Chapter 18
Antoinette ne disait rien. Attirée par la lumière, une énorme chauve-souris était entrée dans le laboratoire et, toute noire, ses ailes étendues, elle tournoyait. Par deux fois l'horrible bête, dans son vol sinistre, effleura la jeune fille, qui fascinée ne pouvait la quitter des yeux. Il lui semblait la voir grandir peu à peu et s'étendre, resserrant les cercles qu'elle traçait. Sa tête, devenue énorme, avait des regards de feu, et un rictus diabolique qui rappelait le visage de Carvajan. Elle passa encore une fois, les griffes étendues, comme un vampire, et, terrifiée, Antoinette se dit: Si elle me touche, c'est que nous n'avons plus rien à espérer et que nous sommes irrémédiablement perdus.
Une rougeur lui monta au visage, elle saisit le long tisonnier que son père venait de poser, et, au moment où la bête hideuse s'avançait menaçante, elle frappa. Brisée par la tige de fer, la chauve-souris tomba sur la grille du brûleur, et, Antoinette avec une joyeuse surprise, la vit disparaître dans les flammes.
Elle respira plus librement; elle pensa: Je suis indigne de me laisser abattre. Il faut lutter, vaincre, en tout cas se défendre... Est-ce possible que des gens comme nous soient si bas, qu'ils n'aient plus le moyen de se relever?
Puis l'horreur de la situation s'imposa de nouveau à son esprit, et elle se reprit à désespérer. Son frère! Qui sauverait le pauvre garçon accusé si bassement, et autour duquel s'étendait le réseau dangereux des calomnies? Si elle pouvait essayer de faire face aux difficultés de leur situation financière, comment irait-elle au secours de ce sang de son sang? Elle avait l'ignorance de la pureté. Les lois criminelles n'étaient point faites pour son innocence. Elles lui faisaient l'effet d'une monstrueuse énigme. Le péril qui menaçait Robert lui semblait formidable et incompréhensible.
Et la tristesse s'étendait en elle, sombre, profonde, ainsi qu'une nuit intérieure. Son père continuait à parler et elle ne l'écoutait pas. Les paroles du vieillard tombaient dans le vide, comme du robinet l'eau gouttant sonore et inutile dans la vasque de pierre. À la pensée de la jeune fille revenait, obsédante et désolante, la préoccupation du salut de Robert, et du payement de l'échéance prochaine.
Elle songea un moment à interrompre le marquis au milieu de ses amusements scientifiques, et à lui poser nettement la question d'argent qu'il fallait résoudre. Au moment de parler, un dernier reste de pitié pour le vieil enfant qu'il fallait arracher à son aveugle sécurité arrêta les mots décisifs. Elle se tut, pensant: Il sera assez tôt demain, qu'il ait encore au moins cette soirée heureuse, et cette nuit tranquille. Et comme un vol de spectres nocturnes, les pensées sinistres recommencèrent à enserrer son esprit dans leur cercle douloureux.
À onze heures, le père et la fille quittèrent le laboratoire et descendirent dans leurs appartements. Le marquis, heureux d'avoir pu, pendant deux heures, développer ses idées, sans se préoccuper de savoir s'il avait seulement été entendu, embrassa Antoinette, et la quitta en lui disant:
--Je suis tout ragaillardi! Tu ne t'imagines pas comme ta présence me fait du bien... Quand je te vois au milieu de mes appareils, je crois que tout ce que j'ai entrepris doit réussir... Tu reviendras, n'est-ce pas? Tu y as intérêt, sais-tu... C'est la fortune!...
La fortune! toujours le mot magique, le rêve de tout savant: la pierre philosophale découverte; l'or coulant d'un creuset ou jaillissant d'un appareil. Et l'inventeur, confiant et ravi, alla se coucher avec ce rayon dans la cervelle.
La nuit parut longue à Antoinette. Elle resta les yeux ouverts dans l'obscurité, écoutant l'ouragan qui se déchaînait au dehors et faisait trembler le château sur sa base. Ces souffles irrités, passant et repassant en violents tourbillons, lui rappelaient la mer, et, dans la fièvre de son insomnie, il lui semblait être sur un navire battu par la tempête. Des haleines furieuses grinçaient dans les mâts et dans les cordages, et la poussée croissante et décroissante de leur bruit tumultueux donnait à la jeune fille la sensation de la montée énorme et de la descente profonde des vagues.
Elle se trouvait, au milieu d'une obscurité traversée seulement par de rouges éclairs, emportée sur un océan couleur d'encre. Elle était tout étourdie par le balancement horrible des flots, et souffrait cruellement. L'orage grandissait sans cesse, emplissant ses oreilles de sifflements stridents, et, dans le trouble de ses pensées, elle se figurait allant délivrer son frère abandonné sur un étroit et stérile rocher.
Elle se tournait vers celui qui commandait le fantastique vaisseau et, à la lueur de la foudre, elle lui voyait le visage de Pascal. Il la regardait avec douceur, comme pour lui dire: Tu sais bien que je t'adore; tu n'as qu'un mot à prononcer, qu'un signe à faire, et c'est moi-même qui te conduirai vers ton frère, qui assurerai son salut. Rien ne me coûtera pour te plaire. Tes larmes me désolent, je souffre de ton chagrin. Ne t'entête pas dans ton orgueil, sois raisonnable et bonne. Et ton malheur, en un instant, va se réparer.
Mais elle, implacable, détournait la tête, refusait de faire entendre la prière si doucement implorée. Et, dans le chaos mouvant des flots exaspérés, le navire s'éloignait, abandonnant à son sort le pauvre Robert qui appelait à grands cris. La nuit se faisait plus sinistre, la clameur du vent plus effroyable, et les vagues énormes, devenues couleur de sang, roulaient dans leurs plis des cadavres.
Antoinette, terrifiée, voulut s'arracher à cet horrible cauchemar. Elle se raisonna, se dit: Mais non, je suis dans ma chambre, près de mon père, je rêve tout éveillée. Elle tâta les draps de son lit pour se convaincre. Mais toujours l'hallucination revenait. Elle dut allumer un flambeau, et, brisée de fatigue, les cheveux collés au front par une sueur glacée, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, pâle, et la délivra de cette angoisse.
Le premier regard qu'elle jeta au dehors lui montra les ravages que l'ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du château. La terrasse était semée de débris d'ardoises et de fragments de briques, les allées couvertes de branches brisées.
Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, dès le matin, était frais comme une rose, ayant dormi d'un sommeil d'enfant, sans trouble et sans rêve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre apportée par un clerc de Malézeau fut remise à Antoinette qui courut s'enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoyé de Rouen par la tante de Saint-Maurice, et apporté par un exprès, ainsi qu'une suppliante recommandation du notaire d'avoir à ne pas oublier l'échéance du lendemain.
La tante Isabelle faisait savoir à sa nièce, qu'arrivée à sept heures, elle s'était fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le procureur général, à qui elle avait demandé la mise en liberté de son neveu. Mais, malgré une bonne volonté évidente, le magistrat n'avait pu faire droit à sa requête. L'affaire, racontée par les gazettes du département, avec force détails inexacts, suivant l'usage de ces «canailles de journalistes», faisait déjà un tapage effrayant dans la ville. Il était impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on dit, «au secret».
Elle s'était logée dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui lui louait une chambre meublée, et elle ne savait plus à quel saint se vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n'oubliait pas les affaires et prévenait sa nièce que tous les papiers relatifs à l'échéance étaient serrés dans la commode de sa chambre, sous ses mouchoirs.
En lisant ce billet griffonné à cinq heures du matin, d'une grosse écriture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d'orthographe que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d'impuissance fait par la pauvre tante dissipa les suprêmes hésitations, détruisit les dernières espérances de la jeune fille. Elle découvrit la réalité navrante, et eut la certitude que tout était perdu. Elle résolut de faire ce que la situation lui commandait, et, sans prendre la peine d'essuyer ses yeux humides de larmes, elle monta chez son père.
Assis devant son bureau, l'inventeur écrivait des notes en marge d'un plan. Il s'arrêta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrière le chaperon de velours qui lui couvrait la tête et le faisait ressembler à un vieil alchimiste:
--Ah! ah! tu prends intérêt à ce que je t'ai montré hier, dit-il gaiement, puisque te voilà ici de si bon matin... Sois la bienvenue, mon enfant. Tiens, assieds-toi là, près de moi...
Et comme Antoinette frémissante lui obéissait silencieusement.
--Mais qu'est-ce que je vois? s'écria-t-il, tes yeux sont rouges comme si tu avais du chagrin... Ah! ça, qu'y a-t-il? j'exige que tu me parles franchement...
--Hélas! mon père... je n'ai plus le loisir de me taire... Sans quoi je vous aurais, peut-être plus tendrement que prudemment, épargné encore de cruelles inquiétudes.
--C'est encore Malézeau qui aura fait des siennes!... interrompit le marquis avec ennui... Ne peut-il arranger ces affaires, sans nous en rompre la tête?... J'ai de bien autres et plus graves préoccupations... Le temps qu'il me fait perdre est précieux...
--Le temps, mon père, vous n'en pouvez plus disposer, dit Mlle de Clairefont... Vous êtes arrivé à l'extrême limite... et l'impatience de vos créanciers ne peut plus être calmée.
Le marquis prit un air à la fois étonné et mécontent.
--Ne leur a-t-on pas fait entendre que j'étais à la veille de réaliser des bénéfices importants avec mon invention nouvelle? Si je ne m'étais pas ingénié à y apporter un dernier perfectionnement, mes brevets seraient pris, et la grande industrie serait ma tributaire... Car tu as vu, fillette, hier soir. Tu ne peux pas nier. C'est certain, évident, palpable!... Et dans quelques jours...
--Vous n'avez plus devant vous que des heures...
--Eh! ces drôles se fâchent réellement? Il me semble qu'ils ont gagné assez d'argent avec moi, depuis trente ans qu'ils me grugent... Ils pourraient se montrer une dernière fois accommodants...
--Mais, mon père, vous oubliez donc que c'est avec M. Carvajan que vous avez à compter, maintenant, avec lui seul? Ou bien M. Malézeau ne vous a-t-il rien dit, la dernière fois qu'il est venu?
L'inventeur se frappa le front, comme une personne qui retrouve au fond de sa pensée un souvenir très effacé.
--Si, ma fille, je me rappelle quelque chose comme ça... Mais je m'étais beaucoup animé, en lui parlant de mon fourneau qui me satisfaisait, quoiqu'il n'eût pas encore subi le perfectionnement décisif... Et, les talons tournés, je n'ai plus pensé à cette misérable affaire... Ah! Carvajan?... oui, oui... Et qu'est-ce qu'il veut?
--L'argent que vous lui devez, mon père.
--C'est fort juste. A-t-il présenté son compte?
--Présenté, protesté, signifié, toutes les formalités qui précèdent la saisie...
--La saisie?
--Et l'expropriation, oui, mon père; c'est là seulement ce qu'il reste à faire.
--Mais, mon enfant, il me semble qu'on lui a laissé, avec bien de la négligence, accumuler des frais inutiles... Que n'a-t-on payé tout de suite?
Mlle de Clairefont regarda le vieillard avec une compatissante tendresse:
--Ah! si on avait pu!
Le savant frotta fortement sa tête blanche avec son bonnet de velours, et, très inquiet subitement:
--Il n'y a donc point de fonds disponibles?
--Non, mon père; depuis un an, nous vivons avec une simplicité plus grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous en êtes pas aperçu, car vous êtes indifférent aux recherches du luxe. C'est grâce à cette économie que nous avons pu subvenir aux dépenses que vous avez faites pour vos travaux. Vous retourneriez toutes nos poches que vous ne réuniriez pas mille francs, et nous n'avons rien à recevoir. Le fermier de Couvrechamps a payé son loyer, celui de La Saucelle est en avance. Les bois de Clairefont sont coupés à blanc. Il reste les futaies du parc, qui valent, dit-on, une soixantaine de mille francs, mais ce serait déshonorer la propriété.
Le marquis ne parut pas avoir entendu les derniers mots; il suivait sa pensée:
--Ces soixante mille francs, je comptais les appliquer à la prise de mes brevets.
Cet aveugle et implacable égoïsme arracha à Antoinette un cri de douleur. Son père, elle le comprit, se souciait fort peu de la ruine de la maison. Au milieu du désastre commun, il ne songeait qu'à son invention, et se montrait prêt à sacrifier à sa manie jusqu'à l'honneur de son nom. Il s'était levé et errait à pas lents dans son laboratoire, jetant des regards inquiets et caressants à son brûleur. Un combat semblait se livrer en lui. Il gesticulait en marchant et parlait tout haut sans s'en apercevoir.
--Au moment où je touche au résultat certain... pour quelques misérables milliers de francs... C'est impossible!... Quel coup pour moi!... Non! on doit pouvoir emprunter encore sur le domaine... S'il le faut, j'abandonnerai la moitié des brevets... Oui... je sacrifierai l'Asie, l'Afrique et l'Océanie. Ce sont des millions que je perds... Mais, au moins, l'Europe et l'Amérique m'appartiendront... Oui, pour quelques milliers de francs!...
Antoinette, pâle et froide, suivait la lutte inutile engagée par le savant contre lui-même. Vainement, il amputait son oeuvre. Vainement, comme le marin pour alléger son navire, il jetait une partie de la cargaison à la mer. Il était trop tard, et la tourmente, au milieu de laquelle il se trouvait engagé, devait tout engloutir.
--Hélas! mon père, dit-elle avec fermeté, renoncez à vos rêves... Vous ne pourrez pas les réaliser... Tout est fini, bien fini... Les dernières ressources sont taries... Croyez qu'il me faut un grand courage pour vous parler ainsi... Si j'avais pu m'y décider plus tôt, peut-être ne serions-nous pas arrivés à une ruine si complète.
--Ma fille! interrompit le marquis d'un ton de reproche.
--- Oh! ne doutez pas de mon respect et de mon affection, interrompit Mlle de Clairefont... Je vous les prouve mieux en vous tenant aujourd'hui ce langage, qu'autrefois en gardant le silence... Vous aviez le droit de disposer d'une fortune qui vous appartenait, et personne dans la famille ne se permettra de discuter l'emploi qu'il vous a plu d'en faire.
--Eh! aveugle que tu es! s'écria avec force l'inventeur, je voulais, je veux encore vous enrichir! Tu ne comprends donc rien, tu n'as donc plus confiance en moi?
--Si, mon père... Mais le résultat a trahi vos efforts... Et non seulement vous n'avez plus d'argent pour continuer, mais vous n'en avez même pas pour acquitter vos dettes.
--Qu'importent mes dettes? J'en doublerais la somme, sans crainte et sans scrupule: je suis sûr de réussir!
--Vous l'avez affirmé déjà bien souvent, mon père.
--Voyons, la situation n'est pas si désespérée que tu le dis? Je comprends vos inquiétudes... Vous ne savez pas, vous autres, ce que je puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n'avez pas, comme moi, la réalisation devant les yeux!... Oh! tu ne connais pas les sacrifices dont un créateur est capable pour sauver son oeuvre. Tiens! Cellini, voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son Jupiter, jeta à la fournaise de la vaisselle d'or et d'argent ciselée de sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succès de ma découverte... je ferais tout! J'y crois tant, que je me vendrais moi-même.
Enflammé par l'enthousiasme, le vieillard montra un visage transfiguré. Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus tendres. Tout ce qu'un enfant capricieux et câlin peut, pour obtenir une faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries à sa mère, le vieillard le tenta pour désarmer Antoinette. Il la trouva de glace. Cette fière Clairefont, bonne et généreuse jusqu'à la démence, une fois butée à une résolution devint implacable.
--La tante Isabelle possède Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne peut-elle emprunter dessus de quoi nous dégager cette fois?
--Elle s'y refusera: elle l'a dit bien souvent. Saint-Maurice doit être, dans sa pensée, le dernier asile de la famille.
--L'ingrate! s'écria l'inventeur avec amertume... Depuis trente ans qu'elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingué entre le mien et le sien? Tout a été commun pendant la prospérité. Tout se sépare au moment du désastre!
--Non! mon père, vous êtes injuste. La tante Isabelle a déjà payé plus qu'elle ne pouvait, et son désintéressement, sachez-le, a été à la hauteur de son affection.
--Mais toi, ma fille, ma chérie, ma bonne petite Toinon... Tu ne laisseras pas ton père dans un embarras mortel... Car j'en mourrai, vois-tu, si je ne réussis pas!... Tu as de l'argent... Ton frère t'a abandonné sa part... La fortune de ta mère est dans tes mains... Sauve l'avenir de notre maison, relève Clairefont de la ruine!... Tiens! sois mon associée? Je te fais millionnaire... M'entends-tu? Réponds-moi donc! Est-ce que tu ne comprends pas? Millionnaire! Oui! en un an! Ah! ah! ah! c'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta dot, une partie seulement!
Et, suppliant, les yeux égarés, il tendait les mains vers Antoinette.
Elle frémit de douleur. Ainsi son père en était venu à un tel abaissement moral! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par détruire en lui la délicatesse de l'homme, la dignité du chef de famille. Celui qu'elle avait sous les yeux n'était plus qu'un pauvre maniaque presque en enfance. Il ne méritait pas de reproches, il ne pouvait qu'inspirer la pitié. Sa dot? Il la lui demandait, gémissant comme un mendiant qui implore une aumône. Il ne soupçonnait pas, dans son ignorance de tous les dévouements qui s'empressaient héroïques autour de lui, que, cette dot, elle l'avait déjà jetée dans le gouffre, sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui épargner une contrariété. Antoinette, le coeur serré, se résigna à mentir pour épargner au vieillard la douleur d'apprendre qu'elle s'était dépouillée pour lui.
--Ce que vous demandez là, mon père, est impossible, reprit-elle avec une voix altérée.
--Quoi! tu me refuses? dit le marquis avec stupeur. Tu laisses ton vieux père te supplier inutilement. Voyons, tu n'as pas compris, ou bien je me trompe, tu n'as pas répondu non...
Il la vit muette et immobile, navrée, mais faisant ferme contenance. Il la regarda jusqu'au fond de l'âme, elle détourna la tête. Elle n'eut pas une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir, accusant la pâleur de ses joues. Le marquis, stupéfait de trouver sa fille tout à coup si différente d'elle-même, en avait oublié son invention. Il était tout à la constatation de son impuissance sur cette enfant jusque-là esclave docile de ses fantaisies.
--Ainsi, pour une misérable somme d'argent, tu vas laisser se consommer notre ruine, tu vas supporter qu'on vende la demeure où tu es née, où nous avons vécu... où ta mère est morte...
Elle restait de marbre, ne parlant plus, n'opposant aux instances du vieillard que la force d'inertie. Il s'exaspéra. C'était la première fois qu'on lui résistait.
--Sans doute vous étiez d'accord, ta tante, ton frère et toi... C'est là probablement la raison de leur absence?... Ils ont fui. Toi, plus hardie, ou moins sensible, tu es restée pour me tenir tête... Tu me refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire. Tu es une fille dénaturée... Tiens! va-t'en! Je ne veux pas supporter ta présence... Sors d'ici!...
Il marchait vers elle, le visage décomposé par une rage sénile, les lèvres tremblantes... Elle ne put résister davantage, elle éclata en sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce père qui approchait menaçant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna, lui parlant tour à tour comme à un enfant gâté et comme à un homme raisonnable.
--Non! vous ne savez pas combien vous êtes à la fois injuste et cruel!... Oh! ne dites plus rien, ne m'éloignez pas de vous... Plus tard, vous en auriez un regret mortel... N'accusez ni ma tante ni mon frère... Ah! Dieu! ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que moi!... Nous sommes victimes de la fatalité... Elle s'acharne contre nous... N'essayez pas de comprendre... Nous sommes plus malheureux que vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... Et soyez bon! N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule joie en ce monde est votre tendresse!
Elle se mit à genoux, étourdit le vieillard, le réduisit au silence, mais n'arriva pas à le convaincre. Dans sa tête obstinée, il ruminait toujours son projet, et cherchait un moyen détourné de le réaliser. L'idée de faire venir Tondeur et de lui vendre les grands arbres du parc s'imposait à lui. Raser les allées ombreuses, être le bourreau de ces bosquets sévères et profonds, qui couronnaient le penchant de la colline de leurs voûtes verdoyantes, voilà ce qu'il complotait silencieusement. Planté devant la fenêtre, absorbé en apparence par le panorama merveilleux qui s'offrait à ses yeux, il n'admirait pas la splendeur et la variété des points de vue; il faisait le compte de ce qu'il pourrait tirer de ses futaies séculaires. Pas une hésitation, pas un regret à la pensée de mettre la cognée d'une bande noire dans ce dernier vestige de la grandeur seigneuriale du domaine. Il se demandait avec angoisse si la somme qu'on lui offrirait suffirait à ses besoins immédiats.
Indépendamment de ses brevets, il rêvait la construction d'un modèle de son brûleur, tel qu'il devait être pour avoir une valeur industrielle. Et, emporté par son imagination, il voyait la machine de fonte terminée et parfaite. Sur la paroi une plaque d'acier portait cette inscription: Brûleur de Clairefont. Et il souriait, se mirant dans son oeuvre.
Sa fille le regardait, pleine d'angoisse. Elle comprenait bien que le vieillard lui échappait encore et que rien de ce qu'elle lui avait dit ne s'était gravé dans ce cerveau malade. À quoi bon lutter, lorsque la déraison faisait son adversaire invulnérable? À quoi bon se torturer les nerfs, se déchirer le coeur, puisque son père sortait du combat calme et insouciant?
Il marchait maintenant dans son cabinet, les mains dans les poches, chantonnant entre ses dents. Il ne paraissait pas s'inquiéter de la présence d'Antoinette. À différentes reprises il passa tout près du fauteuil dans lequel elle restait accablée. Il finit par s'asseoir devant son bureau et prit quelques notes rapides, comme s'il avait fait une observation soudaine, puis il passa dans son laboratoire, et la jeune fille l'entendit qui fourrageait dans le grand fourneau, remuait ses cornues et tirait la chaîne de son soufflet.
Plus isolée et plus triste au milieu de ce bruit que si elle eût été dans le parc désert, elle se leva lentement et sortit. Elle alla sans but déterminé, dans les vastes corridors, descendit un escalier, et, avec un tressaillement, se trouva devant la porte de l'appartement de son frère. Elle entra. Les persiennes fermées faisaient la chambre obscure. Tout était en place et bien rangé. Les fusils s'étageaient au râtelier, les fouets et les cravaches pendaient, un rayon, filtrant par un trou du volet, tirait une étincelle d'or du pavillon d'une trompe de chasse.
Un bouquet, apporté la veille par Antoinette, se fanait dans un vase, répandant un parfum affaibli et mélancolique. La tristesse des choses abandonnées se dégageait si pénétrante de ce lieu solitaire que la jeune fille se sentit près de défaillir. Il lui sembla qu'elle était dans la chambre d'un mort. Et, le coeur aux lèvres, oppressée, palpitante, elle demeura dans l'ombre silencieuse, longtemps, en proie à un découragement amer.