Chapter 12
Auprès d'une fenêtre, dans le petit salon du château, Antoinette, travaillant à un ouvrage de broderie, prêtait l'oreille à ces lointaines vociférations. Elle surveillait le sommeil de son père qui, étendu sur un canapé, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de Saint-Maurice, armée de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un abatis de roses fanées. Brusquement, le jeune comte s'arrêta, et, jetant à son compagnon un regard décidé:
--Mon cher, à votre place, moi, je lui parlerais carrément. Il n'est rien de mauvais comme les situations fausses... Tout dépend d'elle... Vous savez combien nous vous aimons ici... S'il avait suffi que nous répondions: oui, vous seriez depuis longtemps le mari d'Antoinette... Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas facilement faire le contraire de ce qu'elle a résolu... Elle est bonne comme un ange, mais elle est entêtée comme un diable... Qui s'en douterait à la voir?...
Ils passaient devant la fenêtre, auprès de laquelle brodait la jeune fille. Ils s'arrêtèrent à la regarder. Elle penchait la tête, et, ne soupçonnant pas qu'on l'observait, laissait son visage exprimer librement sa profonde tristesse. Un mélancolique sourire glissa sur sa bouche, ses paupières baissées battirent, retenant difficilement une larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renversée sur le dossier de sa chaise, songeant avec un air d'accablement. Son chien, couché à ses pieds, comme s'il eût compris l'agitation intérieure qui la bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de son museau effilé. Elle, regardant le lévrier, lui prit la tête entre ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa ses pattes sur les épaules de sa maîtresse, ses yeux brillèrent ainsi que des diamants noirs, et il poussa un sourd gémissement. Le marquis s'agita sur son canapé, près de se réveiller.
--Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard. Laisse-le dormir... pendant qu'il est encore tranquille...
--Mon Dieu, elle pleure... Voyez-la, Robert, dit le baron avec émotion. Qu'est-ce que cela veut dire? Que se passe-t-il donc? Il faut absolument que je l'interroge, dussé-je encourir son mécontentement.
Il s'approcha de la fenêtre, au bas de laquelle son visage arrivait à peine, et s'apprêtait à parler, quand Antoinette, avec un fin regard, le doigt sur les lèvres, lui fit signe de se taire. D'un mouvement de tête alors, il lui montra le parc, lui demandant d'y venir. Elle se leva silencieusement, et, légère comme un sylphe, après avoir jeté un dernier regard sur son père qui dormait toujours, souriant à quelque rêve heureux, elle sortit.
Le baron lui offrit son bras qu'elle prit, et, lentement, ils descendirent dans le parc.
Le soleil déclinait à l'horizon, et, sous les grands hêtres, l'ombre était tiède et parfumée de senteurs de mousse. Les cigales criaient sans répit dans les gazons brûlés, et les fleurs des massifs tendaient vers le couchant leurs tiges avides de la rosée du soir. Un banc de pierre, encore chaud du brûlant midi, s'offrit aux deux jeunes gens. D'un commun accord ils s'assirent. Antoinette comprit qu'elle ne pouvait plus reculer devant les questions que son fiancé avait si discrètement retardées. Elle leva vers lui ses yeux encore humides, le vit troublé, inquiet, et avec un élan de coeur, elle lui tendit la main. Il la serra, et, regardant la jeune fille avec tendresse:
--Me la donnez-vous pour que je la garde? dit-il doucement.
Elle ne répondit qu'en secouant tristement la tête.
--Voyons, chère Antoinette, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vois que vous avez beaucoup changé à mon égard. Vous m'accueillez avec contrainte, vous me traitez avec froideur... J'en ai beaucoup souffert sans vous le dire... Je n'ai pas une nature expansive. Vous ne m'entendrez pas, comme certaines gens que j'envie, me répandre en protestations chaleureuses... Je sais bien que j'y perds, que je dois paraître glacé, et que je puis passer pour indifférent... Mais mes sentiments, pour être, contenus, n'en sont pas moins vifs, et soyez certaine que je suis de ceux dont le coeur ne change jamais...
Sa voix tremblait en parlant, et une flamme était montée à ses joues. Il poursuivit:
--Lorsque j'ai obtenu de M. de Clairefont et de vous l'espoir que je deviendrais votre mari, j'en ai été profondément heureux... Je vous aimais, je vous connaissais bonne et tendre: je vous avais vue auprès de votre père... Je savais que celui dont vous seriez la femme mériterait qu'on l'enviât entre tous. Cependant, quand vous avez ajourné la réalisation de notre projet, quelque chagrin que j'en dusse ressentir, j'ai obéi à voire volonté. Il m'a semblé alors que je ne pouvais vous prouver mieux mon amour que par ma patience et ma fidélité. Aujourd'hui, je me demande si je n'ai pas fait un mauvais calcul. Peut-être l'explosion d'un violent désespoir, les ardentes récriminations d'un amour-propre blessé eussent-elles pu vous émouvoir davantage et vous amener à céder... Je n'ai pas cru devoir fausser mon caractère, j'ai souffert en silence, au risque de me faire juger peu épris, et j'ai l'amer regret de penser que, peu à peu, j'ai laissé s'effacer et se perdre vos bonnes dispositions pour moi...
--Non, ne le croyez pas, dit Mlle de Clairefont avec force. Ne m'accusez pas plus d'oubli que je ne vous ai accusé de froideur... Les circonstances seules, fatales, désolantes, ont tout fait...
Elle s'arrêta un instant, comme si elle hésitait à parler, puis, prenant sa résolution, elle continua d'une voix étouffée:
--En un jour, la situation dans laquelle je me trouvais a été si gravement changée, que je ne devais plus consentir à vous épouser. Vous dire la vérité, c'eût été vous mettre dans l'obligation de passer outre, ou de vous retirer d'une façon qui pouvait vous paraître humiliante. Par délicatesse, je ne l'ai pas voulu... Nous avons joué tous les deux le même rôle, nous avons eu une abnégation pareille, une dignité égale, et nous en avons été bien mal récompensés l'un et l'autre, puisque je vois que vous souffrez, et que je ne puis rien pour vous consoler.
--Quoi! rien? dit le jeune homme avec douleur. Mais qu'y a-t-il donc de si grave, que ni vous ni moi ne puissions y remédier?...
Il fit un geste de désespoir.
--Ah! le vrai, le seul motif, c'est que vous ne m'aimez pas! Si votre coeur m'appartenait, vous n'auriez pas tant consulté votre raison.
--J'ai pour vous une affection profonde, et qui sera inaltérable, dit Antoinette.
--Une affection de soeur... Ce n'est pas celle que j'attendais de vous.
--Une affection qui me faisait vous tendre la main avec confiance et joie.
--Mais qui n'a pas été la plus forte, cependant, et m'a sacrifié...
--À une affection plus ancienne, plus impérieuse, celle que j'ai pour mon père.
--Eh! ne l'aimiez-vous pas assez déjà? s'écria le jeune homme avec jalousie.
--La tendresse d'un enfant pour son père ne doit pas connaître de limites, répondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous montriez tant d'insistance, il faut que vous n'ayez rien remarqué, rien compris de ce qui se passe ici? Vous n'avez donc pas vu, depuis deux ans, la ruine s'étendre plus profonde et plus irréparable chaque jour dans notre maison? La lugubre comédie qui se joue depuis tant de mois, sous les yeux de mon père, vous a donc échappé? À force de sacrifices, nous avons fait face à tous les besoins. Mais, aujourd'hui, c'est fini. Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas: on peut demain nous expulser d'ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon père ne le soupçonne pas encore. Il eût été inutile de lui montrer le résultat de ses fautes, puisqu'il était incapable d'y remédier... C'est un vieil enfant que nous avons gâté, exagérément peut-être, mais qui mourrait si nous n'étions pas là pour le faire vivre dans une atmosphère de bonheur factice... Vous le voyez, j'ai charge d'âme... Pouvais-je consentir à vous faire partager ma servitude?
--C'est pourtant ce que j'aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous êtes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J'aimerai votre père autant que vous l'aimez vous-même... Il aura un fils de plus pour le choyer et le servir... Avec ce que je possède, nous rétablirons ses affaires, et nous relèverons votre fortune ébranlée.
--Jamais! s'écria Mlle de Clairefont. Ah! voilà ce que je craindrais par-dessus tout! Vous ne connaissez pas l'égoïsme inconscient de l'inventeur!... Convaincu de l'excellence de sa découverte, il n'hésite pas à sacrifier tout à un avenir chimérique... Mon père a jeté de l'or dans ses creusets, et qu'a-t-on retrouvé? Des cendres! Vous entraîner avec nous? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de nous faire tout le tort possible à nous-mêmes; mais permettre qu'un étranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n'y consentirai pas!
--En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez... Mais si vous ne songez pas à moi, au moins songez un peu à vous... Qu'allez-vous devenir?
Antoinette demeura un instant pensive. Elle parut réfléchir une fois encore à la grave détermination qu'elle devait prendre. Libre de se décider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entière. D'un côté, le célibat, et l'existence à jamais désenchantée. De l'autre, le mariage, et toutes les promesses de l'avenir. Elle n'hésita pas, et, montrant à M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d'une paisible sérénité:
--Je vais devenir une vieille fille...
Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore:
--Plus un mot, je vous en prie... Soyez généreux, n'augmentez pas mes peines, en me découvrant plus complètement les vôtres. Je garderai de vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est de m'oublier... Je vous rends votre parole... Partez demain et allez tout dire à votre père... Il approuvera, j'en suis sûre, mes scrupules, et vous encouragera à l'obéissance que je vous demande.
--Et qu'il m'est impossible de vous promettre... N'exigez pas de moi plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je consentirais à m'éloigner et à ne plus vous revoir?
--Je ne l'ai pas pensé, et j'ai même espéré que votre amitié me dédommagerait de tout ce que je perds en renonçant à être votre femme.
--Je suis à vous tout entier, vous le savez bien. Je vous sais un gré infini d'avoir été avec moi franche et loyale. Mais ne prenons l'un et l'autre aucune résolution définitive. Réservons l'avenir... Qui sait si la situation ne changera pas et si nous ne pourrons pas revenir à ces projets qui m'étaient si chers?... Ne dites plus: jamais; dites: actuellement. Laissez-moi un espoir, si faible qu'il soit... Je m'y attacherai, et il m'aidera à supporter tout ce que votre résolution a de douloureux pour moi.
Elle se leva sans répondre, et prenant le bras qu'il lui offrait, lentement, elle revint vers la terrasse.
Le soir descendait, et une buée légère s'étendait sur la vallée. La fête était alors dans toute son animation, et les accords violents d'une musique de saltimbanques, dominant les rumeurs de la foule, montaient jusqu'à la colline. Des détonations éclataient d'instants en instants, et la lueur des coups de feu rayait le ciel assombri. La cloche de la loterie en plein vent tintait à coups pressés, appelant les curieux. Et une poussière blanche s'élevait par tourbillons du côté du champ de foire, sous le passage désordonné des bestiaux qu'on emmenait.
--Tous ces gens-là s'amusent, dit Mlle de Clairefont, en montrant à son compagnon le faubourg de La Neuville, noir de monde...
--En tout cas ils en ont l'air...
--Il faut que nous fassions comme eux, car nul ne doit se douter que nous sommes tristes.
Le marquis venait à leur rencontre, avec la tante Isabelle.
--Eh bien! mes enfants, dit le vieillard, n'y aura-t-il plus de difficultés et êtes-vous tombés d'accord?
--Oui, mon père, répondit Antoinette d'une voix tranquille. Tout est arrangé. Ne gardez aucun souci.
Elle adressa à M. de Croix-Mesnil un tendre sourire, et, lui serrant la main, elle s'efforça de lui faire partager sa vaillance et sa résignation.
VI
Il était huit heures, et dans la salle de danse construite par Pourtois, une foule animée et bruyante se pressait. Sur une longueur de cinquante mètres, et sur une largeur égale, le gazon avait été couvert d'un plancher par les soins de Tondeur. Des poutres soutenant une immense couverture en toile goudronnée se dressaient, supportant des écussons en carton peint, décorés à leur centre du chiffre R.F. et ornés de drapeaux. Cinq lustres en fer-blanc, garnis de lampes à réflecteurs, répandaient une violente clarté. Des banquettes couvertes de housses en calicot rouge entouraient ce vaste espace. À l'un des bouts, sur une étroite estrade, se tenaient les musiciens, attendant qu'un geste de Pourtois leur donnât le signal des danses. À l'autre, séparée du reste de la salle par une balustrade, une tribune, faisant face à l'entrée, avait été réservée pour les autorités. Trois fauteuils de velours entourés de chaises étaient rangés sous un buste en plâtre de la République, logé dans une niche faite de branchages verts. Des portes ouvertes dans la partie gauche de la tente mettaient la salle en communication avec le jardin du cabaret, éclairé par des lanternes vénitiennes dont la chaleur faisait crépiter les bois des tonnelles.
La maison, les bosquets, tout était plein, un cercle de buveurs entourait chacune des tables, la fumée des cigares et des pipes montait dans la clarté des illuminations, et le vacarme, commencé dès le matin, continuait, avec un peu plus d'enrouement des braillards, et un peu plus d'abrutissement des ivrognes.
Par moments, des disputes éclataient, avec des vociférations, comme si on allait s'égorger; alors, la petite Mme Pourtois paraissait, sèche et raide dans sa robe de fête. En trois phrases, elle mettait les mutins à la raison:
--Si vous voulez faire du tapage, il faut sortir... Nous manquons de tables... De la tenue, ou dehors! Ici il n'y a que des gens comme il faut!...
Et les plus enragés obéissaient à cette parole tranchante et décidée. D'autant plus que, derrière Mme Pourtois, se profilait, dans la demi-obscurité du jardin, la carrure athlétique d'Anastase, son cousin, le couvreur de La Neuville, qui venait chez ses parents, dans les grandes circonstances, donner un coup de main, et cueillait un ivrogne sur sa chaise aussi facilement qu'une pomme sur une branche.
Pourtois, saucissonné dans un habit noir, et luisant d'émotion et de chaleur, allait de la porte d'entrée aux groupes déjà installés sur les banquettes, plaçant les dames, souriant aux «demoiselles», et poussant les pères du côté du cabaret. Sa voix aiguë dominait le tumulte et, surexcité, le gros homme s'épongeait le front avec la serviette que, par habitude, il avait gardée à la main.
Au pied de la tribune officielle, il rangeait les gros bonnets de l'arrondissement, les riches fermiers de la plaine, et les forts meuniers de la vallée. De bons rires pesants et satisfaits s'élevaient à chaque arrivée, les hommes se donnant des poignées de main à se démancher l'épaule, et les femmes minaudant avec une affectation de grande distinction. Les jeunes filles se jetaient au cou les unes des autres, pâlissant de dépit si leur toilette était écrasée par l'élégance supérieure d'une rivale. Elles s'étaient réunies en un petit cercle et, là, caquetaient à qui mieux mieux sur le compte des nouveaux arrivants. Des méchancetés noires étaient échangées par ces innocentes.
--Ah! ma chère, que je suis contente de vous rencontrer!... Regardez Mlle Delarue. Est-elle fagotée ce soir! Et sa mère, qui est habillée avec un vieux rideau!...
--Ne m'en parlez pas... On dit que le fils Levasseur, qui devait l'épouser, a repris sa parole... Du reste, les Delarue sont très bas en ce moment: ils ont vendu la moitié de leur troupeau...
--Ah! voici Véronique Auclair!... Voyez donc ses pieds!... On ne se chausse pas avec des souliers blancs quand on a des pieds comme ceux-là!
--Quel beau pendant de cou vous avez là!... Est-ce qu'il est ancien?
--Oui, c'est mon père qui l'a découvert à Rouen, près du Gros-Horloge, chez un marchand de curiosités.
--Vous savez que Pourpied, le notaire de Saint-Frambert, va «manquer». Voilà un malheur pour cette pauvre Clémence!...
--Ah! elle faisait trop sa chipie depuis qu'elle avait épousé un notaire... Elle ne nous reconnaissait plus quand elle était en voiture!...
--Est-ce que M. et Mme la comtesse d'Édennemare paraîtront au bal?
--Oh! non. Ils ne sortent pas cette année... à cause de la maladie de la grand'mère... Mais le jeune vicomte Paul m'a dit hier qu'il viendrait pour moi... Quel bon danseur, ma chère!...
--Ce qu'il a fait le mieux danser jusqu'ici, ce sont les écus de son papa!...
--Les Leglorieux sont arrivés... Les voyez-vous assis là-bas, à gauche?... La grande Félicie va se donner le torticolis à agiter sa tête de jument...
--Vous savez qu'il est question pour elle du «jeune homme» à M. Carvajan?...
--Laissez donc!... Elle n'est pas assez riche... Le maire de La Neuville a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris!... Eh! justement, le voici avec son fils.
Pourtois s'était élancé au-devant de son patron, bousculant tout le monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque. Il avait voulu le conduire à la tribune des autorités. Mais le banquier, plus sombre que de coutume, avait écarté le gros homme et, prenant le bras de Pascal, qui marchait derrière lui, il avait affecté de se confondre dans la masse des assistants.
--Tout à l'heure, Pourtois. C'est bon, mon ami, ne vous occupez pas de moi... Je désire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps d'être en représentation officielle...
Et il avait laissé le poussah tout décontenancé. Il se proposait de bien affirmer, sous les yeux de Pascal, l'importance qu'il possédait maintenant. Il prétendait lui faire compter les courbettes et les génuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considérables du pays. Il voulait enfin se manifester à lui dans toute la redoutable grandeur de son omnipotence.
--Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te tiennes à l'écart avec l'air d'un sauvage. Montre, je t'en prie, un gracieux visage à tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mère et qui te parleront d'elle...
Le coeur de Pascal se serra à ces mots, et le pâle visage de la morte passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme reléguée au fond de cette sombre maison, où elle avait langui étiolée et mélancolique, comme une fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gardé son souvenir? Dérision amère, ou plutôt audace incroyable! Carvajan avait-il donc si bien oublié le passé, qu'il pût, sans crainte d'évoquer dans l'esprit de son fils des pensées dangereuses, parler de cette martyre? Des amis, ces hommes et ces femmes qui s'agitaient autour de lui, endimanchés, prétentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les délicatesses de son esprit cultivé? Quel lien pourrait jamais exister entre lui et ces gens-là?
En passant, son père les lui présentait et, avec complaisance, énumérait les qualités et les titres de chacun, soupesant les fortunes et évaluant les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrète contrainte, l'empressement apparent de l'accueil trahissait plus complètement la dépendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets.
Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut avec les riches et les importants. Il éprouvait un plaisir raffiné à faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considérables familles terriennes de la contrée. Et, malgré lui, le jeune homme ne pouvait se défendre d'admirer l'orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas, dominait maintenant tous ceux qui le dédaignaient autrefois. On l'entourait, on le flattait, on le patelinait.
--Cher monsieur Carvajan!... Quel aimable jeune homme que monsieur votre fils!... Est-ce que nous n'aurons pas le bonheur de vous posséder un de ces jours?... Vous savez que chez nous, vous êtes chez vous...
Le banquier ne s'arrêtait dans aucun groupe, continuant gravement sa marche triomphale, avec l'air d'un souverain qui passe en revue les dignitaires de sa cour et s'offre à l'adoration universelle. Cependant, arrivé devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et manifesta quelque amabilité. Son cortège l'avait entouré et, dans ce coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs on circulait à l'aise. Carvajan, ayant jeté sur ses courtisans un regard hautain, se tourna vers Pascal.
--Il me semble que nous sommes un peu serrés, dit-il. Et pour la première fois de la soirée, sa lèvre eut un pli qui pouvait passer pour un sourire.
--N'est-ce pas ainsi partout où vous êtes, mon cher Carvajan? s'écria avec adulation le père Leglorieux.
--Parbleu! si tous ses futurs électeurs étaient ici, ce serait bien autre chose, ajouta le beau-frère Dumontier.
--Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Et encore!... insinua Fleury qui arrivait. Mesdames, Messieurs, votre serviteur bien humble... Pourtois... une chaise pour M. le maire... Vous êtes là comme un extatique à le considérer, et vous ne pensez seulement pas à le faire asseoir.
Le poussah s'élança avec une vélocité extraordinaire et revint portant un siège.
Fleury, rasé de frais, ses cheveux bourrus enduits d'une pommade qui les faisait briller comme des fils de fer, sa chemise déjà fripée et sa cravate blanche roulée en corde, parut plus repoussant encore dans sa toilette de cérémonie. Il souriait de ce sourire affreux qui découvrait ses dents noires, et s'efforçait d'attirer l'attention de Pascal, immobile et silencieux.
--Eh! eh! il va falloir, en fait d'électeurs, penser aux élections qui approchent, reprit Dumontier aîné. Le renouvellement du Conseil général tombe cette année, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne pas nous laisser rouler comme nous l'avons encore été il y a sept ans.
--Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda à prendre la parole... si M. le maire veut se porter cette fois je réponds de l'affaire... J'ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur apportera les voix des gens de la forêt... Quant à la vallée, c'est votre affaire à vous et à M. Leglorieux... Tenons-nous bien, et nous aurons une belle majorité... C'est moi qui vous le dis... Et on sait que je m'y connais... Le vieux hibou de là-haut n'a plus qu'à dénicher!
La voix de crécelle du poussah monta de deux tons, et passa à l'aigu sur cette affirmation insolente...
--Et la députation viendra après, ajouta Fleury. Toute chose en son temps...
La figure basanée de Carvajan devint d'un rouge sombre. Ses yeux brillèrent sous ses sourcils grisonnants. Il eut une courte palpitation. Mais il était trop maître de lui pour laisser percer sa joie. Il fit un geste insouciant, et, d'une voix sèche:
--Nous verrons bien. Le moment est mal choisi pour former de tels projets... D'ailleurs, il faut s'attendre à de l'opposition.