La Grande Marnière

Chapter 11

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--C'est ce qu'il y aura de plus facile, tante; et nous ne changerons guère d'existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici? De la façon la plus misérable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand château froid et silencieux. Nous nous y cherchons tristement. Or, la pauvreté est cent fois plus pénible dans une demeure faite pour le luxe, que dans une modeste maison. C'est à Clairefont que je suis née, que j'ai grandi, et que j'ai souffert. Mille liens m'attachent à cette terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs le repos et la sécurité de la vie. Que mon père soit calme et libre, que sa vieillesse soit à l'abri des agitations et des soucis, que nous sortions des difficultés de l'heure présente, avec notre nom intact, et, je vous le jure, je n'aurai pas une larme pour le passé brillant, je n'aurai que des actions de grâces pour le présent humble et heureux.

--Et tu resteras fille?

--Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons, toutes les deux, par avoir le même âge, nous nous créerons des manies, nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets à rubans très jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions, qu'il n'aura pas le moyen de réaliser, et nous les admirerons sans arrière-pensée, puisqu'elles ne coûteront plus rien... Et, comme nous trouverons toujours bien à Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval, quand il fera beau et que nous aurons été très sages, nous courrons les bois en voiture avec Robert... Allons, riez, tante! Il se rencontrera encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s'accommode de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu'on aime, de quoi peut-on se plaindre?

La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et, saisissant sa nièce par les épaules, elle la serra avec force sur sa poitrine osseuse.

--Chère enfant du bon Dieu! s'écria-t-elle avec attendrissement, oui, partout où tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumière, notre rayon... Sans toi, qu'est-ce que nous deviendrions? Va, tu as raison, n'épouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne t'appartiendrais plus! Et ce serait un désastre! Je suis une abominable égoïste, je ne pense qu'à moi quand je t'encourage dans tes idées d'indépendance... Mais, me blâme qui voudra: tu es ma vivante excuse.

Elle tenait entre ses vastes mains la tête de la jeune fille et la contemplait avec adoration. Dans le désordre de ses cheveux, avec son teint rosé, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur fière, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines à la fois de grâce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyautée, dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d'un pied mignon qui s'agitait léger, comme un oiseau prêt à s'envoler.

--Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se détournant un peu, vous n'aurez pas influé sur ma volonté... Ma décision est prise, depuis longtemps déjà, et je n'attends qu'une occasion pour la faire connaître à M. de Croix-Mesnil... C'est un galant homme, ne craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant à mon père, le mieux est de ne lui rien dire. Aujourd'hui surtout! Laissons passer la fête. Et demain, s'il y a lieu, nous tiendrons conseil de famille.

--Espérons que rien de fâcheux n'aggravera la situation, dit la tante de Saint-Maurice. J'ai de mauvais pressentiments... Et rarement ils m'ont trompée...

Mlle de Clairefont agita lentement sa tête pensive.

--Nous prierons le bon Dieu de nous épargner un surcroît de tristesse. Il ne peut vouloir nous accabler. Mais si c'est son dessein...

--Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu'il frappe, s'écria la vieille fille, avec une ardeur de dévouement qui fit monter des flammes à son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez épargnés.

Une bouffée d'air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche de l'église qui tintait dans l'éloignement.

--Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n'ai pas encore commencé à me coiffer... Je me sauve... À tout à l'heure...

Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambées, elle disparut comme un tourbillon.

La tante de Saint-Maurice n'était jamais longue à se «mistifriser», comme elle disait. Et du château à l'église, on ne comptait pas cinq minutes de marche. Le curé n'avait pas fini de faire solennellement le tour de la nef en donnant la bénédiction, que Mlle de Clairefont, suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagné sa place et s'était mise à prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la régularité habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se moucha avec un éclat irrespectueux pendant l'élévation, et reçut de son père, qui chantait au lutrin, un coup d'oeil furibond, avant-coureur de terribles taloches. Mlle Bihorel, la soeur du curé, frappa de petits coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux enfants de l'école le moment de se lever ou de s'asseoir. Le profond soupir que poussa Pascal en découvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas jusqu'aux chastes oreilles d'Antoinette, et le bruit des pas de celui qui l'adorait n'éveilla aucun écho dans sa pensée. Elle demeura calme et recueillie jusqu'au moment où sa tante, lui poussant légèrement le coude, murmura ces paroles: Prépare-toi pour la quête... La jeune fille ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l'escarcelle de velours, sur laquelle, fanées, se distinguaient les armes de Clairefont.

Le bedeau, sa canne de baleine à pomme d'argent à la main, s'approcha d'elle avec une profonde révérence. Antoinette, sortant de son banc, s'avança vers le choeur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse qu'elle tenait à la main n'était pas vide, et qu'un léger bruissement métallique s'y faisait entendre. Étonnée, elle desserra les cordons de soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pièces d'or.

Très troublée, elle parvint devant l'autel, s'inclina, puis commença à quêter. Les centimes et les sous tombaient dans l'escarcelle, recouvrant les louis mystérieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait à parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles: Pour les pauvres, s'il vous plaît... Et tout en marchant, elle pensait: Qui donc est venu ce matin dans l'église et a généreusement fait cette charité anonyme? Elle jeta vivement les yeux autour d'elle, sondant du regard les coins obscurs. Mais elle ne découvrit que les figures familières des paysans des environs. Pascal était déjà loin.

Antoinette, jusqu'à la fin de la messe, se montra distraite. Son livre resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas à lire ses prières. Elle resta les yeux fixés sur un grand vitrail donné par son arrière-grand-père et représentant la lutte de Jacob avec l'ange. Le fils d'Isaac serrait dans ses bras vigoureux son céleste adversaire qui lui échappait d'un coup d'aile. Au bas, le peintre avait tracé cette inscription en caractères gothiques: Ainsi l'homme attaché à la terre s'efforce de conquérir le ciel.

Et il semblait à Mlle de Clairefont que le visage de Jacob, qu'elle n'avait jamais regardé attentivement, offrait une singulière ressemblance avec celui d'une personne qui ne lui était pas étrangère. Elle connaissait cette figure énergique, encadrée d'une barbe brune, ces yeux perçants. Mais elle ne pouvait y mettre un nom. Elle cherchait dans sa mémoire et ne trouvait pas. Le prêtre avait déjà quitté l'autel. Tous les assistants s'étaient levés, se hâtant vers la sortie, qu'Antoinette demeurait encore immobile et absorbée.

--Allons, ma chérie, il faut nous en aller, dit la tante Isabelle. Mon cher baron, veuillez nous attendre devant le porche. Nous avons à rendre des comptes à notre cher curé.

M. de Croix-Mesnil s'inclina silencieusement et gagna la porte, pendant que les deux femmes se dirigeaient vers la sacristie. Le curé de Clairefont, prêtre doux et simple, avait baptisé Antoinette et lui avait fait faire sa première communion. Les deux femmes le trouvèrent ôtant ses vêtements sacerdotaux. S'arrachant aux mains de sa soeur, qui lui dégrafait son surplis, il s'élança au-devant d'elles.

--Au nom du ciel, mon cher abbé, ne vous dérangez pas, s'écria la tante de Saint-Maurice, nous ne faisons qu'entrer et sortir... Antoinette vous apporte sa collecte, et nous nous sauvons... Excusez-nous...

Mlle Bihorel, ouvrant la bourse de velours, en versait déjà le contenu sur la table de bois, et l'or, l'argent et le cuivre se répandaient pêle-mêle; elle poussa un cri de surprise:

--Voyez, mon frère...

Le prêtre sourit, et prenant les mains de la jeune fille:

--Vous avez été prodigue... Je reconnais là votre coeur... Mais c'est trop, mon enfant, et je devrais vous gronder plutôt que vous remercier.

À ces mots, les joues d'Antoinette s'empourprèrent, elle essaya de se détourner, mais les regards de la tante de Saint-Maurice se fixèrent sur elle, avec une telle expression d'étonnement qu'il lui fut impossible de se taire.

--Je ne mérite aucun remerciement, monsieur le curé, dit-elle vivement. Cet argent ne vient pas de moi: je l'ai trouvé dans ma bourse avant de commencer la quête.

Cette fois, l'étonnement de la tante Isabelle devint de la stupéfaction. Elle resta un instant muette, puis, poussant un soupir qui ressemblait à un hennissement, le visage incendié par l'émotion qu'elle éprouvait:

--Voilà qui est un peu fort, s'écria-t-elle. Comment cela a-t-il pu se faire? J'ai envoyé Bernard, moi-même, hier soir, porter la bourse dans ton prie-Dieu. Se serait-on permis, par hasard, de fouiller?...

--Mais, tante, interrompit la jeune fille, avec une vivacité enjouée, en tout cas ce n'est pas un voleur, puisqu'au lieu de me dérober quelque chose, on m'a laissé de l'argent pour les pauvres. D'ailleurs a-t-on eu besoin de fouiller comme vous dites? Bernard n'a-t-il pas pu, tout simplement, poser la bourse sur mon prie-Dieu? Enfin, je vous prie, de quelle importance est cette affaire, pour qu'autour vous meniez si grand bruit?

Elle avait des larmes dans les yeux. La tante Isabelle craignit de lui avoir fait de la peine, et voulant la calmer, elle dit en riant:

--Allons! tu verras que c'est le baron qui se sera levé au petit jour pour aller «en catimini» te préparer la surprise de son offrande.

--Tante, vous savez bien que cela ne peut être; M. de Croix-Mesnil n'est pas matinal, d'abord, et, ensuite, il ne savait pas que je devais quêter...

--Je ne vois personne dans le pays à qui faire honneur d'une telle libéralité, dit Mlle Bihorel, songeuse.

--Et aucun étranger, à ma connaissance, n'est venu visiter l'église, ajouta le curé. Il s'arrêta brusquement, son visage s'éclaira, et, frappant ses mains l'une contre l'autre:

--À moins que ce ne soit le jeune homme que j'ai vu ce matin, en faisant le tour de l'église, pour la bénédiction.

--Quel jeune homme? s'écria Mlle de Saint-Maurice, dont les sourcils se froncèrent.

--Un jeune homme brun, avec de la barbe, qui se tenait près des fonts baptismaux dans un coin sombre, à droite de l'entrée.

Comme par enchantement, le visage de Pascal fut évoqué par Antoinette. Il lui apparut, c'était lui, elle le reconnaissait maintenant, qui ressemblait au fils du patriarche luttant avec l'ange. Comme l'avait écrit le peintre, voulait-il donc gagner le ciel? Et que pouvait être le ciel pour un Carvajan, sinon l'amour d'une Clairefont? C'était lui, à n'en pas douter, qui s'était glissé jusqu'à son prie-Dieu, qui l'avait ouvert, et qui y avait laissé cette preuve de son indiscrète curiosité.

Il lui sembla étrangement hardi. La voix de son orgueil s'éleva avec colère contre l'audacieux. Que voulait-il? Qu'espérait-il? Parce qu'il s'était trouvé face à face avec elle sur un chemin banal, pensait-il s'imposer à sa pensée? Prétendait-il la forcer à la reconnaissance par son offensante générosité?

Cependant une voix plus douce, celle de sa raison, répondait: Qu'y a-t-il là dont tu puisses te plaindre? Il a fait la charité par tes mains, et en se cachant. Il eût pu rester dans l'église, attendre ton passage, et ouvertement te donner son aumône. Il a craint de te déplaire. Il n'a pas osé affronter ton regard. Il a été timide et respectueux. Vas-tu le lui reprocher?

Et c'était justement ce mystère qui la froissait. Elle se trouvait engagée ainsi, malgré elle, dans une sorte de complicité avec le fils de l'ennemi de son père. En la voyant, il pourrait sourire, comme s'il y avait entre elle et lui un commencement d'entente secrète. Elle eût voulu le nommer, crier que c'était lui qui avait eu la hardiesse de violer la cachette de son prie-Dieu, et lui rejeter cet argent dont elle ne voulait pas.

Elle n'osa point devant ce prêtre et devant sa soeur. Il lui sembla qu'un tel aveu serait une humiliation pour la maison de Clairefont tout entière. Et bourrelée, assombrie, elle demeura silencieuse.

--Maintenant que tu as rendu tes comptes, ma fille, sauvons-nous, dit la tante de Saint-Maurice; il y a belle lurette que le baron bat la semelle à la porte... Allons le relever de sa faction... Au revoir, mon cher abbé... Et vous, petite, bonjour.

La petite Bihorel, qui avait la cinquantaine, fit une révérence de dévote et conduisit les deux dames du château jusqu'à la porte de la sacristie. À peine la tante et la nièce furent-elles seules dans l'église, que Mlle de Saint-Maurice, regardant Antoinette avec des yeux pétillants de curiosité:

--Ah ça, ma belle, je suppose que tu as reconnu ton donateur au portrait que le curé a tracé de lui? C'est assurément le jeune sire de Carvajan, en personne.

--Tante! murmura la jeune fille avec ennui.

--Eh bien! quoi donc? Le fils de ce vieux coquin, pris de remords peut-être, rend un peu de l'argent volé par son père, et se sert de ta main pour faire cette restitution agréable aux hommes et à Dieu. C'est fort moral, et du dernier galant!... Tu vas voir que nous aurons, sans nous en douter, un allié dans la maison du monstre.

--Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet! dit Mlle de Clairefont d'une voix troublée.

--Qu'est-ce donc? Je ne comprends pas ton émotion, s'écria la vieille fille avec étonnement.

--C'est que tout cela m'humilie et me blesse... C'est que je ne peux pas admettre qu'un étranger s'introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne connais pas cet homme, il m'est odieux par avance, et je ne veux rien savoir de lui, si ce n'est qu'il est le fils de son père, et que je dois par conséquent, sinon le mépriser, au moins le haïr. D'ailleurs, qui vous dit que ce n'est pas par bravade qu'il est venu apporter cet argent? N'y a-t-il pas là une cruelle raillerie? Ne nous sait-il pas appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charités, comme par le passé, et ne prétend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan, nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les malheureux?

--Eh là! comme tu t'animes! Le sujet, à vrai dire, n'en vaut pas la peine. Voilà un gaillard qui, pour cent francs, aura trouvé moyen de faire parler de lui. Et les oreilles ont dû lui «clocher»! S'il a fait un calcul, il n'est déjà pas si bête!... Mais avant de laisser de côté le personnage, un dernier mot: je ne le crois pas un diable si noir que tu te l'imagines. Il a eu autrefois des démêlés avec son père. Il est vrai que le voilà rentré dans la maison. Mais est-ce une raison pour qu'il soit d'accord avec le vieux scélérat? Moi, mon rêve serait de les voir se dévorer l'un l'autre... Carvajan contre Carvajan... À corsaire, corsaire «ennemi». Serait-ce amusant!

--Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une dédaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sûre qu'ils se trouveront unis pour nous accabler... Quoi qu'il en soit, ne parlons plus jamais de ce qui vient de se passer.

Elles sortirent de l'église. M. de Croix-Mesnil, très occupé à déchiffrer une épitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna vers elles en souriant. C'était un très joli garçon de trente ans, aux yeux noirs et à la moustache blonde, d'une charmante distinction de manières, et d'une exquise aménité de caractère. Il avait donné des preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du général de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont au danger sans fracas, et qui, d'une voix tranquille, donnent des ordres mortels.

--Je fais appel à tous mes souvenirs classiques pour arriver à comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me trompe, d'un abbé de Clairefont, qui a été enterré là, voulant que le pied des fidèles, en entrant dans le temple, foulât sa dépouille terrestre... _Calcabunt fidelium pedes_...

--Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C'est Foulque de Clairefont, prieur de Jumiège. Si cela peut vous être agréable, le marquis vous contera son histoire... Il commença par être mousquetaire, fut un grand sacripant, devint un modèle de piété, et finit comme un saint... C'est la gloire religieuse de la maison... Son portrait est dans l'oratoire.

--Voici mon père et Robert qui viennent à notre rencontre, interrompit Antoinette.

Le marquis, marchant lentement, appuyé sur le bras de son fils, s'avançait le long de l'avenue de tilleuls qui conduit du village à la grille du château. Robert, quittant pour un jour les habits de chasse qu'il portait habituellement, était vêtu d'un costume de drap bleu qui faisait valoir la robuste élégance de sa taille. Il causait gaiement avec son père, et, de la main gauche, tenait en laisse le lévrier d'Antoinette. En apercevant sa soeur, il lâcha le chien qui, partant comme un trait, avec des jappements caressants, se roula aux pieds de la jeune fille.

--Pourquoi donc avais-tu attaché cette pauvre bête? dit Mlle de Clairefont qui avait hâté le pas, en arrivant à portée de la voix.

--Parce qu'elle avait déjà pris sa course et s'apprêtait à aller te retrouver à l'église... Or, je ne crois pas que la messe soit dite pour les chiens.

--Ah! c'est vrai, fit Antoinette en souriant. Quand M. de Croix-Mesnil est ici, Fox ne veut pas me quitter...

--Il est jaloux, parbleu! s'écria Robert avec une grosse gaieté.

--Il n'y a pas de quoi, pourtant, répliqua doucement le baron, et des deux rivaux, le mieux traité par Mademoiselle n'est certainement pas l'homme...

--Allons, Croix-Mesnil, tout finira par s'arranger, mon cher enfant, dit le marquis. Rentrons au château et, après le déjeuner, je vous montrerai mon nouveau fourneau... Vous verrez, c'est une merveille!... Quand on a inventé un appareil aussi simple et destiné à être aussi fécond en résultats extraordinaires, il ne faut douter de rien... La Grande Marnière va reprendre prochainement son activité, et, cette fois, avec de tels progrès dans la fabrication de la chaux, que c'est la fortune certaine... Vous verrez! vous verrez!

Et il se frotta gaiement les mains, en trottinant du côté du château. Antoinette et la tante de Saint-Maurice échangèrent un rapide regard. Le coeur de la jeune fille se serra en entendant l'inventeur parler avec confiance de travail et de richesse, quand il était à la veille de l'expropriation et de la ruine.

Tout à sa fantaisie, le vieil enfant s'amusait de son jouet, quand la catastrophe, qui le menaçait depuis si longtemps, était devenue imminente. Combien la chute si inattendue allait lui paraître profonde et douloureuse! De quelle façon lui faire connaître sa situation exacte? Quels moyens employer pour lui porter un coup si cruel? Et, surtout, comment le rappeler à la raison, le guérir à jamais de sa folie, et obtenir de lui qu'il renonçât aux rêves qui étaient le principe même de sa vie, l'élément unique de son bonheur?

--Il faudra que nous allions ce soir à la fête, mes enfants, reprit M. de Clairefont... Nous laisserons tomber la chaleur du jour, et, après le dîner, nous descendrons tranquillement faire un petit tour d'une heure...

Le visage d'Antoinette se rembrunit.

--Croyez-vous que notre abstention serait mal interprétée, mon père? dit-elle avec contrainte. Ces assemblées sont vraiment sans intérêt pour nous... Qu'irions-nous y faire?

--Mais nous conformer à un usage... Moins que qui que ce soit, nous avons le droit de ne pas respecter les traditions.

--Sans doute, mais ce sera bien fatigant pour vous d'être au milieu d'une cohue, au travers de ce tumulte et de cette poussière, reprit Antoinette, qui frémissait à la pensée qu'un mot malveillant, une allusion indiscrète, pût révéler brutalement la vérité au vieillard.

--Oh! moi, ma fille, je ne tiens pas à sortir de Clairefont, et votre présence à vous autres jeunes gens suffira largement.

--Eh bien! donc, nous irons, dit la jeune fille avec empressement, et nous vous représenterons. De la sorte, vous pourrez être en repos... Et nul n'y trouvera à redire.

--Voilà qui va bien, mademoiselle la Sagesse, dit Honoré en souriant, et je suis heureux de te satisfaire... Je profiterai de la circonstance pour commencer une analyse chimique que je remets depuis quelque temps, dans la crainte de m'attirer des reproches.

--Eh! mon cher, s'écria aigrement la tante Isabelle, la dernière fois vous avez, avec les vapeurs qui sortaient de votre cabinet, noirci tous les cadres de la galerie... Et mon linge a senti mauvais pendant plus de quinze jours.

--C'est vrai, avoua le savant avec humilité; dans ma préoccupation, j'avais oublié d'ouvrir les fenêtres, et j'ai gâté quelques dorures... Mais je ferai bien attention cette fois.

Ils entraient dans la cour d'honneur. Le vieux Bernard, les apercevant, sonna cérémonieusement la cloche pour annoncer le déjeuner, et, s'approchant de son maître, avec un profond salut:

--Monsieur le marquis est servi...

--Allons, Antoinette, donne-moi ton bras.

Et, appuyé sur sa fille, comme il en avait l'habitude, avec plus de nonchalance câline que de réelle faiblesse, le vieillard, d'un pas traînant, se dirigea vers la salle à manger.

C'était le moment où Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se parler, au rez-de-chaussée de la petite maison de la rue du Marché, agitaient de graves résolutions. L'un se proposant de resserrer les liens qui retenaient son fils près de lui; l'autre, de se dégager complètement des projets de son père et de s'éloigner.

La fête, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trêve à ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis. À mi-pente du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s'élevaient à intervalles réguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois, où, tous les ans, les compagnons charpentiers se réunissaient à déjeuner aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la journée, il était d'usage de chanter des chansons, et chacun gaiement «y allant de la sienne», comme disait le marchand de bois, au milieu de la fumée des pipes et de la vapeur de l'alcool, le vacarme des refrains repris par l'assemblée entière montait dans un crescendo formidable. Puis, le lourd silence régnait pour quelques instants, la voix du soliste se perdant dans l'espace. Et le choeur des braillards reprenait, jetant à l'écho de la vallée les joyeux accents de la chanson gaillarde, ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale.