La Grande Marnière

Chapter 16

Chapter 163,860 wordsPublic domain

Mais il était bien loin de se douter de ce qui se passait. Il parlait avec animation et ne s'apercevait point de la surveillance active qui s'exerçait autour de lui. Lorsque le train fut arrivé, il donna une dernière poignée de main au baron, et, fermant lui-même la portière du compartiment, il traversa la gare et remonta en voiture. Il se sentit le coeur serré, comme il ne l'avait jamais eu en voyant partir son ami. Il s'arrêta au bas du pont, et attendit là le passage du wagon. Par la fenêtre, il distingua une main qui s'agitait, une figure qui souriait, puis, à un détour de la voie, dans un tourbillon de vapeur blanche, tout disparut. Et, au pas, il se remit en route, se demandant pourquoi il était si triste.

Mais les impressions que ressentait Robert étaient fugitives. Sa rude nature réagissait promptement. Il mit son cheval au trot, et se proposa de ne point passer par les quartiers du centre, pour éviter les encombrements qui l'avaient arrêté à l'arrivée. Il suivit la promenade, plantée de superbes platanes, qui entoure La Neuville. Il allait sortir du faubourg, quand, en arrivant au bas de la montée de Clairefont, il tomba dans un groupe d'ouvriers des fabriques qui, à la porte d'un cabaret, écoutaient Chassevent, ivre à rouler maintenant, et qui, pour la centième fois, d'une voix pâteuse et avec des additions mélodramatiques, racontait la mort de sa fille.

À la vue de Robert, un murmure d'horreur partit du groupe qui se massa dans une attitude hostile. Encouragé par les menaçantes dispositions de son entourage, le vagabond s'avança en titubant, et, essayant de prendre le cheval au mors:

--Le voilà, l'assassin! Le voilà! Vengeance! D'une main incertaine il avait réussi à saisir la bride, mais un maître cinglon qu'il reçut sur les doigts la lui fit lâcher. Il recula en hurlant, et, heurté par le brancard, il aurait infailliblement passé sous la roue de la voiture, si, d'une main vigoureuse, le comte du haut de son siège, ne l'avait cueilli et lancé jusqu'à la porte du cabaret.

--Ah! après la fille, le père! brailla le braconnier. À moi, mes amis! Emparons-nous de lui, livrons-le à la justice!...

En un instant, Robert se vit entouré d'hommes aux visages furieux et aux bras levés. Devant le cabaret, quelques femmes rassemblées poussaient des cris perçants, et déjà, par la rue du Marché, du renfort arrivait aux assaillants. Chassevent, revenu à la charge, bavant de colère et d'ivresse, essayait d'escalader le siège. Le comte ne perdit pas son sang-froid; il tira sur les guides et fit cabrer son cheval; puis, prenant son fouet il en asséna, avec le manche, un tel coup au vagabond, que, malgré son épaisse casquette et le foulard qui lui entourait la tête, il roula à moitié assommé dans la poussière du chemin. Au même moment, Fleury, comme un diable sortant d'une boîte à surprises, parut près de la voiture.

--Qu'est-ce que vous faites là? cria-t-il aux ouvriers d'une voix forte... Ramassez cet homme, et attendez-moi...

Puis, s'élançant vers Robert à qui il serra le bras avec énergie:

--Imprudent! ne bravez pas l'indignation populaire!... Partez... sans un instant de retard! Je viens de Clairefont. Je voulais vous prévenir... Mais votre tante et votre soeur, maintenant, savent tout... Elles vous convaincront...

--De quoi s'agit-il? demanda le comte, commençant à perdre son calme... Ai-je affaire à des fous?

Le greffier jeta au jeune homme un coup d'oeil sévère, et, avec une gravité triste:

--La petite Rose a été tuée cette nuit... On vous accuse... Ne discutez pas... Mettez-vous d'abord à l'abri. Partez! C'est le plus sûr...

--Mais c'est une infamie! cria Robert.

--Rentrez chez vous, au nom du ciel! dit Fleury en montrant du doigt le flot des arrivants qui grossissait de seconde en seconde.

Et, donnant une forte claque sur le flanc du cheval, qui partit comme un trait, il força le comte à s'éloigner.

Sans plus se soucier de l'agitation qui grandissait dans le faubourg, le greffier gagna rapidement la maison de la rue du Marché. Il était onze heures. Depuis le matin, le temps avait été mis à profit par les émissaires de Carvajan. Le réseau, qui enlaçait Robert de Clairefont dans ses mailles perfides, devenait plus fort d'instants en instants. Et plus le malheureux qui y était captif allait se débattre, plus les fils devaient se resserrer.

Pascal, après une nuit de trouble et d'insomnie employée à repasser amèrement les incidents douloureux qui avaient accompagné son retour à La Neuville, s'était décidé à régler définitivement avec son père la question de son départ. Il ne pouvait plus supporter l'idée de vivre dans ce pays où tout serait pour lui sujet de froissement et de chagrin. Il voulait s'éloigner, regagner des contrées où l'écho même des discordes qu'il fuyait n'arriverait pas jusqu'à lui et où il aurait le droit de garder dans sa mémoire, comme dans un sanctuaire consacré à un culte mystérieux, l'image souriante et adoucie de celle qu'il adorait.

Il sortit de sa chambre à l'heure du déjeuner, et s'apprêtait à descendre, lorsque, sur le palier, croisant la servante qui venait de l'étage supérieur, celle-ci lui dit avec un geste désolé:

--Ah! monsieur Pascal, vous ne savez pas la nouvelle? Le jeune homme du château qui a tué la Rose au père Chassevent!...

Et comme il restait immobile, se demandant si cette fille ne devenait pas folle.

--Oui, mon bon cher monsieur. Le greffier du juge de paix est à c't'heure dans le cabinet de Monsieur à qui il rapporte les bruits de la ville, car on en parle, da! Et tout est sens dessus dessous!

Il sembla à Pascal que la cage de l'escalier était un gouffre noir, au fond duquel Carvajan ricanait, triomphant et diabolique. Il eut un vertige, et se retint à la muraille pour ne pas tomber. Dans cette riposte terrible, suivant à si courte distance l'affront subi, il reconnut la main de son père. Oui, si Robert était accusé, l'accusation avait dû venir de Carvajan. Il eut froid au coeur. Une rapide vision lui montra Antoinette auprès du marquis mourant de désespoir. Il se souvint des funèbres pressentiments qu'il avait eus, le premier jour, à la porte du cabaret de Pourtois, au pied de la terrasse de Clairefont. Le présage de malheur se réalisait. Mais n'avait-il pas rêvé aussi que c'était lui qui défendait la jeune fille abandonnée, et qui l'arrachait à son mauvais destin?

Sur le seuil de cette chambre qui avait été celle de sa mère, il crut entendre encore la voix de la mourante murmurant ces suprêmes paroles: «Sois bon dans la vie. Il faut être bon...» Il se retourna avec un effroi superstitieux, comme s'il se fût attendu à voir apparaître derrière lui la chère ombre. Il se vit seul, et, inclinant son front, comme devant un ordre souverain, il murmura: Sois tranquille, douce regrettée, tu seras obéie!

Il avait retrouvé toute sa présence d'esprit, tout son courage. Il se sentait prêt à accomplir des tâches héroïques pour vaincre des répugnances insurmontables.

Il oublia en un instant les résolutions qu'il venait de prendre. Ses idées suivirent un autre cours. Il n'était plus réduit à l'écoeurante inaction qui le faisait paraître complice de tout ce qui s'exécutait de mal contre la famille de Clairefont. Il n'était plus condamné à l'impuissance. Il allait pouvoir se mêler à la lutte, et intervenir. Toute la nuit il s'était promis de partir, et, en une seconde, il décidait de rester. Il ne vit là rien que de naturel. L'incohérence n'est-elle pas la règle même de l'amour? Il se composa, pour entrer chez son père, un visage souriant. À sa vue, Fleury, qui parlait avec animation, s'arrêta court, prit un air embarrassé et loucha furieusement de ses yeux troubles.

--Eh bien! dit avec éclat Carvajan, en allant à son fils, les voilà dans une belle passe, ces gens si fiers, qui ne veulent pas s'exposer à se trouver en face de nous!

--On vient de tout m'apprendre, interrompit Pascal.

--Eh bien! qu'en dis-tu?

--Qu'en dit le parquet? riposta le jeune homme.

--Le parquet est extraordinairement mou! Il est pris entre la certitude qui résulte des preuves matérielles du crime et le doute qui est la conséquence d'un passé honorable... Tous ces magistrats, au fond, sont des réactionnaires, et ils font des façons pour arrêter le fils d'un marquis, voilà tout. Ils ont télégraphié à Rouen, au procureur général, qui télégraphiera sans doute à son tour au garde des sceaux... Et, pendant ce temps, ici, la population fermente; et sans Fleury qui s'est trouvé là fort à point, tout à l'heure, le prévenu était écharpé par les ouvriers... On parle pour demain d'une manifestation... Moi, je viens de le dire au commissaire et au capitaine de gendarmerie: si on n'arrête pas dès ce soir ce gaillard-là, je ne réponds pas de l'ordre à La Neuville!...

--Le mieux qu'il y aurait à faire pour M. Robert, ce serait de partir pendant qu'il en est temps encore, dit doucereusement Fleury... Une fois à l'abri, tout le monde serait tranquille... C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre aux dames de Clairefont... Mais, aux premiers mots, Mlle Antoinette s'est dressée toute pâle, et, avec des regards meurtriers comme des coups de pistolet, elle a crié: Jamais! Partir, ce serait avouer qu'il est coupable... Nous savons d'où part cette calomnie... Nous la réduirons à néant! Elle désignait clairement M. le maire et peut-être aussi un peu moi-même... Mais je ne me suis pas laissé démonter. J'ai insisté, j'ai donné à entendre que les mauvais gars de La Neuville, très surexcités, pourraient se porter sur Clairefont... Alors la vieille Saint-Maurice a bondi, et, rouge comme une braise, en jurant comme un troupier: Qu'ils y viennent! Il ne manque pas de fusils au râtelier... Ils verront que les femmes de la maison valent des hommes... Il y a là-haut, dans les greniers, le pierrier qui servait autrefois pour les feux d'artifice... Je le descendrai dans le vestibule, et si on touche seulement à la serrure de notre porte... je mitraille toute cette canaille! Et elle sacrait, la vieille, que c'en était fabuleux! Allez donc faire entendre raison à des esprits détraqués! Quant au marquis, il était enfermé dans sa tour, comme un hibou, à tourner les pages de quelque grimoire, ou à empester l'air de la contrée avec des drogues chimiques... Impossible de le voir... Celui-là, tout hébété qu'il est, aurait peut-être mieux compris la situation que cette vieille échappée de la chouannerie.

--Mais elle paraît la comprendre parfaitement, dit Pascal avec tranquillité, et elle soutient envers et contre tous l'innocence de son neveu... Comme l'a fort bien dit Mlle de Clairefont, fuir c'est avouer, et le comte Robert est sans doute décidé à se défendre... Il a peut-être des preuves à fournir... Un bon alibi serait décisif... Qui sait s'il ne le produira pas?

--Je l'en défie! cria Carvajan, à qui l'opposition de son fils fit perdre tout son calme.

--Mon père, vous n'en savez rien...

--Vas-tu le défendre?

--Et vous, allez-vous l'accuser?

Ils se trouvaient face à face, parlant aussi ferme l'un que l'autre: Pascal, absolument maître de lui, et voulant savoir exactement quelle était la part de son père dans le travail d'investissement qui s'étendait autour de Robert; Carvajan, le cerveau enflammé par une colère subite, et prêt à étaler sa haine au grand jour.

--Non! certes! intervint Fleury d'un ton conciliant, votre père n'accuse pas. D'ailleurs, à quoi bon? M. le maire, comme toujours, n'a souci que de la chose publique... Devant vous, nous parlons en toute liberté, pesant le pour et le contre... Croyez que si M. Carvajan pouvait étouffer cette affaire-là, il le ferait, et promptement... Il est l'ennemi de M. de Clairefont... Il le combat sur le terrain politique et financier... Mais profiter d'un malheur pareil?... Devrais-je avoir besoin de vous dire qu'il n'y a même pas pensé?... Et pourtant, ne serait-ce pas légitime? Ses adversaires ont-ils jamais reculé devant les pires manoeuvres? Vous en avez eu la preuve hier soir... Si nous pouvions établir l'innocence de ce malheureux jeune homme, nous le ferions... Mais, malheureusement, il n'y a pas de doute à conserver... C'est la dernière étape, voyez-vous, de cette famille qui depuis trente ans va sans cesse en descendant... Quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer ici, pour la première fois, vous veniez d'être témoin, justement, d'un des actes de violence habituels à ce malheureux... Je vous ai dit alors, ne croyant pas être si bon prophète, que vous arriviez pour assister aux suprêmes phases de la lutte engagée entre M. de Clairefont et votre père... Eh bien! la lutte est finie... Elle se termine dans la boue et dans le sang.

--Et nous n'en sommes pas cause! reprit rudement Carvajan, à qui la mielleuse dissertation de Fleury avait irrité les nerfs... Au diable! Qu'ils se débrouillent!... Je ne suis pas tenu de les aimer, et si j'étais dans leur cas, vous verriez s'ils me ménageraient!

Il prit son chapeau, et jetant un regard significatif au greffier:

--Je vais jusqu'à la mairie; vous viendrez m'y retrouver tout à l'heure.

--Je vous accompagnerai, mon père, dit Pascal, si je ne vous dérange pas... Je suis curieux de voir la physionomie de la ville.

--Ah! ah! mon gaillard, tu mords à la chose? Viens, si ça t'amuse... Et puis, qui sait? tu es du métier, tu pourras peut-être donner un bon conseil.

--Si j'en trouve l'occasion, répondit froidement Pascal, soyez sûr que je n'y manquerai pas.

Et, derrière son père et le greffier, il sortit.

À Clairefont, après le premier affolement, la réflexion était venue. Réunis dans le petit salon, la tante de Saint-Maurice, Robert et Antoinette, avaient tenu conseil. Les affirmations de Fleury et les manifestations de la rue, certes, étaient significatives. Le vieux Bernard, envoyé à la ferme, avait rapporté la confirmation de l'attentat. Rose était morte, et on accusait Robert de l'avoir tuée. Entre les imprécations de la tante Isabelle et le calme effrayant d'Antoinette, Robert passa par les sentiments les plus opposés. Tantôt il se disait que l'accusation portée contre lui tomberait d'elle-même et qu'elle n'aurait pas de conséquence. Il riait alors nerveusement et se promettait de tirer de ceux qui avaient dirigé contre lui l'action de la justice une vengeance exemplaire.

Tantôt, cherchant à rassembler les preuves qu'il pourrait fournir de son innocence, il constatait avec stupeur que tout concourait à lui donner l'apparence de la culpabilité. Il était rentré au matin par la petite porte du parc sans être vu de qui que ce fût. Il avait passé tout le temps qui s'était écoulé entre son départ de chez Pourtois et son arrivée à Clairefont, dans le sentier de la Grande Marnière. On l'avait rencontré, on lui avait parlé, cela était certain, indéniable.

Et, au souvenir de ces moments doucement écoulés, dans cette nuit tiède et resplendissante, auprès de cette charmante fille au gai sourire, un cruel déchirement se faisait en lui.

N'avait-il pas été involontairement la cause du malheur, en gardant si tard Rose qui voulait s'éloigner? Il ne l'avait retenue qu'à force d'instances. Il se le rappelait bien: elle disait: Laissez-moi m'en aller?... Votre soeur m'attend demain matin, vous me ferez gronder... Si vous avez encore tant de choses à me conter, vous viendrez au bas de la fenêtre de la repasserie, et, pendant que je travaillerai, nous causerons.

Les routes étaient alors pleines de monde; elle serait rentrée à Couvrechamps, en compagnie, et, au lieu de dormir froide et muette, elle chanterait encore, alerte et joyeuse.

Des larmes lui vinrent aux yeux, et ce garçon si énergique et si robuste se mit à sangloter comme un enfant.

Épouvantées, les deux femmes le regardaient. Pour qu'il se laissât aller à une telle faiblesse, il fallait qu'il fût tenaillé par de terribles inquiétudes. Une pudeur secrète arrêtait les questions sur les lèvres d'Antoinette. Qu'y avait-il entre son frère et Rose? Quelque intrigue ébauchée à la fête et interrompue par le coup de folie d'un jaloux. Il eût fallu, pour préciser les faits et arriver peut-être à découvrir la vérité, interroger Robert, l'amener à s'expliquer. Il ne donnait que des détails vagues, quand la minutie eût été indispensable. Mais la tante Isabelle n'était-elle point là pour tirer tout au clair? Avec elle, qui n'hésiterait pas à demander, le jeune homme ne se gênerait pas pour répondre, et on saurait alors quels moyens de défense on devait employer.

Il était impossible que l'erreur ne fût pas promptement reconnue. La justice voyait clair et n'aurait pas de parti pris. L'opinion publique, que Fleury disait si furieusement déchaînée contre Robert, avait été égarée. Il n'était pas difficile de deviner par qui. La main de Carvajan se reconnaissait dans cette oeuvre de haine. Provoqué, il avait riposté. Et on était payé pour savoir avec quelle dangereuse ténacité il poursuivait ses entreprises.

À l'indignation des premiers moments, lorsque la tante de Saint-Maurice s'écriait superbement: «Mais il est impossible qu'on soupçonne un Clairefont!», avait succédé une terreur vague faite d'ignorance: celle des enfants qui s'éloignent de l'ombre peuplée par leur imagination de fantômes effrayants. En somme, on ne savait rien de ce qui se passait ni de ce qu'on pouvait craindre; mais ce mystère-là était plus formidable que ne l'eût été la connaissance de ce qu'il fallait redouter. Sur les faits s'étendait une obscurité dans laquelle les malheureux se débattaient impuissants.

Leur préoccupation principale était de faire le silence autour du marquis. Ils ne pouvaient supporter la pensée que le père fût instruit de l'accusation portée contre son fils. À tout prix, ils étaient résolus à l'empêcher de la connaître. La tranquillité du vieillard devait avant tout être sauvegardée. Depuis trente ans, la famille avait subi son despotisme, et s'était pliée à ses caprices les plus déraisonnables. Tout faire pour ne point tourmenter le marquis avait été le mot d'ordre à Clairefont. Les enfants et la tante de Saint-Maurice s'étaient conformés à cette règle: Antoinette et Robert avec un tendre respect, la vieille fille avec des accès de mauvaise humeur réprimés à grand'peine. On avait tout accepté, même les menaces de ruine. Plutôt mourir que de révéler la menace du déshonneur. Le premier mot de la tante Isabelle avait été:

--Emmenons le marquis à Saint-Maurice!...

Mais Antoinette, toujours sage, au milieu même du désespoir, avait répondu aussitôt:

--Il ne saurait nulle part être mieux qu'à Clairefont. Dans son appartement séparé, il est à mille lieues du monde. Ce sera à nous de veiller à ce qu'on ne pénètre pas jusqu'à lui... Il ne lit aucun journal, il ne sort jamais... Il restera, quoi qu'il arrive, dans une quiétude complète. S'il faut absolument lui dire quelque chose, eh bien, nous choisirons au moins le moment, et nous serons juges de l'étendue de l'aveu.

Et tous trois, réunis dans le petit salon du rez-de-chaussée, les fenêtres ouvertes sur la terrasse, ils attendaient, dans une anxiété plus intolérable que le mal lui-même, l'oreille ouverte aux mille bruits du dehors, les yeux fixés sur la montée de Clairefont qui cheminait poudreuse et nue dans la verdure de la colline. C'était par cette route, qu'ils interrogeaient, que pouvait leur venir le danger. Et dans les yeux de la tante de Saint-Maurice éclatait le désir mal contenu de la résistance.

Les heures passaient, raffermissant leur courage.

Le temps gagné n'était-il pas une preuve de l'inanité de leurs appréhensions? Si la justice avait une action à exercer, attendrait-elle si longtemps pour se mettre en mouvement? Ils ignoraient tout de la législation moderne. Ils ne soupçonnaient pas les hésitations du ministère public, les manoeuvres de Carvajan, et la surveillance encore discrète de la police. Ainsi que la bête prise au piège et qui ne trouve pas d'issue, ils restaient immobiles, repliés sur eux-mêmes, dans d'affreuses alternatives de crainte et d'espérance.

Vers quatre heures, tous les jours, quand la chaleur était tombée, le marquis avait l'habitude de descendre et de faire un tour dans le parc avec sa fille. Antoinette, pour rien au monde n'eût manqué cette promenade. Elle se préparait à l'avance, et quand le savant quittait son cabinet, il trouvait sa gentille compagne qui l'attendait. Dans la fièvre où ils étaient tous, ils oublièrent le vieillard. Il put arriver jusqu'au milieu du salon sans être entendu, et, posant sa main sur l'épaule d'Antoinette:

--Eh bien! il faut donc que je vienne aujourd'hui chercher mon Antigone? dit-il en souriant.

Ils s'étaient levés et restaient immobiles et tremblants. L'apparition du père de famille avait accentué l'horreur de la situation. Ce fut Robert qui retrouva le premier sa présence d'esprit:

--Ah! mon père, vous êtes en avance, aujourd'hui. Mais cela se trouve à merveille: nous sortirons tous ensemble. Je veux vous donner le bras à la place de ma soeur... Elle vous cédera bien à moi pour cette fois seulement.

Il y eut dans l'accent du jeune homme une tristesse si pénétrante que des larmes emplirent les yeux d'Antoinette. Elle se figura son frère faisant dans ce beau parc, où avait grandi leur enfance, sa dernière promenade, aux côtés du père qui ne se doutait de rien. Elle eut peur de ne pouvoir se contenir, et, sans parler, acquiesça d'un signe de tête. Le vieillard, appuyé sur le bras de Robert, descendait déjà les degrés du perron, parlant, comme toujours, des travaux qui avaient occupé sa journée. La tante Isabelle, restée en arrière, poussa un mugissement, et se tamponnant les yeux avec son mouchoir:

--Antoinette, je ne peux pas vivre avec un poids pareil sur le coeur, cria-t-elle. Non! c'est plus fort que moi: je sens que je ne survivrai pas à un si rude coup! Robert! mon neveu, le dernier des Clairefont et des Saint-Maurice, arrêté comme un simple voleur de fagots!... Eh! quand il aurait serré un peu trop fort cette donzelle... Le beau malheur!

Antoinette pâlit, et jetant à la vieille Saint-Maurice un regard brûlant:

--Tante! vous pouvez donc admettre?...

--Que sais-je? Le marquis, son père, en a fait bien d'autres; seulement, dans ce temps-là, les filles se défendaient moins, ou n'en mouraient pas!

--Mais il nous a engagé sa parole qu'il n'était pour rien dans ce malheur!

--C'est vrai! Ah! je deviens folle! Tu sais combien je l'aime, ce cher enfant! C'est très mal! Mais j'aurais donné tout le reste de la famille pour lui!... J'en suis bien punie, car je souffre horriblement! Vois-tu, pour qu'une vieille endurcie comme moi se laisse aller, il faut qu'elle ait bien du chagrin... Mon pauvre Robert!... mon cher petit! ah!

Et, prise d'un violent accès de désespoir, la tante Isabelle éclata en sanglots. Antoinette s'était agenouillée devant elle, la pressait dans ses bras, s'efforçait de la consoler.

--Non! criait la vieille fille, non! Si on l'emmène, je l'accompagnerai, j'irai avec lui en prison.

--Mais, tante, c'est impossible!

--Comment cela? dit Mlle de Saint-Maurice avec un calme soudain. Sous la Terreur, mes grands-parents, on me l'a bien souvent raconté, étaient tous ensemble à La Force...

--Mais nous ne sommes plus sous la Terreur, répondit Antoinette, qui ne put s'empêcher de sourire.

--Vraiment! Et comment appelles-tu un temps où des abominations, comme celle qui nous arrive, peuvent se produire? Ah! c'est la fin de tout!

--Allons, tante, il faut aller rejoindre mon père... Tâchez qu'il ne s'aperçoive pas que vous avez pleuré.

--Sois tranquille, j'aurai de la fermeté.

Elles se dirigeaient vers la terrasse, quand la porte du salon, en s'ouvrant, les arrêta. Sur le seuil, le vieux Bernard se montrait, effaré.

--Qu'y a-t-il? dit Antoinette éperdue.

--C'est M. Jousselin, Mademoiselle, balbutia le brave serviteur, le commissaire de la ville... M. Jousselin!

Ainsi, cette heure tant redoutée, mais qu'on espérait en secret ne devoir jamais venir, était irrémédiablement arrivée.

--Faites-le entrer... Mais non, on pourrait le voir du jardin.