La Grande Marnière

Chapter 14

Chapter 143,912 wordsPublic domain

--Me croyez-vous homme à supporter une pareille injure sans en demander réparation?

--Tu es fou!

--Me conseillez-vous donc de me dérober, et de passer aux yeux de tous ceux qui sont ici pour un lâche?

La figure de Carvajan se contracta et devint effrayante; il serra plus fortement le bras de son fils:

--Tu veux te battre avec ces gens-là? Tu es fou, te dis-je... Laisse-moi le soin de te venger: ce sera plus sûr et plus prompt.

--Plus prompt et plus sûr?... s'écria le jeune homme avec un geste terrible... C'est ce que vous allez voir!

Le quadrille finissait, et, dans un pêle-mêle bruyant, les cavaliers reconduisaient leurs danseuses. Pascal, en quelques pas rapides, se dirigea vers le groupe au centre duquel se tenaient Robert et M. de Croix-Mesnil, et, s'approchant du fiancé de Mlle de Clairefont jusqu'à lui toucher l'épaule avec sa poitrine, le regard provocant et la main inquiète:

--Monsieur, j'ai quelques mots à vous dire. Voudriez-vous me faire la faveur de m'accompagner à deux pas d'ici?...

Le baron s'inclina et déjà il s'apprêtait à suivre le fils de Carvajan, lorsque Robert, se plaçant devant eux, leur barra le passage.

--Doucement, dit-il, d'un ton railleur: il me paraît qu'il y a confusion. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, que monsieur doit avoir affaire, mais à moi. Vous n'avez fait que déférer à mon désir: c'est moi qui ai dit...

--Je n'ai pas entendu vos paroles, interrompit Pascal avec force, et je ne veux pas en tenir compte... Monsieur seul m'a offensé... C'est lui seul que je rends responsable.

--Il y aurait cependant un moyen d'arranger les choses, s'écria le jeune comte. Et, reculant d'un pas, il se préparait à quelque violence, quand sa soeur, pâle et frémissante, se dressa entre lui et son adversaire.

--Robert, retire-toi, dit-elle doucement, je t'en prie...

--Mais... dit-il en essayant de résister.

Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, aussitôt séchées par le feu de ses joues, et, la main tendue dans un geste d'autorité souveraine:

--Retire-toi... répéta-t-elle. Je le veux!

Et comme le jeune homme, dominé, lui obéissait, se tournant alors vers Pascal:

--Vous avez raison, Monsieur, et réparation vous est due. C'est à cause de moi que vous avez été offensé... C'est à moi de m'en excuser... Veuillez donc me pardonner.

Le fils de Carvajan la vit s'incliner devant lui, il essaya de parler, ses lèvres remuèrent sans articuler aucun son et, chancelant, plus écrasé par la fière humilité d'Antoinette qu'il ne l'avait été par l'insolence de Robert, à pas lents, il s'éloigna.

--Où vas-tu? lui dit son père l'arrêtant à la porte du bal. Rappelle-toi ce que tu disais à l'instant. Veux-tu avoir l'air de fuir?

--Ah! que m'importe? s'écria le jeune homme en continuant à marcher du côté de l'obscurité, comme s'il eût voulu y cacher son désespoir.

--Ne veux-tu pas te venger? reprit Carvajan, en arrivant sur la route. Dis un mot, et je mets tous ceux qui t'ont bravé à ta merci.

--Jamais!

--Que prétends-tu donc faire?

--M'éloigner. Quitter pour toujours, cette fois, ce pays où je ne trouve que des soucis et des amertumes... M'en aller loin des luttes, des débats, des embûches et des perfidies... Oublier tout, jusqu'au nom que vous m'avez rendu si lourd à porter.

--Pascal!

--Mon père, vous avez semé la haine... Il ne faut donc pas que je m'étonne si on nous insulte et si on nous menace... Mais je ne pourrais pas vivre ainsi. Je préfère partir.

--On dira que tu as eu peur...

--Soit!

--Alors tu veux m'abandonner?

--Vous n'avez pas besoin de moi, mon père: vous l'avez bien prouvé.

--C'est donc moi qui m'attacherai à toi, dit Carvajan en passant son bras sous celui de son fils... Tu veux rentrer, rentrons. Demain, quand tu seras plus calme, nous raisonnerons.

Et, tournant le dos à la fête, les deux hommes se dirigèrent vers La Neuville.

Dans la salle de danse, l'émotion causée par l'intervention de Mlle de Clairefont n'était pas encore calmée. La tante de Saint-Maurice, d'abord pétrifiée, avait fini par reprendre ses esprits et, la figure fulgurante:

--Ah! çà, mais qu'est-ce que tout cela signifie? gronda-t-elle... Deviens-tu folle, ma fille? Tu fais des politesses à ce jeune «maltôtier», quand il méritait une bonne leçon pour son impertinence...

--Non! tante, non, c'est nous qui avons eu tous les torts... Il fallait ne pas venir ici, où nous savions que nous n'avions rien que de mauvais à attendre... Il fallait surtout ne pas provoquer ce jeune homme...

--Mais tu n'as donc pas vu le vieux sacripant de père, riant d'avance de la bonne plaisanterie qu'il faisait, en t'exposant à te trouver nez à nez avec son fils?...

Antoinette hocha la tête avec tristesse.

--Ne nous attaquons pas à cet homme: nous ne serions pas les plus forts... Cédons le terrain, c'est ce que nous avons de mieux à faire.

Elle s'appuya fortement sur le bras de Croix-Mesnil. Elle paraissait épuisée. La tante Isabelle suivit avec Robert. Arrivée à la voiture qui les attendait sous la garde du vieux Bernard, Mlle de Clairefont voulut faire monter son frère. Mais il refusa, déclarant qu'il ne se sentait pas en humeur de rentrer.

--Que vas-tu faire? demanda Antoinette, pleine d'inquiétude.

--Ce que je fais tous les ans à la fête: m'amuser, en dépit de ce rabat-joie de Carvajan.

--Promets-moi que tu ne vas pas reprendre la querelle! Oh! viens avec nous: tu m'inquiètes; il me semble qu'il va t'arriver malheur...

Robert eut un geste d'impatience.

--Petite fille, je trouve que tu te mêles beaucoup trop de ce qui ne te regarde pas. Rentre te coucher, et aie un sommeil sans rêves. C'est ce qu'il y a de plus sain pour une enfant de ton âge. Quant à la façon dont doit agir un garçon tel que moi, elle est toute tracée, et tes exhortations n'y changeront rien... Bonsoir...

Il prit la jeune fille par la taille, l'enleva comme une plume, l'embrassa, et la posa sur les coussins de la voiture.

--Robert, sois prudent! s'écria la vieille Saint-Maurice, toujours en éveil quand il s'agissait de son Benjamin.

--Ne craignez rien, tante, dit-il avec un gros rire; si on veut me manger, on ne m'avalera toujours pas d'une seule bouchée...

Il ferma la portière et cria au cocher:

--Allez!

Et, sifflant entre ses dents, il se dirigea vers la salle de danse en traversant le jardin du cabaret. Là, les gens du pays s'en donnaient sans contrainte et sans vergogne. Dans la nuit tiède, traversée par le vol rapide des chauves-souris qui effleuraient de l'aile les lanternes vénitiennes éclatantes au milieu de la verdure, au bruit amorti des instruments, les buveurs criaient à plein gosier, et tapaient à tour de bras.

Le vieux Chassevent, grimpé sur un tonneau, chantait d'une voix enrouée une chanson grivoise. C'était la quatrième de la soirée, et, entre temps, il allait, de table en table, boire un petit verre d'eau-de-vie ou une chope de bière. Il ne paraissait pas ivre, mais sa gaieté devenait plus furieuse, ses gestes plus heurtés, et sa chanson plus ordurière.

Dans un coin, le gendarme préposé à la surveillance de l'ordre, car les paysans, quand ils étaient ivres, se battaient souvent à se tuer, assis sur un tabouret, écoutait le braconnier en riant.

Robert s'arrêta un instant et prêta l'oreille aux «zon zon, digue din gue daine» rapportés de quelque geôle par le vagabond. Tous les auditeurs, avec un entrain frénétique, l'accompagnaient en frappant sur les tables, et c'était pendant quelques secondes un charivari à ne plus entendre Dieu tonner. Puis le silence se faisait, et la voix du sauvage amuseur de cette réunion d'ivrognes s'élevait de nouveau, rogommeuse, lançant avec une vibration satisfaite le mot grossier, qui éclatait plus ignoble dans cette nuit étoilée.

Tout ce que La Neuville et les environs comptaient de filles légères se trouvait là, et c'étaient autour du cou des hommes des enguirlandements de bras tendrement abandonnés. Pourtois, ayant mis son bal en train, et fait les honneurs de la salle aux autorités, revenait avec une vivacité intéressée aux consommateurs qui assuraient sa recette, et, lâchant la bride à la gaieté, comme il lâchait la bonde à ses tonneaux, disait de sa voix perçante:

--Donnez-vous-en, les enfants, donnez-vous-en! Une fois la fête finie, en voilà pour jusqu'à l'année prochaine! Aujourd'hui c'est le jour où on ouvre la bouche et où je ferme les yeux!

Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles du cabaretier à la lettre, venait d'attraper derrière un bosquet la silencieuse et brune Mme Pourtois et de l'embrasser ferme, sans qu'elle fît la moindre résistance.

Robert continua sa route, et il arrivait à la porte de la salle de danse, quand, d'une tonnelle dont les lanternes vénitiennes avaient été éteintes, il s'entendit appeler. Éclairés seulement par la flamme d'un immense bol de punch, MM. d'Édennemare, de Saint-André et quelques-uns des habituels compagnons de chasse du jeune comte étaient assis autour d'une petite table.

--Toutes ces dames sont parties. N'allez pas dans la salle: on y étouffe.

--J'ai encore quelque chose à y faire...

--Si c'est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent de sortir.

--N'importe! je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche avec Carvajan sache bien que je ne suis pas disposé à reculer d'une semelle.

--Eh! mon cher, on le sait de reste!... Venez donc vous asseoir!

Robert était déjà entré. L'aspect du bal avait changé depuis quelques instants. Le départ de la Société, comme on appelait les châtelains des environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi, on s'amusait librement. Les couples avaient abandonné leur raideur gourmée, les bras empoignaient fortement les tailles, et l'orchestre lui-même, gagné par l'entrain général, accélérait le rythme et jouait avec plus d'éclat, comme si un défi avait été jeté à qui l'emporterait, du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs.

Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis le lui avaient dit, le père et le fils avaient quitté la place. Le sous-préfet, jugeant qu'il avait assez fait pour sa popularité, avait regagné également La Neuville, sous la conduite du commissaire central et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle, circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir à affronter les regards. L'ascendant que la famille de Clairefont exerçait encore, malgré sa décadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage du jeune homme. Et pendant que Carvajan n'était pas là, on se dépêchait de sourire à son adversaire.

Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait? Le marquis s'était, bien des fois, depuis quelques années, trouvé, prétendait-on, à la veille de la ruine définitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il fallait se ménager une porte de sortie, pour le cas où ce diable d'homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer des griffes du banquier.

D'ailleurs, Fleury et Tondeur, les fidèles serviteurs de Carvajan, donnaient l'exemple de la platitude, et, auprès de Robert, se confondaient en politesses. Ce fut dans l'enivrement de ce triomphe menteur que les amis du jeune comte le retrouvèrent, en rentrant pour donner suite à leur projet de faire sauter un peu leurs gentilles fermières.

Une ronde, sorte de bourrée locale, vive et courante comme une farandole, tirait à sa fin. Et parmi les plus enragés danseurs, le Roussot se distinguait par l'ardeur farouche avec laquelle il bondissait. Il avait obtenu de Rose qu'elle dansât avec lui, et, la main haute, la taille souple, ployant sur ses jarrets d'acier, le berger enlevait la belle fille avec une vigueur incomparable. Il tournait, sautait, sans règle, les joues pâles, les yeux brillants, les dents serrées, avec une contraction de tous ses muscles qui le rendait presque effrayant dans l'enivrement de ce plaisir tout nouveau pour lui.

Rose, grisée par la rapidité des mouvements de son cavalier, étourdie par les sons enragés de la musique, se laissait entraîner, à demi pâmée, la tête renversée sur l'épaule du Roussot qui l'emportait, superbe et terrible. Tondeur, grimpé sur un tabouret, le visage rougi par de copieuses rasades, criait de toutes ses forces en tapant sur son feutre avec le manche de la trique dont il ne se séparait jamais, stimulant par ses exclamations cette furie joyeuse.

--Hardi, les garçons! tenez bon, mes enfants!... ferme! oh! oh! oh! hardi!

Et la respiration sortait rauque des poitrines, les pieds retombaient plus lourds sur les planches, la rapidité de la ronde diminuait peu à peu.

Les instruments se turent et, poussant un soupir de soulagement, les couples s'arrêtèrent et se répandirent de tous côtés sur les banquettes, comme des naufragés qui abordent la terre ferme. Seul, le berger, soutenant Rose à bout de bras, allait toujours, passionné et infatigable.

--Est-il enragé, le mâtin! s'écria Tondeur en sautant à bas de son piédestal. Il ne veut pas s'arrêter... Il irait comme cela jusqu'à demain.

Mais, au même moment, Robert saisit Rose au passage, l'enleva des bras de son danseur, et la déposa presque défaillante sur une chaise. Le berger s'était arrêté et revenait vers Rose, avec un grondement inarticulé...

--Il n'est pas content! s'écria Tondeur en riant jusqu'à s'étrangler... Vous allez voir qu'il va réclamer.

Le jeune comte fronça le sourcil: il dit au Roussot sourdement:

--En voilà assez! Allons! houste! À tes moutons!

Le gars ne paraissait pas disposé à obéir, et restait obstinément planté devant la belle fille. Robert, comme s'il faisait sauter d'une chiquenaude une chenille rampant sur le calice d'une fleur, d'un revers de main envoya l'entêté pirouetter dans le jardin.

--Ah! soupira Rose, en ouvrant les yeux, j'ai cru que j'allais perdre le souffle.

--Un peu de punch, dit gaiement le jeune comte, et il n'y paraîtra plus.

--Je vous remercie bien, fit Rose, je n'aime pas les choses fortes... J'ai reçu trop de claques du père Chassevent quand il avait bu... D'ailleurs, il va falloir que je rentre...

--Est-ce que tu as assez de la danse...?

--Ma foi, il fait trop chaud.

L'orchestre entamait un quadrille, et déjà les couples se formaient. Robert, abandonnant ses amis, sortit avec Rose, et la conduisit sous la tonnelle obscure. Au milieu de la ripaille générale, ils étaient bien seuls. Nul ne faisait attention à eux. Ces ivrognes n'avaient plus d'yeux que pour leur verre, et d'oreilles que pour Chassevent qui continuait à chanter. Les jeunes gens restèrent ainsi quelques minutes sans parler, écoutant les vociférations qui suivaient la terminaison de chaque couplet. Robert s'était approché très près de Rose, et, peu à peu, de son bras, lui avait entouré la taille. Elle ne se défendait pas. Elle semblait rêveuse, elle habituellement vive et gaie comme un oiseau. Elle frissonna, et nouant autour de sa tête l'écharpe qui lui avait servi de coiffure pour venir:

--Je me refroidis ici...

--Tu as le cou nu. Ce n'est pas prudent...

Il prit dans la poche de sa jaquette un joli foulard bleu à bordure rouge, et, le lui tendant:

--Tiens, voilà une cravate.

Elle fit un mouvement de joie en froissant la soie souple et douce.

--Vous êtes gentil, dit-elle. Mais ne restons pas dans cette odeur de boisson et dans ce tapage.

--Eh bien, marchons, dit Robert; et, se levant, il la fit passer devant lui pour sortir du jardin. Derrière eux, agile et silencieux, le Roussot s'était glissé.

À cent pas du cabaret, ils s'arrêtèrent au bord du sentier qui montait vers la Grande Marnière. La maison de Pourtois, les bosquets et la salle de danse, flambaient au travers des arbres, mais la clameur, qui était la voix de cette foule en liesse, se perdait dans les airs, déjà affaiblie par la distance. Dans l'obscurité transparente de la nuit, des formes apparaissaient confuses, puis plus précises à mesure qu'elles approchaient. C'étaient des gens de La Saucelle ou de Couvrechamps qui, ayant à se lever de bonne heure, malgré la fête, rentraient avant la fin de la danse. Une voix goguenarde dit:

--On ne te dévalisera pas en chemin, la Rose, puisque te voilà sous la garde d'un hardi cavalier.

--Notre monsieur veut bien me conduire jusqu'à la traverse de Clairefont, mes bonnes gens, répliqua la fille... Y a-t-il grand mal à ça?

--Non, au contraire... Mais ne t'arrête pas, car il y a du bien beau gazon au bord de la route...

Robert se mit à rire. Rose, mécontente, s'écarta de lui.

--Vous voyez: on me raille à cause de vous; il vaut mieux que je m'en aille toute seule.

Il la prit par le bras, et, très doucement, la bouche contre l'oreille de la belle:

--Reste donc, Rosette. Nous allons causer du père Chassevent et de la petite maison que tu désires.

Et, abandonnant le grand chemin, ils prirent le sentier qui montait vers le plateau à travers les escarpements déserts de la colline. Le Roussot les suivait toujours, d'un pas souple et félin, sans qu'une pierre roulante et sans qu'une branche froissée révélât sa présence. Ils marchaient lentement, et le passage était si étroit qu'ils étaient forcés de se serrer très près l'un de l'autre. La lune n'était pas encore levée, et les étoiles se faisaient complaisantes, car elles éclairaient bien faiblement les ténèbres. Rose et Robert allaient doucement, enlacés maintenant, et respirant l'odeur exquise de la bruyère en fleurs que la fraîcheur de la nuit faisait s'exhaler. De temps en temps, scandant leurs paroles, comme un doux frémissement d'ailes, un bruit de baisers s'envolait, et, dans l'ombre, jaloux écho de cette caressante harmonie, s'élevait une plainte sourde comme celle d'une bête blessée qui grince et menace.

Ils montaient, sans se presser, jouissant de cette heure délicieuse, dans le calme profond qui s'étendait autour d'eux. Le bruit de la fête ne leur parvenait plus que comme un vague murmure, et, enivrés par cette poésie puissante qui se dégageait de la terre embaumée et du ciel resplendissant, ils se serraient dans une étreinte plus amoureuse. Et, plus gémissante, plus irritée, plus jalouse, murmurait dans les ténèbres la voix de leur surveillant mystérieux.

Le sentier n'était pas long, et on ne mettait d'ordinaire pas plus d'un quart d'heure à le gravir; cependant, sous les pieds de Robert et de Rose, peut-être se fit-il plus sinueux, plus difficile et plus capricieux, car, bien longtemps après y être entrés, ils s'y trouvaient encore. Le clocher de Clairefont avait laissé tomber plusieurs fois dans le silence le tintement grave de son horloge. À l'aube, le ciel commençait à pâlir, et il devait être bien près de trois heures du matin quand les deux jeunes gens débouchèrent auprès de la Grande Marnière, à l'angle des taillis de Couvrechamps.

--Laissez-moi aller, dit Rose doucement: il est grand temps que je rentre...

--Où te reverrai-je?

--Vous saurez bien me trouver, répondit la belle, avec une malicieuse gaieté, si la fantaisie vous prend de venir me parler encore... Ce n'est pas bien sûr, car vous êtes changeant...

--Tu ne dis pas ce que tu penses!...

--Que si!

Il la prit par la taille, et, l'enlevant de terre, il l'embrassa à pleines lèvres.

--Laissez-moi un peu de bouche pour demain, dit-elle gaiement.

Il la reposa sur la route, et comme s'il se décidait à grand'peine à la quitter:

--Pourquoi ne veux-tu pas que je te mène jusqu'à ta porte?

--Tiens! pour qu'on vous voie avec moi, et que tout le pays en jase... Non, da! Allez-vous-en de votre côté; moi, je m'en retourne du mien... Bonsoir, ou plutôt bonjour!

Ils se séparèrent et s'en furent, l'un vers Couvrechamps, l'autre vers Clairefont. Au tournant du chemin, Robert s'arrêta, mais la nuit était encore très profonde, et il n'aperçut plus la belle fille. Alors il hâta le pas, et bientôt il arriva à la petite porte du parc.

Rose s'était éloignée vivement. Elle suivait la longue allée bordée de sapins, pensant en souriant aux promesses que le jeune comte lui avait signées avec des baisers. Elle tressaillit tout à coup: il lui avait semblé entendre marcher derrière elle, dans la ligne noire des arbres. Elle n'était pas peureuse, mais son coeur battit plus vite, et une petite sueur lui monta aux tempes. Elle hâta sa marche, prêtant l'oreille aux bruits vagues de la nuit. Un craquement sec, comme celui d'une branche morte foulée par un pied humain, frappa de nouveau son oreille.

Elle était alors le long des talus blancs, en face des charpentes abandonnées qui surmontaient les puits d'extraction. Devant ses yeux troublés, ce lieu familier prit une apparence fantastique et se peupla de redoutables spectres. Les arbres lui parurent se pencher plus sombres et plus touffus sur sa tête. Elle voulut courir. Au même moment, un être effrayant bondit sur elle, la saisit dans ses bras, et, avec un ricanement de démoniaque, l'emporta dans le fourré. Elle eut la force de crier deux fois avec un accent déchirant: «Robert! Robert!» Une main se posa, brutale, sur ses lèvres et, épouvantée, elle s'évanouit.

Au même moment, deux hommes suivaient le raccourci où Rose et Robert avaient promené si longtemps leur causerie amoureuse. L'un buttait fréquemment contre les pierres, l'autre s'efforçait d'empêcher son compagnon de tomber.

--Je ne sais pas, sacrédié, pourquoi les cailloux sont si hauts ce soir, dit la voix enrouée de Chassevent.

--Eh! mon homme, c'est que vous ne levez pas le pied aussi haut que d'habitude, reprit la voix perçante de Pourtois...

--Je ne me suis pourtant pas fatigué à danser...

--Non! mais vous vous êtes joliment rincé le gosier.

--Tu me le reproches, ingrat? Crois-tu que si je n'avais pas tant braillé pour amuser tes pratiques, j'aurais eu une pareille pépie et toi une pareille recette?

--D'accord, mon vieux père... Aussi, pour vous marquer mon bon vouloir, je vous ai accompagné un bout de chemin afin d'être sûr que vous ne vous jetteriez pas dans quelque trou de marne.

--Bon! grogna l'ivrogne, si ce n'est que par précaution que tu te déranges, et point par amitié, tu peux rentrer chez toi... D'autant que ta femme est restée seule avec Anastase... N'y mets pas d'entêtement... car je n'ai pas besoin de toi... Plus je suis pochard et plus j'y vois clair.

En dépit de la lourdeur de ses jambes, il marchait droit, devançant le cabaretier qui soufflait derrière lui comme un phoque. Ils arrivèrent à la route de Couvrechamps, et là Pourtois dit:

--Respirons une seconde, puis je vous tire ma révérence et je rentre chez moi.

Ils s'assirent sur le revers du fossé, et, par une habitude de braconnier, Chassevent se masqua d'une cépée. Il prit sa pipe dans sa poche, la chargea, et commençait à fumer, quand un pas rapide sur la route attira son attention. Vivement il aplatit son compagnon dans la bruyère, et, sondant l'obscurité de ses yeux faits à voir la nuit, il resta aux aguets.

--C'est le jeune bourgeois de Clairefont, dit-il à voix basse. D'où diable vient-il par là? Il a flâné avant de rentrer... Quelque cotillon qu'il aura suivi... Qui sait? peut-être la petite... Il tourne autour d'elle depuis longtemps... Alors faudrait voir à ne pas me gêner dans mon industrie... Joli temps, du reste, pour poser une batterie de collets... Si j'y allais?... J'ai sur moi les instruments...

Il fouilla sous sa blouse et en retira un paquet de fils de laiton.

--Minute! je n'en suis plus, dit Pourtois, qui se releva... Je ne veux pas faire la connaissance du président de la correctionnelle... Cassez-vous le cou si vous voulez, vieux, moi, je m'en vas.

Le poussah n'eut pas le temps de faire un pas. Au loin, un cri déchirant qui le glaça retentit, puis deux fois ce nom répété avec une indicible expression d'épouvante: «Robert! Robert!»

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Chassevent en saisissant avec force le bras du cabaretier.

--On dirait quelqu'un qu'on égorge! balbutia Pourtois, dont les dents claquaient.

--Sacrédié! il faut courir voir... À deux hommes, nous ne laisserons pas tuer un malheureux sans aller à son aide.