Chapter 20
Le maire regarda avec stupéfaction le marquis. Il se demandait si c'était bien à lui que pareille requête était adressée. Tant de naïveté le trouva méfiant. Il soupçonna un piège. Il ne put croire à un tel aveuglement de son ennemi. On lui demandait un service, on paraissait oublier toutes ses exactions, toutes ses calomnies, tous ses affronts, et enfin ce coup terrible si récent, l'arrestation de Robert, que le pays entier attribuait à son véritable auteur. Il y avait, sous cette mansuétude inexplicable, quelque embûche dans laquelle, une fois pris, Carvajan devait succomber. Il se replia sur lui-même, et réfléchit. Le marquis, voyant le banquier interdit, le supposa hésitant et, pour le décider:
--Ne craignez pas d'exiger beaucoup, dit-il: je vous ferai les avantages que vous voudrez... Je suis tellement sûr de réussir!...
Réussir! Ce seul mot illumina les ténèbres où s'égarait le tyran de La Neuville. Réussir! Le mot typique de l'inventeur. Il se rappela le fourneau dont on lui avait tant parlé. C'était sur l'avenir de sa découverte que le marquis basait un espoir de libération. C'était avec ce fameux brûleur qu'il se proposait de rendre l'activité aux travaux de la Grande Marnière, de payer ses dettes et de refaire sa fortune. La situation devenait claire. Le marquis subordonnait tout à son invention. Pour elle, il oubliait les luttes du passé, les chagrins du présent, il commandait à ses rancunes, et sacrifiait enfin à l'enfant de sa pensée l'enfant de sa chair.
Carvajan redevint lui-même. Il jeta un froid coup d'oeil au marquis.
--C'est sans doute votre fourneau qui vous préoccupe si vivement? dit-il... Mais je vous ferai remarquer que je suis ici pour recevoir de l'argent et non pour en prêter, pour liquider une affaire et point pour en entamer une nouvelle... Est-ce là tout ce que vous aviez à me communiquer?
Mais l'inventeur, avec la ténacité et la candeur d'un maniaque, se mit à développer ses projets, à énumérer ses chances de réussite.
Il avait oublié à qui il s'adressait, dans quel moment terrible il parlait, il ne pensait plus qu'à son appareil, et il en décrivait les mérites. Il n'existait plus rien au monde pour lui que son fourneau. Il attira le banquier dans le coin du laboratoire où se trouvait le brûleur, et lui proposa de le faire fonctionner en sa présence. Et il s'animait, débordant à la fois d'enthousiasme et de confiance.
La voix coupante de Carvajan calma subitement le marquis.
--Mais sous quel prétexte voulez-vous que je vous donne de l'argent pour exploiter votre invention?... Vais-je m'amuser à vous fournir des cartouches pour que vous me fassiez plus commodément la guerre? Je vois bien votre intérêt dans tout ceci... Mais le mien, où est-il? Je ne suis pas homme à me payer de mots creux, de théories humanitaires... Le progrès, l'industrie, très joli tout ça! Mais, moi d'abord! Rien ne me prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Et j'ai assez d'argent dehors... Vous me devez, mon cher monsieur, près de quatre cent mille francs, dont cent soixante mille à payer ce matin même... Êtes-vous en mesure?
Le marquis courba le front, puis, très bas:
--Non, Monsieur...
--Alors, serviteur! On ne dérange pas les gens pour leur conter des calembredaines... Et quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se donne pas des airs de génie... Ah! ah! le brûleur... Il est à moi, d'ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, s'il est bon, je ne l'exploiterais pas moi-même...
--Vous!
--Mais oui, moi! Je pense, monsieur le marquis, que le moment est arrivé de ne plus finasser... Vous n'espérez pas que vous roulerez un vieux malin tel que moi?... Et cependant vous l'avez essayé, je le dis à votre honneur. Je vous croyais moins de défense... Maintenant c'est fini, n'est-ce pas? Vous ne conservez plus aucune illusion? Il n'y a qu'à ramasser vos cliques et vos claques et à vous en aller de votre gentilhommière!...
Le tyran se planta devant M. de Clairefont, et, illuminé par une effroyable joie:
--Vous m'avez, il y a trente ans, fait jeter hors de chez vous. Aujourd'hui, c'est mon tour... Un huissier est en bas qui instrumente...
