La grande artère de la Chine: le Yangtseu
Part 15
Yi-Meou-Siun fit prendre et tuer tous les chefs thibétains qui se trouvaient dans ses états et défit l'armée thibétaine dans une grande bataille au pont de fer (peut-être le pont de fer sur la Salouen). L'Empereur de Chine lui envoya alors un sceau d'or comme récompense, et le reconnut roi de Nan-Tchao. L'envoyé chinois lui apportant ces bonnes nouvelles fut reçu en grande pompe à Tali-Fou, alors Tai-ho. Les soldats thai bordaient la route, recouverts de leurs plus belles armures, et Yi-Meou-Siun portait une cotte de mailles d'or et une peau de tigre; il était escorté de 12 éléphants, il se prosterna devant l'envoyé et jura fidélité éternelle à l'Empereur de Chine.
Libre du côté de la Chine, Yi-Meou-Siun commença une carrière de conquêtes et entreprit d'abord de réunir toutes les tribus thai en une seule; puis il annexa nombre de pays avoisinants, sans doute la Haute-Birmanie et quelques peuplades thibétaines; il envoya ses fils étudier à Tcheng-Tou la culture chinoise et devint de plus en plus lié à la Chine. Il défit plusieurs fois les Thibétains et leur fit des prisonniers parmi lesquels se trouvaient un grand nombre d'Arabes et de Turcomans de Samarcand. A peu près vers cette époque, du reste, un général coréen au service de la Chine avait porté les armes chinoises à Balti et au Cachemire, et les khalifes abassides avaient des relations régulières avec les Chinois; on peut donc en déduire que l'islamisme s'était introduit à Tali-Fou avant l'époque de Khoubilai.
Yi-Meou-Siun mourut vers 808 et eut pour successeurs ses fils et petits-fils qui, d'ailleurs, périrent tous rapidement. Un de leurs généraux fit une incursion sur Tcheng-Tou et emmena nombre d'ouvriers chinois et d'artistes qu'il installa à Tai-Ho comme instructeurs.
En 859, un nommé Tseu-Long devint chef du Nan-Tchao, déclara la guerre à la Chine, assiégea Tcheng-Tou et massacra des milliers d'habitants. Cependant il ne prit pas Tcheng-Tou et fut obligé de se retirer; il tourna ses armes contre l'Annam et s'empara de Kesho (Hanoi moderne). Mais ces guerres continuelles poursuivies par lui et ses successeurs ruinèrent le Nan-Tchao, et, en 936, après que plusieurs dynasties éphémères eurent régné sur ces débris, un général chinois s'établit roi de Tali. Il paraît à peu près certain que, à partir de cette époque, le Nan-Tchao n'existait plus que de nom; tout le pays autour de Tali était devenu de plus en plus chinois, tandis que la partie ouest restait plus thai et se divisait en une foule de petits états, unis de temps à autre, quand se rencontrait un homme énergique à la tête de l'un d'eux. Khoubilai conquit l'état de Tai-Ho en 1252, donna des titres et des honneurs aux chefs thai du pays et les laissa gouverner le pays à condition qu'ils lui fussent soumis. C'est le système que nous voyons encore en vigueur aujourd'hui dans les districts thai du Yunnan où n'a pas encore pénétré absolument l'administration chinoise.
Les Thai furent à la longue tout à fait incapables de tenir contre les troupes plus nombreuses et mieux disciplinées des Chinois, et ils cédèrent devant la pression venue du nord. Ils se dispersèrent vers le sud et l'ouest et allèrent fonder les royaumes du Laos, Luang-Prabang, Nan et Xieng-Mai et aussi, sans nul doute, le royaume Thai ou Siam. Les derniers princes thai ont été décapités à Nankin en 1380, et Mgr Pallegoix place la formation du royaume thai au Siam en 1350.
Il est donc bien évident, par tout ce qui précède, que le Yunnan est chinois depuis peu; il est le dernier venu dans l'Empire et n'est pas encore assimilé complètement. La Chine, cependant, continue petit à petit son absorption, bien que, par suite de la pauvreté du pays, le colon chinois ne soit pas trop attiré vers ces régions. Ce sont surtout les habitants du Sseu-Tchuen qui franchissent le Yang-Tseu-Kiang pour venir s'installer au sud du fleuve, et les villes de Tchao-Tong, Tong-Tchouan, Yunnan-Sen, Anning, Tchou-Chiong, Tali, Teng-Yueh, et Meung-Houa sont des villes absolument chinoises, bien que, par suite d'un mélange avec les indigènes, le type chinois ne soit plus aussi pur. La langue chinoise elle-même (le dialecte mandarin), qui s'y parle, a subi des modifications qui constituent une espèce de patois local, auquel on s'habitue d'ailleurs assez vite. Le sud de la province actuelle du Yunnan est plus long à coloniser, et les Chinois ont peur de s'y rendre à cause des fièvres qui y règnent en permanence; aussi les villes de Pou-Eurl, Talang, Yuen-Kiang, Sseu-Mao sont misérables, la campagne tout autour est habitée par des thai, auxquels les Chinois donnent toutes sortes de noms, mais qu'ils désignent sous le nom global de _Pai_.
Les Chinois ont tellement peur de quitter les villes où ils sont installés pour aller dans la campagne qu'il est difficile de trouver des coolies si l'on veut faire une excursion. Et de fait les Chinois prennent facilement la fièvre dès qu'ils sortent; je me rappelle avoir laissé en route tous mes coolies dans un petit voyage de Sseu-Mao à Muong-Ou, et ils sont rentrés péniblement, tous malades du paludisme. Seuls les Thai résistent.
Le lecteur trouvera peut-être un peu long cet exposé; cependant, c'est avec intention que je m'étends sur ce sujet: la province du Yunnan intéresse d'une façon toute particulière nos compatriotes résidant en Indo-Chine, et les renseignements contenus dans les pages qui précèdent leur seront, j'en suis certain, de quelque utilité.
Actuellement tous les Thai qui subsistent sont très divisés; les uns vivent en territoire chinois, les autres sous la protection de la France, enfin une troisième partie sous le protectorat de l'Angleterre. Leur langue même, qui autrefois devait être une, a subi des modifications comme leur vêtement. Ceux qui habitent en Chine, dans les états thai du Yunnan, portent le costume chinois, les hommes du moins. Ils ont la queue qu'ils roulent autour de la tête et qu'ils recouvrent d'un turban. Le costume des femmes diffère suivant les régions; près des centres chinois, elles portent à peu près les mêmes vêtements que les Chinoises, pantalon et veste de cotonnade bleue, mais si on s'éloigne et qu'on se dirige vers le Mékong, on les trouve vêtues de jupons multicolores et de petits corsages de couleurs voyantes. Leur tête est entourée d'un lourd turban. Dans les états Lu du Haut-Laos, vers Muong-Ou, hommes et femmes portent le costume laotien très peu modifié; quant aux Thai de la rivière Noire ou du fleuve Rouge, ils adoptent des vêtements noirs ou blancs, de coupe chinoise.
Les plus curieux que j'aie rencontrés sont les Thai vivant dans les montagnes près de Yuen-Kiang; leurs femmes portent de petits cotillons descendant jusqu'aux genoux, en grosse étoffe brodée de dessins multicolores et fort seyants. Elles ressemblent tout à fait par leur costume aux femmes Katchins que j'ai vues au nord de Bhamo, vers Teng-Yueh;--quant à ceux qui vivent du côté de la Birmanie anglaise, ils ont pris le costume birman et on ne les distingue que par leur type et leur langage.
Ces descendants des Thai n'ont à notre époque aucune écriture propre, et on se demande si jamais leurs ancêtres en ont possédé une. Il est fort probable que, s'ils s'étaient servis d'une écriture spéciale, ils nous auraient laissé des chroniques et des traditions écrites. Or nous n'avons rien de cela. Nous sommes obligés de nous baser, pour l'histoire thai, sur les documents chinois. Cependant on a retrouvé au Yunnan des stèles gravées d'une écriture inconnue; les caractères ressemblent soit au tamoul, soit au birman, mais tendraient plutôt à se rapprocher du javanais.
Sommes-nous là en présence de l'écriture thai, ou bien n'est-ce pas plutôt quelque mémorial de chef indien, puisque aussi bien les relations du Yunnan avec l'Inde étaient fréquentes? L'année 1906, lorsque j'étais en Birmanie, le regretté général de Beylié m'a parlé d'une inscription en langue inconnue qu'il avait vue à Pagan. Serait-ce là une inscription thai? Je ne puis me prononcer; mais il n'y aurait aucune impossibilité à cela, puisque les Thai ont conquis le royaume de Pyu (Birmans) dont la capitale était Pagan.
A l'heure actuelle les Thai vivant sous la domination chinoise parlent chinois et emploient les caractères chinois, bien que conservant toujours leur langage et le parlant entre eux. Les Laotiens et les Lu ont un alphabet imité du Siamois; alphabet siamois qui est lui-même sorti du cambodgien. Quant aux Thai de la Salouen et de l'Irawaddy, ils ont pris l'alphabet birman qu'ils emploient avec quelques petites modifications. On peut dire aujourd'hui: autant de tribus thai, autant de dialectes; mais l'unité de la langue se reconnaît toujours en ce sens que si on connaît le Siamois, on peut sans difficulté parcourir tous les pays thai.
En Chine, les Thai sont administrés par leurs chefs sous le contrôle d'un mandarin chinois qui ne réside même pas au milieu d'eux; un chef portant le nom chinois de Tou-Sseu (administrateur indigène), et quelques-uns d'entre eux, notamment sur les bords du Mékong, dans l'ouest du Yunnan, district de Tche-Li-Tcheou, donnent encore de sérieux embarras au général chinois commandant à Pou-Eurl.
Tous ces pays du Yunnan sont très pauvres, ce qui explique le peu d'empressement des Chinois pour s'y installer; cette région est formée d'un amas de montagnes enchevêtrées, elle ne possède comme cours d'eau que des torrents resserrés dans d'étroites gorges, nul grand fleuve arrosant des vallées fertiles; les pluies arrêtent toute communication pendant six mois; il n'est pas étonnant que le Yunnan soit resté un peu en dehors de l'action chinoise et que son développement ait été si lent.
III.--J'ai parlé un peu plus haut du Mahométisme au Yunnan; il est nécessaire d'y revenir. Le Yunnan en effet est la province de Chine qui compte, avec celle du Kan-Sou, le plus de musulmans, et, s'ils sont aujourd'hui sujets soumis de l'Empereur, c'est par suite d'un massacre effroyable, qu'en ont fait pendant une suite de dix années les généraux envoyés par Pékin; car l'Islam révolté voulait fonder au Yunnan un royaume indépendant, et la rébellion ne fut complètement réprimée qu'en 1875.
Vers la fin du Ve siècle, les Turcs apparurent sur les frontières occidentales de la Chine; il se fit alors entre eux et les Chinois un commerce d'échange qui augmenta d'année en année.
C'est par ce même chemin évidemment que s'est introduit l'islamisme, car c'est précisément dans ces provinces chinoises de la frontière qu'il s'est développé. Il existe au Yunnan une population musulmane d'aspect complètement chinois au point de vue extérieur, mais absolument différente de ses congénères de l'Empire du Milieu au point de vue moral. Cette population a été pendant longtemps un gros souci pour l'Empire, mais aujourd'hui elle est entièrement soumise et ne donne plus à Pékin aucun sujet de crainte.
A Sseu-Mao seize familles qui, d'ailleurs, sont toutes unies par les liens de la parenté, vivent dans une enceinte unique, sur un petit mamelon hors de la porte de l'Est. Comme lieu de réunion servant de mosquée ou plutôt de lieu de prière, ils ont, dans ladite enceinte, une vaste chambre à la chinoise, décorée simplement de versets du Coran sur papier rouge, et, trois fois le jour, ils s'y réunissent pour la prière.
La maison des musulmans est reconnaissable aux sentences arabes tracées sur la porte; la plus commune est celle qu'on peut appeler le Credo des musulmans: _la Allah ilah Allah ou Mohammed ressoul Allah_, qu'ils inscrivent en lettres arabes dans un petit cercle de papier blanc ou rouge, sur la porte principale; ou bien, simplement dans un carré de papier rouge ils inscrivent le nom d'Allah.
Il est bon de noter le papier rouge; habitude chinoise. Le rouge en Chine présage le bonheur.
En Chine les musulmans ne se distinguent des autres Chinois par aucune coiffure ou costume spécial; ils vivent exactement comme tout le monde, mais ils suivent, au point de vue moral et matériel, tous les préceptes du Coran. Ainsi, ils se livrent très exactement à la prière suivant les usages fixés par la loi. Ils s'abstiennent de porc, et c'est même grâce à eux que les Européens peuvent se procurer de la viande de bœuf; ils s'abstiennent également de vin et d'alcool, et en général observent fidèlement leur religion.
A Sseu-Mao ils possèdent une petite bibliothèque de vingt volumes environ, en arabe, contenant l'explication de la doctrine. Et ils ont un fort bel exemplaire du Coran qu'ils n'ont jamais voulu me laisser voir autrement qu'à l'extérieur.
Je les ai fait lire alors dans d'autres livres et j'ai vu qu'ils lisaient facilement. Comprennent-ils tout? C'est une autre question.
Quelles sont les idées, quelle est l'attitude des Chinois musulmans vis-à-vis de leurs compatriotes bouddhistes ou chrétiens?
Les chrétiens en général sont fort bien considérés par eux, et le mahométan chinois n'a pas à leur égard l'aversion du musulman turc ou arabe. Persécuté lui-même dans son propre pays, il incline à considérer les chrétiens comme les sectateurs d'une religion assez semblable à la sienne, puisque l'une et l'autre foi, la musulmane et la chrétienne, ont pour principe l'adoration de Dieu unique créateur et maître du monde. A ce propos je puis citer un fait très curieux qui s'est passé à Nankin en 1891: alors que j'étais dans le Yang-Tseu-Kiang, au moment des émeutes, les églises catholiques de Wou-Hou avaient été brûlées et des bandes de brigands s'apprêtaient à incendier celle de Nankin. Ayant appris la chose, les musulmans de Nankin, qui étaient en bons rapports avec les Pères Jésuites, vinrent à la mission en masse, armés, et la protégèrent contre les fureurs de la foule. C'est grâce aux musulmans que la mission catholique de Nankin a été sauvée en 1891.
En revanche, ils méprisent profondément les bouddhistes; et, contre les mandarins, on sent chez eux, dans toutes leurs paroles, une haine sourde. Le fait est qu'ils ont été horriblement décimés il y a une quarantaine d'années, et qu'aujourd'hui encore ils sont tenus en défiance, puisqu'il ne leur est pas permis d'habiter l'intérieur des villes. Ils doivent demeurer hors de l'enceinte murée.
Dans le district de Tali les musulmans sont plus nombreux. C'était autrefois un de leurs grands centres et ils y étaient tout puissants. La répression exercée par le fameux Yang-Yu-Ko, au nom de l'Empereur, les a réduits comme nombre et leur a enlevé toute espèce d'influence. Ils n'ont plus le droit d'avoir de maisons de prière communes; leur plus belle et leur plus grande mosquée, tout près de la porte sud de Tali, a été transformée en temple confucéiste: ils sont obligés de se livrer aux exercices de leur culte dans des maisons particulières. Au reste, actuellement, le petit nombre demeure à Tali; ils habitent surtout les villages environnants et exercent les professions de muletiers, bouchers, selliers, c'est-à-dire tout ce qui concerne le métier des cuirs; ils pratiquent aussi l'élevage des bœufs, des chèvres et des moutons.
Beaucoup d'entre eux, à l'exemple de quelques dissidents du Kan-Sou, se sont enrôlés à Tali dans les troupes de la garnison; et il est fort probable qu'ils marcheraient contre leurs coreligionnaires, comme l'ont fait en 1897 les musulmans enrôlés au nombre de six à sept mille dans l'armée de Tong-Fou-Siang lors de la petite révolte du Kan-Sou.
A Yunnan-Sen ils sont également nombreux, mais, comme à Tali, bien diminués par la répression féroce de Ma-Jou-Long qui exterminait à Yunnan-Sen pendant que Yang-Yu-Ko massacrait à Tali. Le séjour de la ville, ici comme partout ailleurs, leur est interdit. Ils n'ont le droit que d'y venir, non celui d'y résider. Aussi c'est dans les environs, hors des remparts et dans les villages avoisinants, qu'on les rencontre. Pas de mosquée, pas de lieu de réunion; ils possèdent quelques imans, quelques mollahs, connaissant fort bien l'arabe: mais je n'en ai pas vu un seul ayant fait le pèlerinage de la Mecque.
La plus forte agglomération de musulmans vit dans la cité de Tong-Hai, au sud de Yunnan-Sen. Tong-Hai est le grand marché de distribution de marchandises pour tout le Yunnan. C'est de là que partent les caravanes se dirigeant vers Yuen-Kiang et Sseu-Mao; Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; Yunnan-Sen, Tchao-Tong, Soui-Fou. C'est de là aussi que s'en vont les caravanes vers Mong-Tseu et Kai-Hoa. Or, les musulmans exerçant le métier de muletiers transporteurs se trouvent nécessairement en grand nombre à ce point central de Tong-Hai.
Quel est le chiffre de la population musulmane au Yunnan? Je n'ose me risquer à en donner un même approximatif. Cependant on peut dire que si la population du Yunnan tout entière est d'environ 5.000.000 d'habitants, le tiers peut-être est musulman. Et ce ne sont plus les musulmans d'autrefois, puissants, riches, batailleurs et décidés à se créer un royaume au Yunnan. Actuellement ils sont sans force aucune: les autorités chinoises les surveillent très étroitement et il leur serait impossible, y songeraient-ils d'ailleurs, de se soulever à nouveau. Les musulmans n'ont plus en Chine aucune puissance. Depuis la terrible répression, et les menaces dont ils ont été l'objet de 1872 à 1875, ils sont brisés et incapables, à l'heure qu'il est, de retrouver de nouvelles forces pour une action commune.
La Chine est la même du nord au sud, en général: cependant on conviendra que le Yunnan est une province qui diffère essentiellement des autres et qui a gardé un reste d'originalité. C'est pourquoi je me suis si longuement étendu sur son histoire.
IV.--Comme personne ne l'ignore, il a été, pendant ces dix dernières années, fort question du Yunnan. Les conventions signées entre la France et la Chine d'un côté, entre la France et l'Angleterre de l'autre, à propos, soit de questions de frontières, soit de questions commerciales ou industrielles, ont mis cette province de l'Empire du Milieu tout à fait à l'ordre du jour. On en a dit beaucoup de bien; on en a dit beaucoup de mal; quelques enthousiastes, dans l'Indo-Chine française, ont vu luire de grandes espérances de ce côté; et c'est facilement compréhensible. Quand de la chaleur lourde et humide du Tonkin on arrive en quelques heures au sommet d'une montagne, sur le plateau de Mong-Tseu, on croit être dans le paradis. D'autres, plus réfléchis, n'y ont vu qu'un avenir médiocre. Peut-être ces derniers sont-ils plutôt dans le vrai.
Le Yunnan forme la frontière franco-anglaise avec la Chine au nord du Tonkin et sur le Mékong. La France et l'Angleterre se trouvent donc, par suite, en continuelles relations avec la Chine. Peuvent-elles en tirer grand profit par la province du Yunnan? C'est ce que je vais examiner.
Sur le Mékong, du côté de Pou-Eurl et de Sseu-Mao, le Yunnan est très pauvre, très peu peuplé, et ne produit rien qui puisse faire de la ville ouverte de Sseu-Mao un centre commercial important. Dans cette partie du Yunnan, en effet, comprise entre Lin-Ngan, Yuen-Kiang, Ta-Lang et Sseu-Mao; Pou-Eurl et Wei-Yuen-Tcheou d'une part; Sseu-Mao et Xieng-Hong d'autre part: il n'y a rien à faire; ce ne sont que hautes montagnes boisées, enchevêtrées, sans vallées étendues, se continuant au Laos, par une succession de mamelons dénudés. Aucune route; seulement quelques sentiers fréquentés par les muletiers qui circulent pendant la saison sèche. Les villages sont d'ailleurs rares et habités par de non moins rares autochtones, dont 60 pour 100 sont goîtreux. Les caravanes que l'on rencontre du mois de novembre au mois d'avril et qui cessent tout trafic dès le début de la saison des pluies, viennent en général de Yunnan-Sen et de Tong-Hai ou de Tali-Fou, et ne font que traverser Pou-Eurl et Sseu-Mao pour se diriger vers la Birmanie anglaise par Xieng-Long, ville des États Shan anglais, et Xieng-Mai, grand marché au nord du Siam. Ces caravanes apportent généralement aux Thai habitant ces régions des objets de toilette chinois, des chapeaux de paille du Sseu-Tchuen, des marmites à cuire le riz; et aussi de menus objets, tels que lacets, bâtonnets, bols et plateaux de laque commune; elles vont ensuite chercher à Mandalay et à Moulmein des cotonnades et des objets de fabrication européenne.
Ce commerce est, d'ailleurs, insignifiant; les employés de la douane à Sseu-Mao ont été unanimes à me dire qu'ils ne voyaient aucun avenir de ce côté. Toutefois une chose m'a frappé: c'est que le peu de commerce qui se fait passe par les pays anglais, jamais par les pays français. Tandis que les Anglais ont créé des centres à Xieng-Tong, à Bhamo, ont mis en communication soit par eau, soit par voie ferrée, soit par route, les points extrêmes de la Birmanie avec la mer, et ont su attirer les clients par la facilité des transports, les Français, eux, n'ont jusqu'à ce jour, rien fait vers le Laos et la frontière yunnanaise pour les mettre en communication avec Pnom-Penh et Saïgon. Que viendraient donc chercher en pays français les caravanes du Yunnan?
Les seules transactions un peu actives de la région de Sseu-Mao-Pou-Eurl sont celles qui ont pour objet le thé connu généralement sous le nom de thé Pou-Eurl. Au reste le pays d'Ivou et Ibang où pousse le thé, le seul qui se boive au Yunnan, appartient à la Chine, qui ne s'en est dessaisie ni au profit des Anglais, ni au profit des Français.
Mohei, près de Pou-Eurl, fournit le sel gemme; c'est, avec le thé, le trafic le plus considérable. Aussi tout le long des sentiers, dans la montagne, rencontre-t-on des bandes de cent et de deux cents mulets chargés de galettes de thé ou de blocs de sel et marchant à la queue leu leu.
V.--Du côté de Yunnan-Fou et de Mong-Tseu il y a peut-être plus à faire. C'est du reste de ce côté que les Français ont porté tous leurs efforts et qu'ils ont construit une voie ferrée qui relie l'Indo-Chine au Yunnan. Si, en effet, le commerce par lui-même n'est pas non plus très brillant de ce côté, on compte sur les mines de charbon, de cuivre et d'étain auxquelles le chemin de fer créera un débouché facile, si toutefois les réalités répondent aux espérances. Il avait été question de poursuivre la voie ferrée actuelle jusqu'à Soui-Fou par Tong-Tchouan et Tchao-Tong, et de relier ainsi au Yunnan et à l'Indo-Chine la riche province du Sseu-Tchuen. Je crois que l'entreprise est faisable, mais je pense aussi qu'on se leurre sur les résultats à atteindre. En effet, le trafic du Sseu-Tchuen, malgré une voie ferrée qui le transporterait vers Haiphong, prendra, selon moi, toujours la voie du Yang-Tseu-Kiang, bien meilleur marché, et qui le conduit directement au port de Changhai, le plus admirablement situé des ports de l'Extrême-Orient; et il ne se détournera pas sur Haiphong qui, en admettant même que nous en fassions un port de tout premier ordre, aura toujours le désavantage énorme de sa situation au fond du golfe du Tonkin, loin et en dehors de la route fréquentée par les navires.
Si maintenant nous remontons plus au nord vers Tali-Fou, nous rencontrons plus de mouvement et plus de trafic, surtout entre Yunnan-Sen, Tchou-Chiong et Tali; mais ce n'est toujours qu'un commerce purement local d'approvisionnements pour les Chinois qui descendent du Sseu-Tchuen et viennent coloniser le Yunnan.
Les Anglais ont fait ouvrir, il y a quelques années, au commerce étranger la ville de Teng-Yueh, à l'ouest de Tali, sur la frontière birmane, avec l'espérance de relier un jour Bhamo à Tali par une voie ferrée qu'ils pousseraient ensuite de Tali au Sseu-Tchuen; mais les difficultés à surmonter pour l'établissement de la ligne sont telles qu'on ne voit pas encore à quelle date sera réalisé ce projet évidemment séduisant de nos voisins.