La Glu

Part 6

Chapter 63,891 wordsPublic domain

--Ah! tu peux dire, répétait le chevalier, tu peux dire qu'il a un heureux caractère, ce garçon-là. Revenir ainsi sans barguiner, et pour s'enterrer avec un vieux grigou tel que toi. Sarpejeu! Quelle bonne nature. Il ne tient pas de son grand-père, au moins. J'entends comme gentillesse!... Parce que, d'ailleurs, comme polisson, c'est autre chose. Et encore, je suis bien certain qu'à ton âge, il ne courra plus la gueuse. Tandis que toi...

--Eh! moi, moi! Qu'est-ce que je fais donc de si mal, moi?

--Tiens! tu te défends? Et cette petite femme, alors, néant, fumée? Je l'ai inventée, n'est-ce pas?

--Quelle petite femme?

--Cette Parisienne, voyons! Ce bijou dont tu parlais tant l'autre jour, avec les yeux hors de la tête!

--Peuh! est-ce que je sais? Je ne l'ai plus revue au bord de la mer.

--Tu l'as donc cherchée?

--Oui et non. Tenez, l'abbé, je vous fais juge. C'est par hasard...

--Par hasard la première fois, peut-être, interrompit d'Amblezeuille. Mais la seconde, la seconde? Car tu l'as rencontrée deux fois, si je ne m'abuse. Eh bien! la seconde, tu l'as bien voulu, sarpejeu! Ce bijou! Joli bijou, ma foi! Un pou de sable! L'abbé qu'en dites-vous?

--Mon Dieu! messieurs, vous avez raison chacun de votre côté. Il est évident que, d'une part... Et cependant, si l'on se place à certain point de vue...

--Mais non, l'abbé, vous n'y êtes pas, s'écriaient les deux amis.

Comme on approchait de Saint-Nazaire, le chevalier qui occupait la banquette de devant du landau, se souleva soudain des poignets pour regarder par-dessus la capote, et s'écria:

--Tiens! une voiture qui nous suit. Elle vient du Croisic par la traverse. Eh, eh! il y a deux femmes dedans.

Le comte, d'un mouvement machinal, se haussa en se retournant.

--J'aurais parié que tu ferais volte face! ricana le chevalier avec un joyeux craquement de phalanges. Des femmes, il faut que tu voies ça!

Le comte s'était rassis, tout rouge.

--Diantre! je devine, ajouta d'Amblezeuille, en poussant du bout des doigts un facétieux dégagé dans les côtes du comte. Je devine. Voilà le sang qui te danse aux oreilles. C'est ta Dulcinée, hein?

Du coup, l'abbé aussi se retourna, curieux.

--Ne regardez donc pas ainsi, voyons, fit le comte. C'est indécent!

Puis, bousculant du genou le curé Calvaigne, tirant le chevalier par le revers de la redingote, il se renfourgna refrogné au fond de la voiture, et jeta d'une voix brève cet ordre à son cocher:

--Fouette! ne nous laisse pas rejoindre.

Pourquoi cet ordre? Lui-même n'en savait rien. Il l'avait lâché sans plus réfléchir, gêné, comme honteux de cette rencontre possible, tandis que l'abbé baissait le nez, fourrait ses mains dans les manches de sa douillette, faisait celui qui n'a rien vu, et que le chevalier se martyrisait les doigts, secouait la tête, clignait de l'oeil, souriait silencieusement.

C'était, en effet, la Glu, accompagnée de Mariette, dans la calèche de louage de Guillaume Hervé. Elle avait remarqué le brusque mouvement de curiosité des trois hommes, avec un haussement de sourcils à l'aspect imprévu du feutre romain. Si rapide qu'eût pu être l'apparition du comte au ras de la capote, elle avait tout de suite reconnu cette figure. Elle s'aperçut aussi de l'allure plus vive que prit soudain le landau.

