La Glu

Part 5

Chapter 53,977 wordsPublic domain

La petite maison dormait encore, fenêtres closes. Mais, dans la cour, une femme trotillait, portant de menus fagots à la cuisine. Gillioury la remarqua de son bon oeil, conclut sagement que ce devait être la servante, et pensa non moins sagement que, si la servante était déjà debout en train d'allumer son feu, c'est que la maîtresse n'allait pas tarder à déjeuner. Très content de sa perspicacité, il se dit qu'il n'aurait pas trop longtemps à attendre pour exécuter son plan. Il rôda un peu aux environs, jusqu'à ce qu'il eût rencontré une cachette à sa convenance, derrière une roche d'où il pouvait voir sans être vu. Il s'y installa, son _banjo_ entre les jambes, mangea son quignon, fuma une pipe _pour se rendre la voix claire_, et se frotta joyeusement les mains en se chantant à l'intérieur:

C'est la pie au nid Qu'il faut prendre, C'est la pie au nid.

Il ne se trompait pas dans ses conclusions, le vieux mathurin. Ce matin-là, en effet, contre l'ordinaire, la Parisienne s'était senti de bonne heure l'estomac creux. Il y avait de quoi, d'ailleurs, après la course échevelée de ces deux nuits d'amour. Aussi, tandis que le gas dormait à poing fermés, elle avait appelé Mariette et lui avait demandé le chocolat.

--Pour monsieur aussi? avait dit Mariette.

--Non. Laisse-le dormir.

Mariette n'avait pas souri en prononçant le mot _monsieur_. C'était la femme de chambre intime de la Glu, une dévouée, seule amenée de Paris. Non pas, au reste, une de ces soubrettes de femme galante, qui tutoient leur maîtresse; mais une domestique sérieuse, de fond, comme qui dirait de famille. Ne s'étonnant de rien, prête à n'importe quoi. Elle suivait toujours madame en voyage, lui servant alors de bonne à tout faire. Précieuse, indispensable, presque aimée.

--Non. Laisse-le dormir.

En répondant ainsi, la Glu avait regardé le gas avec une sorte de dégoût. Il était vautré en travers du lit, les bras en croix, les mains en boule, la bouche ouverte, bouffi, ronflant. Un rais de soleil, qui filtrait par un trou de la persienne, luisait, sans le chatouiller, sur sa joue huileuse.

Elle le regarda, tout en grignotant une rôtie et en sirotant son chocolat. Il était vanné, décidément! Il lui fallait un congé, au pauvre petit. Mais il ne voudrait pas y consentir, quand il se réveillerait. Elle connaissait ça: il refuserait de s'avouer las. Pourtant, vrai, il n'en pouvait plus. Il avait besoin de se refaire. Aujourd'hui, bonsoir! Plus personne! Le forcer au repos, oui, c'était la seule chose; mais voilà! Comment?

Elle passa dans le cabinet de toilette, commença de se recoiffer lentement. Puis, soudain, décidée, elle rappela Mariette, et lui dit:

--Cours vite au Croisic, et commande-moi une voiture pour tout de suite. En revenant, tu me prépareras un costume de ville, mon gris par exemple, et tu feras la valise pour deux ou trois jours. Et tu t'habilleras aussi. Tu pars avec moi. Nous allons faire un tour à Saint-Nazaire, et là nous prendrons le train de Nantes.

--Avec monsieur? dit Mariette, qui, cette fois, eut un petit sourire au fond des yeux, car elle avait deviné la réponse de madame.

--Non. Laisse-le dormir.

Le père Gillioury vit la servante sortir et se diriger à grands pas vers le Croisic.

--Elle va aux provisions, pensa-t-il. Ça va être le bon moment.

Il cligna de l'oeil du côté de la maison, avala une large bouffée pour se dérouiller tout à fait la gorge, et commença à pincer doucement les cordes de son _banjo_, à hauteur de son oreille, pour le mettre d'accord. Au bout de cinq minutes, ayant aperçu au loin la servante qui disparaissait dans le tournant du chemin, il se leva, sans se montrer encore, toujours caché derrière la roche, et entonna d'une voix pleine, en grattant ferme l'instrument, la chanson de maître Nicolas:

Jusqu'au revoir, la belle, Bientôt nous reviendrons. Tâchez d'être fidèle! Nous serons bons garçons.

Une fenêtre s'ouvrit, et la Parisienne y parut. Elle avait entendu la cantilène et elle venait voir, pensant que c'était quelque mendiant. Elle était en peignoir rose, avec ses cheveux à demi coiffés, retroussés d'un côté seulement, et pendant de l'autre jusque sur sa poitrine où il mettaient un fouillis d'or.

--Drôle de particulière, tout de même, se dit le père Gillioury, qui du coup s'arrêta de chanter, tout en continuant à gratter machinalement son _banjo_.

Elle regarda partout, surprise de ne trouver personne aux environs.

--N'empêche, rognonna le vieux, qu'elle a l'oeil diablement éveillatif. Quels écubiers, harné! Mais la guibre en l'air. J'aime pas bien ça! Et pas plus de bossoirs que sur ma main. Pauvre gabarit!

Comme il se penchait pour la mieux considérer, elle l'aperçut, et sourit de cette figure bizarre, ratatinée, couleur de brique, dont le nez et le menton se touchaient, et dans laquelle la prunelle unique battait éperdument le digdig.

--Approchez donc, dit-elle, approchez, mon brave homme. Qu'est-ce que vous faites là-bas? Je ne peux pas vous jeter des sous si loin que ça.

--Je n'en quéris pas non plus, allez-dà, p'tite finaude, répondit-il en sortant de sa cachette et en venant, au pied du mur, la reluquer sous le menton.

Elle pensa que le mendiant faisait l'âne pour avoir du son; et s'étant retournée, elle prit sur une table sa bourse qui traînait, et lui lança un écu de cent sous en lui tirant la langue.

--Ah! tu n'en quéris pas! En voilà tout de même, vieux singe.

--Harné! non, répondit-il, je n'en quéris pas. Vous le reconnaissez bien, pour sûr. Je ne suis pas un tend-la-main, moi donc.

--Et qui es-tu alors?

--Je suis le père Gillioury, du Croisic, dit Bout-dehors, cinquante ans de navigation, et la patte raccourcie à l'ouvrage. Borgne aussi, et pensionné de l'État. Et ça, c'est mon _banjo_, retour de Madagascar, pour vous servir. Et je viens pour ça et ça, que vous savez bien. Attrape à comprendre, madame.

Elle se mit à rire, le croyant fou.

--Ramasse ta pièce, va, fit-elle.

--Mais puisque je vous dis la chose qu'est la chose. Ne larguez donc pas comme ça la garcette à ris. Harné! je parle français pourtant. Je viens pour ça et ça, je vous le répète, ça et ça, que vous savez bien.

Elle se pencha sur l'appui de la fenêtre, riant de plus en plus, au milieu de tous ses cheveux dénoués maintenant, et lui cria presque:

--Qu'est-ce que tu veux enfin?

--Je viens chercher le gas, pardi!

--Chut! fit-elle en se redressant. Il dort. Ne l'éveille pas. Attends! je vais descendre, et je te le rendrai, ton gas. Tu es son père, sans doute?

--Non, je suis son ami Gillioury, le père Gillioury, dit Bout-dehors.

--Ça ne fait rien, je te le rendrai tout de même.

Elle quitta la fenêtre, et un instant après, elle était en bas et ouvrait la porte à Gillioury, qui tout gêné, entra, cognant son _banjo_ au chambranle.

Quelle chance, l'arrivée de ce bonhomme! C'est par lui qu'elle ferait dire son départ au gas réveillé. Elle avait d'abord songé à écrire un mot. Mais la brute savait-elle lire? Puis que ferait-il, sous la première poussée de rage, en se trouvant lâché? Maintenant tout allait pour le mieux. Rien de plus simple. Le vieux serait là pour expliquer les choses et pour calmer la colère.

Elle les lui expliqua donc à lui d'abord, en le mettant tout de suite à l'aise par un grand verre de vin qu'elle lui versa et qu'elle le força de boire. Voici: le gas était fatigué, malade un peu; il fallait le ramener chez lui, lui faire entendre raison, qu'il se reposât, qu'il reprît ses forces; mais il n'y consentirait pas, si elle restait; il n'avait qu'une lubie en tête: ne pas la quitter; alors, comme elle était sage et gentille, et qu'elle lui voulait seulement du bien, elle s'en allait, elle; il ne devait pas lui désobéir, ni s'en fâcher; elle ne partait pas pour toujours; juste le temps de se rafraîchir le sang tous les deux; pas même un long voyage; à preuve la maison pleine, dont elle lui laissait les clefs; une petite absence, donc, pas plus; quarante-huit heures! Comprenait-il, le père Gillioury? Saurait-il répéter tout cela? C'était dans l'intérêt de son ami.

Le vieux comprit fort bien. Oui, elle avait raison, et elle était gentille. Dame, elle pensait bien que lui, il ne voyait pas tant de mal à ce coup de roulis, quoi, qui les avait culbutés tous les deux. On est jeune, harné! Il l'avait été aussi dans son temps. Ça le connaissait, ces bordées-là. Il était un mathurin salé. Il admettait tout. Mais c'était pour la pauvre vieille Marie-des-Anges, la veuve qui n'avait plus que son gas, et de dix-huit ans, le guernaud, et fiancé à sa fine cousine Naïk, pleurant à c't'heure! Et puis la maison abandonnée, l'ouvrage pas _faite_, maître Nicolas lui-même comme désâmé. Des histoires, enfin, du grabuge de coeur. Elle devait comprendre, elle aussi! Bien aimable, tout de même, pour sûr, de s'en aller. Le pauvre petit gas, tout faiblot, alors, rendu d'amour, la gargousse nettoyée. Ah! c'était bien de le laisser se refaire. Et le père Gillioury lui parlerait comme il faut, lui dirait ça, et encore ça, et lui remettrait l'ancre à fond de raison. On pouvait y compter. Il ouvrirait l'oeil, et le bon, l'oeil au bossoir, ma petite mère, et je n'en dis pas davantage, vous m'entendez. C'est comme dans la chanson, après tout, ne plus ne moins.

Et il toucha du bout des doigts son _banjo_, en fredonnant du bout des lèvres:

Not'gas a fait la chose, Fleur de lilas, bouton de rose. Not'gas n'en mourra pas, Bouton de rose, fleur de lilas. Bouton de ro-o-se.

Ainsi bavardant, le temps se passa, et bientôt Mariette revint. La voiture suivait et allait être là dans un quart d'heure. Madame pouvait s'habiller. La valise fut vite faite. Gillioury but encore un verre de vin, alluma une nouvelle pipe, _pour se faire du velours sur l'estomac_. Et clic, clac! Guillaume Hervé arrivait au grand trot. Madame et Mariette montèrent dans la calèche. Le vieux, resté seul, dit:

--Je ne suis pas le plus bête, harné!

XII

Cependant Marie-Pierre dormait toujours, et, d'en bas, le vieux l'entendait ronfler comme une brise du noroît.

--Il cuve, il cuve, pensa Gillioury. Faut le laisser cuver. Tant plus il pioncera, tant plus l'autre sera loin.

Vers neuf heures, une gamine du pays passa, la petite Thérèse, la fille aux Grévion, portant des crevettes dans un panier. Une bonne idée vint alors au mathurin. Il sortit, chercha dans le sable l'écu de cent sous, qu'il n'avait pas ramassé tout à l'heure, et le donna, tout chaud de soleil, à la fillette.

--Tiens, fit-il, en voilà pour joliment du pain, et des pierres de sucre avec, si tu veux. Mais, pour la peine, écoute bien, la mousse! Tu vas retourner au Croisic, chez Marie-des-Anges, et tu lui diras qu'elle ne grouille pas de la maison à c'matin, mais qu'elle prépare une bonne soupe de congre aux six herbes, harné! et un bel homard, de fleur d'homard, emmi des oignons les plus oignons, tu m'entends, pour voir. Attrape à te rappeler!

--Oui-dà, père Gillioury, je lui dirai sûrement tout ça.

--Et surtout tu lui diras que c'est moi qui t'ai envoyée, et que c'est pour la bonne nouvelle, sais-tu, pour le retour du gas, que je vas lui ramener à quai avant midi. Tu ne perds pas ça, hein? Tu le mets bien là, dans le coin de la tête?

--Je le mets, n'ayez de crainte.

--Et aussi qu'elle ne lui parle de rien quand elle le reverra, non plus que Naïk, tu saisis? Motus dans l'entrepont! Comme si de rien n'était, quoi! Il revient; on ne se doute pas qu'il était parti; voilà tout. Il a tiré une bordée; on en ignore. Ni vu ni connu je t'embrouille. Il a été censé à l'ouvrage au matin, et il rentre à la soupe. Y es-tu, ma petite pouliote, y es-tu? As-tu bien ouvert tes écoutilles? Te rappelles-tu tout ça, et encore ça?

--Je me le répéterai en route pour ne pas l'oublier, n'ayez de crainte; j'y vais.

--Pas encore! Attends! Brasse à culer! Dis un peu la chose, pour voir.

Elle se gratta la tête et récita d'une haleine, sans reprises, toutes les recommandations de Gillioury, comme si c'était du catéchisme.

--Parfait, te voilà d'aplomb! Quelle mémoire! dit le vieux. Tu aurais fait un bon mousse à la leçon du gaillard d'avant, petite pévouine. Et maintenant attrappe à filer, vent arrière, culot de gargousse. T'es gentille comme tout.

Une demi-heure plus tard, le ronflement cessa dans la chambre d'en haut, et Gillioury entendit le ha! prolongé du gas qui se réveillait et bâillait en s'étirant.

--Attention, dit-il, le branle-bas va commencer.

Et, son _banjo_ à la main, la lippe au nez, ne sachant s'il devait prendre l'air sérieux ou jovial, il monta.

--Bonjour, Marie-Pierre, fit-il en entrant.

Le gas se dressa d'un sursaut, écarquilla les yeux, se passa les deux paumes sur la figure, crut rêver.

--Je vas te dire la chose qu'est la chose, reprit Gillioury. Mais regarde-moi bien d'abord. Prends ton point. C'est moi, harné! C'est moi. Nous allons causer en douceur, mon gas. Promets à ton vieux Bout-dehors de ne pas tout de suite virer lof pour lof. Naviguons de conserve, veux-tu, pour nous entendre. Et à la papa, avec du largue dans l'écoute.

A cette abondance de termes maritimes, Marie-Pierre, quoique abruti encore, reconnut aussitôt que la situation était solennelle. Il fallait une chose grave, pour que Gillioury parlât marin tant que ça. Le gas eut un premier mouvement tout du coeur.

--Il est arrivé mal à maman! s'écria-t-il en se jetant à bas du lit.

--Non, rassure-toi, répondit le vieux. Rien qu'un grain dans l'air, pas plus. Et l'ancienne n'est pas dessous. Toi seul vas recevoir un pare-à-virer.

Puis, prenant son courage à deux mains, sans s'arrêter, Gillioury raconta au gas tous les dits de la Parisienne, ses raisons, pourquoi elle voulait le laisser au repos pendant deux jours, et qu'elle était partie.

Marie-Pierre avait écouté, bouche béante, l'air idiot, n'ayant pas même la force d'interrompre.

--Partie! partie! dit-il enfin d'une voix sourde, avec un tremblement de rage. Où ça, partie? où ça? Faut que je la joigne.

--Attrape à ne pas grouiller, fit le vieux. Tu ne peux pas la rejoindre. Je ne sais pas où elle est. Foi de Bout-dehors, je ne le connais point. Je ne mens jamais, harné, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que je ne le sais pas. Elle est partie depuis plus de deux heures, et en voiture. Tu perdrais ton souffle à lui courir après.

Marie-Pierre se mit à pleurer.

--Bon cela! dit Gillioury. Pompe à la pompe; ça fait du bien. Mais parlons raison. Je suis ton vieux _frère-la-côte_, moi, et je t'aime, voyons, bon sang!

--Fallait me réveiller quand elle est partie, si tu m'aimes.

--Mais non, du gas, mais non! Elle était sage, pour tout dire. Elle sait la chose. On ne peut pas naviguer sans mouiller, vois-tu. On ne peut pas toujours sailler de l'avant. Tu vas rester à l'ancre un tantinet.

--Je la veux, je la veux.

Et Marie-Pierre sanglotait, la face roulée dans l'oreiller, où il flairait éperdument l'odeur énervante des parfums imprégnés et des sueurs encore moites.

--Tu en es donc fou, dit Gillioury, de ta gamelle aux amours.

--Oui, oui, je la veux.

Des désirs lui revenaient, malgré sa lassitude. Des chaleurs lui montaient à la peau. Son sang battait ses tempes. Il mordait les draps, les baisait.

--Mais puisqu'elle reviendra, je te dis.

Au fond, le père Gillioury comptait bien qu'elle reviendrait _pour des preunes_. En deux jours, pensait-il, avec de bonnes paroles, et la musique, et les gâteries de l'ancienne, et les yeux doux de Naïk, et la soupe de congre aux six herbes, en deux jours la maladie du gas aurait appareillé pour le pays de l'oubli. Il connaissait ça, lui, les embêtements des bordées finies et des adieux en partance: une fois au large, on n'y songeait plus! Et il en serait ainsi pour la folie de Marie-Pierre. Mais, en attendant, pour le consoler, il ne croyait pas mal faire de lui laisser quelque espoir.

Donc, elle reviendrait! A preuve, la valise toute petite, la maison pleine, les clefs abandonnées au demeurant. Ces clefs, le gas pouvait les prendre.

--Non, je resterai ici, jusqu'à ce qu'elle revienne.

--Et la mère, tu ne veux pas aller l'embrasser?

Marie-Pierre n'osa pas dire non. Mais têtu, silencieux, il se refourra dans les draps, et se tourna du côté du mur, comme enterré dans la ruelle.

Alors Gillioury prit sa _langue des dimanches_, et dit ça et ça, que le gas savait bien: comme l'ancienne était bonne, et qu'elle l'aimait plus que la Sainte Vierge n'aimait son fils; comme elle avait eu du chagrin et des maux, et le coeur en panne, croyant son fin Béjamin perdu, péri à la _mé_; qu'elle ne lui refilerait pas tant seulement un noeud de reproche, heureuse de le revoir, toute à le câliner au retour; et que c'était entendu, pour tout dire; et qu'elle l'attendait; et que lui, Gillioury, son vieux Bout-dehors, son ami sans autre, avait envoyé la petite Thérèse prévenir à la maison; que la soupe de congre aux six herbes fumait à c't'heure dans l'âtre; que Naïk parait les écuelles et les boujarons; que maître Nicolas sublait en l'honneur du pavillon en vue; et que tout le monde aurait double ration de joie quand le gas serait là; et qu'on chanterait, en choeur au refrain, la chanson du _briq qui a vu le diable et lui a passé entre les quilles_; et qu'il allait se lever, et sauter dans sa culotte, harné, et revenir avec son Gillioury pavoisé, aux sons du _banjo_ qui ferait danser les vaches en route.

Et, moitié sentimental, moitié rigolo, toujours parlant, tantôt fredonnant un couplet, le vieux ramena peu à peu Marie-Pierre au bord du lit, le força de s'habiller, le consola, lui redit que la fuyarde reviendrait, lui mit les clefs dans la poche, l'entraîna enfin dehors, bras dessus, bras dessous.

L'air était radieux, mollement éventé par la brise de terre qui chassait les odeurs marines et sentait bon les champs. L'herbe, quand la brise passait au ras du sol, paraissait danser des rondes. Les bourgeons violets et quelques fleurs en étoiles blanches pointaient aux branches noires des pommiers en fête. Les buissons bruissaient, pleins d'oiseaux qui s'envolaient en grappes, pépiant, se querellant, s'accrochant les uns aux autres ainsi que des goussepains au sortir de l'école. Au bout du chemin, les maisons du Croisic fumaient. Quand le gas aperçut la cheminée de la sienne, un attendrissement très doux lui vint au coeur, et deux larmes sans amertume lui montèrent aux yeux. Il lui semblait rentrer au pays après un long voyage.

--Mon gas! mon pau' p'tit gas!

C'est tout ce que lui dit l'ancienne en le voyant. Et, bien qu'il eût la mine encore à l'envers, les yeux cernés, la peau rêche, elle fit celle qui ne se doutait de rien. Elle retint le gros sanglot qu'elle avait dans la gorge. Elle embrassa seulement Marie-Pierre, plus fort et plus longtemps que de coutume.

Moins longtemps, au contraire, et moins fort, l'embrassa Naïk, sans arrière pensée toutefois, mais comprenant que la promise devait en ce moment ne paraître que la fine cousine.

Pour aider à cacher l'embarras de tous, Gillioury plaqua de furieux accords sur son _banjo_ et chanta n'importe quoi du haut de sa tête, pendant que le merle enflait ses notes pour dominer le vacarme.

Puis on s'assit à table, et, le coeur un peu serré d'abord, on se laissa bientôt aller à la joie ravivée sans cesse au bagout du vieux, qui n'avait jamais été aussi bavard. Le gas, notamment mis en appétit par le bouillon de congre aux six herbes, dévorait. Et Gillioury de s'exclamer! Quelle crâne soupe! Et quel homard, de fleur d'homard! Et ces oignons, les plus oignons! Le cidre vous piquait la langue, après, que c'était une bénédiction de ravigotage! Et le tafia du coup de la fin, du jus de bottes, ne plus ne moins, de la savate premier brin! Comme c'était bon, ohé! les frères, de se suiver ainsi l'estomac! Harné! l'_Empereur des sept îles et autres lieux_ pourrait dire et dire; il n'était pas plus miellé du sort, il n'avait pas la vie plus en belle, foi de Bout-dehors! Ah! pardi! C'était comme dans la chanson des trois cancrelats! vous savez bien, la chanson de bordée:

C'est les trois cancrelats Qu'ont mis la patte au plat, Au plat du capitaine Don daine, Au plat du capitaine.

--Laisse arriver! voiles largues et remplis les boujarons, vous autres! Tout à la noce! Bitte et bosse!

Et le père Gillioury cognait son _banjo_ à coups de poing maintenant, et clignait de l'oeil en poussant en fausset la complainte des _Trois Cancrelats_, et devenait rouge comme une veste d'engliche. Naïk souriait doucement et se levait de temps à autre pour porter au merle une miette de pain ou un fragment de sucre. La vieille Marie-des-Anges, aponichée sur une chaise basse, regardait à la dérobée le gas. Lui, les coudes sur la table, lourd, gavé, veule, mais sans tristesse, écoutait la cantilène burlesque en dodelinant de la tête aux bons endroits. Il donnait même sa note au refrain quand Bout-dehors criait:

--Attention! attrape à reprendre en choeur, ceux qu'a du coeur!

Mais tout de même, quoique suivant la chanson, le gas y allait en mollesse, n'y mettait pas d'entrain.

--Si tu prenais ton violon, veux-tu, fit Naïk, qui avait déjà ouvert l'armoire et tirait l'instrument de sa boîte.

--Non, non, répondit Marie-Pierre. Je n'ai pas d'âme aux doigts.

Puis il se posa les joues dans le creux des deux mains, et, comme il continuait à écouter vaguement, ses yeux papillotèrent, un de ses coudes glissa; il donna du front sur la table.

--T'es las, va, couche-toi, dit l'ancienne. Couche-toi, mon pau' p'tit gas.

Il obéit d'une allure machinale, se sentant en effet plein de sommeil, la cervelle pesante, les regards ensablés, les membres détendus. Il se jeta sur le lit comme une masse. Sa mère n'avait pas fini de lui arranger une couette sur les jambes que déjà il ronflait, tandis que Gillioury terminait sa romance en sourdine, marmonnant avec une voix de rouet, frôlant à peine du pouce les cordes de son _banjo_. Marie-des-Anges lui fit même chut en se retournant, et la bonne petite Naïk alla couvrir d'un tablier la cage où maître Nicolas sifflait, de son plus doux flûtage cependant:

Jusqu'au revoir, la belle, Bientôt nous reviendrons.

--C'est vrai tout de même, fit la vieille en laissant maintenant couler ses larmes, c'est vrai tout de même qu'il est revenu, mon pau' p'tit gas! Porte Nicolas dehors, va, Naïk, et découvre-le, le fillot. Il ne faut pas l'empêcher de chanter un jour pareil.

XIII

--Voyons, l'abbé, est-ce dit? Vous venez avec nous?

--Pourquoi nous? fît d'Amblezeuille. Je ne sais pas si j'y vais, moi.

--Comment, tu ne sais pas? reprit le comte. Mais c'est toi-même, il n'y a pas encore une heure, qui as déclaré qu'il fallait pousser au devant d'Adelphe jusqu'à Nantes!

--Toi, oui. C'est ton devoir parbleu! Et puis, cela te fait plaisir, n'est-ce pas? Adelphe n'arrive à Nantes que demain matin. Nous serons à Saint-Nazaire au train de midi, à Nantes sur le tantôt, et tu auras ta soirée libre pour gourgandiner un brin là-bas, voilà tout. En te soumettant cette idée-là, j'étais bien sûr que tu prendrais la balle au bond. Tu es assez content d'aller faire la débauche...

--Mais puisque je t'emmène, nous serons sages.

--Voyez-vous ça! Dis tout de suite que je te sers de chaperon.

--Mon Dieu! messieurs, interrompit doucement le curé Calvaigne, vous discutez là sur des nuances, permettez-moi de vous le dire.

--Enfin, venez-vous, l'abbé? C'est toute la question.

--Ma foi, oui. J'ai des achats à faire à Nantes. Je profiterai ainsi de votre landau jusqu'à Saint-Nazaire, et de votre aimable compagnie...

--Oh! aimable, avec lui! firent les deux gentilshommes en se toisant l'un l'autre.

Ils n'en partirent pas moins tous les trois, très ravis, au fond, de faire route ensemble, un peu émus aussi à la pensée de revoir Adelphe, l'enfant gâté de la maison, l'enfant prodigue enfin de retour, après une grosse année d'absence.