Chapter 2
Fleury, greffier du juge de paix de La Neuville, était un homme de quarante ans, d'une laideur malsaine et répugnante. Ses lèvres étaient habituellement couvertes d'aphtes, qui saignaient et qu'il pansait avec des applications de papier, pour les dérober au contact de l'air. Ces bobos, recouverts de leur taie blanche, faisaient sa bouche plus ignoble, et en accentuaient la torsion hideuse et hypocrite. Ses yeux gris et vitreux ne montraient presque pas de blanc, et leur pupille avait une inquiétante mobilité. Ses cheveux mal coupés étaient pleins d'épis, qui se hérissaient dans tous les sens, achevant de donner à sa figure une expression effrayante. On le voyait toujours décemment habillé de noir. Pour l'instant, il était en bras de chemise, et avait ôté sa cravate.
Son adversaire était un homme d'une cinquantaine d'années, taillé en force, très rouge de visage, et le poil grisonnant. De petites boucles en or pendaient au lobe de ses oreilles. Une paire de guêtres en cuir fauve lui montait jusqu'aux genoux; il était vêtu d'une blouse de roulier brodée de fil blanc aux épaules, au cou et aux poignets. Sur une chaise, près de lui, il avait posé une casquette de drap bleu à oreillettes, qu'il portait été comme hiver. Ses mains étaient presque aussi épaisses que longues, et faites pour assommer un boeuf. Il riait, d'un rire violent qui lui rendait les joues violettes et finissait par un étranglement. On l'appelait le père Tondeur. Était-ce son nom véritable, ou un sobriquet, venant de son habituelle façon de traiter les gens avec qui il faisait des affaires? Jamais Pascal, depuis son enfance, ne l'avait entendu nommer autrement. Il se souvenait de l'avoir vu autrefois venir bien souvent chez son père. Quand il s'en allait, il disait toujours: Entendu. Ce qui prouvait le bon accord qui existait entre lui et Carvajan. Tondeur était marchand de bois, et occupait deux cents bûcherons, d'un bout de l'année à l'autre, dans les coupes qu'il soumissionnait aux adjudications du gouvernement ou des particuliers.
Pascal s'assit à une table écartée. Un silence profond régnait dans la salle, troublé seulement par les bourdonnements des mouches qui voletaient au plafond en noirs essaims, et par le claquement sec des dominos sur le marbre. De temps à autre cependant, Tondeur et Fleury poussaient de sourdes exclamations, et laissaient échapper des lambeaux de phrases, agrémentées de plaisanteries en usage parmi les joueurs:
--Blanc partout... preuve d'innocence.
--Et du six... _tème_ décimal...
--Pour le coup, je pose le gros...
--Et domino!... Sept et trois dix et sept dix-sept... qui ajoutés à quatre-vingt-trois font cent... Père Tondeur, vous avez votre compte...
--A-t-il une chance, ce Fleury! Il n'y en a que pour lui...
--En faisons-nous encore une?
--Non! il faut que je monte aux coupes surveiller un peu le travail de mes ouvriers...
--Restez donc! Par cette chaleur-là, vous allez attraper un coup de sang....
--Eh! le coup de cent... c'est vous qui l'attraperez si je reste!
Les trois hommes partirent d'un gros rire, et Fleury, dans l'ombre de la salle, commençait à remuer les dominos, quand le bruit d'une voiture s'arrêtant devant l'auberge attira l'attention générale. L'énorme Pourtois se souleva même sur sa chaise et ébaucha un mouvement de curiosité. Mais il n'eut pas à se déranger: la porte s'ouvrit, poussée par une main vigoureuse, et un jeune homme de très haute taille, vêtu d'un costume de chasse en velours marron, guêtre jusqu'aux genoux, le visage animé, entra brusquement.
--Il y a du monde, dit-il d'une voix forte, en jetant un regard autour de lui, tant mieux! Tenez, père Pourtois, allez jusqu'à ma charrette: vous y trouverez une mauvaise bête, qui est à vous, et que vous avez tort de laisser vagabonder dans nos bois... Pour cette fois, je vous la ramène... Mais à la prochaine occasion, aussi vrai qu'il y a un Dieu, je lui casse les reins! Du reste, je le lui ai dit...
--Comment? monsieur le comte... Comment! une bête à moi? interrogea le cabaretier très étonné, en étant sa casquette avec déférence... Une bête... à qui vous avez dit...
--Eh! allez jusqu'à la voiture, interrompit le jeune homme avec impatience. Alors vous comprendrez...
Fleury, d'un pied leste, y était déjà. Sa figure sardonique s'éclaira, ses petits yeux pétillèrent de malicieuse gaieté, sa bouche se fendit dans un éclat de rire, qui montra ses dents noires comme des clous de girofle, et, frappant ses mains l'une contre l'autre:
--Eh! c'est Chassevent! Les quatre pattes liées, ni plus ni moins qu'un veau qu'on mène à la foire!... Ah! la bonne tête qu'il a, sur sa paille!... C'est bon pour faire mûrir les nèfles, la paille, mon vieux; mais c'est mauvais pour coucher les chrétiens!
Un grondement de loup pris au piège partit de la voiture, et, se raidissant sur ses coudes et sur ses genoux, un homme vêtu d'une blouse rapiécée, la tête couverte d'un foulard brun et rouge, un pantalon bardé de cuir aux jambes, et les pieds chaussés de souliers de roulier, leva, au-dessus des ridelles de la charrette, un visage maigre, à la bouche sinistre, aux yeux obliques et aux cheveux grisonnants.
--Tu veux descendre, vieux drôle! dit le jeune comte, et, à bout de bras, enlevant son prisonnier comme un paquet, il fit deux pas, et le déposa, hurlant, sur une des tables de l'auberge.
--Quel poignet! s'écria le père Tondeur avec admiration.
--Mais quel regrettable emploi de la force! pontifia en douceur Fleury, dont l'accès de gaieté avait été calmé par de soudaines réflexions... Pourtois, prenez donc les ciseaux de votre femme et coupez ces cordes... Oh! monsieur Robert, reprit-il, l'air câlin, est-ce digne d'un homme dans votre position de traiter ainsi un pauvre diable?
Pourtois, de ses grosses mains, avait déjà délié Chassevent qui, se sentant libre, sauta sur ses pieds, se frotta les épaules, et, avisant un verre resté plein sur un plateau, le but avec avidité...
--Ça lui a donné soif, au mâtin! dit Tondeur. Mais qu'est-ce qu'il a donc fait, monsieur le comte?
--Il a tendu des collets dans la Vente aux Sergents: c'est la dixième fois depuis un mois... On ne pouvait pas le pincer... Mais je me doutais que c'était lui, et j'ai été faire une ronde, ce matin, après la rentrée du garde... J'ai trouvé mon gaillard en train de poser ses fiches... Les collets sont dans ma poche...
Il tira un paquet de fils de laiton, et, le jetant au visage du braconnier pâle et muet:
--Tiens, coquin, voilà tes instruments de travail... Mais tu sais ce que je t'ai dit?... Avec toi plus de procès-verbaux... On t'envoie devant le tribunal, tu attrapes huit jours de prison, pendant lesquels on te nourrit mieux que tu ne l'es chez toi! Ta fille est obligée de te payer ton tabac... C'est tout profit!... Ce matin, je t'ai pris, ficelé et laissé au pied d'un arbre, pendant trois heures... C'est bon pour cette fois... Mais si tu y reviens...
La figure tannée de Chassevent se plissa de petites rides, qui coururent sur sa peau, comme les vagues légères d'une eau effleurée par le vent. Il ne leva pas ses yeux faux, mais il laissa échapper un sifflement narquois qui fit monter le rouge au front du jeune comte.
--Ah! canaille!... dit-il, et il levait déjà sa main puissante, lorsque Fleury l'arrêta, en lui montrant, d'un coup d'oeil, Pascal assis dans un coin obscur de la salle:
--Monsieur Robert... je vous en prie... devant un étranger... Allons! il faut mépriser ces bravades... Chassevent est dans son tort... Sa conduite est très blâmable... Mais votre façon de procéder est tout à fait illégale. On n'a pas le droit d'attenter, de sa propre autorité, à la liberté individuelle... Il y a des agents de la force publique... pour ces besognes-là... Ce n'est pas le greffier du juge de paix qui parle en ce moment... c'est l'homme privé... qui, vous le savez, vous est tout dévoué... et déplore des violences qui font tort à votre caractère.
--Le tort que je me fais ne regarde que moi, interrompit le jeune homme, avec un ton hautain. Les gendarmes de la brigade s'occupent de tout, excepté de courir après les coquins, et quant à vous, Fleury, vous êtes un brave garçon, mais ne vous mêlez pas de mes affaires.
--Il ne faut refuser le loyal concours de personne, murmura le greffier, en baissant la tête avec un air d'humilité désolée.
--Est-ce que vous partirez d'ici sans rien prendre, monsieur Robert? s'écria Pourtois, plein d'obséquiosité... Qu'est-ce qu'on pourrait donc bien vous offrir?
--Rien, je vous remercie, dit le jeune homme. Il fouilla dans la poche de son gilet, et, jetant une pièce de monnaie sur la table:
--Tenez, voilà pour votre garçon d'écurie qui a gardé mon cheval.
Et gagnant la porte, sans ajouter une parole, sans faire un salut, il monta dans sa voiture et s'éloigna au grand trot.
À peine Chassevent l'eut-il vu disparaître dans un tourbillon de poussière, qu'il retrouva la parole. Toutes les invectives qui lui bouillonnaient au bord des lèvres, depuis un instant, sortirent comme un torrent; il fit, d'un coup de poing, sauter sur le marbre de la table les dominos abandonnés:
-Ah! mauvais chien! hurla-t-il, bavant de colère, ah! grand lâche! ah! tu me paieras ça! Pour quelques malheureux lièvres, il m'a attaché... oui, comme il l'a raconté... à un baliveau! Mais il m'a pris en traître, vous savez, car je ne le crains pas...
--Ne fais pas le malin, dit Tondeur: il t'aplatirait d'une seule calotte...
--Oh! malheur de malheur! La prochaine fois, j'irai avec mon fusil... Et aussi sûr que nous sommes là, je lui fais son affaire!
--Allons! allons! Chassevent, vous n'êtes pas aussi rageur que vous voulez le faire croire, interrompit Fleury, et vous dites des bêtises dans ce moment-ci...
--Jamais je ne lui pardonnerai ce qu'il m'a fait, reprit le braconnier d'un air sombre... Quand on le saura, tout le pays va se ficher de moi... Ah! ces gens de Clairefont! Quand donc leur aurons-nous réglé leur compte?
Il lança un horrible juron et, jetant à Fleury un regard sinistre:
--Oui, que M. Carvajan se charge du père... Et moi je me charge du fils...
À cette association répugnante faite par Chassevent, à ce rapprochement odieux de son père et du vagabond, Pascal se leva avec violence, et, le visage enflammé par la colère:
--Je vous défends, misérable drôle, s'écria-t-il, de prononcer le nom de M. Carvajan...
--Parce que? demanda Chassevent, d'un ton à la fois goguenard et menaçant.
--Parce que c'est mon père.
Ces mots produisirent un changement immédiat dans l'attitude des trois hommes. Pourtois avança respectueusement une chaise, Fleury chiquenauda sa redingote crasseuse, et redressa sa cravate fripée, Chassevent porta la main au foulard qui lui servait de coiffure. La femme Pourtois elle-même, du haut de son comptoir, daigna sourire entre ses deux tirelires en métal blanc.
--Ah! vous êtes le fils à M. Carvajan? dit le braconnier avec volubilité... C'est une autre affaire... M. Carvajan, voyez-vous, c'est notre homme, et il n'y a pas de danger que nous cherchions à le contrarier... Je ne lui ai, moi, tant seulement jamais pris un lapin dans ses bois de La Moncelle... Et pourtant il y en a, bon sang! que c'en est gris!... M. Carvajan!... On peut dire que je lui suis dévoué. S'il voulait avoir ma fille chez lui comme servante... il l'aurait, quoiqu'elle soit fiérote... Mais elle en a bien le droit: elle est assez gentille! C'est moi qui lui ai distribué, à M. Carvajan, sa liste aux élections municipales, et ces messieurs savent que le jour où il a été nommé maire, je me suis piqué le nez, ah! mais à fond... comme ça se doit en l'honneur d'un ami!... Ah! je l'aime, M. Carvajan, autant que j'abomine les gens d'en face... Mais il ne les chérit pas non plus... et c'est lui qui nous en débarrassera...
Il montra le poing à la colline sur laquelle se dressait, entre les arbres, le château de Clairefont, et, s'excitant lui-même au souvenir de sa récente aventure:
--Ah! brigand, va! M'attacher, comme un corbeau crevé, exposé dans un champ au bout d'une perche!... Mais tu me le paieras, ou que ce que je bois me serve de poison!
Et il avala d'un trait un verre de bière que Pourtois venait de verser pour Pascal.
--Dites donc, Chassevent, s'écria le cabaretier mécontent, faudrait nous flanquer un peu la paix avec vos histoires... Nous aimerions mieux écouter monsieur, que nous revoyons dans le pays avec bien de la satisfaction... Je vous ai connu tout petit, monsieur Pascal, et quand vous vous promeniez avec votre bonne chère dame de mère, je vous ai bien souvent reçu dans mon établissement... Oh! il est changé depuis les temps!... Mais vous aussi... Et vous voilà bel homme, da... vous qui étiez un peu maigriot, soit dit sans vous offenser...
--Vous ne m'offensez pas, répondit Pascal, les yeux baissés, et comme absorbé par une profonde méditation... Tout est bien changé, en effet... hommes et choses...
--Et tout changera bien davantage avant peu, dit Fleury d'une voix coupante... Nous avons la guerre ici, monsieur Carvajan, entre votre père et le marquis de Clairefont... Il y a trente ans que les hostilités sont engagées, et nous approchons du dénouement. Les gens d'en haut sont bien perdus, allez. Ils n'ont pas de chance d'en réchapper, car c'est votre père qui les tient. Vous êtes arrivé pour assister à la victoire... Soyez le bienvenu, monsieur Pascal...
Le greffier tendit au jeune homme une main crochue comme une griffe, que celui-ci ne vit pas sans doute, car il la laissa retomber sans la serrer.
Immobile, debout, il songeait. Dans son souvenir la récente aventure repassait. Il voyait une belle jeune fille à cheval, marchant lentement sous la voûte fraîche des arbres, escortée par un grand lévrier. Un inconnu sautait dans le chemin creux devant elle, et lui demandait sa route. Gravement, avec une fière complaisance, elle lui servait de guide. Au moment de la quitter, respectueusement, il la priait de lui dire son nom, et c'était Mlle de Clairefont, la fille de celui que l'on citait comme l'ennemi de son père. Il semblait alors à Pascal qu'une ombre descendait sur la jeune fille et qu'il la voyait vêtue de noir, le front penché sous de lourds ennuis, son beau visage creusé par le chagrin. Elle marchait en silence, les yeux rougis et fixés vers la terre, toute seule, comme abandonnée. Le chemin vert et fleuri avait perdu sa splendeur d'été. Les arbres dépouillés de leurs feuilles frissonnaient, noirs et froids, sous le vent d'hiver, et de ce tableau se dégageait une impression de malheur. Comment se trouvait-elle ainsi seule? Où était le père? Qu'était devenu le frère, ce violent et rude jeune homme qu'il n'avait qu'entrevu? Comment la solitude morne s'était-elle faite autour de cette adorable enfant, et pourquoi pleurait-elle? Ainsi que l'avaient annoncé ces misérables qui l'entouraient, le vieux Carvajan était-il l'auteur de ce deuil et de cette tristesse?
Le coeur de Pascal se serra. Il se demanda avec trouble quel intérêt soudain il prenait à cette jeune fille, qu'il ne connaissait pas la veille. Il sentit une violente angoisse à la pensée qu'elle allait souffrir, et souffrir par un Carvajan. Devait-il donc, lui qui portait ce nom redouté, être maudit par elle? Lorsque, entraîné par une irrésistible sympathie, il aurait voulu se courber à ses pieds, protester de son dévouement, accomplir des tâches surhumaines pour se faire remarquer et pour plaire, il se découvrait irrémédiablement voué à son aversion et à son mépris.
Le vieux marquis de Clairefont, l'athlétique et violent Robert disparurent de sa mémoire: il n'y eut plus qu'elle, incarnation unique de la famille, elle seule menacée, et dont on annonçait joyeusement la ruine, elle, victime livrée à tous ces confédérés qui célébraient leur prochaine victoire, et le félicitaient, lui, Pascal, qui déjà eût voulu les écraser, d'être arrivé pour assister à la curée.
Il releva le front avec le sentiment qu'on le regardait. Il vit en effet les yeux de ceux qui l'entouraient fixés sur lui avec surprise. Depuis quelques minutes, à la suite de ces paroles triomphantes lancées par Fleury, il se montrait absorbé, muet, la tête penchée sur la poitrine. Il passa la main sur son front, et, avide de savoir plus complètement ce qui se tramait contre Clairefont:
--Je vous remercie de votre bienvenue, dit-il en s'efforçant de montrer un visage souriant. Mais laissez-moi vous dire que j'arrive d'un pays où les intérêts qui vous mettent en mouvement paraîtraient bien mesquins. J'ai parcouru les provinces les plus sauvages de l'Amérique, j'y ai vu des domaines de cent mille hectares, où pâturent des troupeaux innombrables, gardés par des escouades de bergers à cheval. En repassant au bout d'un an dans des contrées que j'avais connues désertes, j'y ai découvert des villages poussés comme par enchantement, j'ai traversé à cheval des montagnes où l'argent est le caillou du chemin, j'ai longé des lacs de pétrole contenant de quoi éclairer l'Europe entière pendant dix années sans tarir. J'ai foulé des champs où la terre végétale a cinq mètres d'épaisseur, et où la paille du blé est haute à cacher un homme debout. J'ai assisté à la marche prodigieuse et ininterrompue du progrès, transformant tout un monde. Je reviens, au bout de dix ans d'absence, et je vous trouve ici occupés de la même intrigue, échauffés de la même haine, dévorés du même désir. Allons, on voit que tout est définitivement réglé, mesuré et établi, dans notre France, et que vous avez du temps à perdre. J'assisterai à votre amusette, puisque vous m'y conviez; mais je suis un peu blasé, je vous en préviens: je ne vous promets pas que j'y prendrai de l'intérêt.
Il partit d'un éclat de rire qui sonna faux à l'oreille de Fleury. Le greffier conçut un peu d'inquiétude. Il dévisagea ce fils qui traitait avec tant de dédain une affaire qui tenait si fort au coeur de son père. Il crut nécessaire de lui faire toucher du doigt le fond de l'opération, pour qu'il en parlât avec moins de détachement:
--Il n'est pas question ici de lacs de pétrole, ni de mines d'argent, ni même de terres pouvant se passer d'engrais, dit-il avec une aigre ironie; nous ne sommes pas dans le pays des prodiges, mais en France, où les gains considérables et faciles se font rares, et où une belle spéculation mérite qu'on s'en occupe et qu'on la tire de longueur. Or, il s'agit de la Grande Marnière, et cette colline de cent hectares, aride, couverte de bruyères et d'herbes blanches, contient, dans son sous-sol, des millions... Exploitée par le marquis de Clairefont, ce rêveur, elle a été une source de ruine. Aux mains de votre père et de ceux qui sont avec lui, elle sera une source de prospérité. Tout le pays, voyez-vous, est intéressé à ce que le domaine de Clairefont change de maître, et vous ne serez pas bien malheureux, monsieur Pascal, d'habiter le château qui est là-haut. Si délabré qu'il soit, il a meilleure façon que la petite maison de la rue du Marché.
Machinalement, le jeune homme se dirigea vers la porte de la salle, l'ouvrit, et soudain le parc de Clairefont, s'étageant sur le flanc du coteau, jusqu'au pied de la longue terrasse qui borde la façade du château, s'offrit à ses yeux. Les taillis étaient calmes, profonds, et silencieux. Au loin, le coucou faisait entendre son chant mélancolique. Au delà de ces futaies ombreuses, derrière ces murailles, se trouvait la jeune fille qu'il rêvait déjà de défendre. Un bien grand espace s'étendait entre elle et lui: toute la largeur de ce vallon stérile, qui recelait dans ses flancs les trésors annoncés par Fleury. Mais plus infranchissable encore était la séparation tracée par cette fine cravache, qui avait coupé l'air avec un sifflement, quand il avait prononcé son nom, ce nom redouté de Carvajan, qui retentissait aux oreilles inquiètes comme un présage de ruine.
--Beau parc! murmura derrière lui la voix enrouée de Chassevent... Et jolie habitation... Ma fille y travaille... Elle m'en parle...
--J'y compte deux mille pieds d'arbres à abattre, si on veut jouer du haut bois, ajouta Tondeur, avec une grosse gaieté, et encore sans abîmer les ombrages!...
--Nous en tâterons, n'est-ce pas, père sournois? dit l'énorme Pourtois... On a besoin de madriers pour le chemin de fer... Ce sera justement le coup!...
--Et il y a derrière l'auberge vingt arpents, que nous savons comment irriguer, et qui feraient de bien jolis herbages, répliqua le marchand de bois. Bah! vivons d'espoir!
Puis, tortillant autour de son poignet la lanière de cuir de sa trique:
--Allons, assez flâné! Au revoir, les enfants... Monsieur Carvajan, à l'avantage...
Il donna de lourdes tapes dans les mains de ses amis, tira son chapeau à Pascal, et, d'un pas pesant, il se dirigea vers le plateau.
Le jeune homme le suivit du regard, pensant que, peut-être, en traversant les bois, en longeant le parc, le vieux Tondeur aurait l'occasion de rencontrer la charmante amazone. Puis, ses idées prenant un autre cours, il songea avec inquiétude que les habitants de Clairefont vivaient entourés d'ennemis secrets et acharnés. N'avait-il pas, quelques instants auparavant, entendu Fleury parler familièrement au comte Robert? Pourtois n'était-il pas souriant et obséquieux devant le jeune châtelain? Et Tondeur, en relations d'affaires continuelles avec le marquis, ne circulait-il pas toute l'année sur le domaine, comptant les vieux hêtres et les grands chênes, et mesurant d'avance sa part de la conquête commune? Jusqu'à l'horrible Chassevent, dont la fille allait en journée au château, et servait d'espionne à la bande noire dont Carvajan était le chef.
Ainsi, d'instants en instants, à mesure que les agents de son père parlaient, il voyait tous les ressorts du piège tendu apparaître. Il voulut tout savoir, et, avisant Fleury qui faisait des grâces à la réfléchie et silencieuse Mme Pourtois, il prit la résolution de pénétrer jusqu'au fond de cet esprit trouble. Sortant de sa poche un étui à cigares en argent, il l'ouvrit et le tendit au greffier.
--On voit que vous revenez d'Amérique, dit celui-ci, en regardant les havanes avec une lente admiration.
Il en choisit un, en mâchonna grossièrement le bout entre ses dents, et, le fumant à grosses bouffées:
--Si vous retournez à la Neuville, nous ferons route ensemble.
--Avec plaisir.
Ils sortirent de l'auberge, reconduits jusqu'au seuil par le colossal Pourtois. Arrivé sur la route, jetant un dernier regard sur la haute terrasse où il lui semblait voir confusément passer une élégante promeneuse, Pascal prit familièrement le bras de Fleury, et, avec l'abandon d'un homme qui se sent en confiance:
--Maintenant que nous sommes seuls, dit-il, parlez-moi de ces Clairefont.
--Oh! mon cher monsieur, ils s'enfoncent de jour en jour plus complètement... À l'heure qu'il est, il n'y a plus que la tête qui passe... Et sous peu tout y sera... Le marquis est un vieux fou qui, depuis vingt-cinq ans, s'est donné, pour se ruiner, plus de mal que bien d'autres pour s'enrichir... Tant qu'il n'a fait qu'inventer des charrues à double soc automatique, avec lesquelles on ne pouvait pas labourer, et des batteuses rotatives, qui mettaient le grain en marmelade, ça a encore été... Mais il s'est un beau jour fourré en tête de fabriquer de la chaux hydraulique, et alors il a pratiqué des sondages aux quatre coins de son domaine, il a construit une usine, puis il a hypothéqué ses terres pour subvenir aux frais de l'entreprise... Il eût mieux valu pour lui se jeter dans le puits de la Grande Marnière qui a cent vingt mètres de profondeur!... Le bonhomme était fait pour conduire cette affaire-là comme moi pour ramer des pois... Il aurait fallu un malin pour mener la chose à bien... Et justement ce malin-là avait intérêt à ce qu'elle tournât de travers...
L'ignoble Fleury cligna ses yeux louches, et fit entendre un petit ricanement: