Part 4
Elle n'était pas vêtue en garçon, aujourd'hui, mais bien en femme. Drapée dans un long peignoir blanc dont les dentelles frissonnaient à la brise, elle n'avait plus cette apparence anguleuse, étriquée, maigriote, que lui faisait le costume collant de la veille. Sous les plis enveloppants de l'étoffe ample, au milieu des falbalas flottants qui l'entouraient ainsi que d'une fumée, on devinait seulement un corps souple, onduleux. Sa tête s'encadrait fine et mignonne, entre ses cheveux mollement retroussés sur la nuque et les tuyautés neigeux d'une haute collerette. Enfin, vue d'en bas et toute droite dans cette jupe à traîne, elle semblait grande.
Marie-Pierre comprit obscurément ces différences, les sentit au moins, et avec d'autant plus d'énergie qu'il ne pouvait les analyser. Il fut brusquement envahi par l'instinct animal du sexe.
Du coup, il se campa sur les poignets, le buste cambré, rejeta en arrière, d'une violente secousse, les raides mèches qui lui couvraient le front, et se mit à regarder hardiment, fixement. Un frisson courait sur ses joues brunes, où luisait encore la trace des larmes. Son col tendu était gonflé par les veines. Ses prunelles glauques dardaient. On eût dit qu'il voulait s'emplir les yeux de cette vision.
La Glu ne le trouva plus laid en ce moment. Un je ne sais quoi la fit frémir, elle aussi. Elle savourait cette admiration extatique d'un être absorbé en elle. Les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes, elle jouissait étrangement de se sentir ainsi contemplée par des regards qui lui chatouillaient la peau en quelque sorte et qu'elle ne pouvait soutenir sans un petit battement des paupières.
Elle voulut parler au jeune homme et commença un sourire avant de lui envoyer un bonjour, pour le faire le plus doux possible; mais le mot lui resta dans la gorge. Pendant l'interminable minute que durait l'immobile et tenace adoration de ce magnétisé silencieux, elle-même avait cédé au magnétisme et elle se sentait maintenant comme rivée au bout de ce regard qui la traversait.
Un vague effroi lui vint et une révolte d'orgueil. Il fallait rompre ce charme étrange.
Elle fit un effort, tourna la tête et rentra dans la chambre, toujours suivie par le regard fixe dont il lui semblait traîner le poids après elle. Jamais elle n'avait éprouvé une pareille attirance. Cela la ramenait à la fenêtre; elle avait besoin de toutes ses forces pour y résister; elle comprenait qu'elle n'y pourrait pas résister longtemps.
Elle marcha deux ou trois tours, allant du cabinet de toilette à l'alcôve, avec des envies de se plonger vivement la face dans l'eau ou de se jeter tout de son long sur son lit, mais sans se résoudre à rien. Elle prit sur la cheminée un bouquet de violettes qui se fanait, le mordit, mâchonna les fleurs.
Puis brusquement, sans plus réfléchir, sans hésiter, elle revint au balcon, craignant et désirant à la fois que le jeune homme fût parti.
Il était toujours là, dans la même posture, les yeux plus dilatés seulement, le buste plus tordu en arrière, les dents serrées, les tempes grosses, tous les muscles et les tendons de son cou bandés comme des cordes, les jambes engaînées dans le sable, et on l'eût pris pour un sphinx, sans sa chevelure que le vent embrouillait sur ses larges épaules, sans les soubresauts lourds et irréguliers de son torse que soulevait une haleine haletante.
Elle ne dit rien et lui lança son bouquet.
Il sauta dessus d'un bond, avec une sauvagerie telle qu'elle poussa un cri. Ce bond et ce cri avaient enfin brisé le charme. Et il se sauva follement, sans se retourner, emportant le bouquet ainsi qu'une proie, tandis qu'elle fermait très vite la croisée, d'une main tremblante, et se remettait ensuite à rire en murmurant:
--La brute, va, il m'a fait peur!
IX
A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle part sans apercevoir à quelque bout de l'horizon la silhouette du jeune homme qui la suivait.
Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures furtives, craintives, si bien qu'elle n'en eut plus peur elle-même. Il semblait, en effet, la chercher tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la contempler le plus possible, mais ne point l'approcher. Ainsi, jamais plus elle ne le retrouva devant la maison, dont il redoutait sans doute l'étrange et toute puissante attirance. C'est quand elle était en pleine promenade qu'elle le voyait tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir à l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait longuement, obstinément, attentif comme une vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant le roc ou en s'enfonçant derrière un pli de la dune. On eût dit qu'il jouait à cache-cache.
Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis qu'il ne pouvait la guetter, elle se dissimula elle-même et se coula jusqu'à lui par des ravines et des détours. Brusquement, elle débouchait à trente pas de l'endroit où il se tenait en embuscade, tendu à plat ventre, fouillant l'espace d'un oeil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était debout et il se sauvait, effaré.
D'autres fois, elle demeurait elle-même sans bouger, tapie en un coin presque inaccessible, et dont la vue même était barrée par quelque coude de la falaise. Elle le savait dans les environs, rôdant, pareil à un chien qui quête. Elle voyait même rouler les pierres qu'il arrachait en se hissant. Il la flairait en quelque sorte et s'approchait peu à peu, avançant malgré lui. Puis, soudain, avant même d'avoir été aperçue, elle l'entendait dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop près d'elle, sans doute, et il se sauvait encore.
Décidément c'est lui qui avait peur.
Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le rejoindre. Tout d'abord, cela aussi l'amusa. Elle inventa des ruses et se rappela les romans de Fenimore Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. Elle marchait doucement sur le sable fin et avait envie d'effacer la trace de ses pas derrière elle. Ou bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage, à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait ainsi avoir quitté. Elle pensait bien qu'il viendrait là, comme il avait coutume, pour s'asseoir où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, elle souriait en songeant au _sourire silencieux_ du vieux trappeur. Ces enfantillages la ravissaient.
Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage _pour de bon_, et non par souvenir de lecture, comme elle. Il avait les roueries d'instinct de la pleine nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux de gas habitué à sonder les lointains de l'horizon et les profondeurs de la mer. En outre, il aurait entendu parler les poissons, comme on dit. Donc, les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez humant la brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, ces ruses en imitation de peau-rouge. Il avait compris le désir de la femme et le trompait, buté en breton contre cette volonté qui s'entêtait ainsi à finasser avec la sienne.
Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra enfin au lieu de s'amuser encore. Maintenant, il lui fallait ce fuyard soumis, et elle se demandait comment renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais ces instants-là ne se font pas sur commande. Elle s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer un semblable, impuissante magicienne à qui le courant magnétique n'obéissait plus. En vain elle dardait ses effluves, inconsciemment par son désir, savamment par ses efforts. Les efforts se sentaient et paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, mais de loin, et non de façon à aimanter le rebelle jusqu'au contact. En vain elle bondissait et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des roches, toute blanche parmi leurs masses couleur de pain grillé. En vain elle se couchait et faisait la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée, en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée des plages. En vain! Le contemplateur restait toujours là-bas, en extase, mais là-bas.
Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. Un hasard, un caprice, lui remit en main la baguette de fée, l'aimant perdu qui allait ramener le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y comptait même plus en cet instant et s'était promis, le matin, de ne plus s'occuper à ce jeu stérile.
--Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, alors, quoi? Pourquoi pas amoureuse tout de suite? Ah! non, c'est trop farce.
Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc ardait. Blanc comme de la fonte chauffée à blanc. Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui brûle les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre pour les nerfs qui se tendent. Soleil de folie pour les tempes nues où le sang rajeuni vient battre la charge.
Le sable dormait en cendres roussies. La mer était d'huile, lourde, grasse, comme écrasée sous les étreintes accablantes du ciel. Le pli lent des vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride voluptueuse d'une peau caressée, d'une peau de bête qu'argente la mousse d'une sueur d'amour.
Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait et planait, à ras de terre, la sensuelle odeur des algues, adoucie par une délicate haleine montant des salines qui fleurent la violette fanée. Cela sentait la marée fumante et le bouquet qui agonise, un parfum compliqué, troublant, à la fois âcre et fade, de sève pâmée, d'eau battue et de sexe assouvi.
Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à pleins poumons cet air capiteux et regardait à pleins yeux la femme allongée sur la plage. Elle avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient de teintes roses sous les piqûres du soleil. Rose aussi paraissait sa chevelure, qui flambait à l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds déchaussés, la pointe dans le sable, ne montraient que les talons, semblables à deux gros boutons de rose. Et tout ce rose éblouissait Marie-Pierre, lui dansait dans les prunelles, lui brouillait le cerveau, lui incendiait les moelles.
Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru toute la matinée, l'esprit vague, les membres alanguis, se laissait comme endormir à cette délicieuse et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le monotone bercement des lames prochaines, le silence des choses, l'enveloppaient et la pénétraient. Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, qu'elle avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il s'était tenu loin et tant elle s'en était peu occupée. Elle ne pensait vraiment à rien, sinon, de temps en temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, et elle fermait alors les yeux en cognant ses talons l'un contre l'autre ou en les ramenant d'un coup vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant qu'on chatouille.
Doucement elle se leva et alla tremper le bout de son pied dans l'eau qui déferlait en nappe mourante. Surprise d'abord, puis tentée par cette fraîcheur, elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui fit soudain le tour des deux chevilles. Elle avança encore, et la sensation devint délicieuse sur ses mollets avivés par la cuisson fourmillante du soleil.
Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la maison était assez loin, qu'un bain en mars est froid malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait pas de peignoir pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle jeta son ombrelle derrière elle par dessus sa tête, prit sa course vers la mer et se jeta bravement à même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait jusqu'à mi-corps.
Le froissement des flots piétinés, puis brusquement éclaboussés sous son élan, et le broubrou de sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre le cri d'effroi poussé par Marie-Pierre.
Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait en haletant jusqu'à la place que venait de quitter la baigneuse. Quand il arriva, elle était déjà loin, nageant sans se retourner, tranquillement, si bien qu'il cessa de craindre pour elle, ne songea plus à rien, se remit à la contempler.
Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, sentant ses membres se raidir, elle vira pour regagner la terre, et elle vit alors le gas. Il ne pensait plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il marchait au devant d'elle, les pieds barbottant, écrasant les vagues sous ses lourds souliers, les bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante et tremblotante et la langue presque tirée, comme s'il avait soif de cette eau où elle venait de rouler son corps.
--J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains du jeune homme.
Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se faisait toute petite. Lui, demeurait stupide, pâle, et son haleine bruyante sifflait. Une sueur glacée lui perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le ciel tourbillonnaient dans un bourdonnement.
--Courons, fit-elle. J'ai froid.
Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant des gerbes de goutelettes étincelantes, comme si elle s'envolait dans une pluie de diamants. Il la suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant qu'il partait pour une ronde féerique.
Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela que tout près, en haut de la falaise, à droite, il y avait un poste de douaniers, une petite hutte à l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech séché. En même temps, il pensa que le roc était dur, que la femme avait les pieds nus. Il croyait aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui passa dans la tête, toujours courant.
Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer un peu, il l'empoigna sans rien dire, l'enleva par la taille, la prit dans ses bras et gravit le sentier en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. Même, quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les yeux hagards, les dents serrées, quoiqu'elle sentît battre rudement ce coeur éperdu, elle n'était pas effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en lui soufflant son souffle menu dans l'oreille.
Les douaniers étaient aux environs, sans doute; car la hutte sentait encore la pipe, et une vaste houppelande pendait au loquet de la porte. Le gas déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa dans la houppelande et la porta sur le lit de varech. Puis, balbutiant, tout honteux, il dit:
--Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin.
--Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours froid.
Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le fit choir à genoux.
X
Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, même, avait été rivé. Le gas avait fauté, selon la parole de la vieille Marie-des-Anges.
Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. Le paradis goûté l'avait soûlé à fond, du premier coup, et ne lui laissa pas de déboire. Mais une vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre vidé il n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme auparavant. Et il l'avait fait, abandonnant la femme sans se demander comment elle s'en irait, pieds déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette houppelande. Il s'était sauvé, lui, la tête brûlante, le coeur défaillant, comme poursuivi, sautant dehors et dégringolant au flanc de la falaise, poussé à tous les diables, ahuri.
La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là d'abord, étonnée elle aussi et ne comprenant pas, puis chez elle, où elle était rentrée furieuse, énervée.
Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage il la guettait. Il courut à elle. Il cédait à l'aimant, sans résistance.
--Pourquoi t'es-tu sauvé, hier?
--Sais pas.
--Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui?
--Sais pas.
--Va-t'en.
--Non.
Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par l'épaule, la serrant du bout des doigts ainsi que dans une pince, et l'avait ramenée sous un baiser fou.
--Tu me fais mal.
--Pardon.
Et il s'était jeté à genoux en pleurant.
--Eh bien! qu'est-ce que tu veux?
--Toi je veux, toi, que tu restes avec moi.
--Pourquoi faire?
--Sais pas.
Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. Mais ses yeux avaient parlé pour lui, allumés de désir, impérieux malgré son allure suppliante. Il respirait, suait, dardait l'amour.
--Viens chez moi, avait-elle dit.
--Non.
--Pourquoi?
--Sais pas.
--Je veux que tu me dises pourquoi.
--J'ai peur de ta maison.
Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle avait eu plaisir à cette idée d'une idylle en pleine nature. Après tout, c'était drôle, c'était neuf. Il ne ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il portait beau ainsi, sous le soleil, en face de la mer, avec son corps trapu, sa face sournoise, sa force.
--Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix sourde.
--Non, pas là. Allons ailleurs.
--Où donc?
--N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand Autel!
Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la côte. Elle jouait en chemin, ramassait des coquillages, traînait des paquets d'algues, lui en jetait à la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la promenade et trompé par ces façons garçonnières. Il en redevenait enfant.
--Veux-tu être mon chien? disait-elle.
--Oui.
--Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant.
--Oui, si ça te plaît.
--Alors, apporte!
Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le chercher en faisant ouah! ouah!
Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, de la porter encore dans ses bras comme hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre, essoufflé, les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou de son haleine.
Et les jours suivants de même, tantôt dans le poste des douaniers, tantôt au grand Autel, partout où il y avait des creux de rocher, des replis de dune, des repaires cachés, ils en avaient fait des nids d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le gas avait consenti une fois à descendre au trou des Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il était petit. Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le long de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous des vagues, et il l'avait suivie, jusqu'au fond du corridor ténébreux, où l'on entend des voix, où l'écho répéta le bruit de leurs baisers.
La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les matins, lâcher l'ouvrage, s'était informée, et des gens qui avaient aperçu le gas avec la Parisienne lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps et son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, sur des mots lancés, il avait répondu sans répondre: qu'il ne se sentait plus le coeur à la besogne, qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait parler au docteur de ces abominations:
--Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air, à la mode des bêtes.
Et c'est justement cette croissante inquiétude de la vieille, qui avait enfin poussé le gas à surmonter sa terreur de la maison, où toujours il refusait d'entrer. La femme aussi était revenue à l'idée d'une nuitée pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, d'abord amusant, parce que nouveau, maintenant connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces rendez-vous au soleil et même à la belle étoile avaient fini par aboutir à la reprise de la proposition première, acceptée cette fois.
--Viens à la maison, va; nous serons mieux, et chez nous, et sans embarras de rien. Tu verras. Tu n'as plus peur de moi, je pense.
--Non, pour sûr.
--Alors?
--Alors comme alors.
Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au logis de famille, et il avait oublié définitivement l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas, et le père Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la Glu avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis la bête en cage.
Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris un appétit d'enfer, qu'elle ne se connaissait pas. Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée, se dérangeait pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse en amour, toujours en garde contre les entraînements, se moquant des toquades, s'était laissé entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron trouvé, tout frais, juste au moment d'une soif bizarre, savoureux à presser, jusqu'au vide. La soif calmée, on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre, donc! Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, pas plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de bon. Une petite fête de chair, loin de Paris, loin des amants, loin de tout. Un rêve, passé demain, terminé quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, à tout le moins, et c'est à quoi se pipent les plus malins. Elle, aussi bien que les autres.
Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de deux nuits pleines, avec repas au lit, anéantissement du monde extérieur aboli dans une crevaille sensuelle, quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle en pût penser. Lui, naissant à des délices inouïes, inimaginées, roulant d'extases en étonnements, épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et croyant tout connaître, naissant à ce rut si souvent donné, jamais éprouvé jusqu'alors. Non moins étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, qui, lasse de couver toujours, sortait enfin, et d'autant plus ardente. S'irritant les papilles à ce Cayenne dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie, et quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et surtout bouleversée d'avoir trouvé un mâle, le mâle, et quel mâle! Une brute, fauve, effarée de désirs, folle de jeunesse; un corps durci par le travail, flambant de soleil emmagasiné, tonifié par le sel des embruns, tendu par les brises amères, et riche de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la nature, la force, le phosphore des poissons mangés depuis dix-huit ans.
XI
Le père Gillioury avait son idée. En quittant la maison de Marie-des-Anges, après avoir laissé la vieille et Naïk si désolées, il s'était dit que ça ne pouvait pas durer comme ça. Foi de _Bout Dehors_, il s'en mêlerait, à sa façon, quoi! Et l'on _verrait voir_. Bon sang! harné! le gas lui passerait par devant, et tambour battant, d'une manière ou d'une autre! Et le brave homme, une fois couché, avait ruminé trente-six plans dans sa caboche, en frottant son nez pointu de sa lippe remontée, et en faisant danser sa prunelle écarquillée dans l'ombre. Puis il s'était endormi sans avoir trouvé rien, mais avec l'espoir que la nuit lui porterait conseil.
Et la nuit avait fait son devoir. Si bien qu'au matin le père Gillioury se leva tout guilleret, ayant son projet devant l'oeil, et se mit à chanter à tue-tête, en pans volants, au saut du lit:
Voulez-vous l'entendre, Voulez-vous l'entendre, Comment ça finit, Mon ami, Comment ça finit? Comment faut s'y prendre, Mon ami, Voulez-vous l'entendre? C'est la pie au nid, Qu'il faut prendre, C'est la pie au nid.
Vite, il s'habilla, se tailla un chanteau de pain qu'il fourra dans sa poche, et partit en claudicant vers la baie des Bonnes-Femmes, avec son _banjo_ sur l'épaule comme un fusil la crosse en l'air.