Il éclata d'un rire injurieux, et, les mains dans les poches de son pantalon, avec un horrible sans gêne, il marcha de long en large, s'étalant, comme si déjà il eût été le maître.
Le marquis avait écouté, plein de stupeur, cette violente apostrophe. Les illusions qu'il conservait encore se dissipèrent en une seconde, comme les nuages se dispersent sous un souffle de tempête. Il revint à la raison, il retrouva sa clairvoyance, il rougit de s'être abaissé à discuter avec Carvajan. Il ne vit plus en lui le prêteur toujours disposé à faire une spéculation avantageuse: il retrouva l'ennemi patient et acharné de sa maison.
--Je me suis trompé, dit-il avec dédain, je croyais posséder encore de quoi tenter votre cupidité.
--Oh! oh! des insolences, fit le banquier froidement, c'est un grand luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand on est le débiteur des gens, il faut les payer autrement qu'en mauvaises paroles!
--Vous pouvez abuser de ma situation, Monsieur, dit le marquis avec amertume. Je suis dans vos mains, et je dois m'attendre à tout, puisque les miens m'ont les premiers abandonné. Quels égards puis-je espérer d'un étranger, quand ma fille me ferme sa bourse et que mon fils s'éloigne de moi?... Au surplus, brisons là... Nous n'avons plus rien à nous dire.
Carvajan fit un geste de surprise, puis son visage s'illumina d'une diabolique satisfaction.
--Pardon! reprit-il vivement... Je vous vois dans une erreur dont il faut que je vous tire... Vous accusez à tort votre fille et votre fils... Vous avez, sans doute, demandé à Mlle de Clairefont de vous sortir d'embarras, et elle s'y est refusée, prétendez-vous? Elle avait de bonnes raisons pour cela. L'argent que vous lui demandiez, il y a beau temps qu'elle l'a donné!... Ah! vous vous plaignez de son ingratitude!... Eh bien! elle s'est ruinée pour vous, et sans bruit, en suppliant qu'on ne vous révélât pas l'emploi qu'elle faisait de sa fortune... Voilà ce que vous appelez vous fermer sa bourse!...
Le marquis ne prononça pas une parole, ne poussa pas un soupir. Une vague de sang lui monta au cerveau; il devint pourpre, puis livide. Il jeta à Carvajan le regard d'une victime à son assassin. Il lui sembla que son coeur était tordu dans sa poitrine. Il fit quelques pas, et, inconscient, oubliant que le bourreau était là, il s'assit dans son grand fauteuil et, sur le dossier, roula sa tête avec égarement.
Le maire l'avait suivi, jouissant délicieusement des tortures de son ennemi, le dominant, l'écrasant du poids de sa haine.
--Quant à votre fils, poursuivit-il, s'il n'est pas auprès de vous, ce n'est pas de son plein gré, croyez-le bien. Il a été arrêté hier, et conduit à Rouen entre deux gendarmes!...
D'un bond le marquis se trouva debout: il saisit le banquier à la cravate, et, les yeux flamboyants, la lèvre tremblante, le poussant contre un des piliers de pierre avec une force prodigieuse:
--Misérable! tu as menti!... Avoue que tu as menti... ou je t'étrangle!
Les deux hommes luttèrent ainsi, pendant quelques secondes. Mais la vigueur factice du marquis ne fut pas de longue durée, et, froissé, secoué par Carvajan qui jurait, il se laissa aller défaillant dans les bras de Tondeur venu à son secours.
--Ah! tonnerre! Le vieux brigand! Il veut recommencer les voies de fait! cria le maire... Tondeur, vous êtes témoin... Il a porté la main sur un officier municipal... nom de nom! Je le fais passer en justice, lui aussi!
--Allons! monsieur Carvajan, faut vous calmer, dit Tondeur, qui prit le vieillard en pitié.. Vous lui avez porté un rude coup... Et il n'a pas été maître d'un premier mouvement...
--Eh bien! je le materai, moi! cria Carvajan... Ah! ça le chiffonne de voir son fils en cour d'assises?... Je le ferai aller plus loin, moi, pour lui apprendre le respect qu'on doit aux personnes!
Le vieillard rouvrit les yeux, et, décomposé par la douleur, il répéta avec un accent déchirant:
--En cour d'assises... Mon fils... Mon Robert... Est-ce possible... Qu'a-t-il fait?
Carvajan s'approcha, et, son visage enflammé touchant presque celui du marquis:
--Il a suivi la tradition paternelle: il a enlevé une fille... Seulement, comme elle se défendait, celle-là... il l'a étranglée! Voilà ce qu'il a fait!
M. de Clairefont se leva, et s'adressant à son ennemi, sur le ton de la prière:
--Il est impossible qu'il soit coupable... C'est mon fils, Monsieur. Vous aussi, vous avez un enfant... Songez à ce que je souffre... Un pauvre garçon, innocent du crime dont on l'accuse... Oh! je suis à votre merci. Je ferai ce que vous voudrez... Je reconnais mes torts... Mais je vous en prie... je sens que vous pouvez tout pour le malheureux Robert... Soyez indulgent!... Sauvez-le!... Rendez-le-moi!...
Carvajan, les bras croisés, avait écouté, impassible.
--Ah! ah! tout à l'heure vous m'insultiez... Vous m'implorez maintenant. Lâcheté et hypocrisie! Suis-je donc de vos amis, pour vous rendre service? Le vieillard courba sa tête blanche.
--Monsieur Carvajan... je regrette profondément ce que je vous ai fait...
--Croyez-vous que vous effacerez l'outrage avec quelques paroles?... J'en porte encore les traces sur ma joue, après tant d'heures écoulées.
Il prit rudement Honoré par le bras, et, l'attirant près de la fenêtre:
--Tenez, regardez cette place, devant votre perron... C'est là que vous m'avez fait renverser par vos chevaux et frapper par vos laquais...
--Eh bien! s'écria avec exaltation le marquis, descendez avec moi; je vais, si vous l'exigez, à cette même place, me mettre à genoux pour vous demander la grâce de mon fils!
Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues d'Honoré, il se disait: Le voilà écrasé. Il est à mes pieds. Le rêve dévorant de mes nuits est réalisé: je triomphe, je suis heureux. Il se répéta: «Je suis heureux»; mais il sentait qu'il ne l'était pas. Une amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n'était pas assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s'éloignant:
--Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et votre fils ce serait toujours à recommencer!... Je vous tiens: je ne vous lâche pas!... C'est vous qui avez commencé la lutte... Ne vous étonnez pas si je la pousse à outrance... Rang, fortune, considération, vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre compte.
Le marquis, à cette dure réponse, comprit que tout espoir était perdu. Il fut pris d'un vertige. Et, regardant avec égarement ce monstre qui se faisait une joie de ses souffrances:
--Si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils, s'écria-t-il. Oui, puisque vous êtes impitoyable pour le mien, le vôtre sera implacable pour vous!... Scélérat, vous avez donné naissance à un honnête homme. C'est lui qui vous châtiera.
Ces paroles, prononcées par le marquis avec la fièvre de la démence, firent tressaillir Carvajan de crainte et de colère.
--Pourquoi me dites-vous cela? cria-t-il.
Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste désordonné.
--Je crois qu'il devient fou! murmura-t-il à Tondeur...
--Ah! ah! ricana le marquis... mes ennemis me vengeront eux-mêmes... Oui, le fils est un honnête homme... Il a déjà quitté la maison paternelle... Il aura horreur de ce qu'il verra faire autour de lui...
Il marcha sur Carvajan.
--Hors d'ici, monstre! Ta besogne est faite... Tu as volé ma fortune, tu as volé mon honneur... Il n'y a plus rien que mon oeuvre... mais tu ne l'auras pas!
Il courut à sa table, prit ses dessins, les déchira et les foula aux pieds, puis, saisissant un lourd marteau, il se précipita vers le fourneau, et, à grands coups, avec d'horribles rires, il s'efforça de le briser. Carvajan, exaspéré, s'avança pour l'arrêter. Alors le vieillard, se retournant les cheveux hérissés, la bouche grimaçante:
--N'approche pas, ou je t'assomme!
--Sacrédié. Vous ne me faites pas peur! cria le banquier.
