La Grande Marnière

Chapter 19

Chapter 193,822 wordsPublic domain

Elle se figurait Robert dévoré par l'inquiétude et l'impatience, se débattant au travers des embûches préparées par les calomniateurs, cédant peut-être à la colère qui lui montait si promptement au cerveau, et, qui sait? aggravant sa situation par des violences sur lesquelles, sans doute, on comptait. Et nul ne pouvait pénétrer jusqu'à lui. Ce garçon vigoureux, habitué aux fortes senteurs des bois et des plaines, aux durs exercices de la vie agreste, cloîtré entre quatre murailles, gardé à vue et torturé par des interrogatoires auxquels il ne pouvait assurément rien répondre. Quel supplice de tous les instants, quelle épreuve mortelle! Quand le reverrait-on? Reviendrait-il seulement jamais? Que ne devait-on pas redouter d'ennemis qui avaient pu égarer la justice à ce point qu'un innocent, pour les besoins d'une cause infâme, fût chargé du crime d'un autre?

Elle voyait aussi la tante de Saint-Maurice, noyée dans la grande ville, allant sans résultat du Palais de Justice à la prison, et tournant comme un chien perdu autour des murs derrière lesquels vivait misérable l'enfant qu'elle adorait. Ah! la pauvre vieille, comme elle devait souffrir, et, que de barbarismes devaient tomber de sa bouche!

Antoinette voulut lui écrire. Elle alluma une bougie, ne pouvant, superstitieusement, se décider à ouvrir les volets, cette chambre étant destinée à rester close jusqu'à ce que celui qui l'habitait fût revenu. Elle prit le papier, les plumes de son frère, et, soulageant son coeur ulcéré, elle répandit à la fois sa tristesse et ses larmes.

Ne voulant pas que personne pût, dans le pays, savoir où était allée la tante Saint-Maurice, elle fit porter sa lettre à la boîte du chemin de fer par le vieux Bernard. Plus calme, elle rentra dans sa chambre et passa la journée à griffonner des comptes, à fouiller des dossiers, à relire des exploits d'huissier.

Le soir réunit le père et la fille dans la salle à manger. Le marquis se montra très froid pour Antoinette. Il boudait. Il ne desserra pas les dents jusqu'à la fin du dîner. Et la jeune fille se félicita presque de ce silence. Le dessert terminé, le marquis se leva, tourna dans l'immense pièce, caressa le lévrier qui, laissé à l'abandon depuis deux jours, regardait sa maîtresse avec des yeux étonnés. Une fenêtre donnant sur la cour d'honneur était ouverte: le vieillard s'en approcha et jeta du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indécis et soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d'oeil du côté d'Antoinette, comme s'il allait lui parler, puis il prit sa résolution, fit un geste de dépit, et, disant sèchement: «Bonsoir, ma fille», sans une main tendue, sans un baiser donné, il remonta dans son laboratoire.

Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette injuste rancune lui eût semblé trop lourd; elle se tourna vers Fox, modula un léger sifflement et, sortant dans la cour, se mit à marcher de long en large, sur le pavé, sans songer à prendre la petite allée qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lévrier, gravement, suivait réglant son pas sur celui de sa maîtresse.

L'ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fraîcheur légère ranimait la vie des plantes brûlées par le soleil, et, avec un tintement de clochettes d'argent, les rainettes chantaient au loin dans les herbes. C'était l'heure où, chaque soir, avec Robert et la tante Isabelle, avant d'aller tenir compagnie à son père, Antoinette faisait un tour de promenade. Dans cette obscurité grandissante, le sentiment de son affreuse situation s'imposa plus cruellement à elle, ses yeux cherchèrent avec angoisse les êtres aimés, elle se vit seule, et, accablée, n'eut pas la force de continuer son chemin; elle se laissa tomber sur un banc de pierre, et, gémissante, elle murmura: Robert! oh! Robert!

À ce nom un plaintif et lugubre hurlement répondit. Le lévrier, le museau levé vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s'il eût compris sa pensée et partagé sa peine, semblait aussi pleurer l'absent. Elle lui parla pour l'apaiser, et, la main perdue dans le poil rude de sa tête, elle resta à songer. Huit heures sonnèrent à l'église du village. Frissonnante, Antoinette s'apprêtait à rentrer, lorsque la petite porte de la grille s'ouvrit, donnant passage à Me Malézeau. Le notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de soulagement.

--Dieu soit loué, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle... Mon inquiétude était de rencontrer M. le marquis auprès de vous...

Il s'arrêta, pris d'une suffocation, et, serrant avec attendrissement les mains de la jeune fille...

--Ma pauvre enfant... Ah! je vous plains de tout mon coeur... Ma pauvre enfant!

Il ne continua pas, parut craindre de s'être abandonné à trop de familiarité, et se courbant très respectueusement:

--Pardonnez à ma vieille affection, Mademoiselle... Je m'oublie un peu, Mademoiselle, mais je vous ai vue naître... C'est là mon excuse.

--En avez-vous besoin? s'écria Antoinette... Ne regrettez pas ces témoignages de sympathie, mon bon monsieur Malézeau. On ne nous les prodigue pas, en ce moment, et je suis profondément reconnaissante à ceux qui ne nous délaissent pas et qui osent nous plaindre.

--Ah! Mademoiselle... Mon entier dévouement... croyez-le bien, balbutia le brave homme... Aucune puissance, si redoutable qu'elle soit, ne m'empêchera de remplir mon devoir envers votre famille... Et je viens me mettre entièrement aux ordres de M. le marquis et aux vôtres. Si vous saviez quelle peine cela me fait de vous voir malheureuse!... Ne pleurez pas, je vous en supplie... Vous me bouleversez, et j'ai besoin de toute ma tête... Car nous avons de sérieuses résolutions à prendre.

Antoinette essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et, s'efforçant de retrouver sa fermeté:

--Que se passe-t-il? Dites-moi tout: je ne dois rien ignorer... Mon frère d'abord...

--Oh! Mademoiselle, par quelle fatalité, avant-hier, ne l'avez-vous pas emmené avec vous en quittant la fête?... Quelle imprudence même d'y être allés!...

--Eh! qui pouvait prévoir ce qui s'est passé?

--Grand Dieu! Il fallait tout craindre! Ce Carvajan... Malézeau, instinctivement, baissa la voix, comme s'il eût craint que le vent de la nuit emportât ses paroles jusqu'à la maison de la rue du Marché... Ce Carvajan est un tigre déchaîné!... Il a soulevé l'opinion contre votre frère, c'est lui qui l'a désigné à la justice... Si l'arrestation n'avait pas eu lieu, on ne sait pas ce qui se serait passé. La populace des faubourgs s'ameutait... Oh! le parquet fait son devoir... Les recherches continuent; on a mis la main sur plusieurs drôles fort suspects... Rien n'a pu être relevé contre eux... Tandis que ce malheureux Robert... Ah! le piège a été bien tendu!

--Que faire pour désarmer Carvajan?

--Il y a huit jours je vous aurais répondu: Satisfaites son ambition et sa convoitise. Cédez-lui la Grande Marnière à l'amiable. Mais encore, se serait-il contenté de cette satisfaction matérielle? Cet homme hait votre père et tout ce qui l'entoure... Vous êtes malheureusement à sa discrétion et il ne faut pas compter sur sa générosité.

--Ah! que Clairefont périsse, que la Grande Marnière disparaisse, que les débris de ce que nous possédons soient engloutis dans le désastre, mais que mon frère nous soit rendu!...

--Comptez sur moi, Mademoiselle, pour que rien de ce qui pourra assurer ce résultat, Mademoiselle, ne soit négligé... Mais nous avons du temps devant nous, malheureusement...

--Il faudra donc attendre longtemps?

--Hélas! plusieurs semaines, Mademoiselle. La justice est lente, Mademoiselle...

Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation.

--Comment ferons-nous pour maintenir mon père dans l'ignorance de ce qui se passe?

--Ce sera bien difficile...

--Et pourtant, tout lui dire, c'est le tuer! Il ne supportera pas un pareil coup... L'entretien sérieux que j'ai eu avec lui ce matin l'a bouleversé... Il souffre... Que voulez-vous? Il n'est pas habitué aux contrariétés... Nous les avons jusqu'à présent gardées pour nous seuls. Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son existence même. Il était si confiant dans ses découvertes!... J'espérais toujours... S'il avait enfin trouvé ce qu'il cherche, ne serait-ce pas un crime de le priver de ce résultat si laborieusement obtenu?

--Ne pensons plus à cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s'agit de savoir ce que vous voulez faire... Vous êtes sous le coup d'une expropriation par voie de saisie immobilière... Jugement rendu, signifié, délais obtenus grâce à des oppositions successives, qui n'ont abouti qu'à vous procurer du temps, en augmentant les frais... Aujourd'hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la bataille du papier timbré... Mais il faudra toujours en arriver à la chute finale. Et ces atermoiements n'auront pour résultat que d'exaspérer Carvajan. D'un autre côté, si nous laissons saisir, nous avons chance, avant la vente, de voir aboutir l'affaire de votre frère. Dégagés de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa défense. Nous prions quelque avocat éminent du barreau de Paris de soutenir sa cause, et nous pouvons arriver à l'arracher des mains de vos ennemis. Une fois hors de danger, oh! alors, nous n'avons plus rien à ménager, et nous tâchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous envoyons des annonces aux notaires du département et de la capitale, afin de trouver des acquéreurs importants pour le château et le domaine. Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur faisons valoir le péril de la concurrence, nous les engageons à pousser pour obtenir l'enchère, afin d'unifier les tarifs. Carvajan, qui devient enragé, pousse de son côté, et, grâce à cette rivalité, les adjudications sont faites à des prix inespérés. Si bien qu'une fois la cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes payées, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels, habilement placés par mes soins, lui permettent de vivre honorablement à Saint-Maurice. Voilà, ma chère demoiselle, le plan que j'ai conçu et que je venais vous proposer.

Le bon Malézeau, entraîné par la chaleur de son débit, ne bredouillait plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame, ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoublé et, derrière ses lunettes d'or, son regard papillotait terrible.

--Oui, c'est là ce qu'il faut faire, dit Antoinette, voilà ce que la raison conseille... Oh! Dieu, à force de tourments et de tristesse, j'en viendrai à quitter cette maison presque sans regrets: j'y aurai trop souffert... Je m'en remets à vous, cher monsieur Malézeau; voyez mon père, raisonnez-le, obtenez de lui qu'il se repose sur vous et sur moi du soin d'arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu'à ce que mon frère soit revenu... Après le péril, nous pourrons lui laisser soupçonner nos inquiétudes. Il y aura assez de joie pour les lui faire oublier.

Elle eut un doux et triste sourire:

--Peut-être trouverez-vous l'excès de nos précautions un peu ridicule... Mais mon père y est habitué... Je lui ménage le plaisir et la peine, comme à un enfant; car, voyez-vous, je suis un peu sa mère...

Malézeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui prit les mains et les serra avec force:

--Oui, Mademoiselle... C'est bien dit, Mademoiselle...

Il s'interrompit; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchèrent ensemble dans la direction du château. Arrivée au vestibule, Antoinette s'arrêta.

--Je rentre chez moi, dit-elle. Si vous aviez, avant de partir, quelques recommandations nouvelles à m'adresser, faites-moi appeler, je vous prie...

Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d'une reine, et, montant l'escalier, se dirigea vers le laboratoire.

Enfermée dans sa chambre, Antoinette attendit, l'oreille au guet. Elle avait de vagues appréhensions. Elle se défiait de la déraison de son père. Elle craignait qu'il ne fît naître quelques complications soudaines et ne détruisît le fragile échafaudage si soigneusement élevé afin de lui dérober la vérité. Au bout d'une heure, elle entendit Malézeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s'éloigner. Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait à la porte, et remettait un billet écrit à la hâte par le notaire et qui contenait ces seuls mots: «Ne vous tourmentez pas: M. le marquis sera raisonnable. Je reviendrai demain à midi.» Forte de ces assurances, la jeune fille s'apaisa.

Écrasée de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Cette nuit, calme et réparatrice pour Mlle de Clairefont, avait été pour Carvajan féconde en agitations. Plus il approchait du moment où ses espérances devaient se réaliser, plus le banquier sentait son impatience grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui échapper, il se surprenait à avoir des mouvements d'irritation violente. Il était inquiet de tout et redoutait même l'impossible. Pascal était parti la veille pour le Havre, où il avait, prétendait-il, une visite importante à faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury était venu prendre des instructions définitives pour l'importante opération qui se préparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une animation inaccoutumée, il n'avait pu se retirer que très avant dans la soirée. Resté seul, Carvajan monta dans sa chambre, où, presque jusqu'au jour, il se promena comme un tigre en cage.

Pendant cette veille, il revécut tout le passé. Il s'enivra de sa haine et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise à la pensée que le marquis était enfin à sa discrétion et qu'il allait l'abreuver d'humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il voulait ajouter la rude épreuve des difficultés matérielles. À ce fier gentilhomme imposer l'horreur d'une saisie, le mettre aux prises avec l'huissier et ses clercs, le forcer à assister aux boueuses promenades de ces drôles; livrer les précieux souvenirs de famille, les portraits des aïeux, les objets, venant d'un père ou d'une mère, à la prisée infâme qui souille les reliques sacrées; introduire dans le château, au nom de la loi, des étrangers ayant le droit de faire main basse sur tout, d'ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs; infliger au marquis le supplice dégradant de l'inventaire: c'était là sa revanche.

Que n'avait-il le droit d'assister lui-même à ce spectacle, de guider ses argousins à l'assaut, de les exciter à la curée et, lui, le chapeau sur la tête, de braver Honoré de Clairefont tremblant d'impuissance et pâle de douleur? Mais la loi, plus clémente que Carvajan, s'opposait à ce monstrueux triomphe. Elle soustrayait la victime au contact direct de son bourreau. Et le banquier était tenu de s'arrêter au seuil de la maison. Il trouva cette disposition absurde, se coucha en grommelant, et rêva que, devenu député, il la faisait modifier pour son usage personnel.

Le matin il se leva à son heure accoutumée, ouvrit son courrier, reçut quelques personnes, et, comme neuf heures sonnaient, se dit: Papillon et Fleury partent pour Clairefont. Au même moment on heurta à la porte d'entrée, et la grosse voix de Tondeur se fit entendre.

--Le patron est-il là? Il faut que je lui parle, et vivement!

Carvajan ouvrit lui-même: il pressentit un incident nouveau et éprouva un terrible bouillonnement intérieur. Il regarda le marchand de bois avec des yeux dévorants et dit rudement:

--Qu'y a-t-il?

--Il y a que le marquis m'a fait, dès la «piquette» du jour, quérir pour me proposer une drôle d'affaire... Je n'aurais jamais pensé ça de lui, par exemple!

--Allez donc, sacré bavard! cria le maire, exaspéré par les développements de Tondeur, au fait!... Quoi? Qu'est-ce qu'il voulait?

--Me vendre toutes les futaies du parc, ce matin même, pour soixante mille francs... Il y a pour cent mille francs de bois, vous savez, ou que le diable me brûle!... J'ai dit non. Il a baissé à cinquante. J'ai dit non. Il est devenu tout blanc et m'a déclaré: Il me faut quarante mille francs ou je ne vends pas.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis, ai-je dit... Mais moi je ne dois rien faire sans le consentement de M. Carvajan. Lui seul peut autoriser l'opération... Fichtre, si j'allais de l'avant, je me mettrais dans de jolis draps!... Quand tout va être saisi! Alors le vieux a marché pendant quelques minutes... il a marmotté entre ses dents: quarante mille francs, et deux mois de répit... c'est le salut! Puis il est venu à moi et a ajouté: Croyez-vous que M. Carvajan consentirait à venir me parler?

--Ça, je n'en sais rien, ai-je répondu, faudrait le lui demander.

--Eh bien! voulez-vous vous en charger?

--Mais, tout de même, monsieur le marquis, pour vous être agréable...

J'ai pris mes jambes, et, en quinze minutes, j'ai attrapé le bouton de votre porte. Sans vous commander, je boirais bien quelque chose: j'étrangle de soif...

Le maire ouvrit la porte.

--Claudine, un verre et du vin, cria-t-il, puis, revenant à Tondeur:

--Allons-y!

--Oh! oh! fit le marchand de bois... Vous allez vous regarder de près, le vieux sauvage et vous?...

--Il faut bien savoir ce qu'il veut... Papillon et Fleury doivent être en route.

--Je les ai rencontrés à la barrière...

--Nous les rattraperons sur le plateau.

--Bouffre! s'écria Tondeur. Aujourd'hui je vais maigrir de dix livres.

Il se mit à rire, s'étrangla, et fut pris d'une quinte de toux qui le rendit violet.

Carvajan s'en allait déjà à grands pas dans la rue du Marché. Ainsi, c'était le marquis lui-même qui le faisait appeler! Un orgueil immense gonfla sa poitrine. Il l'avait donc amené à demander grâce! Il montait de nouveau à Clairefont, comme trente ans auparavant. Mais quelle différence! Autrefois c'était en pleine nuit, il courait, trébuchant à tous les détours du chemin, le coeur serré par l'angoisse. Maintenant, sous le soleil resplendissant, il marchait d'un pas assuré sur une route aplanie, conscient de sa force, et distinguant nettement le but vers lequel il tendait. Il était prêt à crier aux arbres, aux pierres, aux fossés de la route: Me reconnaissez-vous? Je suis le misérable que vous avez vu passer un soir pleurant et désespéré, poursuivant la femme qu'il aimait, le triste hère que l'on pouvait bafouer, insulter, et frapper impunément. C'est moi qui reviens en vainqueur, et aujourd'hui je rendrai, s'il me plaît, insulte pour insulte et coup pour coup. En trente années la roue a tourné, n'est-il pas vrai? J'étais en bas et me voilà en haut. C'est bien moi!

Il jeta sur le parc de Clairefont et sur la terrasse qui s'étendait blanche à travers les arbres un regard dominateur.

--Non, pensa-t-il, on n'abattra pas ces ombrages qui demain m'appartiendront. Je ne laisserai pas abîmer mon domaine. C'est là que je m'installerai bientôt, jouissant de la joie de vivre où vécut mon ennemi, et d'être heureux à sa place.

Ils arrivaient à la grande allée et longeaient les talus blancs de la Grande Marnière. Cet aride et crayeux monticule déplut à Carvajan. Il se dit: Je ferai planter trois rangées d'arbres verts pour masquer la vue des travaux.

Il était déjà propriétaire, il disposait du terrain, il le modifiait à son gré. Avant d'arriver à la grille, Tondeur et lui rejoignirent Fleury, Papillon et son acolyte.

--Qu'est-ce qui se passe donc? demanda le greffier avec inquiétude. Est-ce qu'il y a des modifications au programme?

--Elles seront avantageuses ou il n'y en aura pas! déclara Carvajan. Le marquis de Clairefont a désiré me voir... et, par condescendance, je suis venu; car j'aurais pu lui faire répondre de passer à mon bureau... Mais quand on est le plus fort, il faut se montrer accommodant... Entrons!

Il ouvrit lui-même la porte de fer et foula, le premier, les pavés de la cour d'honneur. Il s'avançait tête basse, cherchant la place où il était tombé sous les pieds des chevaux du marquis, la figure coupée d'un sillon sanglant. Il la reconnut: c'était là, près d'un petit massif de rosier à bordure de réséda; il s'y arrêta, la piétina, comme s'il eût retrouvé une trace à effacer, et, bouleversé par ce souvenir dévorant, il se disposait à entrer dans le vestibule, quand, sur le pas de la porte, il se rencontra face à face avec Mlle de Clairefont.

Ils n'échangèrent pas une parole. La jeune fille, impassible, interrogea du regard Fleury et Papillon dont elle attendait la venue. Carvajan ne daigna pas s'expliquer. Son front basané s'était chargé de nuages. Il se sentit en présence du seul adversaire qui lui restât à combattre dans cette maison que sa haine faisait déserte. Il eut un frémissement, sa joie triomphante tomba: il lui sembla que tout n'était pas encore fini entre ces Clairefont et lui. D'un geste, il ordonna à Tondeur de parler.

--M. le marquis, Mademoiselle, m'a demandé ce matin de prier M. Carvajan de venir causer une minute avec lui... M. le maire a bien voulu m'accompagner...

Carvajan chez le marquis! Tout le danger d'un pareil rapprochement apparut instantanément à Antoinette. Qui avait pu souffler une pareille résolution à son père? Quel accord prétendait-il conclure avec le banquier! Quelles révélations celui-ci oserait-il faire? Toute l'oeuvre de sublime dissimulation, entreprise par l'entourage du vieillard, pouvait être détruite d'un mot.

--Je vais donc conduire M. Carvajan chez mon père, dit-elle lentement... Quant à vous, Messieurs, faites ce que vous avez à faire... Bernard, accompagnez ces messieurs, et tenez-vous à leurs ordres.

Elle monta, suivie de Carvajan et de Tondeur. Pendant qu'elle gravissait les vingt marches de l'escalier, la jeune fille endura des souffrances plus vives que toutes celles qu'elle avait déjà supportées. Elle se vit tenue en suspicion par son père, n'ayant plus d'autorité sur lui, et ne pouvant plus le défendre contre les coups que ses pires ennemis s'apprêtaient à lui porter en plein coeur. Elle fut au supplice. Elle pensa à se tourner vers Carvajan, et à lui dire:

--Voyons, qu'est-ce que vous voulez? Dictez vos conditions... Mais n'entrez pas chez mon père!

La porte du laboratoire en s'ouvrant coupa court à ses irrésolutions. Le marquis avait entendu arriver son ennemi et venait au-devant de lui. Il fronça le sourcil en apercevant sa fille. Antoinette, intrépidement, s'avança pour entrer. Mais le vieillard lui touchant le bras, dit doucement:

--Va, mon enfant... J'ai à causer avec ces messieurs... Si j'ai besoin de toi, je te ferai prévenir.

--Mais, mon père... s'écria la jeune fille, avec un trouble horrible.

Carvajan leva la tête, et, la bouche narquoise, ses yeux jaunes fixés sur M. de Clairefont:

--Si monsieur le marquis est en tutelle, dit-il, je me demande ce que je fais ici!...

--Va, mon enfant, répéta le marquis avec un peu d'impatience.

Alors, craignant de blesser son père en paraissant lui résister, terrifiée à la pensée de ce qui allait se passer, Antoinette se retira.

L'inventeur et le banquier restèrent en présence.

Tondeur s'était retiré discrètement dans un coin, semblant se désintéresser de ce qui se ferait et se dirait. Habile émissaire, il avait su introduire Carvajan dans la place. Au maître de profiter de la situation. Une fois l'affaire dans le sac, il serait temps, pour le serviteur, de demander sa part.

--J'ai prié Tondeur de vous amener ici, Monsieur, dit le marquis, afin que nous puissions régler directement des questions d'intérêt qui nous divisent. Vous avez réuni la plus grande partie des créances qui existent contre moi. Je ne discuterai pas les raisons que vous avez eues de centraliser ces effets... Je vais tout droit au fait... Je crois avoir trouvé un moyen de me libérer envers vous... Il me faut, pour atteindre ce résultat, un délai de deux mois et une somme de quarante mille francs... Dans quelles conditions voulez-vous m'accorder l'un et me prêter l'autre?