--Tiens, pensa-t-elle tout haut, ils veulent donc m'éviter?

--Pourquoi cela, madame? fit Mariette.

--Je ne sais pas, va! Une idée qu'ils ont. Si je les taquinais? Ma foi, oui, ça nous amusera.

Elle piqua le dos de Guillaume avec la pointe de son ombrelle, et lui dit:

--Brûle-moi cette voiture-là, mon garçon.

--Harné! C'est pas commode, madame, répondit Guillaume. Les chevaux de m'sieu le comte sont des chevaux de ville. Ils ont les jambes longues. Nous allons tout de même tâcher moyen.

Puis, d'une petite voix flûtée, en fausset, il cria, enveloppant ses deux bêtes dans le _huit_ d'un large coup de fouet:

--_Hue! malhurus! sauvons-nus!_

Les rosses bretonnes, aux oreilles ballantes, au poil de vache, prirent le grand trotton, battant le traquenard du derrière, et gagnèrent bientôt du terrain sur les anglo-normands, dont le trot régulier s'allongeait, mais sans jamais s'enlever en galopade.

--_Hue! sauvons-nus!_

Et la carriole de louage passa auprès du landau, le frôlant presque ric à rac, emportée dans un bruit de ferraille et une giboulée de coups de fouet.

Pendant la demi-minute où les voitures étaient moyeu contre moyeu, la femme regarda fixement les trois hommes, qui la saluèrent, après que le comte eut donné le signal en soulevant son chapeau. Elle leur répondit par une légère inclinaison de tête, avec une moue hautaine. Elle était à la fois blême et comme couperosée, le teint battu par la rapidité de la course. Ses cheveux retroussés au vent laissaient à découvert son front bombé. Deux pochons couleur lie de vin se bouffissaient sous ses yeux morts. A l'un des coins de ses lèvres minces, une goutte de salive moussait.

--Sarpejeu! fit le chevalier quand elle fut passée, c'est ça que tu appelles un bijou, dis donc, Kernan?

--Bah! répondit le comte en roulant les épaules, on peut se tromper. Aujourd'hui, en effet, je la trouve assez laide. Elle est peut-être souffrante.

--Ma foi! conclut l'abbé, souffrante ou non, elle n'est pas belle, monsieur le comte. Il serait à souhaiter que le péché fût toujours aussi laid que cela. Il tenterait moins.

En ce moment, par bravade sans doute, et comme une gamine mal élevée, la Glu se retourna et se haussa à son tour, pour regarder les trois hommes. Le vent lui rabattait maintenant ses frisettes d'or sur les yeux. Dans un rire insolent étincelaient ses crocs de louvatte. Son teint, estompé par l'éloignement, se fondait tout rose.

Le comte donna une grande claque sur la cuisse du chevalier stupéfait, et lui cria, presque rageusement, en pleine figure:

--Eh bien! oui, morbleu, oui, chevalier, c'est un bijou. Je ne m'en dédis pas.

Ses regards flambaient dans sa face pourpre. La grosse veine du milieu de son front, comprimée par le chapeau anglais trop petit, s'enflait, bleuissait, avec des noeuds violets prêts à éclater; des fibrilles rouges lui marbraient la peau des joues d'un rouge vif comme des égratignures fraîches; ses narines s'ouvraient, épanouies, humant dans l'air la traînée de parfum que la femme avait laissée derrière elle, parfum trouble et troublant, que seul un amoureux pouvait percevoir et nettement savourer parmi la poussière en tourbillon, l'odeur du cuir des harnais, la sueur fumante des chevaux.

XIV

--Et pourquoi veux-tu qu'elle se soit moquée de nous? disait le comte. Nous n'avons rien de ridicule, je pense.

--Ah! tu penses! faisait le chevalier d'un air goguenard.

--Mais, dame! en tous cas, ce n'est ni l'abbé ni moi...

