Chapter 10
L'aubergiste, sa femme et son garçon d'écurie, affairés, allaient de la salle à la cave et de la cave à la grange. Des cris terribles partaient du rez-de-chaussée, comme si on s'égorgeait, et c'était simplement une vente de bestiaux qui se traitait entre amis. Dans l'air, une violente odeur de friture se répandait avec des nuages de fumée bleue s'échappant de la cuisine, et, sur la fenêtre, dans une manne, des douzaines de douillons dorés, sortant du four, achevaient de refroidir. Derrière la toile d'une baraque, les détonations d'un tir se faisaient entendre; un jeu de chevaux de bois jetait à l'écho les aigres harmonies de son orgue poussif, et, sur le haut d'une voiture à capote, derrière laquelle était installé un valet armé d'une trompe de chasse, un dentiste, brandissant un sabre, appelait les badauds, expliquant, avec une faconde populacière, qu'à l'aide de «cet engin meurtrier» il extrayait les molaires les plus récalcitrantes, sans difficulté et sans douleur.
--Un dentiste de la ville, pour vous éblouir, vous parlerait de pied-de-biche, vous offrirait le davier, vous conseillerait la clef de Garengeot, criait-il d'une voix enrouée... Ignorance et imposture! Pour l'opérateur, l'outil n'est rien... La main est tout! Avec son instrument perfectionné, il pourrait vous «fraxer» l'alvéole et vous briser l'os dentaire. Et moi, Messieurs, avec un sabre, avec un clou, avec une épingle... le temps de le dire... et, pour cinquante centimes, je vous aurai soulagé!...
Et la trompe du valet rugissait sa fanfare, pendant qu'un paysan, rouge et suant d'émotion, montrait au tourmenteur sa mâchoire aux dents gâtées par le cidre.
Des camelots vendant des peignes, des brosses, des miroirs de poche en plomb, des bonnets de linge pour les femmes, des éponges et des étrilles pour les chevaux, avaient étalé leurs marchandises sur le revers gazonné d'un fossé. Dans une voiture longue, étroite et basse, tout un assortiment de faïences et de verreries, depuis les plats communs en terre de pipe, jusqu'aux services à fleurs qui ornent si gaiement les vaisseliers, depuis le verre massif qui roule sur les tables de cabaret jusqu'au verre à pied gravé, sur lequel un renard saute au travers des pampres et des grappes. Un ferrailleur vendait sur le bord de la route des marmites en fonte, des fers à repasser, des marteaux, des scies et des merlins. Et, entourés d'une corde, piétinant dans la poussière, bêlant de faim, des moutons attendaient qu'on vînt les emmener.
Sous les tilleuls de la promenade, un maquignon faisait courir son cheval, tapant avec un fouet sur le feutre dur de son chapeau, pour actionner l'animal qui se cabrait et pointait aux mains du palefrenier chargé de le produire.
Un soleil ardent couvrait la fête de ses rayons de feu. La terre brûlait les pieds, pas un souffle de vent ne balayait les odeurs fortes des bêtes, et, de la grande place aux barrières, une foule bruyante circulait, se partageant entre les affaires et les plaisirs.
Aux abords de la mairie, la compagnie des pompiers, en tenue, était massée, et dans la grande salle de l'école, ornée de drapeaux tricolores, une distribution de prix, clôturant un congrès pomologique, avait lieu sous la présidence du sous-préfet.
Carvajan avait lu un discours chaudement applaudi, et, aux accords violents de la fanfare de la ville, la cérémonie prenait fin. Un commandement bref retentit. Les pompiers se mirent en ligne, et le clairon sonna aux champs sur le passage des autorités.
Le cortège, marchant lentement, se débandait peu à peu. Les gros fermiers, rougeauds, s'arrêtaient pour attendre un compère, et, par petits groupes, stationnaient sur la place. Le sous-préfet, au coin de la rue du Marché, s'adressant à Carvajan qui marchait à ses côtés:
--Vous verra-t-on ce soir à la fête, monsieur le maire?
--Mais, sans doute, monsieur le préfet. D'abord c'est mon devoir, et ensuite c'est un usage à La Neuville d'aller faire un tour d'une heure au bal...
--Eh bien! donc, je viendrai, dit le sous-préfet, puisque vous pensez que c'est utile...
--Vous ferez plus en une heure, là, pour vos élections, qu'en trois semaines de tournées. Vous trouverez tous les gros bonnets de la campagne. Et soignez les pompiers, monsieur le préfet... Ils sont influents. On ne sait pas tout ce qu'on peut obtenir par les pompiers!...
--Je vois que vous connaissez à fond la question, dit gaiement le fonctionnaire. D'ailleurs, à marcher avec vous, il n'y a jamais qu'à gagner.
Carvajan changea de visage, soupçonnant une raillerie. Il regarda le sous-préfet, le vit gracieux et souriant. Il se dit: À quoi vais-je penser! Qui lui donnerait l'audace de s'attaquer à moi? Ne sait-il pas que, si je voulais le battre en brèche, je pourrais le faire facilement sauter?
Une sombre joie passa sur son front. Il était bien le maître, dans cette ville où on l'avait connu garçon de magasin, presque domestique. Nul ne devait lui résister. Et ses ennemis verseraient avant peu des larmes de sang. Il se retourna vers ceux qui le suivaient, et dit avec le ton d'un maître:
--Messieurs, nous nous retrouverons ce soir au banquet municipal...
Puis il prit la petite rue et se dirigea vers sa maison. Il était midi, et devant l'église, il donna dans la sortie de la grand'messe. Les femmes et les filles s'en allaient, causant, avec un bourdonnement de ruche. Elles étaient vêtues de leurs robes de cérémonie, coiffées de chapeaux à fleurs ou de bonnets couverts de rubans, et portaient gravement leur paroissien. En passant près du maire, elles chuchotaient plus bas. L'impression de terreur que Carvajan jetait autour de lui se retrouvait même chez ces femmes qui, cependant, n'avaient rien à craindre. Il sourit. Il ne lui déplaisait pas de se sentir redouté: il voyait là une preuve de son pouvoir. Découvrant des figures de connaissance, il distribua d'un air grave quelques coups de chapeau. Et, suivi par les volées retentissantes des cloches, il hâta le pas.
Quand il eut dépassé la fontaine, au moment de lever le marteau de la porte, il s'arrêta. De loin, à l'autre bout de la rue, il venait d'apercevoir Pascal qui s'avançait lentement. Tout, dans la démarche du jeune homme, révélait la préoccupation et l'ennui. Depuis qu'il était rentré à La Neuville, son teint bistré avait pâli, et ses joues semblaient amaigries. Rien de tout cela n'avait échappé à Carvajan, et, regardant son fils venir d'un pas traînant, il se demandait si c'était le même garçon alerte et vigoureux qu'il avait vu arriver quelques jours auparavant.
Ils se trouvèrent face à face devant la maison. Pascal ne put réprimer un tressaillement en voyant son père. Il s'efforça de lui montrer une figure calme. Mais ses traits contractés ne se détendirent pas, et il resta troublé et soucieux.
--Tu viens de la fête? demanda Carvajan, en examinant son fils avec attention.
--Oui, mon père, dit Pascal qui semblait sortir d'un rêve.
--As-tu faim?
--Ma foi, oui...
Ils se mirent à table. Carvajan pensait: Il ne s'est seulement pas aperçu qu'il y avait fête aujourd'hui à La Neuville. Il est allé encore du côté de Clairefont. La poussière crayeuse qui couvre ses souliers est celle de la Grande Marnière. Quel projet roule-t-il donc dans sa tête? Il se défie de moi, c'est évident. Chaque fois que je l'interroge, il ne me répond pas un seul mot qui ne soit un mensonge. Il craint même de me regarder, tant il a peur que je devine ses pensées dans ses yeux.
