que son malade avait eu un transport au cerveau qui semblait en bonne voie de guérison.

--Il ne faut pas le fatiguer, dit-il, et surtout qu'on ne le fasse pas causer... Descendons: j'écrirai en bas mon ordonnance.

Sur la terrasse, entre le notaire et Mlle de Clairefont, le brave homme ne put se retenir de parler de Robert. La veille, dans l'émotion des premiers soins à donner au marquis, il n'avait pu rencontrer le moment favorable pour déclarer quelle saisissante impression il avait emportée de la scène de la confrontation.

--Voyez-vous, Mademoiselle, quand je l'ai vu s'agenouiller si simplement devant le lit de la morte et prier, ma conscience s'est soulevée et je me suis dit: Ou ce jeune homme est un déterminé scélérat, ou il est innocent.

--Oh!... il n'est pour rien dans le malheur, s'écria avec feu Malézeau. Il est si loyal! Il a dit la vérité... Un Clairefont ne ment pas, docteur.

--Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Déjà toutes mes déclarations ont été dénaturées et circulent dans La Neuville, accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je pense... Et si les jurés ne sont pas circonvenus...

--Est-ce donc possible? demanda Antoinette, épouvantée.

--Cela s'est vu, dit Malézeau.

Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire. Elle était résolue à agir. Permettre que Carvajan continuât à travailler l'opinion publique, c'était peut-être signer la condamnation de son frère. Elle arrêta Malézeau, le fit asseoir près du perron, et, à brûle-pourpoint, elle lui dit:

--Comment faudrait-il m'y prendre pour avoir un entretien avec le fils de M. Carvajan?

Il fut stupéfait. Il pouvait s'attendre à tout, excepté à une pareille démarche. Il se demanda si Antoinette, exaspérée, n'était pas déterminée à faire quelque coup de tête. Mais il la vit calme et réfléchie. Adroitement il l'interrogea. Elle raconta tout simplement ce qui s'était passé la nuit précédente, et avoua que l'ordre donné par son père lui paraissait un commandement du ciel. En l'écoutant, Malézeau se sentit gagné par une émotion singulière. Peut-être était-ce là réellement le plan le plus sage: prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan par l'intérêt. Peut-être faudrait-il en arriver à un arrangement amiable, qui empêcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de La Neuville. Mais tout n'était-il pas préférable à l'horreur d'un procès criminel? Le notaire, au fond de lui-même, avait la conviction que toutes les dépositions faites contre Robert avaient été soufflées par Fleury, Tondeur et consorts. Il ne se trompait guère. Un mot dit par Carvajan, et l'affaire changeait de face. Au lieu d'un renvoi devant la cour d'assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu.

--Eh bien! Mademoiselle, dit Malézeau, sortant de ses réflexions, c'est une tentative à faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arrivé ce matin par le chemin de fer... Il est donc à La Neuville. Mais je ne crois pas que vous soyez tentée de rencontrer le père? Il faut manoeuvrer adroitement. Si vous voulez vous en rapporter à moi, Mademoiselle...

--Je n'espère qu'en vous...

--Eh bien! je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-là, j'irai reconnaître les abords de la maison, et préparer votre entrée.

Après une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigué son père, Pascal était, en effet, revenu le matin même. Interrogé sur le résultat de son voyage, il avait répondu laconiquement qu'il était allé au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n'avait pu, en disant cela, s'empêcher de rougir. Il n'était pas habitué au mensonge. Or, son voyage au Havre s'était borné à un séjour à Rouen, où il savait devoir trouver un de ses camarades d'école, nommé récemment substitut du procureur général. Le magistrat l'avait reçu avec cette amabilité emphatique et gourmée qui est la marque professionnelle; il avait parlé d'abondance pendant une demi-heure, s'étendant sur ses écrasants travaux, sur les soucis de sa responsabilité, délayant des phrases tièdes et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis l'affaire de Clairefont, le substitut était devenu froid et soupçonneux. Il n'avait plus parlé que par monosyllabes.

--Grosse affaire... très grosse affaire... Instruction difficile... Prévenu adroit et très fermé.

Et comme le jeune homme le pressait de questions:

--Mais au fait, mon cher, vous êtes de La Neuville: vous devez en savoir plus long que moi.

Et, au lieu de répondre, il avait interrogé. Au bout d'une heure de visite, Pascal s'était retiré très inquiet, avec la conviction que le parquet pousserait l'affaire à outrance. Il avait passé une triste soirée à l'hôtel, ne voulant pas revenir avant le lendemain, de peur de donner des soupçons à son père.

Maintenant, enfermé dans le cabinet du banquier, il s'efforçait de travailler pour user le temps, mais sa pensée rebelle lui échappait et l'emportait bien loin de ses rapports et de ses mémoires. Incapable de rester en place, il allait de la table à la fenêtre, pour regarder au dehors. Le temps s'était mis à l'orage, et des nuées lourdes couraient dans le ciel. Un éclair brilla, suivi d'un coup de tonnerre lointain, et le jour devint jaune, comme si l'air eût été chargé de cendres.

Au même moment, le marteau de la porte retomba avec bruit, poussé par une main impatiente, un chuchotement se fit entendre dans le vestibule, et maître Malézeau entra dans le cabinet avec une mine extraordinaire. Jamais ses yeux n'avaient tant papilloté derrière ses lunettes d'or. Il dit mystérieusement:

--Votre père est bien parti en cabriolet sur la route de Lisors? Vous êtes vraiment seul? Bien! j'ai là une dame qui désirerait vous parler...

À ces mots, tout le sang de Pascal se porta à son coeur, ses jambes fléchirent, il vit la salle tourner autour de lui. Il demanda d'une voix altérée: Qui est-ce? avec la certitude d'entendre répondre: Mlle de Clairefont.

Malézeau ne perdit même pas son temps à remplir cette formalité; il ouvrit la porte et, s'effaçant pour laisser le passage libre, il dit:

--Entrez, Mademoiselle.

Et, sur le seuil du triste cabinet de son père, Pascal se trouva en face d'Antoinette. Elle était vêtue de noir. Un voile couvrait son visage: elle l'ôta d'un brusque mouvement; et il la vit pâle, l'air souffrant, les yeux rougis par l'insomnie et le chagrin. Il était bien plus ému qu'elle. Sans savoir ce qu'il faisait, il lui avança un siège. Elle s'assit, et adressa un geste suppliant à Malézeau. Le notaire s'inclina et sortit. Ils restèrent en présence. Ce moment, que Pascal, la veille, eût payé de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur dévorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu à la racine de chaque cheveu. Il se dit: si je ne parle pas, je deviens grotesque; si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il leva sur la jeune fille des yeux si pleins d'angoisse qu'elle comprit que c'était à elle d'ordonner, et à lui de se soumettre. Elle sourit tristement, et, d'une voix qui pénétra Pascal jusqu'au fond de l'âme:

--Je viens à vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je tenter une telle démarche, si je n'avais pas pour m'encourager le souvenir de notre première rencontre?... Le hasard, vous le voyez, savait ce qu'il faisait en vous plaçant en travers de ma route...

Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Elle voulait vaincre. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler, l'écoutait encore. Ainsi c'était elle qui avait évoqué le souvenir de ce chemin creux où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés l'un près de l'autre. Tout ce qui avait suivi n'existait pas: elle l'avait volontairement effacé. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette courte promenade par une belle matinée d'été, dans la lumière, la verdure et les fleurs. S'il eût prononcé les mots qui lui montaient aux lèvres, il lui eût dit: Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle était venue à lui loyalement, elle restait là, seule, sous la sauvegarde de son honneur, et elle était malheureuse. Il pensa: Je ne lui révélerai jamais combien je l'adore, mais je le lui prouverai en lui dévouant ma vie. Il s'approcha, et, avec un respect religieux:

--Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amène, dit-il de cette belle voix profonde qui allait au coeur de Carvajan lui-même, et il semble que j'aie eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd'hui, car je suis allé hier à Rouen pour m'informer de votre frère.

Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rosée s'étendit sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise.

--Il était en bonne santé, et très calme, m'a-t-on assuré. Quant à l'affaire en elle-même, les magistrats sont jusqu'ici fort silencieux.

--Peut-être rien n'est-il encore décidé, fit-elle en joignant les mains... Peut-être serait-il temps encore!... Ah! Monsieur, si vous vouliez joindre vos efforts aux nôtres! Je sens que je puis compter sur vous, que votre esprit est juste, et votre coeur généreux. Je vous en prie, parlez pour nous à M. Carvajan!... Pascal pâlit à cette terrible demande qui assimilait son père à un bourreau dont on veut désarmer la cruauté. Antoinette craignit de l'avoir offensé: elle prit un air caressant.

--Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai déplu... Mais ce que j'ai à vous demander est si difficile à dire!... Je ne veux pas prononcer une parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et, cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus d'indulgence pour le pauvre Robert... Tout, vous entendez, Monsieur? Et c'est parce que nous avons jugé que votre intercession serait plus puissante que nulle autre que je me suis adressée à vous.

Ainsi, c'était à son frère seul qu'elle avait pensé! Dans le secret de son esprit, aucun penchant ne l'avait entraînée vers Pascal. Son coeur était fermé à ce qui n'était pas Robert, et, pour l'amour de lui seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fierté, et de supplier. Il chassa toute vaine espérance de tendresse, il glaça sa pensée, il apaisa les bouillonnements de son sang.

--Si vous saviez comme nous sommes durement éprouvés! poursuivit la jeune fille. À la suite d'une entrevue avec M. Carvajan... Oh! je ne l'accuse pas!... mon père est tombé malade et nous inspire les plus vives inquiétudes... Tout m'accable à la fois, vous le voyez, et je ne sais de quel côté me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Je suis seule à Clairefont. Et sans un ami dévoué qui est venu à mon aide...

Un soupçon traversa le coeur de Pascal: il changea de visage, ses poings se crispèrent.

--M. de Croix-Mesnil, murmura-t-il sourdement.

--Oui, M. de Croix-Mesnil. De son affection pour nous il n'aura obtenu que des soucis et de la tristesse, le pauvre garçon!...

Ce fut si doux, si tendre, et cependant si indifférent, que Pascal revint à la vie.

--Croyez, Mademoiselle, déclara-t-il, que je suis prêt à tout tenter pour vous satisfaire... Mais je ne puis engager que moi, et c'est de mon père que vous voulez que je vous réponde.

Il sembla à Antoinette que celui qu'elle voulait conquérir lui échappait.

--N'avez-vous pas tout pouvoir sur lui? reprit-elle avec ardeur. N'ai-je pas vu quelle place vous occupiez dans ses préoccupations? Oh! je vous en prie, soyez pour nous un allié bienveillant, prenez notre cause en mains!... Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous... Robert! Rien ne nous touche que Robert; et nous abandonnerons tout ce qui n'est pas lui.

--Votre terre, votre château, le reste de votre fortune... n'est-il pas vrai? dit amèrement le jeune homme.

Elle resta silencieuse. Pour la seconde fois elle avait fait l'offre. Et ne fallait-il pas en arriver là? Malézeau ne lui avait pas caché que ce serait le mot décisif pour le banquier. La Grande Marnière, le but de ses efforts, le rêve de son ambition, la proie montrée à ses alliés. Mlle de Clairefont sentit qu'elle avançait sur un terrain brûlant, mais ne devait-elle point, dans ce traité de capitulation suprême, spécifier les conditions?... Elle n'osait plus parler et regardait Pascal qui marchait dans le cabinet, le front lourd. Il s'arrêta, passa la main sur ses yeux, laissa échapper un soupir qui ressemblait à un sanglot, et s'assit près de la fenêtre, paraissant oublier complètement qu'il n'était pas seul. Il souffrait. Antoinette fut saisie de pitié: elle alla a lui et, avec un accent qui le fit frissonner:

--Vous ai-je blessé? Je vous en prie, pardonnez-moi!...

Il la regarda d'un air sombre.

--Blessé, moi? dit-il. Comment? Est-ce qu'on blesse un Carvajan en lui offrant de l'argent?...

Il eut un rire douloureux. Elle resta interdite et glacée.

--Pourquoi serais-je si sensible? poursuivit-il. Ne sait-on pas que l'intérêt est la règle unique de cette maison où nous sommes?... Le langage que vous tenez est raisonnable et logique. Après tout, il ne s'agit que d'une affaire! Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas si j'ai une conscience et un coeur... D'où vous viendrait ce soupçon que j'ai souffert de ce qui se passe autour de moi? Qui vous aurait révélé mes répugnances et mes douleurs? Auriez-vous eu, par hasard, le pressentiment que je pourrais être fier et désintéressé? N'en croyez rien: je suis un Carvajan, c'est-à-dire un être avide et vénal. Le marché que vous proposez est avantageux; nul doute que je l'accepte. Mettez en jeu mon âpreté au gain. Voilà ce qui est vrai et ce qui ne vous trompera pas!

Il lui montra un visage bouleversé par la violence de ses sensations. Elle agita lentement la tête:

--Et voilà justement ce que je ne crois pas, dit-elle avec beaucoup de calme. Je suis sûre que vous êtes bon, et qu'une prière et des larmes feront cent fois plus pour notre cause que les plus brillantes promesses... En échange de ce que vous allez faire pour nous, je ne vous offrirai que ma reconnaissance sincère, je ne vous demanderai d'autre engagement que de mettre votre main dans la mienne... Le voulez-vous?

La petite main, qui avait si insolemment coupé l'air avec une cravache, dans le chemin de Couvrechamps, se tendait maintenant ouverte et caressante. Toucher ces doigts fins et fuselés, c'était se faire esclave. Se dévouer à Antoinette, c'était se déclarer contre Carvajan. Pascal s'y décida résolument. Depuis sa rentrée à La Neuville, il y était prêt!

Il ne conçut aucune espérance d'arriver à être aimé un jour; il ne se permit aucune illusion sur les sentiments auxquels obéissait la jeune fille. Il la vit contrainte par une implacable nécessité de faire violence à son orgueil, presque à sa pudeur. Il la plaignit et voulut abréger l'épreuve. Il prit la main qu'elle avançait, la serra à peine, avec un respect attendri, et, s'inclinant:

--Soyez rassurée, Mademoiselle, dit-il, vous ne serez frappée ni dans vos affections ni dans votre fortune... J'en prends l'engagement, sur mon honneur.

Dans le saisissement de sa joie, Antoinette ne trouva pas un mot à répondre, et la promesse faite tomba si solennelle dans le silence du sombre cabinet de Carvajan que Pascal lui-même en fut épouvanté.

--Songez cependant, Monsieur, dit-elle enfin, que je ne vous demande point de faire dans notre intérêt quoi que ce soit qui puisse vous nuire...

--Rien ne pourrait me nuire davantage, répondit-il, que de m'associer, même indirectement, à une oeuvre que réprouverait ma conscience.

Mlle de Clairefont approuva de la tête, et une lueur singulière brilla dans ses yeux. Sa voix parut à Pascal plus moelleuse, plus liante, presque affectueuse.

--N'importe, reprit-elle, j'entends que votre généreuse promesse ne vous engage vis-à-vis de nous que dans une mesure que, seul, vous aurez à fixer.

Puis, comme si elle eût craint que ce dernier cri de fierté eût blessé le jeune homme:

--Mais quoi qu'il résulte de cette entrevue, ajouta-t-elle, soyez sûr que j'en garderai pour vous une complète estime et une vive gratitude.

Elle lui tendait de nouveau la main, et, cette fois, il ne craignit pas de la prendre et de la serrer, comme si le contact de cette chair douce et tiède eût dû l'attacher plus invinciblement à Antoinette.

La porte s'ouvrit, Me Malézeau s'avança, et Mlle de Clairefont était déjà au bout de la rue du Marché, que Pascal, sur le seuil de la maison, s'efforçait de la voir encore.

Il rentra lentement, gravit l'escalier, et s'enferma dans sa chambre. À sept heures du soir, Carvajan revint de Lisors. Il était affamé, ayant fait sept lieues en cabriolet. Il demanda le dîner à grands cris, et, tout droit, alla s'asseoir dans la salle à manger. Son fils vint l'y retrouver. Le banquier se montra d'une humeur joyeuse. Il parla avec une grande animation, expliquant l'affaire qu'il avait examinée dans la journée, et qui lui promettait de beaux bénéfices.

--Vois-tu, garçon, c'est une distillerie établie sur la Lieure, qui donne une excellente force motrice... Les braves gens qui l'ont montée n'avaient pas les reins assez solides, et ils sont très près de leurs pièces... Il faut beaucoup de capitaux pour conduire une entreprise pareille... Ces innocents ont des marchés annuels passés avec les cultivateurs du Nord pour la fourniture des betteraves, et ils vendent les pulpes aux fermiers des environs, au lieu de les utiliser à nourrir eux-mêmes des bestiaux... Mais rien que le lait payerait l'achat des matières premières! Il a fallu que le père Carvajan vînt leur expliquer ça... Dumontier et moi, nous allons leur prêter cent cinquante mille francs... sur première hypothèque... Lisors n'est pas loin... J'irai surveiller l'exploitation de temps en temps. Ah! j'ai bien dîné... mais je n'avais pas volé ma soupe! Et toi, mon brave, qu'est-ce que tu as fait?

Pascal eut une violente palpitation. Allait-il raconter hardiment à son père ce qui s'était passé, ou le préparer adroitement à entendre une pareille confidence? Il n'osa pas parler encore. Il dit évasivement:

--Je suis resté ici toute la journée...

Carvajan dressa l'oreille. Dans l'accent de son fils il avait découvert une sonorité singulière. Il l'observa et lui trouva la contenance embarrassée.

--Eh bien! allons fumer dans mon cabinet, dit-il en se levant.