Chapter 17
Les deux femmes échangèrent un regard chargé d'épouvante et, marchant comme dans un rêve, gagnèrent le vestibule. Un gros homme vêtu de noir y piétinait nerveusement. En les voyant, il ôta son chapeau, et, avec une grande déférence, s'adressant à Antoinette:
--Mademoiselle, je désirerais parler à monsieur votre frère...
--Il se promène en ce moment dans le parc avec mon père, Monsieur. Faut-il que je l'appelle?
--Je vous en serais reconnaissant...
Un lourd silence se fit. Le fonctionnaire, devant cette jeune fille si belle et si troublée, hésitait à parler. Les deux femmes avaient sur les lèvres une question qu'elles n'osaient point faire.
La tante de Saint-Maurice ne put supporter l'incertitude.
--Venez-vous pour nous le prendre, Monsieur? demanda-t-elle d'un air terrible.
--Madame... mes fonctions m'imposent un devoir pénible...
La vieille fille toléra le: «Madame», qu'en toute autre circonstance, elle eût vertement relevé.
--Mon cher monsieur, reprit-elle avec agitation, vous êtes, si je ne me trompe, le fils de Jousselin, qui fut autrefois le régisseur de mon père à Saint-Maurice. Oui? Vous avez donc avec nous des liens de famille. Vous ne voudriez pas réduire de braves gens au désespoir?... Mon neveu n'est pas coupable. Ai-je besoin de vous le dire?... Que faut-il faire pour qu'il reste en liberté? Si c'est une question d'argent, on s'arrangera...
Le commissaire fit un geste de dénégation étonnée.
--Il faut que M. de Clairefont me suive, dit-il doucement, car il eut vraiment pitié de ces femmes. Je mettrai à exécuter mes ordres tous les ménagements possibles...
--Ah! Monsieur, c'est pour mon père que je vous supplie! s'écria Antoinette... Jusqu'à la constatation de l'innocence de mon frère, qu'il puisse ne se douter de rien...
--Mademoiselle, vous voyez que je suis entré seul... les agents de la force publique sont restés au dehors... Que monsieur votre frère me donne sa parole de me suivre sans résistance, et nous sortirons tous les deux sans bruit et sans scandale... Je crois, en agissant ainsi, vous prouver que je n'ai pas oublié ce que ma famille a pu devoir à la vôtre.
Mlle de Clairefont inclina la tête.
--Je vous remercie, Monsieur, et je m'engage pour mon frère... Je vais le prévenir... Restez, tante... vous pourrez ici lui parler sans danger, avant qu'il s'éloigne.
Se promenant sur la terrasse, le vieillard et son fils passèrent au pied de la fenêtre. Ils causaient: le marquis tout à la joie enfantine d'expliquer l'expérience qui lui occupait l'esprit, Robert s'efforçant d'arrêter les larmes qui de son coeur montaient brûlantes à ses yeux. Il lui semblait qu'il allait quitter pour toujours tout ce qui l'entourait, et, avec un attendrissement inconnu, il regardait la maison, les arbres, les fleurs, le ciel, qui ne lui avaient jamais paru si beaux. Des sentiments qu'il n'avait pas encore si vivement éprouvés s'éveillaient dans son coeur; il regrettait ses folies, condamnait son existence inactive, maudissait les chagrins qu'il avait causés à son père. Il eût voulu tout racheter, et, en lui-même, jugeant que son malheur était la conséquence de sa conduite, il l'acceptait comme une expiation. De loin il vit venir sa soeur. L'altération de ses traits le frappa. Il ne lui laissa pas le temps de parler.
--Est-ce que tu viens me remplacer? demanda-t-il, plein d'angoisse.
Elle baissa la tête tristement:
--Il y a au salon quelqu'un qui te demande.
--Quelque partie à arranger, dit le vieillard avec indulgence. Allons! mon cher, ne te fais pas attendre.
Les deux jeunes gens frémirent à cette redoutable méprise.
Robert prit le marquis dans ses bras et posa sur les cheveux blancs du vieillard ses lèvres tremblantes, puis, tendant la main à sa soeur, sans oser l'embrasser:
--Adieu, fit-il brusquement, et il s'éloigna.
Derrière lui le père et la fille continuèrent leur promenade, sans parler, cette fois, comme si, dans l'air qui les entourait, quelque mystérieux effluve de la douleur d'Antoinette se fût répandu, apportant au coeur du marquis une soudaine tristesse.
Arraché à grand'peine aux protestations éplorées de la tante Isabelle, sous la conduite de Jousselin, Robert s'en allait dans la direction de Couvrechamps. Les gendarmes avaient pris les devants. Deux agents en bourgeois suivaient à cinquante pas. Et chemin faisant le commissaire, sous couleur de causer, interrogeait adroitement son prisonnier. Robert, surexcité et, d'ailleurs, n'ayant rien à cacher, racontait tout, ses coquetteries de longue date avec Rose, la soirée de la Saint-Firmin, la sortie du bal, la promenade dans le sentier de la Grande Marnière, la rencontre des Tuboeuf, et la séparation sur le chemin de Clairefont. Ils étaient arrivés à la place même.
--Tenez! c'était là... Je me suis arrêté une minute à la regarder se perdre dans l'obscurité, puis j'ai continué ma route... Si j'étais resté quelques minutes de plus, elle vivrait encore.
Une plainte stridente, lugubre, prolongée, comme un gémissement de bête à l'agonie, partant de la colline, lui coupa la parole. Dans la lande, les moutons du Roussot, ainsi que chaque jour, broutaient l'herbe rare. Mais le sauvage berger n'apparaissait pas, accompagnant, suivant sa coutume, le passant de ses cris modulés et de ses claquements de fouet. Il s'était fait invisible, et Robert le chercha vainement des yeux. Une plainte nouvelle s'éleva, lamentable, dans le silence de ce lieu solitaire, et alors, derrière un énorme grès, les deux hommes découvrirent l'idiot couché à plat ventre sur sa limousine, la tête dans ses mains, aveugle et sourd à tout ce qui n'était pas sa douleur.
--Pauvre diable! dit Robert. Rose était bonne pour lui... Elle ne le repoussait pas, comme tous les gens de la ferme... Aussi il avait de l'adoration pour elle... C'est la joie de son existence qui s'en est allée!
Ils passèrent, et, derrière eux, les poursuivant à de longs intervalles, la voix pleurait, douloureuse et obstinée. Bientôt ils quittèrent le grand chemin, et se jetèrent sur la gauche. Au bout d'une percée verte, Couvrechamps leur apparut.
Une animation singulière emplissait le village. À l'entrée, auprès des premières maisons, des gamins semblaient attendre, qui crièrent vivement: Les voilà! et s'enfuirent au galop, comme pris d'épouvante. Aux abords de la place, un grand rassemblement s'était formé. De La Neuville on avait fait la partie de venir voir passer le fils du marquis entre deux gendarmes. Il y eut un murmure de déception quand on aperçut, par l'allée de tilleuls en fleurs, Robert s'avançant libre, sous la conduite de Jousselin.
--Voilà ce que c'est que l'égalité! grogna le sabotier de La Saucelle, démocrate farouche, dont Mlle de Clairefont avait, l'année précédente, soigné la fille qui se mourait de la fièvre typhoïde... À un autre on aurait mis les poucettes!
--Ils le relâcheront, marchez! ajouta une voix dans la cohue.
--Est-ce que la «louai» est faite pour eux!
--Ah! ah! enlevons-le!
Les ouvriers des fabriques et les tâcherons de la scierie jetèrent des cris de mort, une poussée violente fit onduler la foule, des clameurs, perçantes de femmes, enlevant leurs enfants pour les empêcher d'être foulés aux pieds, s'élevèrent, et, par un mouvement instinctif, Jousselin prit le bras de son prisonnier, moins pour le retenir que pour le protéger. Rapidement, les gendarmes qui entouraient la misérable maison de Chassevent se portèrent à l'aide, et, devant les chevaux qui piaffaient avec un grand bruit d'acier entre-choqué, au milieu d'un flot de poussière, les plus ardents reculèrent.
--Je vous demande pardon, dit alors Robert avec un grand sang-froid au commissaire, de vous avoir causé de l'embarras... Après tout le bien que ma famille a fait dans ce pays, je m'attendais à plus de sympathie... Ah! parfait! tout s'explique! ajouta-t-il avec un amer sourire.
Il venait, devant la porte de la maison, au milieu d'un groupe, de reconnaître Carvajan causant avec Tondeur. En arrière, presque caché, Pascal, tremblant d'émotion, se tenait adossé à la barrière d'un enclos. Un grand silence s'était fait. Robert continua à marcher, les yeux fixés sur le maire, la tête haute, un peu pâle, mais résolu. Le jeune homme, en cet instant, au milieu de cette foule menaçante, parut grandir. Une femme dit:
--Il fait belle figure, tout de même!
Et cette naïve approbation soulagea le coeur oppressé de Robert. Il eut la réconfortante certitude qu'il faisait bravement face au danger, et qu'on s'en apercevait. Une flamme d'orgueil lui monta au visage, et sans forfanterie, comme il était sans faiblesse, il regarda autour de lui.
Dans le petit jardin qui bordait la façade en pisé, se tenaient le juge d'instruction, écoutant un personnage inconnu qui parlait avec animation, et en qui Robert devina un inspecteur de la sûreté, et le docteur Margueron, qui, sans doute, avait fait les constatations légales.
La porte de la maison de Chassevent était ouverte, et, dans l'obscurité du logis, éclairé par une seule fenêtre, à laquelle avait grimpé un rosier blanc chargé de fleurs, une lueur de flambeau funéraire jaunissait.
Un soupir gonfla la poitrine du jeune homme: c'était là que, silencieuse et glacée, la pauvre Rose dormait son dernier sommeil. Il n'eut pas de terreur à la pensée de se trouver en face d'elle. Il n'éprouva qu'une pitié tendre et attristée. Qu'avait-il à redouter de la douce morte? La vue de son visage pouvait lui arracher des larmes, mais ne devait pas lui inspirer d'horreur. Si, la soulevant sur sa couche mortuaire, un miracle lui avait rendu la vie, la première parole prononcée par elle eût été pour attester l'innocence de Robert.
Et pensant au véritable meurtrier, à celui qui restait inconnu, qui se cachait peut-être dans cette foule grouillante, donnant, qui sait? le signal des cris de haine, Robert serrait les poings avec colère. Ah! qu'il le tînt jamais à sa merci, celui-là, et il lui paierait d'un seul coup la dette de la pauvre victime et la sienne. Quelque voleur, sans doute, qui échappait momentanément, grâce à l'erreur dans laquelle l'active animosité de Carvajan avait fait tomber l'opinion publique et le pouvoir judiciaire. Mais des explications loyales et franches devaient dissiper aisément tous les doutes, rétablir les faits, diriger les recherches dans un autre sens, et amener sa disculpation à lui et la découverte du vrai coupable.
Un mouvement se produisit dans le jardinet. Le juge, rejoint par son greffier tenant sous le bras un large portefeuille, venait de pénétrer dans la maison. Jousselin toucha le bras de Robert, et simplement:
--Il faut que nous entrions, fit-il. D'un ton plus bas il ajouta: On va vous confronter avec la victime... Le bonhomme n'osait dire ouvertement à son prisonnier: Prenez garde, surveillez vos regards, vos gestes, vos paroles... Mais, par ce seul mot: confronter, il l'avertissait du péril, et le défendait contre une émotion qui eût pu être prise pour de l'effroi.
--Je suis prêt, répondit Robert, et, passant le premier, il franchit le seuil.
Sur son lit, éclairée par un flambeau, blanche avec des ombres violettes aux tempes, entourée de ses cheveux blonds encore entremêlés de fleurs de bruyère, Rose, étendue, semblait dormir. La mort n'avait pas altéré sa beauté, et son visage aux traits délicats était épanoui par un dernier sourire. Sur une table, dans un plat de cuivre rempli d'eau bénite, la branche de buis, rapportée de la dernière fête des Rameaux par la jeune fille, avait été plongée pieusement. Tout à côté se voyaient l'écharpe dont Rose s'était couvert la tête pendant la soirée, et le foulard de soie que Robert lui avait donné pour s'envelopper le cou. Un clair rayon de soleil, entrant par l'étroite fenêtre, jouait avec le cuivre du plat, irisait l'eau, et faisait paraître rougeâtre le tissu de laine de l'écharpe.
Robert, recueilli comme dans un lieu saint, se tenait près de l'entrée, attendant. Carvajan s'était glissé à sa suite, plus troublé et plus anxieux que lui.
--Monsieur de Clairefont, dit le juge d'une voix maussade, approchez du lit... Vous reconnaissez cette fille?
--Oui, Monsieur, répondit le jeune homme avec une tranquille fermeté.
Le magistrat fit signe à son greffier d'écrire, et, se tournant vers l'homme en qui Robert avait deviné un policier:
--Montrez les traces du meurtre.
L'agent découvrit la poitrine de la morte, et, sur le cou rond et charmant, que Robert ne put regarder sans un horrible serrement de coeur, apparut une ligne violacée. Alors, le juge, s'adressant à M. Margueron:
--Veuillez, docteur, nous donner communication du résultat de votre examen.
Sans doute, le brave médecin de campagne se trouvait pour la première fois de sa vie à semblable épreuve, car il frémit, fit un geste effaré, voulut parler, mais ne put d'abord y parvenir, tant sa gorge était contractée par l'émotion. Il se remit au bout d'une seconde, et alors, comme un flot trop longtemps contenu, il se répandit en explications, semées de termes médicaux, desquelles il résultait qu'appelé à faire l'examen du corps de la fille qui se trouvait sous ses yeux, il avait constaté à la base du pharynx et au point de jonction avec la trachée une violente ecchymose qui avait pour cause une pression à l'aide d'une grosse corde ou d'un mouchoir; cette pression avait duré environ cinq à six minutes, c'est-à-dire le temps de causer la mort par l'asphyxie. Nulle autre trace de violence n'avait été relevée par lui. D'après ce qui avait été porté à sa connaissance par le bruit public, il pensait que le meurtrier, en se sauvant pour échapper à la poursuite du père et du cabaretier Pourtois, s'était efforcé d'étouffer les cris de la victime et que, dans la précipitation de sa fuite, le bâillon qu'il lui avait mis sur la bouche avait dû glisser le long du menton jusqu'au cou, et, alors, la pression déréglée faite par l'homme qui fuyait avait amené l'étranglement.
Entraîné par la chaleur croissante de son débit, le docteur s'était mis à mimer la scène. Et c'était à la fois grotesque et sinistre de voir ce gros homme grisonnant, jouant cette terrible comédie, au pied même du lit de la morte, devant celui qui était accusé de l'avoir assassinée.
--Nous vous remercions, dit alors le juge, désireux de couper court à l'exubérance du praticien, et s'adressant à Robert:
--Reconnaissez-vous avoir donné la mort à Rose Chassevent dans la nuit du 25 au 26 septembre?
--Non, Monsieur.
--Vous ne voulez fournir aucun renseignement sur ce qui s'est passé entre vous et la victime?
--J'ai dit à M. le commissaire tout ce que je sais. Mais je ne puis vraiment pas m'accuser de ce dont je suis innocent.
--C'est bien! Je suis obligé de vous garder à ma disposition.
--Faites, Monsieur, si c'est votre devoir, dit gravement Robert.
Alors, dans l'obscurité grandissante de la chambre, s'approchant du lit sur lequel reposait Rose, il s'inclina pieusement, et, à genoux sur le carreau, il fit une courte prière. S'étant relevé, il s'approcha de la fenêtre, détacha du rosier blanc, rougi par les rayons du soleil couchant, la plus belle de ses fleurs, et, l'ayant trempée dans l'eau bénite, la posa parfumée sur le front pâle de la morte.
--Adieu donc, pauvre fille! murmura-t-il avec un accent de tristesse profonde. Puis, se tournant vers le juge:
--Monsieur, je suis à vos ordres.
Chacun se taisait, pris par la touchante simplicité de cette scène. Seule, la voix de Carvajan se fit entendre:
--On a toujours été un peu théâtral dans la famille... Mais qui veut trop prouver ne prouve rien.
Robert haussa dédaigneusement les épaules, et, sans faire même à son ennemi l'honneur de le regarder, il suivit le commissaire hors de la maison.
Le soir même, il était conduit à Rouen et écroué à la prison de Bonne-Nouvelle.
VIII
Ainsi que l'avait fait pressentir la tante Isabelle, il lui aurait été impossible de ne pas suivre son Benjamin. Après une soirée passée à se ronger les poings dans des accès de fureur contenue et une nuit pendant laquelle elle parut près de devenir folle, la vieille fille avait sauté en chemin de fer. Antoinette, restée seule avec son père, dut, pour expliquer l'absence de son frère et de sa tante, forger de toutes pièces une histoire.
Mlle de Saint-Maurice avait eu des difficultés avec son fermier et elle était partie pour quelques jours avec Robert. Pour quelques jours! Le marquis n'avait point remarqué le sourire navrant dont Antoinette avait accompagné ce mensonge. Il n'était point exigeant, le bon Honoré, et pourvu qu'on ne le tourmentât pas au sujet de ses inventions, il passait volontiers condamnation sur le reste. Il se suffisait, d'ailleurs, admirablement à lui-même.
Il s'était replongé plus passionnément dans l'étude de son procédé de chauffage. Le perfectionnement était le vice du marquis. Une invention n'était intéressante pour lui qu'à l'état d'énigme. Une fois trouvée, elle cessait de lui plaire. Son esprit inquiet se mettait en quête d'un autre résultat. Et rarement il s'en tenait à ce qu'il avait réalisé. Il lui fallait toujours le mieux, ce destructeur du bien.
C'était ainsi qu'il avait pu rendre improductives les affaires les meilleures, et stériliser la Grande Marnière, cette mine d'or qu'un commis intelligent et honnête eût suffi à administrer de façon à enrichir son maître et tout le pays. Depuis trois jours, il ne parlait plus, même à table. On le voyait absorbé, l'oeil fixe, la pensée visiblement absente. Robert, quand il était encore là, avait dit plaisamment:
--Ah! mon père est remonté dans son laboratoire!
Le marquis n'avait même pas entendu; il poursuivait son rêve et s'efforçait d'enchaîner sa chimère. Que de millions de lieues il avait fait ainsi dans le vague, chevauchant son dada fantastique pour n'atteindre que l'impossible! Cependant il avait par instants de soudaines explosions de joie. Il se frottait les mains avec force, et, la figure radieuse, il s'écriait:
--Ah! ah! cette fois, je crois que je le tiens bien!
Et, sans explications préalables, pour sa satisfaction personnelle, il entamait une courte dissertation sur le procédé qu'il voulait appliquer. Ses auditeurs, régulièrement, opinaient du bonnet lorsqu'il les provoquait à l'approbation par des: hein? n'est-ce pas? qu'en dites-vous? ah! ah!, qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de coeur du doute.
Antoinette bénit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait si heureusement son père. Il ne parut pas s'apercevoir de l'absence de la tante de Saint-Maurice, qui, pour la première fois depuis trente ans, ne dînait pas à la table commune. Quant à Robert, il faisait des déplacements de chasse fréquents et prolongés.
Après le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se trouvèrent en tête à tête dans l'immense salon qui, éclairé par deux lampes, leur parut tout noir. Les rafales d'un vent violent ébranlaient les futaies séculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes cheminées du château. Et la jeune fille écoutait ces plaintes, se demandant si ce n'étaient pas les âmes des morts de Clairefont qui, tournoyant dans la nuit, gémissaient sur le malheur de la famille.
Puis sa pensée s'en allait à la suite de son frère, et elle se le figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu'on décidât de son sort. Où était la tante Isabelle? Qu'avait-elle pu faire? On n'entrait sans doute pas facilement dans une prison. Peut-être ne verrait-elle même pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidèle, que son maître a laissé à la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse encore de se dire: Il est là, l'enfant que j'aime, je suis dans l'air qu'il respire, ces pierres seules le séparent de moi... Oh! la triste soirée! Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres! Seule, sans amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tête au fond de son fauteuil, tout à sa folie, quand le malheur donnait l'assaut à sa maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brèches! Oh! que de pensées navrantes, que de pleurs refoulés!
--Ah! ah! dit le marquis, avec un rire qui glaça Antoinette, cette fois, c'est tout à fait ça! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon fourneau, est à surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle cause le stationnement des résidus qui entravent le courant d'air. Il faut que la grille soit infléchie: alors tout descend normalement, et l'incandescence est continue. Voilà! c'est très simple! Qu'en dis-tu?
--C'est parfait, mon père!
--Tu me dis: c'est parfait, bien mollement! Tiens, au lieu de rester dans ce salon où nous sommes perdus comme deux abandonnés, montons chez moi... Je te montrerai mon modèle, et te ferai toucher le perfectionnement du doigt... C'est la fortune, fillette! oui, c'est la fortune!
Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et tous deux montèrent au premier étage de la tour.
Dans la vaste salle dont la voûte ogivale est soutenue par des piliers de pierre à fines nervures, le marquis s'était aménagé à la fois une bibliothèque, un cabinet et un laboratoire. Tout le côté donnant sur le parc était garni de rayons qu'encombraient les livres innombrables et poudreux; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le savant à même de prendre l'ouvrage dont il avait besoin. Un admirable bureau était placé devant la large fenêtre cintrée ornée de vitraux, et, près d'un pilier, une table à dessiner se dressait, chargée de plans et d'épures. Un tapis épais couvrait les dalles de granit, dans toute cette partie de la tour, meublée confortablement de fauteuils profonds, propres à la méditation et, disait Robert, au sommeil.
L'autre côté, donnant sur la cour d'honneur, était réservé au laboratoire. Un immense fourneau de briques, à large manteau, au-dessus duquel se voyait un soufflet terminé par une chaîne, semblable à celui d'une forge, avait reçu l'adjonction d'un petit four en fonte, surmonté d'un tuyau qui se perdait dans la grande cheminée. C'était le fameux brûleur du marquis. Sur les tables, des cornues, des fioles de toutes formes, et, dans un coin, auprès d'une vasque de pierre, dans laquelle l'eau coulait à volonté, un serpentin au cou de cuivre en zigzag. Dans ce pandémonium, où avaient pris naissance les idées funestes qui, en trente ans, avaient consommé la ruine de la maison, le marquis se trouvait complètement heureux.
Il poussa un soupir de satisfaction et regarda sa fille avec plus de tendresse.
--Il y avait quelque temps, ma chérie, que tu n'étais venue ici, dit-il... Tu vois, j'ai là bien des dessins qui réclament tes soins... Puisque nous sommes, pour quelques jours, en garçons, tu devrais t'installer avec moi... Tu verrais comme nous passerions de bonnes journées!...
Et le vieil enfant souriait, uniquement préoccupé de son idée fixe.
--Oui, mon père... dit Antoinette du bout des lèvres.
Alors le marquis enchanté s'élança vers son brûleur, tira les caisses roulantes, pleines de charbon, qui occupaient tout le dessous du fourneau, et commença, à grand renfort de copeaux et de papier, à allumer lui-même son appareil. Il avait retroussé ses manches jusqu'aux coudes et se salissait épouvantablement. Il y eut bientôt dans le laboratoire une fumée telle qu'il fallut ouvrir les fenêtres. Et, moitié parlant, moitié toussant, à demi asphyxié, l'inventeur expliquait. Il allait de l'appareil, qu'il déclarait défectueux, aux dessins nombreux sur lesquels il l'avait rectifié...
--Vois-tu, ma fille, les copeaux mouillés brûlent maintenant: c'était la mise en train qui était difficile... Le tirage est insuffisant, mais, avec une cheminée d'usine, ça irait tout seul... Des copeaux mouillés!... Hein? Et quelle chaleur! Toute la valeur de l'invention est là... En Amérique, dans les plantations, ils pourront chauffer avec des détritus de cannes à sucre! Qu'en dis-tu?