Pascal, en effet, assis de l'autre côté de la table, le nez dans son assiette, mangeait distraitement. Décidé à quitter le pays, il n'avait pu résister au désir de parcourir une fois encore la colline de Clairefont. Il était sorti aussitôt qu'il avait vu son père se diriger vers la mairie, et, par le sentier qui traversait la Grande Marnière, il avait gagné le plateau.
Il ne voulut pas, comme les autres jours, se cacher aux alentours du parc. Il craignit d'être rencontré. Une chaleur lui montait à la gorge, à la pensée de se trouver face à face une seconde fois avec Antoinette. De quel front oserait-il l'attendre? Et quelle opinion aurait-elle de lui, si elle le surprenait aux abords du château, guettant comme un rôdeur.
Il pensa que la jeune fille irait certainement à la messe, et, dès neuf heures, il entra dans la petite église du village. Assis sur un banc de bois enveloppé d'ombre, il était presque impossible à reconnaître. Il demeura là, très patiemment, regardant les ornements de l'autel, les tableaux de la nef, les vitraux du choeur, et découvrant dans chacun d'eux une trace de la générosité pieuse des châtelains de Clairefont: inscriptions sur les murailles, chiffres peints dans les verrières, tout parlait d'eux et racontait l'histoire intime de leur vie.
Sur une plaque de marbre blanc, auprès d'un confessionnal, ces mots inscrits en lettres d'or sautèrent aux yeux de Pascal: Le Seigneur m'a conservé ma fille bien-aimée. Que son saint nom soit béni! et, au-dessous, cette date: 1872, et ce nom: Honoré de Clairefont. C'était quelque ex-voto, placé là par le marquis à la suite d'une grave maladie d'Antoinette.
Et, dans l'obscurité mystérieuse de l'église, la pensée de Pascal s'exalta, il eut une sorte d'hallucination. Il lui sembla qu'il était emporté vers le château par une force qui paralysait sa volonté. Il entra, se dirigea vers la chambre de la jeune fille, et sur son lit, pâle, les traits creusés, il la vit près de mourir.
C'était bien elle, encore toute petite, mais déjà charmante. Un vieillard que le jeune homme ne connaissait pas, mais dans lequel il devina le marquis, était assis au chevet de la malade. De grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il pressait une main effilée et blanche. Ses lèvres se mirent à remuer comme pour une prière, et Pascal comprit qu'il demandait du fond de l'âme à Dieu de sauver son enfant.
Et comme si la volonté divine se fût instantanément manifestée, le visage d'Antoinette se colora, ses yeux s'ouvrirent, animés et brillants. Et elle fut soudain transfigurée. Ce n'était plus la petite malade, que le jeune homme avait maintenant devant lui, c'était la belle jeune fille qu'il avait rencontrée dans le chemin creux, celle qu'il adorait et redoutait à la fois, et pour laquelle, sans hésiter, il eût donné sa vie.
Il fit un effort pour chasser cette vision, pour reprendre possession de lui-même. Il força ses yeux à fixer un objet réel, et sa vue tomba de nouveau sur la plaque de marbre blanc, et il en répéta l'inscription, comme s'il adressait à Dieu des actions de grâces pour avoir sauvé Antoinette. N'était-ce donc pas afin qu'il la vît et l'aimât, que la mort avait été écartée d'elle? Mais s'il devait l'aimer, alors pourquoi devait-elle le haïr? Il se leva, et lentement gagna les rangées de chaises qui s'ouvraient vides en face de l'autel. Au milieu de la première, un prie-Dieu de bois noir, garni d'un coussin de velours bleu, attira son attention. Il s'approcha, certain que c'était là qu'Antoinette priait. Il se courba à la place où elle s'agenouillait elle-même et, voyant que la tablette du prie-Dieu formait un coffre, il l'ouvrit, et, près d'une bourse de quêteuse il aperçut le livre de messe. Il le prit d'une main tremblante. Il était petit, couvert en maroquin blanc, et à fermoir d'argent. Sur la garde de moire se trouvait inscrite une date: celle de la première communion. Le reste était virginal et immaculé, comme l'âme d'Antoinette. Pascal ne put résister au désir de parcourir ce livre, espérant y surprendre quelque trace des pensées de la jeune fille. Des images de piété marquaient seules les pages. Une sainte Antoinette portait cette dédicace: À ma chère soeur. Robert de Clairefont. Et devant ces tendres et naïfs souvenirs, Pascal se sentit pris d'un profond attendrissement. Il se reprocha sa curiosité, comme une action mauvaise: il lui sembla qu'il commettait une odieuse profanation. Il referma le livre, et, le front appuyé sur ce muet confident des déceptions et des espérances, il pria.
Peu à peu, le calme revint dans son coeur. Il se sentit plus maître de lui, plus sûr de bien faire. Il se releva, et avisant la bourse préparée dans laquelle, sans doute, Mlle de Clairefont devait, le jour même, recueillir les offrandes des fidèles, il y glissa son aumône, puis, refermant le prie-Dieu, il regagna sa place dans le coin obscur de l'église.
La cloche commençait à sonner; le sacristain parut dans le choeur, allumant les cierges, et la nef sombre s'étoila de flammes tremblantes. De lourds piétinements se traînèrent sur les dalles, des chaises remuées grincèrent dans le vide sonore de la voûte, et peu à peu les arrivants se groupèrent. Comme le prêtre sortait de la sacristie, un bruit de pas léger effleurant la pierre fit tressaillir Pascal. Il se tourna avidement vers le porche, et là, avec un affreux serrement de coeur, il aperçut Antoinette qui entrait, suivie de Mlle de Saint-Maurice, et accompagnée d'un jeune homme de haute taille, de tournure militaire, dans lequel l'émotion qu'il ressentit lui fit reconnaître M. de Croix-Mesnil. Ses yeux se troublèrent, les vitraux lui parurent flamboyer, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements. Il lui sembla que l'église vacillait sur ses fondations. Il fit un violent effort, et de nouveau il vit et entendit.
Le prêtre était à l'autel, et le murmure de sa psalmodie arrivait distinct dans le silence. Les deux femmes et leur compagnon s'étaient confondus dans la foule. Le jeune homme se leva, et, appuyé à un pilier, il chercha Antoinette. Il l'aperçut de loin, la tête baissée, recueillie, entre sa tante et son fiancé. Ainsi c'était à cela que, pour Pascal, le rêve caressé avec tant d'amour avait abouti: à voir Mlle de Clairefont aux côtés de l'homme qu'on désignait comme son futur époux. Toutes les agitations, toutes les ruses, toutes les espérances, toutes les craintes auxquelles il s'était passionnément livré n'avaient troublé que lui. Celle qui y avait été mêlée, dans sa pensée, n'en avait rien soupçonné. Calme et froide, comme la veille, elle continuait sa vie, sans se douter des orages qu'elle avait soulevés.
Il se demanda avec amertume ce qu'il faisait là. Avec la certitude du néant de ses illusions, il retrouva toute son énergie. Il se leva, sortit sans tourner la tête, et, reprenant le chemin qui l'avait amené, il regagna la ville. C'était là l'heureuse promenade dont il revenait quand il avait rencontré son père.
Assis en face l'un de l'autre, les deux hommes continuaient leur déjeuner silencieux. Au dehors, sous la fenêtre, passaient en bandes les arrivants sans cesse plus nombreux. Des détonations éclataient au loin, et les cris d'appel, les plaisanteries, les chansons, se mêlaient dans un joyeux vacarme. Toute la ville était en liesse, tout le canton était répandu dans les rues, chacun se préparait à boire, à rire et à danser.
À Clairefont et dans la petite maison de la rue du Marché seulement, la préoccupation et la tristesse régnaient. Vainqueurs et vaincus se montraient également soucieux: le marquis, parce que le fiancé d'Antoinette était arrivé la veille pour passer quelques jours au château; Carvajan, parce qu'il voyait devant lui, sombre et inquiet, le fils qu'il avait rêvé de s'attacher par les liens d'un bonheur tranquille.
Le bon Honoré, subitement arraché à son égoïste abstraction, avait été obligé de revenir aux cuisantes réalités de la vie. La présence de M. de Croix-Mesnil lui avait replacé devant les yeux les difficultés de la situation financière, les inexplicables hésitations d'Antoinette remettant, de mois en mois, son mariage.
Le maire de La Neuville, au moment de triompher, se demandait avec angoisse si quelque obstacle allait se dresser, contre lequel toute son énergique volonté viendrait se briser. L'abattement de Pascal lui causait une sourde inquiétude qu'il n'était pas homme à supporter longtemps. Il résolut de questionner hardiment son fils et d'avoir avec lui une explication décisive. Il se promit de saisir le premier prétexte favorable, et alors, s'il le fallait, de découvrir ses plans, d'initier le jeune homme aux secrets de son ambition, de lui montrer le vaste avenir qui s'ouvrait, et, s'il ne pouvait le garder par l'affection, au moins de le retenir par l'intérêt. Il ne se doutait point, au moment où il prenait cette résolution, que, quelques heures plus tard, un des incidents de ce jour de fête, qui devait être si fécond en grandes conséquences, allait lui fournir l'occasion souhaitée.
Dès le matin, les habitants de Clairefont avaient été réveillés par l'explosion des boîtes traditionnelles, annonçant l'ouverture de la fête. Sur la façade du château, une fenêtre s'était ouverte, et Antoinette, en peignoir blanc, avait paru. Elle s'était accoudée à l'appui, sérieuse et pensive. Son visage un peu pâle, ses yeux rougis, attestaient les préoccupations d'une nuit d'insomnie. Et ces préoccupations n'avaient pas cessé avec le jour; car la jeune fille, immobile, restait indifférente au charme de cette belle matinée d'été.
Dans les parterres, les oiseaux se poursuivaient avec des cris joyeux, se posant sur les fleurs qui pliaient sous leur poids léger, laissant de leurs calices couler des gouttes de rosée, brillantes comme des diamants. La brise, passant dans les feuilles des arbres, les faisait frissonner avec un doux bruit; Et, des corbeilles de roses, un parfum pénétrant montait dans l'air tiède.
Antoinette songeait. Un pli creusait son front charmant, et son regard fixé dans le vide avait la langueur des larmes récemment versées. La porte de sa chambre, en s'ouvrant, l'arracha à sa douloureuse méditation. Elle se retourna et, reconnaissant la tante Isabelle, son mélancolique visage s'éclaira d'un sourire.
Vêtue d'une robe de chambre en cretonne à grandes palmes, ses cheveux gris ébouriffés sur sa tête, rouge comme une braise dès le matin, malgré une application copieuse de poudre d'amidon qui marbrait ses joues couperosées, la vieille demoiselle entra d'un air de mystère, et, allant à sa nièce, elle lui donna deux rudes baisers. Puis, s'adossant à la cheminée, dans une posture masculine:
--J'ai entendu ta fenêtre s'ouvrir, et j'arrive... J'ai passé une nuit effroyable... je n'ai pas cessé d'avoir le cauchemar... Je ne sais pas si tu crois aux rêves?... Moi, j'y crois... Ma mère les expliquait d'une façon admirable, et toujours ses prédictions se réalisaient. Or, j'ai rêvé coq rouge... C'est signe de malheur et de mort... J'ai vu pendant mon sommeil un énorme coq rouge qui avait la figure de l'horrible Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis réveillée en sursaut... toute en sueur... Tu m'en vois encore troublée et j'en ai ma «suffocante».
La tante Isabelle aspira l'air avec la violence et le bruit d'un soufflet de forge:
--Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons ici... Il est arrivé, hier soir, un commandement d'avoir à payer cent soixante mille francs et des centimes... J'ai naturellement fait disparaître le papier, et je n'ai pas osé en parler à ton père... Il va pourtant falloir que nous avisions, car cet état-là ne peut pas durer... Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment nous ferons honneur à l'échéance... Cent soixante mille francs ne se trouvent pas dans le pied d'un mulet, et, pour ma part, je déclare que je n'en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C'est une bicoque à peu près logeable, et deux mille cinq cents francs de rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misère qui ne viendront que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... Ça, vois-tu, ma fille, la tête sous le couperet de la guillotine, je ne l'abandonnerai pas, car c'est la dernière ressource, maintenant que ton père a si déplorablement tout dissipé et perdu.
Antoinette fit un geste de prière, et vint s'asseoir près de sa tante, lui montrant son doux visage pâli par les soucis.
--Tante, je vous en prie, n'accusez pas mon père... Ce qu'il a fait, c'était pour le bien. Il a poursuivi des chimères, il s'est livré à des espérances folles, mais il n'avait qu'un but, nous enrichir et augmenter notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit château de Saint-Maurice lui paraîtra un palais, si nous y sommes tous à ses côtés.
--Eh! je sais bien qu'il a un coeur d'or... Mais il ne peut pas payer avec, malheureusement! Et les créanciers que nous avons à nos trousses ne nous laisseront pas de répit... Malézeau a vu Carvajan et l'a trouvé dur et âpre comme à son habitude... Nous devons nous attendre à tout! Ma fille, c'est à se damner!... Si nous ne trouvons pas, d'ici à la fin de la semaine, un expédient pour gagner du temps, il va falloir sauter le pas... Nous verrons l'huissier dans les salons de Clairefont, et on nous mettra à la porte de la maison des ancêtres... Qu'est-ce que M. de Croix-Mesnil va penser de ça?
--Ce n'est pas de lui que je m'inquiète, tante, dit Antoinette avec un sourire. Je le connais... Il m'épouserait aussi volontiers pauvre que riche... Et si je l'aimais...
--Tu ne l'aimes donc pas? s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix terrible. Comment! voilà près de deux ans qu'il te fait la cour!...
--Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce mélancolie, mais il n'est pas l'homme qu'il faut épouser, lorsqu'on doit n'avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprès duquel on est destinée à vivre. Vous le savez bien, et vous me l'avez dit un jour vous-même... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les délicatesses, et accessible à tous les nobles sentiments. Mais il n'aura jamais les grandes initiatives des esprits d'élite, et les ardents dévouements des âmes passionnées. Accepter de devenir sa femme, pour le voir risquer d'être entraîné dans notre ruine, avec la certitude qu'il n'aura ni l'énergie ni le talent de triompher des difficultés qui nous entourent?... Non, tante, ce ne serait pas généreux, ce ne serait pas digne, et je ne dois pas y consentir.
--Le fait est, le pauvre garçon, que s'il avait à se «débarbouiller» avec Carvajan, il ferait triste mine! Ah! si j'avais, comme dans les contes de fées, le pouvoir de lui donner du génie... mais un vrai génie sérieux et pratique, pas comme celui de ton père! Avec quel plaisir je le verrais s'attaquer à ce vieux «schismatique» de maire!... Oh! rendre à ce scélérat tout le mal qu'il nous a fait, le combattre avec ses propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content!... Non, vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour ça!
La tante Isabelle agita sa tête avec violence, fit quelques pas dans la chambre, puis, s'asseyant en face de sa nièce:
--Pourquoi ton frère n'est-il pas aussi délié d'esprit qu'il est vigoureux de corps!... C'est lui qui se serait attaqué au maire, et qui lui aurait fait toucher les épaules!... Mais il n'entend rien aux affaires... Il est comme ton père et comme moi... Et je vois bien que c'est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tête de la famille... N'importe! Singulier temps que celui où un Carvajan peut tourmenter un Clairefont, et où il n'y a pas d'autre aide, d'autre secours à attendre que de soi-même... Autrefois, on serait allé trouver le roi, et en un tour de main l'affaire aurait été arrangée... Aujourd'hui, rien!... Si la balance penche, c'est du côté de ces drôles, et toutes les grâces sont pour eux... Plus ils sont scélérats, plus ils sont sûrs d'être favorisés. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n'avons pour nous aucune chance, et il faut nous résigner.