--Ni toi? Ah! çà, tu ne t'es pas vu tout à l'heure, mon vieux Kernan. Eh bien! précisément, c'est de toi qu'elle s'est moquée, n'en doute pas.

--De moi?

--Tu avais l'air, à ce moment, d'un coq prêt à pondre. N'est-ce pas, l'abbé?

--Et toi tu as toujours l'air d'un grand dindon qui fait _blou blou blou_. N'est-ce pas, l'abbé?

--Mon Dieu! messieurs, dit le curé Calvaigne, à quoi bon ces dissensions? Il est certain que si l'on veut s'amuser à chercher des ressemblances animales pour défigurer les physionomies, même les plus nobles, la malignité ne manquera jamais d'y trouver son compte, au lieu que...

--Vous ne me répondez pas, l'abbé, interrompirent les deux gentilshommes.

Et de fait, il fut impossible à l'abbé, comme toujours, d'ailleurs, de donner tort à l'un des deux. Même sur la question de savoir si la femme avait voulu se moquer de quelqu'un, tout à l'heure, par sa moue hautaine et son rire insolent.

--Au fait, dit le comte, j'en aurai le coeur net avant qu'il soit peu. Elle va sûrement à Nantes. Nous ferons route ensemble. Et je lui demanderai la chose à elle-même.

--Tu vas lui parler, étant avec nous!

--Et pourquoi pas?

--Étant avec l'abbé! Voyons, cette fois, l'abbé, vous ne le trouvez pas fou?

--Je ne dis pas, répondit le curé, je ne dis pas.

Mais comme le comte lui lançait un terrible coup d'oeil, il ajouta aussitôt:

--Néanmoins, cela dépend. Cette dame, après tout, est comme il faut, sans doute, puisque monsieur le comte juge à propos de lui adresser la parole en public.

--Vous n'êtes qu'un flatteur, bougonna le chevalier. Quant à Kernan, c'est un vieux courasson, voilà tout. Au fond, il n'a élevé cette discussion que pour se donner un prétexte à lui parler. Eh bien! qu'il lui parle! C'est bon! Je saurai protester par ma mine et mon silence. J'ai de la tenue, moi, oui, monsieur.

Voilà pourquoi, une demi-heure plus tard, à la gare de Saint-Nazaire, la Glu ne put s'empêcher de sourire, quand elle vit la singulière allure du trio. En avant marchait le comte, qui venait à elle le chapeau bas, le regard en coulisse, les lèvres en fraise. A sa suite s'inclinait l'abbé, moitié figue moitié raisin, gardant un air grave malgré sa bouche en cul de poule. Derrière, le chevalier esquissait un vague salut du bout des doigts, la figure grippée, le menton sur la cravate, les membres roides, ankylosés dans une dignité en bois.

L'attitude des trois hommes disait si bien leurs sentiments, que Mariette elle-même fit semblant d'éternuer pour pouvoir à l'aise pouffer dans son mouchoir. Quant à la Glu, elle se promit incontinent de se divertir ferme avec ces grotesques, et commença tout de suite. A peine les premières politesses échangées, elle fit son nez en l'air, considéra le chevalier entre les pointes de ses cils, et le désigna au comte en disant du ton le plus naturel:

--C'est monsieur votre père, n'est-ce pas?

Le chevalier n'y put tenir, et, avec un haut-le-corps, rompit son silence revêche:

--Comment, son père! s'écria-t-il. Mais, sarpejeu! nous sommes quasi du même âge, madame, à quelques années près.

--Oh! pardon, monsieur, pardon, fit la Glu se confondant en gestes d'excuses, tandis que sa mine étonnée semblait dire qu'elle ne pouvait en croire ses yeux.

Puis, toujours d'un air innocent, comme si elle ne savait pas la portée de ses paroles, elle ajouta en parlant au comte:

--Mes compliments, monsieur! vous êtes bien conservé, vous.

Il se rengorgea, arrondissant ses bras, enflant sa poitrine. Il rayonnait. Évidemment, si la femme s'était moquée tout à l'heure, ce n'était pas de lui, et bien de ce pauvre d'Amblezeuille! Inutile de la questionner là-dessus, maintenant. Mais comme elle était charmante! Ah! il ne se trompait pas! Un bijou, certes, un fin bijou! Et quelle chance de l'avoir rencontrée aujourd'hui! On ferait donc route ensemble jusqu'à Nantes.

Tous montèrent dans le même wagon, où le comte s'installa au fond, en face de la femme, remuant, empressé, aux petits soins, tout gaillard, en cavalier servant. Mariette s'était assise à côté de madame. D'Amblezeuille et le curé occupaient les deux coins de la portière d'entrée, l'un plus rogue que jamais, méditant une revanche, l'autre le nez dans son bréviaire, mais souriant à tout le monde dès qu'il levait la tête.

On parlait banalement de la température, du _fond de l'air_.

--Oui, disait la Glu avec nonchalance, un mauvais mois, ce mois de mars, pour les rhumatismes!

Et le chevalier faisait craquer ses phalanges en pétarade, afin de bien montrer que la remarque ne le touchait en rien, ses articulations se disloquant à merveille. Puis il lançait au comte, sèchement:

--Mauvais, pour les apoplectiques surtout!

Mais la Glu reprenait, les yeux en l'air, la tête penchée, comme si elle écoutait des bruits dans l'acajou du plafond:

--C'est curieux, vous n'entendez pas?

--Quoi donc?

--Le printemps qui fait jouer le vieux bois.

Mariette, immobile, riait du regard. Le comte, lui, s'en donnait à coeur joie, ayant saisi l'allusion aux phalanges du chevalier et voulant prouver que rien ne lui échappait. L'abbé Calvaigne inclinait la tête complaisamment, et envoyait du même coup une grimace de commisération vers d'Amblezeuille, qui feignait de ne point comprendre, pinçait les lèvres, jaunissait.

On parla aussi du pays, de ses beautés.

--Il en possède une de plus depuis que vous êtes au Croisic, dit galamment le comte en oeilladant vers la Glu.

--Ce qu'il y a de plus beau dans le Croisic, interrompit d'Amblezeuille, ce sont les gas. Il y en a particulièrement un que je vous recommande, madame, si vous aimez le type breton pur.

De rage, le chevalier mettait les pieds dans le plat. Il voulait se venger. Le comte avait rougi jusqu'à la peau de son crâne, qui rutilait entre ses rares cheveux blancs. L'abbé, devenu soudain très myope, plongeait dans son bréviaire. La Glu, sans le moindre tressaillement, répondit d'une voix claire:

--Oui, je sais, je le connais, monsieur. C'est Marie-Pierre, n'est-ce pas? Un petit pêcheur? J'ai souvent causé avec lui au bord de la mer. Je l'ai même fait venir chez moi. Il m'intéresse beaucoup. Un sauvage! Je le trouve très beau, en effet. Et puis, il a une chose pour lui, une chose qui plaît toujours aux femmes.

Le chevalier, qui avait d'abord été décontenancé par l'assurance de la Glu, jubilait maintenant. Sans doute elle allait lâcher quelques paroles désagréables au comte, qui bouillait de dépit. Aussi prit-il soudain son air le plus gracieux, pour demander quelle était donc cette chose que le gas avait, et qui plaît tant aux femmes.

La Glu, d'un ton très doux, répliqua:

--Oh! monsieur, allez! une chose bien simple: la jeunesse.

Cette fois, le chevalier se le tint pour dit, se recroquevilla dans sa mauvaise humeur, et n'ouvrit plus le bec jusqu'à Nantes. On continua sans lui à bavarder. Seul l'abbé Calvaigne, toujours fourré dans son bréviaire, semblait partager sa bouderie. Il était un peu gêné, en effet, par l'allure de plus en plus entreprenante du comte, qui papillonnait, madrigalisait, risquait même des plaisanteries de vieux chasseur, habitué à courtiser des filles d'auberge. La femme, elle, s'amusait beaucoup à ces galanteries de roquentin provincial, à ce don-Juanisme de hobereau, qu'elle excitait d'ailleurs par d'agaçantes demi-avances. Plus le prêtre paraissait embarrassé, plus le chevalier rechignait, et plus elle coquetait. Même elle avait lancé cette phrase, après une série d'invites non dissimulées du comte:

--Eh bien! voilà qui est convenu. Vous me piloterez ce soir dans Nantes, que je ne connais pas; et si c'est réellement joli comme vous dites, les bords de l'Erdre, il faut m'y mener. Rien de plus simple!

L'abbé s'abîma aussitôt dans une profonde méditation, afin de faire croire qu'il n'avait rien entendu, et le chevalier souffla fortement, en battant des paupières, comme un homme suffoqué qui n'est pas maître de cacher son effarement.

Ayant produit le scandale qu'elle désirait, elle ajouta, très sérieusement:

--J'espère bien, d'ailleurs, que ces messieurs seront de la partie. Pas vrai, messieurs?

--Mon dieu! madame, balbutia l'abbé tout pâle, vous sentez bien que mon ministère ne me permet point... Monsieur le chevalier, je ne dis pas!

--Oh! moi, fit d'Amblezeuille, impossible aussi.

Et, avec son sourire le plus jaune, il accentua:

--A mon âge!!

La Glu prit une petite mine confite en pudeur, et gloussa tristement, avec un soupir de regret qui navra le comte:

--Alors, monsieur, n'y pensons plus. Vous comprenez qu'à nous deux, seuls, cela ne serait pas convenable.

Le comte était furieux, outré. Une si belle occasion! Une femme si appétissante! Animal de chevalier, va! Ce grognon-là semblait ravi maintenant, d'avoir fait rater la chose. Car la chose allait toute seule, sans lui, n'est-ce pas? On se promenait en bateau; on dînait là-bas dans une guinguette; on soupait aux Galeries, en cabinet particulier; d'Amblezeuille s'éclipsait complaisamment au dessert; et alors... Le vieux gourgandin ne songeait plus le moins du monde, pour le moment, à son plan de guérison en faveur d'Adelphe. Tout ravigoté de désirs, le sang rajeuni, les nerfs fouettés par ces deux heures de galanterie, les sens attisés par ces papotages coquets, ces avances coquines, ce frôlement continu des jupes tièdes, ce voisinage d'une chair endiablée et endiablotinée, il avait soif de cette femme.

La Glu le vit à plein, et, pour s'en amuser davantage, lui dit alors, de plus en plus froide et réservée, pincée comme une grande dame, presque pimbêche:

--D'ailleurs, monsieur, il faut avouer que j'étais bien légère. Je m'engageais de la sorte, sans plus de cérémonie, dans votre société, sans même savoir avec qui j'ai l'honneur d'être.

Comme le comte hésitait, c'est le chevalier qui prit la parole, hautainement:

--Madame, dit-il, vous êtes avec l'abbé Calvaigne, curé de Guérande, et avec le chevalier d'Amblezeuille. Quant à ce barbon qui fait le jeune, et qui a tort, mais dont vous n'avez pas raison de vous moquer, c'est le meilleur gentilhomme du pays, madame; c'est le comte Audren de Kernan des Ribiers.

--Tiens! des Ribiers! s'exclama la Glu, tandis que l'immobile Mariette elle-même n'avait pu s'empêcher de sourciller.

Il y eut un silence. On arrivait.

--Mais vous vous trompez, monsieur le chevalier, reprit la Glu très calme. Je n'ai pas du tout l'intention de me moquer de votre ami. Et la preuve, c'est que, s'il veut, ma proposition tient. Vous plaît-il, comte, d'être mon cavalier ce soir?

--Oh! madame, avec joie, fit le comte en prenant la main tendue de la femme et en y déposant un baiser que d'Amblezeuille lui-même fut forcé de trouver du dernier Régence.

On descendit. La Glu était restée la dernière avec Mariette.

--Crois-tu, lui dit-elle tout bas, des Ribiers! Hein! non, c'est trop drôle. Des Ribiers! Le comte des Ribiers! Ce que nous allons rire!

XV

Le lendemain matin, une demi-heure avant l'arrivée du train de Paris, d'Amblezeuille était à la gare, se promenant de long en large, dans la salle des Pas-Perdus, avec une allure de vieux loup en cage. Il n'avait pas décoléré depuis la veille, depuis le moment où sa fureur était montée au comble sur cet au-revoir du comte:

--Alors, mon cher, en tout cas, à demain! Rendez-vous là-bas pour recevoir Adelphe!

Là-dessus, le comte avait pirouetté d'un air vainqueur, s'était assis dans une voiture à côté de la femme et en face de la soubrette, et fouette cocher! Parti, sans plus d'explications! Parti, sans dire s'il coucherait, comme d'ordinaire, à l'hôtel des Colonies! Parti sans même renouveler, auprès de son ami, la proposition de faire la fête ensemble!

Ce dernier oubli, surtout, le chevalier ne pouvait le digérer. Malgré son formel refus de servir de comparse à la débauche du comte, il aurait accepté certainement sur une plus pressante invitation. Tout en maugréant sans cesse contre ce qu'il appelait les _orgies de ce vieux courasson_, il avait accoutumé de les partager toujours. Et voilà qu'aujourd'hui on le laissait en plan, obligé d'aller piètrement dîner avec l'abbé, chez quelque curé des faubourgs de Nantes, ou de vaguer tout seul, mélancolique, comme un chien perdu!

Et puis, quelle fatuité dans ce: _en tout cas!_ Sarpejeu! le comte affichait diantrement la certitude de sa conquête? _En tous cas!_ Cela voulait dire:

--Soyez tranquilles! ne vous inquiétez pas de moi, je sais où passer ma nuit, et je la passerai bonne.

Morbleu! sarpejeu! on n'était pas plus indécent, plus cynique! Et le chevalier, marchant à courtes enjambées rageuses, cognait ses talons sur le parquet et faisait des moulinets extravagants avec sa canne. Ah! il allait lui en flanquer un, de savon, à ce polichinelle! Il allait lui lâcher toute sa bile et lui cracher une bonne fois tout ce qu'il avait sur le coeur! Je vous demande un peu, si ce n'était pas à vous faire sauter! Cela tranchait du grand-père sévère; cela se donnait des façons de mentor; cela s'ingérait de rappeler ce pauvre petit Adelphe, sous prétexte de morale! Il était propre, ce mentor! Elle était jolie, sa morale! Ainsi, c'est au sortir d'une alcôve, encore tout chaud de sa luxure sénile, que ce monsieur viendrait, tout à l'heure, chanter pouilles à son petit-fils, un jeune homme, après tout, bien excusable, ayant la folie de son âge, tandis que lui, ce vieux farceur...!

--Vieux farceur, oui, monsieur, s'écria tout haut le chevalier, en fendant l'air d'un sifflant coup de canne qui faillit éborgner l'abbé Calvaigne arrivant.

--Vous êtes bien en colère, chevalier? dit humblement l'abbé.

--Sarpejeu! oui, monsieur. Ah! c'est vous, l'abbé? Pardon! Oui, je suis exaspéré. Croyez-vous que le comte n'est pas encore là? Et il est l'heure moins dix! Vous verrez qu'il manquera au rendez-vous. Manquer au retour d'Adelphe, quelle conduite, hein! Et savez-vous où il est, seulement?

--Mon Dieu! non.

--Eh! si, vous le savez. Il est avec cette particulière, parbleu!

--Vous pensez?

--Tiens, mais j'en suis sûr. Je ne l'ai pas revu depuis hier, depuis qu'il s'est sauvé en compagnie de cette guenon. Où est-il? Je suis passé aux Colonies. Il n'y a pas mis le pied. Il est dans quelque hôtel interlope, couché avec elle.

--Oh! chevalier, oh! vous allez trop loin.

--Quand je vous dis que si! quand je vous dis que si! J'en donnerais ma tête à couper. Je le connais bien, moi, ce vieux farceur. Oui, monsieur, vieux farceur!

L'abbé baissait le nez, enfonçait jusqu'aux coudes ses mains dans ses manches, rognonnait des hum! hum! Le chevalier, arrêté, courbé en avant sur ses jarrets tendus, lui secouait violemment d'une main un bouton de la soutane et de l'autre exécutait par terre un roulement continu du bout de son rotin frénétique.

--Et tenez, regardez-le plutôt, s'écria-t-il soudain en se redressant. Regardez-le! dans quel état!

C'était le comte, en effet, qui arrivait, essoufflé pour avoir monté en trois sauts les six marches du perron; car l'heure sonnait, et l'on entendait déjà le sifflet prochain de la locomotive entrant en gare. Il avait l'haleine courte, les tempes grosses, le coeur battant. Puis, sous l'excitation passagère de ces quelques pas trop précipités, on voyait en plein la lassitude de tout son corps moulu par une nuit folle. Ses mains tremblaient. Sa figure, débarbouillée à la hâte, était mâchurée, et les fibrilles rouges de ses joues avaient comme déteint en une marbrure livide. Ses yeux étaient tout petits, entre ses paupières boursoufflées et le tour des cils en jambon. Sa barbe, mal démêlée, s'ébouriffait, hirsute. Son linge déraidi, fripé, était encrassé aux gondolures de l'empois détrempé par la sueur.

--Dans quel état, bon Dieu! dans quel état! répétait le chevalier, les bras au ciel et les sourcils en haut du front.

--Allons, allons, c'est bien, fit le comte. Assez de jérémiades! Dirait-on pas que j'ai l'air d'un cadavre ambulant, comme toi? Laisse-moi tranquille. Tu feras monsieur la Grogne plus tard. Voici le train. Vite, passons sur le quai.

Et ils arrivèrent juste à temps pour voir descendre de wagon un grand efflanqué, perdu dans son ulster comme un parapluie dans un fourreau trop large, mal d'aplomb sur ses quilles molles, étroit de poitrine, blême, blondasse, à maigres moustaches sans couleur, pareilles à deux mèches de fouet extrêmement usées. C'était le vicomte, éreinté par une nuit de chemin de fer et plus encore par un an de noce parisienne, gommeux, fourbu, vidé.

--Mon cher enfant! s'exclama l'abbé avec des larmes dans la voix et un geste arrondi de prédicateur.

--Ah! pendard! fit le chevalier en menaçant Adelphe de sa canne amicalement brandie.

Quant au comte, il avait bravement embrassé son petit-fils, avec d'autant plus d'émotion qu'il se sentait des torts envers lui, à cause de ce qu'il venait de faire. Adelphe avait reçu un peu froidement cette accolade. Au moment où ils se désenlaçaient, le comte lui mit les deux mains sur les épaules, le regarda en hochant la tête et dit:

--Mâtin, tu n'as pas bonne mine tout de même, mon garçon!

Le jeune homme, froissé, se rebiffa d'un air impertinent:

--Ma foi! répondit-il, toi non plus, grand-père.

Le chevalier ricana, fit craquer ses phalanges. Puis, montrant les deux éreintés à l'abbé qui marmonnait des paroles onctueuses, il dit très haut et d'un ton sec: