Part 3
Mais il se lança tout de même à travers la nuit épaisse, claudicant avec son _banjo_ en bandoulière, à la suite de la vieille qui secouait dans l'ombre la lumière de sa lanterne de corne. Et, comme elle marchait à grands pas, il se donna de l'âme aux jarrets, ainsi qu'il disait, en marmonnant du coin des lèvres la complainte des _Démâtés_:
Un' brise à fair' plier l'pouce, Rigi, rigo, riguingo, Avec le coeur en gargousse, Rigi, rigo, riguingo. Ah! riguinguette!
Mais en vain ils crièrent tous deux et devant la maison toujours muette et sur la côte toujours déserte; et en vain il poussa lui-même, d'une voix de tête suraiguë, le vieux refrain de manoeuvre qui s'entend de si loin:
Harné! les gas! ohisse! holla!
Rien ne répondit à leurs appels que le vent allait briser dans le fracas des vagues et l'ironique écho des roches.
--S'est-il donc noyé, lui aussi, comme mon homme et mes autres gas? disait la vieille. Est-il donc perdu à la _mé_?
Et elle s'avançait au bout des caps, appelant son fils dans l'immensité noire, élevant sa lanterne dont le reflet furtif dansait et tremblotait à la pointe des lames couleur d'encre.
Elle ne rentra qu'à minuit passé, exténuée de fatigue et de désespérance, n'ayant plus même la force de pleurer.
--J'ai pourtant ouvert l'oeil et le bon, fit le père Gillioury en plissant sa paupière sur sa prunelle de chat, pour répondre à la silencieuse interrogation des sanglots d'Annaïk.
--Et toujours rien? soupira la fillette.
Il hocha la tête, haussa son _banjo_ qui lui tapait dans les jambes. Puis, ne se sentant rien à dire devant tant de douleur, il se sauva de guingois comme un crabe.
Pendant ce temps Marie-des-Anges, hébétée, rendue, s'était jetée toute vêtue sur son lit en poussant un dernier ahan de rage, si bien que maître Nicolas, réveillé en sursaut, ébouriffa ses plumes, claqua du bec, et, à moitié endormi encore, se mit à siffloter machinalement:
Jusqu'au revoir, la belle, Bientôt nous reviendrons.
VI
Le docteur avait bien eu raison, l'autre nuit, en disant à Marie-des-Anges que le gas était au gîte, au lit, et que, si la maison de la baie des Bonnes-Femmes était restée sourde aux cris de la vieille, c'est que la vieille dérangeait les amoureux. La pauvre femme cherchait vraiment midi à quatorze heures, de s'aller imaginer des histoires de l'autre monde et des sorcelleries de Kourigane pour expliquer la folie de Marie-Pierre. La réalité était beaucoup plus simple, mais plus terrible aussi, et l'infortunée mère eût souffert davantage encore de la connaître. Quel coup de couteau en plein coeur, si elle avait su que son gas avait entendu les navrants appels lamentés devant la porte, et même avait regardé au travers des persiennes, avait vu le fantôme dolent aux gestes tragiques, fouetté par le vent de mer, secoué par les sanglots, et qu'il avait pu contempler la malheureuse affolée et hurlante comme une louve en quête de son petit volé, et que malgré tout il était demeuré insensible et n'avait pas répondu!
Et pourtant, il aimait fort son _ancienne_, le petit gas, et ce n'était point un méchant garçon. Il n'ignorait pas combien elle l'avait toujours adoré, soigné, choyé, _tant sucré, pour tout dire_, comme elle s'en vantait si doucement. Et lui-même passait pour le modèle des bons fils, aussi bien qu'elle pour le modèle des bonnes mères. Malgré la liberté grande qu'elle lui laissait ainsi qu'à un homme quasi maître de la maison déjà, malgré le poil qui commençait à lui duvetir sous le nez, il ne lui avait jamais fait la moindre peine, à la façon des autres gas qui se sentent venir le sang aux oreilles, et qui en abusent pour courir dorénavant le cabaret et déserter les saints offices. Lui, comme au plus jeune âge, on le voyait encore suivre la cotte maternelle, les dimanches et fêtes, jusqu'à l'église. Et tous ses _dérangements_ se bornaient à boire, de loin en loin, une bolée de cidre avec _Bout-dehors_, quand le soleil d'été tapait trop dur sur le quai du port vieux, quand le travail vous salait la gorge.
Annaïk aussi, sa _fine_ cousine, sa promise, il l'aimait bien. Quoiqu'il fût beau gas et reluqué des filles, il n'était pas fillaudier. Il n'allait pas le soir, comme les autres farauds, chercher des mots doux et de furtives embrassades dans les allées obscures du mont Esprit. Non plus on ne le rencontrait embusqué aux portes de la raffinerie, s'allumant aux chansons, aux verts propos, aux bras nus, aux fichus dénoués des sardinières. A aucune, même des plus belles, il ne trouvait la joliesse timide, caressante et familière de la petite Naïk.
Jamais il ne se sentait si heureux qu'au logis, entre la douce jeunette et la bonne vieille, faisant assaut d'affections et de prévenances; et il n'aurait pas _changé de sort avec l'Empereur des sept îles et autres lieux_, quand, le souper fini, après avoir donné une pierre de sucre à maître Nicolas, il se dandinait sur sa chaise basse, devant le feu, la poitrine chaude d'un petit verre de tafia, et le ventre bien lesté d'une soupe de congre ou d'un homard avec des oignons au vinaigre. Si, par surcroît, c'était le jeudi ou le dimanche, et que le père Gillioury fût là, grattant son _banjo_ tandis que Naïk tirait le violon de l'armoire, alors Marie-Pierre méprisait absolument l'_Empereur des sept îles et autres lieux_, et il avait coutume de dire:
--Harné! on n'est pas plus _ben aise_ que nous en paradis.
Et donc c'était pour de vrai un bon petit gas. Mais quoi! lorsque l'amour vous est entré sous les sourcils, et que la folie de la chair vous travaille la cervelle, il n'y a plus rien qui tienne là-contre. C'est comme si l'on était pris de vin, disait la chanson, et il faut s'attendre à tout avec un mâle en ribote.
Tout de même, Marie-Pierre avait senti un grand froid lui venir au coeur, en entendant, au milieu de la première nuit, la voix de l'ancienne qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct l'avait fait se dresser sur son séant, et rejeter la couverture pour courir d'abord à la fenêtre, afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le bras, du bout des doigts, et il était resté collé au lit, comme un fer à l'aimant.
Les cris alors avaient redoublé, plus proches et plus distincts, et, dans le silence de la chambre, la poitrine de Marie-Pierre avait battu clair et dru, haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement lui secouait tous les membres.
--Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la femme, d'un ton très bas, mais impérieux tout ensemble.
Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et sans oser continuer le tutoiement:
--N'entendez-vous pas que ma mère me cherche et m'appelle?
--Eh bien! avait répliqué l'autre, et puis après?
--C'est mon _ancienne_, et qui m'aime tant!
--Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi?
Et la femme avait attiré contre elle la main inerte du jeune homme, dont la paume tressaillit soudain au contact enfièvrant de la peau tâtée dans l'ombre. Du coup, il s'était replongé dans le lit, la tête sous l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations maternelles, et toute sa piété filiale s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la femelle et la sueur capiteuse de son propre désir.
Plusieurs fois dans la nuit la scène s'était renouvelée, et chaque fois sa volonté plus faible avait fait moins de résistance; mais chaque fois aussi le brusque coup du remords avait été plus poignant. Il fallait toute la soûlerie sensuelle où il se noyait, pour qu'il se rendît à tant de lâcheté.
Vers le matin seulement, la force des caresses n'ayant plus la même prise, son corps aveuli avait pu ne pas céder à l'attirance de l'aimant où il était retenu, et il s'était levé enfin. C'est alors que sa lâcheté but le dernier fond de la lie amoureuse. Car il avait fui le lit jusqu'à la fenêtre, et là, par un rais de lumière du contrevent, il avait vu sa mère, telle qu'une nuit de désespoir l'avait faite, la face grippée de larmes amères, les bras tremblants, ses pauvres vieilles jambes si lasses la soutenant à peine, et il avait reçu comme en pleine figure les cris déchirants qu'elle poussait contre la maison sourde. Il n'avait qu'à hausser sa main jusqu'à l'espagnolette, et il allait lui rendre la joie, la vie, en répondant:
--Ne pleure pas, la mère, ton gas n'est pas perdu, le voici!
Mais sa main n'avait pas bougé; la bonne réponse s'était arrêtée dans sa gorge; il avait continué à regarder stupidement. Et pourtant, cette fois, la femme n'avait rien dit pour le retenir, et ne l'engluait même plus de son toucher. Il avait seulement perçu, du côté de l'alcôve abandonnée, un vague petit rire étouffé sous les draps; et à l'instant le cruel spectacle de sa mère errante et désolée, et aussi le remords de la laisser là, et la vision du logis désert, avec Naïk en pleurs et maître Nicolas oublié, et les chères veillées de musique, et le destin plus doux que celui du _grand Empereur des sept îles et autres lieux_, et l'enfance choyée, _tant sucrée_, et le renom de bon fils, et le salut et tout, tout s'était évanoui subitement au bruit de ce vague petit rire, si bien que le gas était revenu à sa geôle charnelle comme un chien battu rentre à la niche.
L'après-midi, quand Marie-des-Anges avait recommencé sa chasse, les deux repus d'amour dormaient, las de la nuit blanche, dans la maison toujours close. A peine si on l'entendit, au milieu des rumeurs du jour; et d'ailleurs l'âme hébétée du jeune homme avait définitivement bu toute honte, et cuvait trop lourdement cette ivresse pour y pouvoir reprendre conscience. Même, le seul sentiment qu'il eut alors, fut un sentiment de colère égoïste contre la malencontreuse qui venait le réveiller, quand il avait le corps si recru d'épaisse fatigue, si affamé de plein repos.
Ah! la pauvre Annaïk s'était bien trompée, en pensant ce soir-là que le gas se rappellerait au moins la veillée de musique, et entendrait au fond de lui les accords du _banjo_ et l'écho des chansons coutumières. Il n'en avait pas eu la plus vague souvenance. Était-ce jeudi ou un autre jour, que lui importait? Et savait-il seulement si _Bout-dehors_ chantait ou non? Et maître Nicolas était-il un merle ou un oiseau de rêve? Son esprit engourdi n'y songea pas une minute.
La réalité, c'était ce repas d'amour, dont la table à peine desservie s'offrait derechef, dressée encore, et comme toute fraîche, avec des mets inépuisés, devant sa fringale renaissante après le somme réparateur de la journée! Que lui faisait le reste, auprès de ce paradis nouveau? Il lui avait semblé vivre au milieu d'un monde féerique, où tout le passé mort n'avait plus de place, quand il s'était réveillé au crépuscule, dans cette chambre habitée depuis trente heures déjà, parmi les relents d'un déjeuner mangé au lit, les effluves flottantes d'une nuitée de chair, et les légers parfums des eaux de toilette qui s'évaporaient lentement.
--As-tu bien dormi, ma petite cocotte? lui avait dit la femme, en lui coulant ses mains froides dans la poitrine, qu'il avait tiède et moite.
Et cette caresse glacée lui avait redonné des frissons de désir, et cette voix, un peu éraillée encore par les hoquets d'amour, lui avait semblé celle d'un ange, avec ces mots de tendresse banale qui, pour lui, parlaient une merveilleuse langue inconnue.
Aussi, quand après la minuit passée, au plus fort de sa ribote en récidive, il avait entendu de nouveau les cris désespérés de Marie-des-Anges, il avait eu cette fois une révolte furieuse contre cette trouble-fête, et avait sourdement grogné un juron. Contre _Bout-dehors_ aussi, ce vieux borgne qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas! En voilà des aboyeurs, qui ne pouvaient pas laisser les gens tranquilles! Et cette Annaïk, qui sans doute les envoyait, quelle sotte, quelle _bédigasse_! Harné! on était un homme, que diable! Et, comme la femme s'impatientait un brin de ces _scènes agaçantes_, le gas avait montré le poing à la fenêtre en disant:
--Credieu! c'est vrai tout de même, ils nous embêtent, à la fin.
VII
Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui faisait traiter ainsi son _ancienne_, il n'avait pas fallu à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et cela, selon le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait comme aux chiens la maladie, lui mettant soudain le sang, et les sens, et le coeur même, à l'envers.
Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré la Parisienne, du diable s'il avait songé tout d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer. Quoique habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de carnaval que les bains de mer amenaient chaque année à _l'Établissement_, jamais plus ridicule apparition, pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de la fin de mars la plage était encore déserte. Dans la nature rendue à sa sauvagerie et à sa simplicité, cette figure artificielle et solitaire détonnait étrangement, en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre était incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; mais de le sentir, non pas. Cela le choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement le rire.
C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré pour la première fois la Parisienne. Or, aucun décor n'était aussi peu approprié à une semblable rencontre.
Rien de plus tragique que ce coin de la côte croisicaise! La terre a jeté là au milieu des vagues, comme pour essayer follement de les écraser, un éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns taillés ainsi que de gigantesques cristaux, les autres tout ronds en manière de galets monstrueux, quelques-uns longs, dardant, plantés droit, pareils à des poignards de granit dont la pointe giclerait du dos de l'Océan. Tout à l'avant-garde, incrusté dans l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant noir dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand Autel étale sa plate-forme auguste d'où l'on ne voit plus que le ciel et la mer.
On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au flanc des roches rondes, s'accroche aux facettes de la pierre, grimpe le long des aiguilles, redescend parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes et saute par dessus des tranchées étroites au fond desquelles bouillonnent les remous. Il faut un pied de chèvre, des poignets de matelot et le mépris du vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardies _misses_ elles-mêmes n'osent point s'y risquer, malgré leur amour des ascensions et l'espérance d'ajouter à leur album _a very romantical scenery_.
Marie-Pierre avait bien juré à l'_ancienne_ de ne jamais aller sur la _mé_, où avaient péri tous les siens. Mais il ne l'en adorait que davantage, cette farouche qui lui était interdite, et il venait souvent la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant avec son haveneau les énormes crevettes qui s'ébattent là dans les flâches, ou bien en jetant sa ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui descend à pic sous la falaise, et que fréquentent les grasses lubines. Il s'y trouvait presque toujours seul. Il avait même fini par penser vaguement que le lieu lui appartenait.
Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le jour où il aperçut de loin une forme humaine sur _son_ grand Autel. Quel était donc le garçonnet assez fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? Car c'était bien un garçonnet, pour sûr, harné! Et greluchard, encore, calamiteux d'encolure et quillot de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger à vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et même, dès que le tournant de la côte et les roches lui eurent caché l'individu, se mit à courir pour connaître plus vite et regarder de tout près l'insolent.
Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et de dépit, à la pointe d'où l'on se laisse couler sur la plate-forme, il écarquilla les yeux en poussant d'abord un juron de surprise.
L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, n'était pas un garçonnet, malgré le costume et malgré l'allure. C'était une femme. Il le comprit tout de suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! Étriquée de hanches et d'épaules, serrée à la taille par un ceinturon de cuir qui la sanglait à la casser en deux, elle remplissait à peine sa blouse de laine noire, que la brise plaquait sur les angles de son buste. Sa culotte de goussepain, boutonnée au dessus des genoux, flottait comme vide, et les jambes qui en sortaient, si minces, toutes nues, ressemblaient à deux manches à balai en bois blanc, d'autant qu'on ne distinguait pas ses pieds, perdus dans des espadrilles de même couleur que la roche. Elle paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle de marais, que la première bouffée de vent un peu forte allait emporter, aplatir contre la falaise.
Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, ce qui fit saillir les tendons en corde de son maigre col.
Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en paille grossière, cette frimousse au nez camard, aux petits yeux éteints, aux cheveux jaunes ébouriffés, aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur ce corps de sauterelle, et le tout en face de cette grande mer si belle, alors il n'y put tenir, devant tant de laideur, et il éclata de rire.
La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à l'aspect d'une figure inattendue, un mouvement de dépit et de surprise. Elle avait froncé le sourcil, se sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, elle avait saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, comme on dit, d'un coup de visière.
Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon le goût de là-bas, et non selon le goût d'une Parisienne. Les filles, depuis le Croisic jusqu'au Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir sous leur coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, quand il allait y porter ses plus riches poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient parfois d'une oeillade. Mais il eût sans doute paru laid ailleurs qu'au pays, et l'étrangère le jugea tel.
Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules trop larges et lourdes, le poitrail épais, les jambes un peu arquées, les articulations presque noueuses, les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur la nuque et sur le front, tout roides, comme s'il sortait toujours de l'eau. Son teint hâlé, cuivré, luisait. On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des chiens de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards dont il était surnourri. Ses yeux seuls pouvaient plaider pour lui auprès de toute femme. Ils étaient réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les cils mordorés, leurs grandes prunelles glauques flambaient étrangement comme celles d'une bête de proie. Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et pouvait ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand on considérait le nez en museau et le menton fuyant. C'était cette physionomie de poisson, si caractéristique, particulière aux vieilles races marines.
La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; et elle aussi, comme le gas, frappée par la laideur, éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en empêcher, tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force le plein air, leur sentiment réciproque, qui était identique:
--Pouih! qu'elle est laide!
--Oh! le vilain singe!
Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, la femme se sauvait par un autre côté, grimpant à même le roc comme une chatte qui se fait les griffes.
Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs tout de suite dissipée chez Marie-Pierre. A peine seul, en effet, une pensée lui envahit l'esprit, devant laquelle s'enfuit le reste:
--Comment cette femme avait-elle osé venir sur le grand Autel? Elle était donc bien hardie!
Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, ne comprenant pas qu'une pareille gringalette eût pu franchir les casse-cou du sentier sans se tordre les chevilles, se disloquer les bras, prendre la berlue.
Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa soudain cette nouvelle question, à quoi il ne trouva point de réponse:
--Par où s'était-elle ensauvée?
Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou quitter le grand Autel, et ce chemin, lui-même le barrait tout à l'heure, en sorte que la femme avait escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, le long de ces saillies surplombantes où jamais pied humain n'avait accroché ses orteils. S'était-elle donc envolée, ou bien avait-elle des ongles d'écureuil, pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête de ce bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, effaré, se disant que le mousse le plus agile y laisserait la peau de ses pattes et s'y mettrait à nu l'os des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là qu'elle avait passé, elle!
Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha de se hisser comme elle, au même endroit, en quelques bonds rapides. Mais, malgré la force de ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba, lourdement, les mains meurtries, les genoux éraflés, arrachant de son poids les esquilles de la roche qui s'effritait sous ses efforts. Obstiné, il recommença toujours en vain, jusqu'à se faire péter le sang dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, rouge de honte et de colère, haletant, il se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit d'un bloc, en criant:
--Elle est plus forte que moi, plus forte que moi!
Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées aux gouttes de sueur qui ruisselaient de son front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en face de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues clapotantes semblaient continuer l'éclat de rire de l'insolente femelle.
VIII
Le lendemain de cette première rencontre, Marie-Pierre était à la baie des Bonnes-Femmes avant l'aube. Il avait appris au pays, en causant, que l'étrangère habitait là, et il venait là, sans savoir ni même se demander pourquoi. Machinalement, à la guise de son corps qui poussait ses jambes de ce côté. Tout au fond de sa volonté morte, un confus et puissant désir de revoir, contempler à nouveau, examiner en détail, de près, à plein, cette créature plus forte que lui. Aucune idée amoureuse, d'ailleurs, si vague qu'elle pût être! Plutôt une pointe de haine. Jalousie de gas fier de sa poigne, et qui a trouvé mateur, et mateuse, ce qui est plus humiliant. Rester sur cette défaite, non, n'est-ce pas? Il fallait s'y prendre mieux, recommencer l'épreuve. On aurait une revanche, harné! On rirait le dernier rire.
Ainsi ruminait sournoisement Marie-Pierre, dans sa caboche étroite et obstinée. Et cependant il montait la garde et faisait le pied de grue, se sentant les membres alanguis à mesure qu'il regardait plus souvent la maison. Sa colère peu à peu s'affadissait, et sa trouble rancune lui envoyait au visage des bouffées de sang de plus en plus faibles. Une molle et lâche lassitude lui mettait du coton dans les jambes et lui creusait un trou dans la poitrine. Il finit par se laisser choir, non plus ainsi qu'hier au grand Autel, lourdement et rageusement, mais comme une chose qui se fond et qui coule. Et il se prit encore à pleurer, mais des larmes lentes, quasi sans amertume, et même douces.
C'est dans cette posture que l'aperçut la Parisienne quand elle ouvrit la fenêtre de son balcon pour humer la fraîcheur de la mer. Il n'eut pas seulement le courage de se dresser et de cacher sa honte, qu'il sentait bien pourtant. Il demeura par terre, prosterné, la face au ras du sol, les yeux humides, levés et suppliants. Ses pieds, qui fouillaient le sable à petits coups, lui donnaient l'air d'une bête battue et repentante qui rampe sur place.
La femme le reconnut tout de suite. Mais elle ne rit pas, cette fois. Sa figure exprima même une sorte d'attendrissement étonné, dont Marie-Pierre éprouva soudain une langueur plus pénétrante, comme au toucher d'une caresse endormeuse.