La grande artère de la Chine: le Yangtseu
Part 5
III.--La ville européenne comprend trois concessions: une américaine, une anglaise, une française. Les deux premières, fondues ensemble et sous la même administration, s'appellent la concession internationale; la française reste à part. C'est d'ailleurs sur la première que règne l'activité commerciale, et tous les négociants y sont installés; un quai superbe, bordé de maisons ressemblant à autant de palais, longe le fleuve; voitures, tramways, djinrikishas, brouettes, porteurs encombrent quais et rues adjacentes; du matin au soir c'est une fièvre, une course au dollar. Dans la concession française, on voit des rues larges, bien alignées et propres, et les agents de police se promenant, l'air digne; la concession française est une installation d'État destinée à abriter des fonctionnaires; l'autre est une installation d'affaires et de négoce. J'ai toujours, hélas! remarqué cette différence entre les établissements français et anglais. Allez à Saïgon; c'est une ville magnifique; ses rues, ses boulevards, ses monuments, ses jardins en font la plus jolie ville d'Extrême-Orient; on y traite peu ou point d'affaires; c'est comme une ville morte. Allez à Rangoon, tout près de là, en territoire anglais: la ville est vilaine, n'a pas de tournure; mais quelle activité! On y brasse des millions!
On trouve dans le Changhai européen de belles églises, de beaux hôtels d'un luxe et d'un confortable qui n'a rien à envier à l'Europe; plusieurs banques, notamment la Hong-Kong and Changhai Bank, occupent de vastes et somptueux édifices; le quai possède quelques monuments et un jardin où l'on va entendre la musique municipale l'après-midi à 5 heures, ou le soir à 8 heures.
Rien ne manque ici à la vie européenne, je devrais dire à la vie anglaise; car c'est la vie anglaise un peu, mais très peu modifiée, qu'on vit partout en Asie dans ce qui n'est pas exclusivement colonie française ou hollandaise. Courses, club, théâtre, tout existe; restaurants à la mode, dîners fins, bals et soirées pourraient faire croire qu'on n'est pas en Chine, si on n'avait constamment sous les yeux les domestiques chinois.
Les services publics fonctionnent comme en Europe et pour les postes et les télégraphes, on n'a que l'embarras du choix: poste chinoise, française, anglaise, allemande, russe, japonaise, etc..., télégraphe chinois, anglais, danois.
Enfin, actuellement c'est un coin d'Europe, et combien de vieux résidents s'en plaignent! Ce n'est plus la bonne vie d'autrefois où le laisser-aller et la négligence de tenue étaient universels; aujourd'hui, malgré 40 degrés à l'ombre, on ne saurait aller dîner autrement qu'en habit; il faut être correct et on n'oserait prendre, vêtu de blanc, son cocktail au club.
IV.--Derrière les constructions européennes, de nombreuses boutiques chinoises sont venues s'installer, lesquelles sont sous la juridiction de la concession; c'est une ville chinoise propre qui continue la ville blanche; puis, après cette ville chinoise européanisée, se trouvent le champ de courses et la campagne qui l'entoure où beaucoup d'Européens ont construit leur résidence pour être au calme après le travail et les affaires.
V.--Pour arriver à Changhai, le voyageur dispose de plusieurs voies:
D'abord la voie de terre par Moscou et le transsibérien jusqu'à Tien-Tsin, d'où un bateau mène en deux jours à Wou-Song; puis la voie d'Amérique soit avec le transcontinental des États-Unis par New-York et San-Francisco, soit avec le transcanadien entre Montréal et Vancouver; enfin la vieille route de l'Inde par Marseille, le canal de Suez, Saïgon et Hongkong. Cette dernière est évidemment la plus longue, mais elle est aussi la moins chère; aussi est-elle assez suivie, bien que, cependant, à l'heure actuelle, la voie russe soit très fréquentée.
VI.--La population étrangère de Changhai a considérablement augmenté dans ces dernières années; elle peut être évaluée à environ 8.000 Européens et Américains. Quant à la population chinoise, à qui, primitivement, il était absolument interdit d'habiter sur les concessions, elle s'élève bien à 500.000 âmes. Chassée par la révolte des Taipings à l'abri des établissements européens, la population des campagnes environnantes y resta et s'y accrut. De plus, les Européens, propriétaires des terrains, trouvèrent une rémunération sûre dans le fait de louer aux Chinois terrains et maisons, de sorte qu'aujourd'hui, en arrière des deux concessions française et anglaise, existent de véritables villes chinoises. Les rues des concessions sont toutes reliées entre elles par de nombreux ponts sur les criques qui forment leurs limites, et de belles routes sont entretenues par les conseils municipaux; elles permettent de gagner la campagne et de faire des promenades aux environs de la ville. C'est ainsi que deux magnifiques routes, dignes des routes de France, conduisent à Zi-Ka-Wei, chez les Pères Jésuites qui ont là un observatoire remarquable. Il est en communication avec les différentes stations météorologiques des mers de Chine et du Japon; par l'annonce qu'il fait du mauvais temps en mousson du suroit, il évite à bien des navires d'être perdus dans les typhons. La plus fréquentée des routes qui conduisent à Zi-Ka-Wei est la route anglaise connue sous le nom de Bubbling well ou puits qui bout, à cause d'un puits qui se trouve sur son parcours et où l'eau est constamment en ébullition.
De grosses sommes ont été dépensées pour construire des égouts, et il n'a pas été facile d'arriver à une solution bonne et rapide en cette matière, à cause précisément de la nature du terrain sur lequel la ville est construite, terrain bas et trop peu élevé au-dessus du niveau de la mer; cependant, le système de drainage actuel des eaux est parfait, et la propreté des rues est réelle. Au point de vue de l'alimentation et des bains, Changhai est magnifiquement pourvu; les deux concessions possèdent chacune leur château d'eau qui fournit à tous et à des prix modérés, une eau filtrée et saine. Deux compagnies de pompiers volontaires rendent d'immenses services en cas d'incendie.
VII.--L'industrie sous sa forme européenne est très prospère à Changhai et il y a tout lieu de croire que ses progrès ne s'arrêteront pas. Il existe dans le port quatre docks pour la réparation des navires: l'un, le dock de Tong-Kadou, a une longueur de 126 mètres sur une profondeur de 7 mètres; le vieux dock de Hong-Kiou, connu par tout le monde sous le nom de Old Dock, a environ 135 mètres de long sur 7 mètres de profondeur. Le nouveau dock de MM. Boyd et Cie à Poutong couvre une longueur de 150 mètres avec une profondeur de 8 mètres; il est plus large que les deux autres, et mesure environ 17 mètres de largeur au fond et 45 mètres à niveau du sol; mais le plus long est encore celui de la maison Farnham connu sous le nom de Farnham's cosmopolitan dock; situé également à Poutong, il mesure 187 mètres environ (exactement 560 pieds anglais) de longueur, et 17 mètres de largeur.
Un autre dock a été construit: le dock international, qui est encore plus considérable que les précédents.
Il n'est pas de port en Extrême-Orient qui possède des quais comparables à ceux de Changhai; ils s'étendent sur plus d'un kilomètre dans la concession américaine, à l'entrée du port, et tous les navires peuvent y accoster à quai.
La concession anglaise n'a pas de quai de marchandises, mais ici les bords de la rivière sont revêtus d'un vert gazon, et plantés d'arbres qui forment une fort jolie promenade depuis le pont du Yang-Kin pang (concession française) jusqu'au pont du canal de Sou-Tcheou où se trouvent les jardins publics.
Entre autres industries florissantes à Changhai on peut compter les filatures de coton. Cinq sociétés à capitaux européens se sont formées à cet effet:
«E wo» dirigée par MM. Jardine Matheson and Cº;
«The international» sous les auspices de The American trading Cº;
«Lao Kung mow» à la tête de laquelle se trouvent MM. Ilbert and Cº;
«Souy chee» dont les directeurs sont MM. Arnhold Karberg and Cº;
«Yah loong» dirigée par MM. Fearon Daniel and Cº.
Ces différentes sociétés possèdent chacune de 40.000 à 50.000 broches; les résultats cependant n'ont pas toujours donné ce qu'on espérait; ainsi la filature appartenant à la société Fearon Daniel and Cº a dû être fermée temporairement en 1901; cependant 1906 fut une bonne année pour toutes les filatures dirigées par les Européens. En dehors de ces dernières il existe aussi des filatures indigènes, sur le modèle d'Europe, mais tout à fait entre les mains des Chinois. Le vice-roi Li-Hong-chang avait fondé en 1893 puis reconstruit en 1895 la «Shanghai cotton cloth administration», l'une des plus grandes manufactures de coton de Changhai. Après le coton, la soie; c'est ainsi que Changhai possède aujourd'hui 25 filatures de soie; mais cinq d'entre elles seulement sont dans les mains des Européens, toutes les autres étant dirigées par des Chinois.
On trouve également comme industrie occidentale à Changhai des fabriques de papier; des fabriques d'allumettes suédoises; des meuneries; des ateliers de réparation de navires; des fabriques de fer-blanc. Le plus considérable des ateliers de réparation et de construction de navires est le «Shanghai dock and engineering Cº», fondé par un Anglais nommé Muirhead vers 1855, repris et augmenté par M. Farnham et connu jusqu'en 1906 sous le vocable «S. Farnham, Boyd and Cº».
Tous les navires déchargent à quai, sauf toutefois les grands paquebots qui sont obligés de rester à l'ancre en dehors de la rivière, en face de Wou-Song, à cause de la barre élevée par les alluvions à l'embouchure du Houang-Pou. Les quais de Changhai appartiennent à une Société qui les loue aux différentes compagnies de navigation.
Il existe aussi une certaine longueur de quais sur la concession française et plusieurs navires faisant le service du Yangtseu y ont leurs appontements.
Le gouvernement chinois possède à Changhai un dock et un arsenal ainsi qu'un dock pour la construction des navires, au lieu appelé Kao tchang miao, un peu en amont du fleuve, au delà de la ville indigène.
En 1876 une ligne de chemin de fer avait été installée entre les concessions européennes de Changhai et Wou-Song; mais les autorités chinoises rachetèrent ligne et matériel dix-huit mois après et firent tout enlever et vendre à l'encan. Aujourd'hui une ligne nouvelle a été construite; elle est déjà depuis longtemps en exploitation jusqu'à Wou-Song, et, depuis 1909 se prolonge jusqu'à Nankin en passant par Sou-tcheou et Tchen-Kiang.
Le port de Changhai est le centre du commerce européen en Chine et il absorbe plus de la moitié du commerce total de la Chine avec les puissances occidentales. L'ouverture des ports du Yangtseu, loin de lui faire du tort, a, au contraire, augmenté ses transactions; car bon gré mal gré il faut que tous les produits de l'intérieur passent par Changhai; seul le thé que les bateaux russes exportent de Hankow sort directement du Yangtseu.
VIII.--La situation de Changhai a toujours été prospère; mais il est bien évident qu'il ne s'y élève plus aujourd'hui les fortunes colossales des premiers temps de l'ouverture de la Chine aux étrangers; les «Princes merchants» n'ont eu qu'un temps, et à l'heure qu'il est la concurrence internationale y est aussi âpre qu'en aucun lieu du monde. Après la guerre russo-japonaise, un arrêt s'est produit dans les transactions et beaucoup de maisons européennes ont souffert; actuellement encore le marché se ressent d'un malaise général et les affaires ne sont pas ce qu'elles devraient être. Et, du reste, en dehors de toute autre cause de fléchissement dans les affaires, la concurrence de chaque instant que se font ces différentes maisons rivales suffirait à expliquer le ralentissement. L'exportation est toujours plus ou moins au même niveau; mais l'importation a subi et subit encore des à-coups. Après l'Allemand, qui était venu concurrencer l'Anglais, un autre, le Japonais, est apparu qui a dépassé encore l'Allemand pour le bon marché de ses produits.
D'après le résumé décennal récemment publié, les chiffres du commerce de Changhai pour les dernières années, en taels de douane ou Hai-Kwan taels, sont les suivants:
Année 1907 = 392.731.600 taels -- 1908 = 397.106.850 --[9]
[Note 9: J'ai pris comme année type de statistique commerciale l'année 1908, parce qu'elle était la seule dont j'eusse les documents _complets_ au moment où j'ai écrit ce livre (à la fin de 1910). Elle peut, d'ailleurs, servir fort bien de critérium général, car les années ne diffèrent pas extraordinairement, à moins de les prendre de dix en dix.]
Ces chiffres sont un peu plus faibles que ceux des trois années précédentes, lesquelles donnaient, en effet:
Année 1904 = 405.064.260 taels -- 1905 = 443.954.262 -- -- 1906 = 421.256.496 --
Les principales marchandises importées de l'étranger ont été les pièces de coton; le fil de coton; l'opium; les métaux; le pétrole; le sucre; le charbon; tabacs et cigares; teintures et couleurs; lainages; bois de construction; machinerie; papier; matériel de chemins de fer; herbes marines; savon; vins, bières et alcools; farines; allumettes; verrerie; bougies; pêche de mer; matériel pour l'électricité; soude; ciment; nids d'hirondelle; rubans; parapluies; meubles; lampes; montres et pendules; perles; nageoires de requins; bois de Santal; huile; poivre; lait condensé; aiguilles; soieries et rubans de soie; matériel pour le service télégraphique; cordes et ficelles; et divers autres produits.
Parmi les puissances importatrices la Grande-Bretagne figure au premier rang; le Japon est le grand importateur d'allumettes et de parapluies, de bêche de mer et d'herbes marines; les ustensiles en fer blanc, la verrerie, le savon et les parfums à bon marché sont également importés par le Japon qui prend tous les ans une part de plus en plus grande à l'importation en Chine. L'Allemagne et les Indes importent également: la première des objets fabriqués, des machines; la seconde de l'opium et du coton brut; cependant, par suite de la détermination du gouvernement chinois de supprimer la fumerie d'opium, l'Inde en introduit de moins en moins et cet article finira par disparaître complètement de la liste des produits importés. En Chine même la culture du pavot est aujourd'hui interdite, et les champs du Yunnan que j'avais vus, il y a quelques années, tout fleuris de superbes pavots multicolores, sont actuellement plantés de fèves et de maïs.
L'exportation fournit: soie; thé; coton; graines; huile; suif végétal; suif animal; cordes; fourrures; haricots; riz; laines; tabac; peaux; soies de porcs; médecines; chanvre; jute; ramie; sucre; éventails; vernis; porcelaines; œufs; poterie; noix de galle; sucre; plumes; albumine; son; cire; cheveux; graisse; tresses de paille pour chapeaux.
Les soies sont prises principalement par la France, les États-Unis, l'Italie et la Suisse. La France exporte aussi des peaux, des soies de porc pour la brosserie, du suif, de la noix de galle; les maisons françaises à Changhai ne sont pas nombreuses et le nombre de nos compatriotes ne dépasse pas 700. Elles font surtout de l'exportation et principalement de l'exportation des soies. Il nous est en effet difficile de lutter pour l'importation en Chine d'objets fabriqués, et cela parce que nous avons des concurrents qui vendent moins cher que nous. Nous ne pouvons guère les distancer que dans un produit: le ruban, dont les femmes chinoises se servent pour toute espèce d'ornements, et que Saint-Étienne est arrivé à fabriquer selon le goût et la mode des clientes. Quant à nos vins, liqueurs, conserves, beurres, confitures ils sont achetés uniquement par les Européens et par conséquent l'importation en est insignifiante; ou bien ils sont concurrencés par d'autres (comme les beurres par le Danemark) qui vendent bien meilleur marché et nous ferment la place.
Quant aux articles de Paris, l'Allemagne et la Suisse se chargent de les fournir à très bon compte et le Japon les dépassera bientôt dans ce genre d'objets. Cela évidemment est inférieur à ce que nos fabricants pourraient livrer; mais c'est bon marché, et tout est là pour le Chinois.
IX.--Les importations dans les ports ouverts au commerce européen sont sujettes, comme dans tous les pays, au payement des droits de douane. Aux premiers temps des relations commerciales des puissances européennes avec la Chine, aux temps où les douanes se trouvaient dans les mains des fonctionnaires chinois, corrompus et corrupteurs, les négociants étrangers purent, dans tous les ports, faire la contrebande en soudoyant les agents chinois; cependant quelques négociants européens, plus scrupuleux que les autres, refusèrent constamment de se servir de ce moyen facile mais malhonnête; il s'ensuivit pour eux une infériorité notoire et ils protestèrent. En 1854, les représentants des puissances résolurent d'aviser et eurent recours à une combinaison qui permit de sauvegarder le contrôle chinois tout en empêchant les manœuvres frauduleuses: il fut convenu que la douane indigène, bien que restant soumise à la direction supérieure des autorités chinoises, fonctionnerait, dans les ports ouverts aux Européens, sous la surveillance d'inspecteurs européens choisis par les légations étrangères et recevant une investiture du gouvernement chinois. C'est en 1858 que fut consacrée par les traités, l'organisation si merveilleuse de l'«Imperial maritime Customs», laquelle fournit à la Chine le plus clair de ses revenus parce que précisément elle est tout entière dans les mains d'agents européens. Il y a quelque temps les Chinois émirent la prétention de reprendre la direction de cet important service; mais comme il constitue précisément la garantie des emprunts conclus par la Chine, cette prétention fut trouvée exagérée. D'ailleurs, en l'état actuel d'anarchie où se trouve l'Empire chinois, le rendement des douanes tomberait rapidement à rien si le service se trouvait dans les mains des Célestes.
Les importations payent au taux de 5% _ad valorem_ au prix du marché local. Le gouvernement chinois a demandé aux puissances le relèvement de ses droits de douanes, mais aucune négociation n'a abouti à ce sujet.
D'après le relevé de 1905, la population étrangère de Changhai se répartissait ainsi:
Anglais 3.872
Allemands 832
Français 667
Russes 414
Austro-Hongrois 163
Italiens 162
Espagnols 151
Danois 126
Norvégiens 93
Suédois 81
Suisses 92
Hollandais 63
Belges 63
Grecs 39
Turcs 28
Autres européens 31
Japonais 2.230
Hindous 619
Malais 194
Autres asiatiques 47