Et il allait s'élancer pour arracher le brûleur à la rage de destruction de l'inventeur, lorsque la porte s'ouvrit, et Mlle de Clairefont parut. D'en bas elle avait entendu les vociférations du marquis...
--Mon père! cria-t-elle.
D'un élan, elle fut près de lui, s'empara du marteau et, enlaçant le vieillard dans ses bras, épouvantée:
--Mon père, qu'y a-t-il?...
Honoré passa la main sur son front, et gémit:
--Chasse cet homme... Il me fait du mal... il me tue!...
La jeune fille se tourna vers Carvajan et, doucement:
--Mon père vous prie de vous retirer, Monsieur... Comme, incertain, il restait immobile, deux éclairs jaillirent des yeux de Mlle de Clairefont, et, d'un geste montrant la porte, elle dit ce seul mot:
--Sortez!
Le maire, dominé, s'inclina en silence et, suivi de Tondeur, qui se faisait petit, il s'éloigna.
Alors Antoinette, asseyant son père sur le grand fauteuil, se mit à genoux près de lui, réchauffa ses mains glacées, essuya son front mouillé de sueur et, le voyant inerte, sans regard:
--Mon père... c'est moi... revenez à vous... Mon père... vous me faites peur...
Honoré poussa un soupir douloureux, s'agita et ouvrit les paupières. Il reconnut Antoinette. Ses yeux s'emplirent de larmes et, avec effort, croisant ses doigts comme pour une prière:
--Oh! ma fille... mon ange. Je t'ai accusée, calomniée... pardon! pardon!
Il se renversa en arrière et perdit connaissance. Au même moment un pas rapide se fit entendre dans l'escalier, et M. de Croix-Mesnil entra.
--Antoinette! cria-t-il, s'avançant les mains tendues.
--Je vous attendais... dit-elle gravement.
--Mon Dieu! est-ce que j'arrive trop tard?...
--Non! car, hélas, nous avons encore beaucoup à souffrir.
Et lui montrant le marquis inanimé:
--Aidez-moi à emporter mon père dans sa chambre...
Tous deux, pieusement, ils soulevèrent entre leurs bras le vieillard qui se plaignait comme un enfant, et, lugubre cortège, descendirent l'escalier de pierre.
IX
Les heures qui suivirent furent affreuses. Croix-Mesnil se multipliait, mais ne pouvait rassurer Antoinette sur l'état de son père. Le docteur Margueron, parti, dès le matin, pour une tournée dans les environs, ne vint qu'à sept heures du soir. Il trouva le marquis très agité avec un côté de la face convulsé. Il prescrivit des sinapismes appliqués aux jambes, et des sangsues à la base du crâne, si la congestion augmentait. Il ne dissimula pas la gravité de la situation, et promit de revenir le lendemain matin.
Installée au chevet de son père avec le baron, la jeune fille passa les instants les plus douloureux de sa vie. Dans l'obscurité de la chambre, elle écoutait la respiration saccadée du malade, entrecoupée par des paroles sans suite. Assise près de la table, éclairée par une lampe, elle regardait l'ami dévoué qui, à la première nouvelle du malheur, n'avait pas hésité à accourir. Ils se taisaient tous deux. Navrée jusqu'au fond de l'âme, le corps anéanti, Antoinette était obsédée par des idées désolantes. Elle ne pouvait même pas concentrer uniquement sa préoccupation sur ce pauvre homme qui gémissait sourdement, en proie à un violent délire. La moitié d'elle-même s'en allait vers son frère dont le danger moins immédiat était cependant plus grand encore. Quel calvaire elle avait à gravir, la pauvre fille, et combien pesante était sa croix! Tous ses nerfs étaient détendus, elle se sentait sans force. Sa tête lui paraissait lourde et brûlante: elle eût donné beaucoup pour pleurer. Il lui semblait que, si la source de ses larmes s'était ouverte, elle s'y serait rafraîchie et calmée. Mais ses yeux restaient secs, enfoncés sous ses sourcils, comme tirés à l'intérieur par l'effort de la pensée.
À dix heures, le vieux Bernard entra sur la pointe du pied, et demanda si on ne voudrait pas souper. Antoinette secoua négativement la tête. Alors Croix-Mesnil la supplia de descendre avec lui. Elle n'avait pas mangé depuis le matin, il fallait qu'elle conservât des forces pour soigner son père. Elle se laissa arracher la promesse de prendre un potage, mais elle demeura dans la chambre de son malade.
Revenu auprès d'elle, le baron essaya de la soustraire à sa sombre méditation. Ils causèrent tout bas, précaution inutile, car le marquis était hors d'état de rien comprendre, et les mots qui frappaient son oreille n'éveillaient plus aucun écho dans son esprit. Le calme de Mlle de Clairefont effraya le jeune homme. Il eût préféré la trouver exaltée. Elle raisonnait sur les événements qui venaient de se produire avec une lucidité et un sang-froid absolus. Elle n'avait plus aucun espoir et voyait la situation désespérée. Elle interrogea elle-même le baron sur l'effet produit par l'arrestation de Robert. Enfermée dans la solitude et le silence de Clairefont, elle ignorait complètement ce qu'on pensait et ce qu'on disait au dehors. Elle savait seulement par le billet de la tante Isabelle que les journaux avaient divulgué l'affaire.
Du reste, c'était ainsi que Croix-Mesnil avait été informé. Un officier lui avait apporté le _Courrier de l'Eure_, et, avec un affreux saisissement, il avait lu le récit du meurtre et appris l'arrestation du prétendu meurtrier. Il avait aussitôt demandé une permission de vingt-quatre heures et était parti en toute hâte. Les autres journaux du département l'avaient renseigné sur les tendances de l'opinion publique.
Deux courants s'établissaient déjà: l'un favorable à Robert, l'autre contraire. Malheureusement, le second était beaucoup plus puissant que le premier. La passion politique, habilement excitée par les partisans de Carvajan, était en jeu. Les journaux radicaux débordaient d'imprécations lancées contre «les gaietés sanguinaires de ces derniers représentants de la féodalité, qui croyaient pouvoir encore disposer, suivant leur monstrueux caprice, de l'honneur et de la vie des prolétaires». Chassevent, appelé «vénérable vieillard» et «honnête travailleur», était représenté pleurant la fille, appui de sa vieillesse. Le tout se terminait par un chaleureux appel à la fermeté des magistrats et à la rigueur du jury, car le crime abominable méritait un châtiment exemplaire.
Croix-Mesnil se garda bien de laisser soupçonner à Antoinette ces excitations basses et ces fangeuses colères. Il ne dit pas non plus qu'au moment de quitter Évreux il avait reçu de son père une dépêche le mettant en garde contre l'ardeur irréfléchie d'un premier mouvement, et l'engageant à se tenir à l'écart de la famille de Clairefont. «La rupture n'est pas venue de toi, disait le prudent magistrat, profite de la situation qui t'est faite, et ne te compromets pas. Toutes les preuves matérielles accablent le malheureux Robert. Il n'y a pour lui que des présomptions morales, et bien faibles.» Le capitaine mit la dépêche dans sa poche et partit tout courant. Il avait un de ces coeurs simples qui croient ne pas faire assez quand ils ne font pas trop. Antoinette était malheureuse, son frère accusé, calomnié: ce n'était pas le moment de se tenir à l'écart, comme le lui télégraphiait son père, mais bien de se rapprocher. Et il était venu.
L'un près de l'autre, lui très triste, elle bien pâle, ils parlaient dans la demi-clarté de la lampe baissée, comme pour la veillée d'un mourant. Par instants ils s'arrêtaient pour écouter le vieillard qui, dans son délire, prononçait des phrases menaçantes et riait lugubrement. Et ces paroles douloureuses, marmottées entre les dents serrées, avec un frisson les ramenaient impitoyablement à l'affreuse réalité.
--Carvajan, toujours! C'est lui qui a accusé Robert, n'est-ce pas? demanda Croix-Mesnil.
--M. Malézeau le croit... Et comment pourrions-nous en douter après ce qui s'était passé la veille? Il s'est vengé d'une façon foudroyante de l'affront que mon frère lui avait infligé. Hélas! nous avons travaillé à notre malheur de nos propres mains, et, en beaucoup de circonstances, nous avons été bien imprudents. Nous devons accuser nos ennemis, mais, pour être justes, commençons par nous accuser nous-mêmes.
Et, comme une protestation contre cette franchise et cette humilité, la voix sifflante du marquis, s'élevant dans l'ombre de l'alcôve, répétait: Carvajan! Ah! ah! misérable!... Fortune, honneur... tout, tout, excepté mon oeuvre!
Alors, pris d'une respectueuse horreur, les deux jeunes gens se taisaient et, dans le silence, le tic-tac lent et monotone de la pendule marquait la fuite du temps. Trois fois le vieux Bernard revint montrer à la porte de la chambre sa figure inquiète. Le brave homme voulait passer la nuit auprès du lit de son maître. Mais Antoinette le renvoya doucement, lui ordonnant d'aller se coucher, afin d'être dispos le lendemain.
Vers deux heures du matin, elle s'approcha du malade, et l'examina attentivement. Son visage était moins crispé, sa respiration plus régulière; il paraissait plus calme. Elle eut un court moment de joie, et, soudainement, les larmes que les plus cruelles angoisses n'avaient pu lui arracher jaillirent de son coeur réchauffé par un rayon d'espérance. Elle joignit les mains, se laissa tomber à genoux sur un coussin, et Croix-Mesnil entendit qu'elle priait Dieu de lui conserver son père. Il voulut la relever, l'encourager; elle lui dit:
--Laissez, cela me fait du bien... J'étouffais... Elle lui montra le marquis.
--Voyez... il me semble qu'il est mieux... Son agitation a cessé... Si nous pouvions le sauver!... Je pensais tout à l'heure qu'il serait vraiment trop cruel que Robert ne le revît plus, et pût concevoir la pensée que le chagrin a causé sa mort.
--Oui, vous le sauverez, reprit avec émotion le baron, et vous verrez de nouveau le père et le fils réunis sous vos yeux. Les méchants ne triomphent pas toujours, et, quoi qu'on en dise, il y a une Providence.
--Moi, je le crois, dit simplement Antoinette.
Ils restèrent pendant quelques minutes auprès du lit à regarder le vieillard, puis Mlle de Clairefont déclara à son compagnon qu'elle désirait veiller seule.
--Si j'ai besoin d'aide, je vous promets de vous envoyer chercher, ajouta-t-elle.
Après avoir résisté, Croix-Mesnil se décida à obéir. Le silence s'étendit sur le château, et tout parut dormir. Dans la nuit, une hulotte se plaignait, mélancolique, et son chant de mauvais augure ne troublait pas la jeune fille. Elle y trouvait comme un écho de sa tristesse. N'était-ce pas le seul oiseau qui pût tourner autour de cette maison vouée au malheur? Elle resta allongée dans un fauteuil, les yeux fixés sur une facette de la cheminée que la lumière faisait briller, suivant son imagination qui l'emportait bien loin.
Peu à peu elle éprouva une sensation d'allégement, comme si son être eût flotté dans l'espace, balancé par des souffles légers; elle ne sentait plus sa fatigue, elle était dégagée de sa douleur, elle voguait dans un bleu charmant et infini. Sa bouche exhala un souffle plus régulier: elle s'était endormie. Ce sommeil dura une grande heure, puis, du fond de son repos, il lui sembla qu'une voix l'appelait. Elle se dressa effrayée et courut au lit du malade. À demi soulevé sur son coude, il ouvrait des yeux troubles et vagues. Elle lui parla doucement; il prit sa main, la serra, comme pour lui indiquer qu'il la reconnaissait, puis, articulant ses mots avec peine:
--Il faudra voir ce jeune homme, ma fille... Il est honnête... C'est lui qui sauvera ton frère...
Elle crut à une hallucination causée par la fièvre, à une conception délirante; elle embrassa le vieillard pour le calmer, et, entrant dans son idée, comme on fait avec un enfant:
--Oui, mon père, oui, reposez-vous... tout ira bien...
Il agita sa tête blanche, leva ses yeux dans lesquels, en cet instant, vivait la pensée, et, avec un accent qui parut prophétique à Antoinette, il répéta:
--C'est ce jeune homme qui nous sauvera... Il est honnête... Il faut le voir, ma fille...