Chapter 13
Du regard, il montra le coin opposé de la salle dans lequel, comme d'instinct, s'étaient isolés les représentants de l'aristocratie provinciale. Mme de Saint-André venait d'arriver avec son fils et ses trois filles. Le vieux marquis de Couvrechamps, qui avait commandé les mobiles pendant la guerre et s'était montré si énergique au combat de Buchy, était entouré de plusieurs de ses anciens soldats devenus des pères de famille, mais qui, rentrés dans le calme et la sécurité, avaient plaisir à se souvenir des jours de misère et de danger. Le petit vicomte d'Édennemare s'empressait auprès de la jeune Mme Tourette, dont le mari, agent de change à Paris, avait récemment acheté la magnifique terre de La Barellerie, à deux lieues de La Neuville. La baronne douairière de Sainte-Croix était le centre d'un petit cercle qu'elle tenait sous le charme de sa conversation.
Entre ces deux groupes, celui où triomphait Carvajan et celui que formaient les grands propriétaires de l'arrondissement, éclatait un violent contraste. D'un côté, on avait fait toilette comme pour une noce. De l'autre, on avait affecté de s'habiller avec simplicité. Les uns montraient que l'assemblée étant l'unique occasion de s'amuser qui se présentât à eux, ils avaient voulu y paraître dans leurs plus brillants atours. Les autres prouvaient qu'ils n'étaient venus que pour jeter un coup d'oeil, et, comme disait Mme de Saint-André, honorer la fête de leur présence.
Cependant, l'espace vide qui s'étendait entre ces deux camps était fréquemment traversé par quelque gros fermier qui allait offrir ses hommages à son propriétaire. Le vieux marquis de Couvrechamps tendait à ses tenanciers, qu'il tutoyait tous, les ayant vus naître, une main fluette qu'ils prenaient avec précaution du bout de leurs gros doigts. Et les dos énormes se courbaient devant le gentilhomme universellement aimé et respecté.
Pascal, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, sourd aux flatteries des partisans de son père, aveugle à leurs sourires, s'était adossé à un des mâts qui soutenaient la tente, et, dirigeant son regard sur la faction rivale, y avait inutilement cherché celle qui était son unique préoccupation. Il attira promptement l'attention de la douairière de Sainte-Croix qui, se penchant vers le jeune et élégant M. Tourette:
--Qui est donc ce beau garçon que je vois là-bas dans la cohue des caudataires du sieur Carvajan?...
--Mais, baronne, c'est son fils...
--Tiens! il n'en a pas trop l'air... Il est vraiment bien!
--Et, de plus, c'est un homme d'un réel mérite, reprit l'agent de change. Il s'est employé récemment à aplanir les difficultés qui s'élevaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il paraît qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'habileté. Il avait auparavant mené à bien des négociations financières et industrielles au Chili et au Pérou, débrouillé des affaires très compliquées. On a été enchanté de ses services et, quoiqu'on les ait payés très cher, je sais qu'on lui a, en plus, gardé de la reconnaissance.
--Il paraît s'assommer supérieurement.
--Il fait tout avec supériorité.
Un mouvement se produisit dans l'assistance, et les têtes se tournèrent du côté de l'entrée. Escorté de son secrétaire général, le sous-préfet arrivait. Pourtois s'était élancé au-devant de lui. Il le conduisit, avec des révérences, jusqu'à Carvajan, dont le prestige s'augmenta de la déférence que lui marquait le fonctionnaire.
Le maire parut en ce moment le véritable roi de la fête. C'était lui qui dominait tout et qui pouvait imposer sa volonté à tous. Il eut une minute d'enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommença sa promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au préfet. La musique, sur l'ordre de Pourtois, s'était mise à jouer et, par toutes les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient, regardant, sans quitter leur verre, ce tableau animé.
Carvajan était à la moitié de son parcours, lorsque la portière de toile rayée bleu et blanc, qui donnait accès dans la salle, se souleva et, donnant le bras à sa soeur, Robert de Clairefont entra. Derrière les jeunes gens, à vingt pas en arrière, venaient la tante de Saint-Maurice et M. de Croix-Mesnil.
Comme si le hasard eût voulu accuser bien nettement l'antagonisme, en face de Carvajan entouré de tous ceux qui, par passion ou par intérêt, étaient disposés à le soutenir, les enfants du marquis s'avançaient seuls.
Pascal, avec une horrible anxiété, les vit, lancés les uns contre les autres, ainsi que des combattants prêts à en venir aux mains. Son coeur cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques secondes, concentrée dans ses regards. Il souhaita que la salle entière s'abîmât, il rêva un cataclysme soudain qui pût empêcher cette horrible situation d'aller jusqu'au dénouement. Il pensa à s'élancer sur son père, qu'il apercevait, ricanant avec un air de bravade, à le saisir, à l'entraîner bien loin. Tout lui parut préférable à ce qui se préparait.
Après un léger temps d'arrêt, les antagonistes avaient repris leur mouvement. Robert, le front haut, ne déviait pas d'une ligne dans sa marche. Il allait droit à Carvajan et, sur son visage énergique, il était facile de lire la résolution de ne point reculer d'un pas. Antoinette, devenue soudainement pâle, pressait le bras de son frère, essayant de le détourner de la direction du groupe officiel. Mais l'athlétique Robert, sans même faire un effort, entraînait la jeune fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil à un taureau qui fonce sur son adversaire, avançait toujours.
--Robert, je t'en prie! murmura Antoinette.
--Laisse, dit le jeune comte les dents serrées. Il nous cédera la place ou je lui passe sur le corps.
Et, fixant sur leur ennemi des yeux étincelants, il marcha droit sur lui.
Déjà, au milieu d'un silence effrayant, ce choc, dont on ne pouvait prévoir les conséquences, allait se produire, quand, bien innocemment, le sous-préfet sauva la situation. Apercevant Mlle de Clairefont qui était arrivée tout près de lui, il fit un geste d'admiration et, s'écartant du maire, il s'inclina avec politesse. Antoinette, étouffée par une horrible angoisse, respira en voyant l'espace libre. Elle ne put se défendre d'adresser un reconnaissant sourire au fonctionnaire. Et, passant à côté de Carvajan, tremblant de colère contenue, elle gagna à pas pressés le coin où tous les amis de son père étaient réunis. Carvajan s'était retourné, les suivant encore du regard. Il entendit un profond soupir auprès de lui et, levant les yeux, il découvrit Pascal, blême de l'horrible émotion qu'il venait d'éprouver.
--Qui est donc cette charmante personne? demanda alors le sous-préfet à son guide, en ajustant son lorgnon pour mieux voir.
--C'est Mlle de Clairefont, dit Carvajan avec une sombre ironie... Et vous venez, monsieur le préfet, de lui faire un accueil flatteur auquel elle ne s'attendait guère.
--Bah! reprit gaiement le fonctionnaire... c'est une jolie femme... Je combattrai le père sur le terrain politique... mais, en attendant, je réclame le droit d'admirer la fille.
--Pas de trop près, cependant, si vous ne voulez pas avoir maille à partir avec le jeune sanglier qui l'accompagne... Tenez, voyez ce qu'il fait...
Arrivé au milieu du petit cercle aristocratique, Robert s'était inquiété de faire asseoir sa tante et sa soeur. Sur les banquettes, déjà, on se trouvait à l'étroit. Dans un angle avoisinant la tribune officielle, la douairière de Sainte-Croix s'était installée et, avec de grandes protestations d'amitié, s'efforçait de retenir auprès d'elle Mlle de Clairefont et la tante de Saint-Maurice. M. de Croix-Mesnil parlait d'aller chercher deux chaises dans le jardin, lorsque Robert, avisant les sièges d'apparat destinés aux notabilités de La Neuville, dit à voix haute:
--Mais voilà bien notre affaire... Des femmes assises sur de la paille, pendant que le Conseil municipal se carrerait sur du velours? Ce serait invraisemblable!
Et, allongeant le bras par-dessus la balustrade, il prit les deux chaises qui entouraient le fauteuil d'honneur. Un rire étouffé courut dans le groupe à cet acte audacieux. Pourtois, stupéfait, regardait alternativement le maire et le jeune comte, hésitant entre le désir de complaire à Carvajan et la crainte de mécontenter Robert. Les confédérés, silencieux, attendaient, se demandant si leur chef allait se laisser ainsi braver ouvertement. D'un coup d'oeil impérieux, le maire commanda à ses partisans l'immobilité et le silence. Et, se tournant vers le sous-préfet, il dit assez haut pour être entendu:
--Il convient, je crois, de donner l'exemple de la modération et de la patience... Car, si nous répondions aux provocations de M. de Clairefont, il pourrait se produire des conflits qui attristeraient cette fête... Tenons donc les actes de ce jeune homme pour non avenus...
Il ajouta, d'une voix plus basse:
--Du reste, de fâcheuses habitudes d'intempérance l'ont rendu un peu fou, et il n'est pas toujours maître de lui-même...
--Cette tribune vide, quand on se presse partout, est d'un mauvais effet, ajouta le fonctionnaire... Faites-la donc occuper par des dames.
--Vous avez raison...
Fleury et Pourtois s'étaient déjà élancés et, triomphantes, les dames Dumontier et Leglorieux s'avançaient vers la tribune.
--Voilà qui va bien, fit ironiquement la douairière de Sainte-Croix, et les choses sont dans leur ordre...
--Si nous allions faire notre cour à Mme Dumontier? proposa le beau d'Édennemare...
--Le grand-père Dumontier a assez fait la nôtre, quand il était domestique chez ma mère, répliqua aigrement Mme de Saint-André.
--Comme disait la maréchale Lefebvre, sous le premier Empire: «Maintenant, c'est nous qui sont les princesses!...»
--Ces bourgeoises de La Neuville sont horribles! s'écria Robert... Et s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient: Si vous voulez, tout à l'heure, pour leur faire pièce, nous irons inviter les petites paysannes et nous mènerons le bal avec elles?...
--Il y en a d'assez gentilles pour que ce ne soit pas un sacrifice, dit le jeune Tourette, en lorgnant Rose Chassevent qui entrait, suivie du Roussot.
Dans ses habits du dimanche, l'ouvrière s'avançait avec une grâce libre et souriante. Elle était vêtue d'une robe de cretonne à petits bouquets, ouverte devant et garnie d'un petit fichu de mousseline noué au corsage avec des rubans bleus. Ses manches courtes laissaient voir son avant-bras potelé, recouvert d'une haute mitaine. Elle était coiffée avec ses beaux cheveux blonds, sans un bijou et sans une fleur. Elle portait à la main une écharpe dont elle avait enveloppé sa tête pour venir.
Le berger, ébloui par l'éclat de la lumière, comme un hibou par le jour, marchait derrière elle, ne la quittant pas. Il était tout battant neuf, ainsi qu'il l'avait annoncé à la jeune fille, et sa blouse d'alpaga grisâtre était attachée par une agrafe en argent. Il avait essayé de se peigner, et ses cheveux rouges, habituellement incultes, séparés sur le front, donnaient à son visage, criblé de taches de rousseur, une expression à la fois grotesque et effrayante.
--Quel est ce monstre qui emboîte le pas à cette charmante enfant? demanda le vicomte d'Édennemare.
--Le berger de Clairefont, un innocent qui a été élevé à la ferme, répondit Robert.
--Singulier page qu'elle s'est donné là!
Rose, apercevant Antoinette, s'était approchée d'elle et, l'air riant, elle écoutait les compliments que la jeune fille lui adressait sur sa mise.
--Mais, Mademoiselle, c'est une robe à vous que j'ai sur le corps... Ne la reconnaissez-vous point? Vous me l'avez donnée au printemps... J'ai changé la façon, comme de juste, car une fille de ma condition ne porte pas des effets tournés comme ceux de ses maîtres... Elle me fait honneur, vous voyez... et elle a encore bon air!
--C'est toi qui l'embellis, ma petite, dit Mlle de Clairefont avec un sourire indulgent. Allons, va, et amuse-toi bien, mais ne danse pas trop tard... car tu sais que j'ai besoin de toi demain matin.
--Oh! soyez tranquille, Mademoiselle, je ne me ferai pas plus espérer que d'habitude.
--Et tâche de ne pas garder toute la soirée ton chien de berger cousu à ta jupe, s'écria la tante de Saint-Maurice... C'est un épouvantail à danseurs, que ce garçon-là!...
--Oh! Mademoiselle, je vais le confier au père Chassevent.
--Qui va le faire boire... Alors, dans une heure, il ne saura plus reconnaître sa main droite de sa main gauche.
--Bah! dit la fille avec un sourire... Et puis, pourvu qu'il me laisse tranquille!... Je lui ai cependant promis de danser une fois avec lui... Chose promise, chose due!...
Elle s'éloigna en balançant sa jupe, suivie du regard par tous les hommes que captivait le charme puissant de sa jeunesse épanouie.
Il était huit heures, et la tribune officielle s'était complétée par l'arrivée du Receveur de l'enregistrement, du Juge de paix et de sa femme, présidente de l'OEuvre des crèches laïques. Le capitaine de gendarmerie, en grand uniforme, venait de faire un tour dans le cabaret, d'où les cris alarmants d'une effroyable dispute s'étaient subitement élevés. L'air devenait plus lourd, de fortes odeurs de vin chaud passaient, apportées du jardin par le vent du soir, et le bruit des conversations plus animées montait, dominant par instants les flonflons de l'orchestre.
Au milieu de ce mouvement, de cette chaleur et de ce tumulte, Antoinette restait silencieuse et préoccupée. À deux reprises déjà, M. de Croix-Mesnil, lui ayant adressé la parole, avait à peine reçu une réponse distraite. La jeune fille paraissait indifférente à ce qui l'entourait et, les yeux baissés, elle songeait.
Dès son entrée, le premier visage qui lui était apparu avait été celui de Pascal. Au moment où Carvajan et Robert, décidés l'un et l'autre à ne pas se céder le pas, avaient failli si gravement se heurter, elle avait vu pâlir le jeune homme. Elle comprit qu'il partageait son horrible anxiété. Cette communauté de souffrance l'avait vivement impressionnée. Avait-elle en lui un compagnon de malheur? Et devait-elle, sous peine d'être injuste, l'affranchir de l'exécration à laquelle elle avait voué tout ce qui portait le nom de Carvajan?
Elle avait levé les yeux timidement de son côté. Il était debout, les bras croisés, sombre, au milieu de cette fête, lui, le fils du vainqueur, autant qu'elle, la fille du vaincu. Que se passait-il donc dans cette âme?
Comme s'il eût senti peser sur lui l'attention de Mlle de Clairefont, Pascal releva la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Ce fut lui qui se détourna aussitôt, après une inclinaison si respectueuse qu'elle ressemblait à un prosternement. Puis, à pas lents, il s'éloigna et disparut, semblant dire à la jeune fille: Vous me haïssez, mais je vous vénère; ma présence peut vous causer une gêne ou un déplaisir; aussi, je me tiens à l'écart. Que pouvait-il faire de mieux, n'ayant pas le droit d'approcher, que de lui témoigner de loin sa fervente adoration? Il y avait plus de tendresse dans cet effacement volontaire que dans les protestations les plus passionnées.
Un coup de coude que lui donna sa tante ramena la jeune fille au sentiment des choses réelles. Un brouhaha s'était élevé dans la salle. Des couples passaient affairés, se croisaient, et engageaient des colloques animés. Dans la tribune des autorités, Carvajan, debout auprès de Mme Leglorieux très actionnée, fouillait du regard les rangs tumultueux de la foule, et Félicie, rouge jusqu'au milieu de la poitrine, piétinait avec impatience.
--Où ce diable de garçon peut-il être passé? murmura le maire avec irritation. Il était là, il n'y a pas cinq minutes...
--Même, il n'avait pas l'air de s'amuser, ajouta d'un air dépité l'héritière des Leglorieux.
--Il trouvait sans doute qu'on tardait à danser, souffla Fleury. Une seconde, et je vous le ramène...
Se faufilant au milieu des danseurs, le greffier s'élança au dehors.
--On va se placer pour le premier quadrille, dit à sa nièce Mlle de Saint-Maurice. Je pense qu'il est convenable que tu y figures...
--Voulez-vous, Mademoiselle, me faire l'honneur de m'accepter pour cavalier demanda l'élégant M. Tourette.
--Je vous remercie, Monsieur, dit Antoinette; mais ce sera la seule fois que je danserai, et j'ai promis à M. de Croix-Mesnil.
--C'est en effet son droit! déclara l'agent de change... Je vais inviter une des demoiselles de Saint-André, car je ne puis décemment danser avec ma femme.
--Je vous remercie, chère Antoinette, de la faveur que vous me faites, dit M. de Croix-Mesnil avec émotion. Mais n'êtes-vous si gracieuse et si bonne que pour vous faire regretter plus amèrement?
Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lèvres et, prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante, entre Mlle de Saint-André et l'agent de change, d'un côté, et, de l'autre, entre le vicomte d'Édennemare et Mme Tourette.
Dans la longueur de la salle, face à face, les danseurs formaient deux lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques minutes, les castes et les conditions. C'était une tradition et, de la sorte, il arrivait que le propriétaire dansait en face de son fermier, et que la dame du château faisait vis-à-vis à la fille de ferme.
Une fois ce quadrille d'ouverture terminé, les danses avaient un libre cours, chacun s'amusait à sa guise, et le bal prenait une animation violente qui, grâce à des libations répétées, tournait souvent à la bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grisées par le vin chaud, excitées par la musique, affolées par la danse, sautaient comme des Érygones dans une vigne et se pâmaient aux bras de leurs cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors d'éclats de rire aigus, de cris perçants, et, dans la douceur de la nuit, à la clarté pâle des étoiles complaisantes, bien des baisers s'échangeaient qui, plus tard, étaient amèrement regrettés.
Ce dénouement diabolique de la fête était bien connu, et vers neuf ou dix heures, quand la poussée du plaisir devenait plus ardente et plus rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine s'ébattre avec une furie impossible à modérer.
Pour l'instant, les danseurs se montraient sérieux, compassés et comme recueillis, les hommes causaient à voix basse, attendant le signal, les femmes donnaient du plat de la main, de petits coups à leur jupe, se rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds s'agitaient déjà avec des frémissements d'attente. En face d'Antoinette, qui, par l'effet du hasard, se trouvait placée au centre de la ligne, une place demeurait encore vide.
Robert, resté debout auprès de la tante Isabelle, regardait vaguement autour de lui, cherchant qui allait faire vis-à-vis à sa soeur, lorsque Pascal, donnant le bras à Mlle Leglorieux triomphante, parut, soucieux, s'acquittant de sa tâche comme d'une corvée. Fleury le guidait à travers la foule. Arrivé à la place vide, le greffier se tourna vers la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout, dominant l'assistance, fit un geste impérieux comme pour dire: C'est bien là que je veux qu'il soit. Alors, démasquant Pascal, Fleury se retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblèrent, et dont les yeux devinrent troubles, aperçut devant lui Mlle de Clairefont. Au même moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en même temps que la voix de Robert disait tout haut:
--Revenez vous asseoir, mon cher ami; ma soeur ne dansera pas!
M. de Croix-Mesnil étonné regarda son ami et, ne comprenant pas:
--Que se passe-t-il, donc? demanda-t-il au milieu d'un silence de mort.
--Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se placer en face de vous est le fils de M. Carvajan!...
--Ah! dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fâcheux, en effet.
Il jeta à Pascal devenu livide un froid coup d'oeil, et, s'inclinant devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l'avoir involontairement exposée à un contact outrageant:
--Excusez-moi, Mademoiselle.
Et il la reconduisit à sa place. Pas un murmure ne s'éleva. Personne n'osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se détournèrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire, debout toujours, regardait cet étrange spectacle, doutant de sa réalité. Un tel affront public, à lui, riposte foudroyante à son audacieuse provocation! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu'il croyait les tenir à sa merci! Il frémit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes étincelèrent comme ceux d'un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son entourage, pour lui arracher un blâme, il ne rencontra que des figures contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant, égaré, pris d'une envie furieuse de se venger, et le coeur glacé à l'idée que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frère ou le fiancé d'Antoinette.
Mlle Leglorieux fournit un dénouement à la situation. Ses yeux s'écarquillèrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc, poussa un cri, et, s'élançant dans les bras de sa mère qui s'avançait inquiète, elle se livra à une attaque de nerfs qui la dispensa de manifester plus nettement son opinion.
Au même moment, l'orchestre, partant avec éclat, attaqua les premières mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se soustraire à cette impression pénible, firent en avant-deux au milieu d'un nuage de poussière. Antoinette, ramenée auprès de sa tante, n'eut pas le temps de se reconnaître; elle fut entourée par ses amis, et un concert d'exclamations, de commentaires, s'éleva bruyant, comme le bourdonnement d'une ruche en rumeur.
Les hommes, graves et silencieux, s'étaient rangés aux côtés de Robert et de M. de Croix-Mesnil. Dans la tribune officielle l'émoi n'était pas moindre. Le maire venait d'en descendre, et, sans écouter les lamentations de Mme Leglorieux, s'était élancé vers Pascal.
Le jeune homme était resté presque à la même place, immobile, un peu en arrière des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui s'avançait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui emplissaient les oreilles d'un bruit éclatant qui l'étourdissait. Et, dans son esprit confus, la même idée passait persistante: On t'a insulté à cause d'elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec colère, et il sentait en lui la résolution bien ferme de ne pas rester sous le coup de l'outrage. Il fallait qu'il s'en prît à quelqu'un. Mais à qui? À Robert? C'était lui l'insulteur, c'était lui qui avait provoqué cet éclat public. Et cependant, c'était à l'autre, à celui qui avait froidement acquiescé, qu'il en voulait. Et il était dévoré de l'âpre désir d'aller à ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et de jouer sa vie contre la sienne.
M. de Croix-Mesnil avait Antoinette à son bras au moment de l'insulte, et son sourire était plus insolent encore que les paroles de Robert Et puis, n'était-il pas le fiancé de la jeune fille? Ah! c'était bien là le vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pensée de Pascal, et qui lui mettait au front cette pâleur. La jalousie encore plus que la colère le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait se montrer intraitable et terrible. La pensée qu'elle pouvait le mépriser lui donnait le courage d'affronter mille morts.
Il sentit qu'on lui prenait le bras et qu'on essayait de l'emmener. Il leva les yeux et reconnut son père.
--Ne reste pas là, dit Carvajan... Viens avec moi... Il résista, et, la voix tremblante:
--Laissez-moi, dit-il... Tout n'est pas fini... Je ne dois pas m'éloigner de cette place.
--Que prétends-tu faire?