Part 11
--Je suis sous le balcon, mon fin Marie-Pierre, tout las, tout rendu, lové comme un bitors au rancart. Je suis revenu à pied. J'ai fait chappe-chute dans les salines. Ah! Dieu de Dieu! j'ai-t'y du mal! Je dois avoir ma bonne quille cassée. Faut que tu m'aides, mon p'tit gas! Faut descendre me porter secours.
--Et pourquoi que t'as pas été au Croisic, donc?
--C'était plus près de venir ici. Je m'étais comme perdu dans les salines. J'avais bu un coup de trop, vois-tu, pour tout dire.
--Et la mère n'est pas avec toi, au moins?
--Elle est retournée en voiture, elle. Moi j'étais resté derrière à boler avec des amis. Ah! Dieu de Dieu de bon Dieu, j'ai-t'y du mal! Descends un peu, dis, mon doux Marie-Pierre! Descends! Tu ne vas pas m'abandonner là crever comme une bête, hein? Ton vieux Gillioury, ton vieux frère-la-côte! Descends un peu, dis!
--Ah! ça, il nous assomme, à la fin cet ivrogne! interrompit l'aigre voix de la Glu. Viens donc te coucher, ma cocotte.
Gillioury se traîna hors de sa cachette, à quatre pattes, et regarda le gas en continuant ses lamentations. Marie-Pierre, qui allait refermer les volets, s'arrêta, ému, se retourna vers le fond de la chambre:
--Si tu le voyais, dit-il doucement. Le pauvre vieux! Il fait de la peine, va.
Impatientée, la Glu sauta du lit et accourut en chemise au balcon. Marie-des-Anges, toujours à croppetons dans l'ombre, entendit les pieds nus de la femme trottiner sur le parquet, presque au-dessus de sa tête, et une envie folle la prit, de bondir à même la muraille, de grimper là-haut, n'importe comment, par un miracle que ferait Dieu, et d'étrangler la sorcière.
--Eh bien! quoi? dit la Glu. Qu'est-ce qu'il y a? Tu vois bien qu'il est saoul comme un âne, et puis voilà tout.
Gillioury gémissait plus fort, la suppliait, elle maintenant, lui baragouinait des mots aimables pour l'attendrir.
--Tais-toi, vieux pochard, cria-t-elle. Crève si tu veux! Et toi, mon petit, va te coucher, et plus vite que ça. Ferme la fenêtre.
Le gas répondit rien, et tira docilement la persienne.
Alors, comprenant que la ruse de Gillioury n'aboutirait point, exaspérée d'ailleurs de son long silence, outrée du mauvais coeur de cette païenne qui ne faisait faire que le mal à son enfant, Marie-des-Anges sortit à son tour de la cachette, et apparut en pleine lumière, muette de rage, mais les deux poings tendus vers le couple.
--Allons bon! voilà l'autre maintenant, fit la Glu. Il ne manquait plus que ça. Nous aurons la comédie complète. Tu nous embêtes, la vieille! Es-tu contente?
Elle était revenue sur le balcon, se pencha en avant, et fit un pied de nez à Marie-des-Anges.
--Ah! vilain bougre, cria Gillioury relevé, tu la laisses insulter ton ancienne? Mateluche, va! Crabe de marais! Coeur de morgate!
--T'es donc pas mon fils, Marie-Pierre! Elle t'a donc mangé l'âme? clamait la vieille.
Le gas, immobile, se taisait. La Glu se retourna vers lui, et, pour narguer la mère, le prit par le cou et le baisa longuement sur les lèvres. Puis elle lui dit:
--N'est-ce pas, ma petite cocotte, qu'elle t'embête, la vieille?
Elle lui chatouillait doucement la nuque, le regardait en même temps dans le blanc des yeux, caressante, impérieuse. Il respira violemment, se passa la main sur la figure, et dit d'une voix sombre:
--Ah! allez-vous en, ma mère, allez-vous en! Vous voyez bien que je prends du bon temps et que je suis ben aise.
Marie-des-Anges se baissa, ramassa la poignée de gravier, la lança furieusement vers le couple, enlacé encore. La Glu n'eut pas le temps de se garer contre la poitrine du gas, et, avec un cri d'effroi et de douleur, reçut le paquet cinglant en pleine face.
La tête perdue, voyant rouge, Marie-Pierre saisit un pot de fleurs sur le balcon, le brandit en hurlant vers sa mère:
--Ah! va-t'en, va-t'en, à la fin! Tu lui as fait mal! Va-t'en, que je te dis. Va-t'en donc! Va-t'en, ou je cogne.
--Ne fais pas ça, Marie-Pierre! sanglotait la vieille. Ça te porterait malheur, mon gas. Ne fais pas ça. J'aime mieux céder.
--Aïe donc! jette-lui, disait la Glu. Jette-lui, je le veux.
Il ferma les yeux et jeta.
La vieille ne fut point touchée, mais tomba néanmoins par terre, de saisissement, en poussant un grand cri.
La Glu éclata de rire.
--Ris donc, disait-elle au gas, ris donc! Tu vois bien qu'elle est saoule aussi.
Et le gas se mit à rire, stupidement, tandis que sa mère, relevée et suivie par Gillioury, se sauvait effarée, au hasard, droit devant elle, sans oser retourner la tête, épouvantée d'avoir vu son enfant lever la main sur elle et commettre un sacrilège.
XXVI
Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer le remords d'avoir fait une chose pareille! Il fallait s'y ruer, à la joie, pour se trouver encore ben aise avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise conseillère, qui lui paya le prix de son crime en caresses nouvelles, et sans marchander, à la bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante de baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis l'abominable action. Davantage et plus précipitamment. On eût dit qu'elle ne voulait pas lui laisser le loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille à ces vagues de fond qui vous roulent et vous étourdissent quand le paquet de mer vous a déjà culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve. Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, plus encore que l'autre jour, brisé de corps et d'âme, les nerfs tordus, les moelles brûlées, et qu'il tomba soudain de male fatigue, assommé dans un somme épais.
La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper au froid regaillardissant de son _tub_, et commença une toilette savante. Elle coiffait ses cheveux dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin, les sourcils et les cils de crayon noir, les joues d'un soupçon de rouge, velouté ensuite sous un duvet de poudre de riz. Elle se parait, se pomponnait, faisant bouffer les noeuds et les agréments de sa longue robe de chambre en satin lilas clair coupé d'entre-deux en dentelle. C'était celle qui lui adoucissait le mieux les traits, lorsqu'une nuit blanche les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui, quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme d'habitude, et de faire rouler son convive sous la table sans boire elle-même que du bout des lèvres, elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec des frissons de rides sur sa peau séchée, des marbrures malsaines au teint, et les yeux au fond de la tête.
--Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai fait là de la besogne inutile et même dangereuse. Cela ne rapporte rien et coûte, au contraire. Tu te dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà assez, du petit gas.
Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se reprochait décidément, elle s'était mise sous les armes, en toilette de combat, bichonnée, maquillée, prête à entreprendre le vieux comte qui allait sans doute venir.
Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante le matin même, au moment du premier déjeuner, comme il proposait à Adelphe une partie de chasse aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans ses hautes guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des ajoncs, son fusil entre ses jambes, la mine joyeuse sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il gourmandait le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait de partir, voulait paresser comme à Paris.
--Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te réveillera. Ça te fera du bien.
--Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure.
--Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser!
--Je le sais fichtre bien.
--Eh bien! alors?
Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait en riant la mauvaise humeur d'Adelphe. Brusquement, à la lecture de la lettre, il devint soucieux lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter quelque chose dans son for intérieur, se tut, se troubla sous le regard curieux de son petit-fils, finit par conclure:
--Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras pas le bon air. Je te laisse. J'y vais tout seul.
Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à être accompagné.
Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, puis la rencontre et les questions bizarres du gas, avaient déjà excité la veille, flaira un imbroglio là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était louche! Quelle diablesse de vie menait donc son grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le pincer au demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait vraiment drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus tard promener avec sa morale, pour le tenir, pour, au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait la peine de renoncer à la chère flème du matin.
Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, sans aigreur, en plaisantant, et lui tira les vers du nez. Si le chevalier l'avait vu revêche, méchant, comme hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant à soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, sur un air bon garçon, histoire de rire un brin! Il s'agissait de taquiner le comte, pas plus! De cela, d'Amblezeuille en était, sarpejeu!
--Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, nous aurons la comédie complète, tout le monde en scène! C'est ça qui le turlupinera, ce coureur de guilledou!
--Que voulez-vous dire? Tout le monde en scène?
--Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le débucher tous ensemble.
--Mais l'abbé ne consentira pas?
--Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. Nous l'emmènerons censé déjeuner quelque part, où le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, pour lui donner encore raison, comme il fait toujours. Et la mine penaude de Kernan! Sarpejeu! quelle bonne farce!
On alla chez le docteur. Il était absent, appelé chez un malade, assez loin dans la campagne. Il ne rentrerait pas avant midi.
--Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On la lui racontera au retour.
Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa messe.
--Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. Nous ne risquerons pas de rattraper le comte en route. Parce que, tu comprends, nous allons en voiture, nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes.
--Est-ce que vous connaissez la maison où il va?
--Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, nous frappons, nous faisons le charivari à cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce!
Environ une heure après le départ du comte, Adelphe, d'Amblezeuille et le curé montaient dans le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la leçon qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, du tour _si régence_ qu'il avait machiné; et l'abbé Calvaigne, du bon déjeuner de chasse auquel il se préparait déjà en humant l'air frais, frottant son estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces.
Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait eu d'abord un moment d'hésitation. Non, c'était de la folie, de retourner auprès de cette femme! De la vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, si dangereuse à recommencer. Des échappées de débauche, oui, très bien! Mais une habitude, diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien tentants! Bah! est-ce qu'on s'acoquine définitivement, pour une rechute, une simple rechute! Sapristi! Il n'était pas encore si débile, si lâche de volonté! Pas au point de s'amouracher sérieusement, après une heure, une pauvre petite heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait peur de cette créature? Eh! non! Eh! non! Et puis, la politesse, en somme, a ses devoirs aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre par le bonjour qu'elle demandait, ce serait d'un rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas ne pas rendre cette visite. Il le devait au moins à son renom de bon gentilhomme.
Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de sa faiblesse, le comte allongeait le pas par les sentiers, coupait au court, et de temps en temps relisait la lettre, qu'il savait par coeur. Une carriole de paysan passa, au débouché d'un sentier dans un carrefour.
--Tu vas au Croisic?
--Oui, m'sieu le comte.
--Attends un peu.
Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans la carriole, pour faire la moitié du chemin plus rapidement.
Quand il arriva devant la maison de la baie des Bonnes-Femmes, son pouls battait la charge. Il retira sa casquette de velours pour s'éponger le front, qu'il avait ruisselant.
--C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, pensa-t-il.
C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut bien quand il se trouva dans le parloir d'en bas, balbutiant, rouge, le regard trouble, en face de la Glu qui lui tendait la main d'une façon câline et qui lui parut plus attrayante, plus désirable que jamais, avec son élégante maigreur drapée de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, ses yeux un peu battus, sa voix aux inflexions doucement rauques comme celles des tourterelles sauvages, et son odeur à la fois chaude et fraîche, sentant les cosmétiques et les ablutions, l'oreiller quitté à peine, le linge renouvelé, la chair soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au creux du lit.
Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et sous la caresse prometteuse de son abord, la Glu était cependant réservée. Rien d'une fille! On eût dit une vraie femme du monde. Le comte en fut encore plus embarrassé et baisa cérémonieusement la main tendue. Elle jabotait de choses banales. Elle linotait. Il la considéra, surpris, la reconnaissant à peine. Il lui semblait la voir pour la première fois. Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que ce fût, la nuit de Nantes. Il n'osa point la tutoyer.
Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le même canapé bas, étroit, où elle lui couvrit les genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de côté, comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il percevait la tiédeur de la peau, et un long chatouillement lui grimpait au long du corps. A son tour, il subissait la délicieuse torture des désirs avortés, et des voluptés tantalisantes.
--Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne me dirait pas que c'est de la besogne inutile. Le vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape.
Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant moralement à distance, elle songeait à sa devise et se disait:
--Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut qu'il s'y colle!
XXVII
En sursaut, le gas fut réveillé par un grand bruit, comme d'un orage qui éclate. D'en bas montaient des voix colères, qui se heurtaient.
Il se jeta hors du lit, courut à l'escalier, sans même se vêtir. Probablement sa mère et Gillioury étaient revenus. Il bondit au secours de son adorée en péril. Sur le palier, brusquement, il s'arrêta. C'étaient des voix inconnues qui se disputaient, des voix d'hommes. Il ne put en croire ses oreilles. Il rêvait sans doute! Où était-il? Au milieu du cliquetis des paroles, le rire de la Glu retentit soudain, vibrant, assuré, moqueur, insolent, en coup de trompette victorieuse. Elle n'était donc pas menacée? Mais alors, quoi? Qu'est-ce que cela voulait dire? Ces voix d'hommes! Ces voix d'hommes! On ne distinguait pas le sens des mots, d'ici. S'il allait écouter à la porte? Oui, pour sûr. Doucement! Qu'on ne s'aperçût de rien! Il s'agissait de ne pas interrompre les gens, de tout entendre.
Retenant son souffle, évitant de faire gémir le sapin des marches sous ses pieds nus, il descendit, furieux et furtif, et vint se poster la joue à la serrure, ayant déjà saisi quelques paroles à mesure qu'il s'approchait, et maintenant ne perdant plus un mot, mais sans comprendre encore. Toutefois, il avait reconnu la voix du comte, qui parlait le plus haut, qui criait presque.
--C'est un guet-apens, faisait-il. C'est odieux. Tu es fou, n'est-ce pas, d'Amblezeuille? Tu n'as donc pas réfléchi? Et vous, l'abbé, et vous?
--Je ne savais pas, monsieur le comte, bégayait l'abbé. Je vous jure que je ne savais pas. Ces messieurs...
--Mais c'était une farce, une simple farce! répétait le chevalier.
--Une farce! Dis donc une infamie! interrompait le comte.
--Oui, oui, une infamie! reprenait Adelphe d'un ton suraigu. Et c'est toi qui la commets, l'infamie! Oui, toi! Tout cela était arrangé entre vous tous. Vous vouliez déshonorer cette femme, ma femme. Oui, ma femme! Plus que jamais, je le veux. Ah! Je conçois votre plan. Vous êtes des jésuites. Mais je l'aime, je l'aime. Elle est noble et pure.
A cette phrase de mélodrame, la Glu riait de plus belle. Mariette, qui toujours imitait sa maîtresse, riait aussi. Et ces deux rires jetaient un grand silence au milieu des vociférations du jeune homme.
Immobile, frissonnant, tous les muscles tendus, et l'intelligence pareillement, le gas comprenait de moins en moins et se croyait endormi, rêvant, dans un cauchemar. Quel guet-apens? Quelle infamie? De qui parlait-on? Qui était cette femme, la femme du vicomte? Que faisait là monsieur le curé de Guérande? Autant de problèmes qui dansaient éperdument dans sa cervelle brouillée.
--Je vous demande pardon, madame, reprit le comte, si je me trouve obligé de prononcer des choses que je préférerais ne pas vous laisser entendre. Mais il le faut, je le vois. Ce garçon a perdu la tête. Excusez-moi de ce que je vais dire.
--Oh! faites, faites, monsieur, répondit la Glu. Ne vous gênez pas. Au point où nous en sommes, tout peut se dire entre nous. C'est une discussion de famille.
--Non, madame, répliqua le comte hautainement. C'est précisément le contraire que je désire faire comprendre à Adelphe. Je tiens à lui persuader qu'il n'y a ici qu'une affaire de galanterie, rien de plus. Mettons une affaire de débauche, s'il faut confesser mes torts. Mais...
--Vous êtes dur, monsieur le comte, fit la Glu avec une inflexion ironique.
--Dur pour moi, oui, madame. J'ai fait une faute. Je m'en accuse. J'en ai honte devant mon petit-fils. Mais cela dit, Adelphe, tends-moi la main et n'en parlons plus. Je t'ai pris ta maîtresse sans le savoir, et voilà tout.
--Tu me l'as prise! Tu...! Non, ce n'est pas vrai! s'écria le jeune homme.
--Le comte des Ribiers ne ment pas, monsieur mon petit-fils, entendez-vous!
--Tu me l'as prise! Non, non! Je ne te crois pas. Mais toi, toi, dis-le moi, ce n'est pas vrai, cette histoire-là, n'est-ce pas?
--C'est vrai, riposta tranquillement la Glu.
Il y eut un nouveau silence, plus long et plus formidable encore que le premier. Le gas ne comprenait toujours point. Pourtant, cette fois, il avait noté un détail qui le suffoquait: le vicomte avait tutoyé la femme. Nouveau mystère! Mais de qui donc s'agissait-il? Pas d'elle, pour sûr! Cette idée absurde ne fit qu'effleurer la pensée de Marie-Pierre. Absurde, en effet. Car, si elle-même eût été en jeu, comment expliquer le calme de ses réponses, son rire impertinent et victorieux de tout à l'heure, la profonde sérénité de sa voix?
Soudain le vicomte reprit, d'un ton railleur:
--Eh bien! vous avez beau faire, ça m'est égal.
--Que dis-tu? s'écria le vieux gentilhomme.
--Je dis que ça m'est égal.
--Tu es un mauvais plaisant! fit le chevalier. Allons, assez, finissons. La farce devient bête.
--Ah! mon cher enfant, mon cher enfant! soupira l'abbé Calvaigne.
--Je dis que ça m'est égal, répéta violemment Adelphe, parce que je vois clair dans vos ruses. Ah! parbleu! je connais mes auteurs. C'est la scène de la dame aux camélias. Elle se sacrifie. Elle est sublime. Mais je n'y coupe pas. Ou plutôt si. Je ne l'en aime que mieux.
--Adelphe, dit le comte solennellement, je te donne ma parole d'honneur que tout est vrai. Cette femme a été ma maîtresse.
--Monsieur le comte ne ment pas, je te le jure, Adelphe, fit la Glu.
Quoi! Elle aussi disait tu! Le gas en demeurait anéanti, haletant, pantois. Qu'allait-il apprendre, enfin? Mais de qui donc, de qui parlait-on? Il tremblait de tous ses membres, entrevoyant l'épouvantable vérité sans oser y croire encore, la trouvant trop noire pour s'y arrêter, convaincu de plus en plus qu'il roulait dans un cauchemar. Et cependant il écoutait toujours, se saoulant de soupçons atroces, les poings crispés, les yeux hors de la tête, la joue imprimée contre la serrure, dont les arêtes aiguës lui entraient dans la chair, la bouche close et sèche, le souffle rauque, le poil hérissé sur le corps.
--Eh bien! tant pis encore! reprit Adelphe, dont la voix grêle s'assombrit soudain avec une dureté résolue. Oui, tant pis! Après tout, ça aussi, même ça, ça m'est égal.
Les trois hommes poussèrent un oh! de stupéfaction à cette phrase monstrueuse. La Glu s'esclaffa en un rire strident.
--Parbleu! continuait Adelphe, vous m'embêtez avec toutes vos objections. Mon parti était pris, malgré ce que je savais. Ce que j'apprends aujourd'hui n'y change rien. Un de plus, un de moins, qu'est-ce que ça me fait? Oh! oui, je sais bien: ça vous étonne! Mais on s'étonne de tout à Guérande. C'est là un amour que vous ne pouvez comprendre. A Paris, on a l'esprit plus large.
--L'esprit? interrompit le comte. Tu veux dire la conscience!
--Eh! conscience ou esprit, qu'importe! Ne chicanons pas sur les mots, je vous prie. Soyons positifs, pratiques. Des faits! des faits! je ne connais que ça. Et voici ma conclusion nette comme un chiffre: elle a été ta maîtresse, soit! elle n'en sera pas moins ma femme.
--Misérable! s'écria le comte.
--Bravo, bravo! faisait la Glu en battant des mains ainsi qu'au théâtre. Bravo! Vrai, je ne te croyais pas si fort que ça. Tu es superbe, mon petit Adelphe! Je t'ai déjà dit que ce mariage-là était impossible, que je n'en voulais pas, que tu étais un crampon. Je te le répète. Mais cela ne fait rien. Je te trouve superbe. Tu me défends crânement. Viens que je t'embrasse pour la peine.
Tout à coup la porte s'ouvrit sous une poussée furieuse et claqua contre le mur, presque arrachée de ses gonds. Et le gas apparut.
Il avait les deux mains en avant, toutes larges, avec les doigts écarquillés, à cause de la pesée faite sur la porte et aussi à cause de l'horreur qu'il éprouvait. C'est cela surtout qui contractait sa figure en une sorte de rictus idiot, cela plus encore que la rage. On sentait qu'il était quasi en catalepsie devant l'abomination enfin révélée. Ses jambes, aux muscles durs comme des noeuds de fer, flageolaient en tressaillements convulsifs. Ses orteils serrés s'incrustaient dans le plancher. Sous sa chemise de rude toile, aux pagneaux raides, son ventre, secoué de brusques palpitations, sursautait. Une haleine courte, saccadée, hoquetée, râlait au fond de sa poitrine. Un sourd sanglot lui gonflait soudain le cou et venait crever en cri avorté dans sa gorge. De grosses larmes avaient jailli de ses yeux injectés de sang, coulaient sur sa face, blême malgré le hâle, agitée de tics douloureux, et roulaient jusqu'à sa bouche béante, dont la lèvre inférieure pendait et tremblotait.
A l'aspect de cette farouche vision, tout le monde avait reculé d'effroi. La Glu et Mariette s'étaient jetées, avec un cri perçant, dans le coin le plus éloigné de la chambre. Le chevalier brandissait sa canne. Le comte avait empoigné d'instinct son fusil et le braquait, prêt à mettre en joue. L'abbé levait les bras au ciel en bégayant tout bas de vagues oraisons qui lui venaient machinalement à la mémoire. Adelphe n'avait pas eu la force de bouger et demeurait acculé contre un meuble, pétrifié, face à face avec le gas, qui d'un élan, pouvait être sur lui.
Brusquement, un énorme sanglot ébranla tout le corps de Marie-Pierre, lui débanda tous les muscles, le détendit. Il ramena ses deux mains vers sa figure, qu'il écrasa lentement sous ses paumes étalées, comme pour en arracher l'hébétude qui le comprimait. Puis, s'avançant de deux pas brefs, il regarda fixement Adelphe et lui dit, penché en avant, se préparant à bondir:
--C'est donc toi qui la veux pour femme?
--Non, non! balbutia très vite Adelphe, vert de terreur. Non, je n'ai rien dit. Laissez-moi tranquille. L'abbé, parlez-lui, parlez-lui donc!