La Glu

Part 1

Chapter 13,961 wordsPublic domain

JEAN RICHEPIN

LA GLU

Car la gouine signait bravement ses lettres de ce véridique nom de guerre LA GLU, et son cachet portait en exergue cette devise significative: _qui s'y frotte s'y colle_.

LA GLU (page 33.)

ÉDITION DÉFINITIVE _illustrée d'un dessin original de J.-L. Stewart._

PARIS MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR 13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13

1883 Tous droits réservés

IL A ÉTÉ TIRÉ:

30 Exemplaires sur beau papier de Hollande. 10 -- sur papier Whatman. 10 -- sur papier de Chine. 6 -- sur papier du Japon.

POITIERS.--IMPRIMERIE TOLMER ET Cie.

_A HENRY LAURENT_

_Paris, 1er Mai 1881._

_Mon cher ami,_

_C'est au Croisic que j'ai eu la bonne fortune de faire votre connaissance intime. Là, pendant une quinzaine de jours, ne nous quittant jamais d'une minute, vivant d'une vie fraternelle, dans une incessante communion de sensations, de sentiments et d'idées, en pleine nature, nous nous sommes pris d'une grande affection l'un pour l'autre. Plus jeunes, à l'âge où l'on se lie trop facilement, nous serions devenus des camarades, et rien de plus. Les hasards de l'existence nous auraient ensuite déliés. Par bonheur, nous étions déjà hommes au moment de cette rencontre. Les noeuds ont donc été serrés plus fort, non-seulement à fleur de peau, mais entrant au fond de l'être, et ainsi la sympathie passagère s'est changée en une amitié durable. Voilà pourquoi nous n'avons pas laissé mourir ces douces relations, écloses là-bas dans la familiarité de courtes vacances; et même la grand'ville, au lieu de nous séparer au retour, nous a rapprochés davantage. Parmi les tracas, les peines et les joies de la lutte, bien que nous soyons sur deux points éloignés et quasi opposés du champ de bataille parisien, vous dans les rudes et absorbants labeurs du commerce, moi dans la mêlée littéraire, malgré nos préoccupations si différentes, toujours nous nous sommes senti les coudes. De plus en plus j'ai pu apprécier votre coeur exquis, votre esprit rare, votre vaillance, et compter au nombre de mes jours ensoleillés celui où vous avez mis pour la première fois votre main dans la mienne. Permettez-moi donc de vous dédier ce livre, en vous demandant pardon toutefois de n'avoir pas mieux à offrir en hommage à une si précieuse affection. Tel quel, je suis sûr qu'il vous sera cher, quand ce ne serait que par le souvenir du Croisic, où vivent mes personnages, où naquit notre amitié._

JEAN RICHEPIN.

LA GLU

I

En vérité, il fallait être un original comme ce brave docteur Cézambre, pour s'en revenir ainsi nonchalamment, au simple pas de son bidet, sans piquer un temps de trot, par cette nuit de mars, sur la route en isthme qui va du Croisic à Guérande à travers les salines. A coup sûr la route était belle, avec ses bordures de marais fleuris de moisissure rose, et, d'autre part, le ciel de trois heures du matin n'était point laid non plus, avec son pailletis d'étoiles pâlissantes et son mince croissant de lune qu'une antique chanson bretonne compare à une rognure d'ongle angélique. Mais le docteur devait être blasé sur tous les détails de ce chemin paludaire, qu'il connaissait par coeur; et, quant à ce joli ciel clair, l'agrément en était singulièrement amoindri par une petite bise aigre qui vous sifflotait aux oreilles en vous les pinçant. En outre, le docteur était las et courbatu, après l'accouchement laborieux qu'il venait de faire, et tout autre, à sa place, se fût hâté de rentrer à la maison, où l'attendaient son vieux rhum pur Jamaïque et son large lit chaudement garni d'une couette. En vérité, il fallait être un fieffé original pour ne pas se rendre à toutes les bonnes raisons qui conseillaient un prompt retour, et pour s'attarder de la sorte en rêvasseries nocturnes et éventées.

Ainsi pensait sans doute, quoique plus confusément, le pauvre Biju, dans sa jugeotte de bidet breton, donc entêté. C'est pourquoi, de temps à autre, il hennissait bruyamment vers l'écurie et le picotin, secouait la tête, s'ébrouait pour s'envahir, et tirait sur la bride afin de rappeler son maître à la sage réalité. Mais il n'y gagna que d'être enfin rappelé lui-même à l'obéissance, par un impérieux coup de rêne qui le fit s'encapuchonner, et qui lui prouva que décidément la consigne était de marcher au pas comme si l'on baguenaudait en juin le long d'un champ de luzerne.

Le docteur avait battu le briquet, allumé sa pipe anglaise en bois de violette, enfoncé ses pieds à l'étrier jusqu'à la boucle des houseaux, et, installé sur sa profonde selle ainsi que dans un fauteuil, il songeait.

Non pas au paysage, d'ailleurs, ni au charme délicat du ciel. Il songeait à son destin, à son passé triste, à son avenir monotone. C'est encore ce diable d'accouchement qui l'avait mis en humeur de mélancoliser. Chaque fois qu'il venait de faire un accouchement, c'était la même chose.

Quelle joie cela devait donner, de voir naître un de ces bouts d'homme, en qui l'on revit, d'entendre le premier cri de ce rien du tout qui bientôt vous appellera papa! Quel bonheur de regarder éclore, puis s'épanouir, la chair de sa chair, la fleur de son sang! Et ce bonheur, cette joie, il ne les avait jamais éprouvés, le pauvre docteur, il ne les éprouverait jamais sans doute. Il était vieux maintenant, la cinquantaine passée. D'ailleurs, quoi! même plus jeune, il ne pourrait pas. Il y a des choses irréparables. Il y a, dans l'existence, des cassures que rien ne raccommode. Ah! ce beau rêve, d'une famille à aimer, il l'avait fait, lui aussi, parbleu! Et il aurait pu en jouir comme les autres. Il aurait pu...! oui, mais voilà! La vie avait mal tourné pour lui. Sa femme...! oh! mordieu! sa femme...

Et il serra les genoux et crispa sa poigne, dans un mouvement de rage, si bien que Biju, tout guilleret, crut qu'il fallait cette fois partir au trot, et s'attira encore un bon coup de mors sur les barres.

Et le docteur se rappela cette maudite femme, par qui son existence entière avait été gâchée irrémédiablement. Dix ans, il y avait dix ans qu'il s'était sauvé d'elle. Sauvé, c'était le mot. Il n'avait pas eu le courage de la tuer alors, l'aimant toujours malgré la faute commise. La faute, non, mais bien les fautes. Pas même un adultère simple, mais bien un gourgandinage éhonté: tous les jeunes gens d'une ville lui avaient troussé la cotte, à cette gueuse, à cette fille. Et il ne l'avait pas tuée, pourtant. C'était lâche, pour sûr, il le sentait bien. Il aurait dû lui casser la tête. Mais est-on maître de ce qu'on fait, en amour? Même dans cette boue, il l'adorait, comme un chien. Pris par la viande, par l'appétit, par l'habitude, est-ce qu'on sait par quoi? Et c'est justement pour cela qu'il l'avait quittée. En cela, oui, il s'était montré brave, et crânement. Il lui avait fallu se prendre le coeur à deux mains et se l'arracher de la poitrine pour partir. Mais il l'avait fait. Cela, c'était bien. Ne pouvant la tuer, il avait au moins eu le courage de ne pas retourner à son vomissement. Il ne s'était pas non plus fait sauter le caisson. Pourquoi? Un vague espoir, peut-être, de la voir un jour se repentir? Non, pas même cela. Il avait survécu, simplement par dignité. Un sentiment viril lui était revenu, une fois loin d'elle: que diantre! une saleté pareille ne valait pas la mort d'un homme! Il avait eu raison, en résumé. Un mot de Napoléon, lu dans le _Mémorial_, lui sonnait souvent à l'esprit, le consolant: «La seule victoire, en amour, c'est la fuite.» Il avait fui. Il était victorieux. En restant, il aurait fini par tout laisser, tout, jusqu'à l'honneur, dans cette bourbe.

Pourtant, qui aurait cru que ça s'en irait de la sorte en eau de boudin, en eau sale, ce joli roman où il avait voulu se rafraîchir après le doubler du cap de la quarantaine? Était-elle assez pure, assez petite fille, assez bandeaux à la vierge, cette mignonne Fernande qu'il avait rencontrée à Douai, dans une patriarcale famille de professeur. Parbleu! il s'en était épris aussitôt, avec toute l'ardeur d'un marin lassé des aventures, avec toute la naïveté d'un célibataire, déjà vieux garçon, grisé par le sent-bon des armoires rangées et par l'enveloppante fumée du pot-au-feu!

Et toute sa vie errante d'auparavant lui remontait au coeur, aujourd'hui, comme elle avait fait alors, quand il avait songé pour la première fois au repos possible, aux douces joies du ménage.

Parti à dix-huit ans comme élève-médecin de marine, à la suite d'un coup de tête qui l'avait brouillé avec ses parents, Pierre Cézambre ne les avait jamais revus, et avait depuis lors donné de la bande dans tous les hasards d'une existence ballotée aux quatre coins du monde. Sans ennui, d'ailleurs! A bord, le travail, la lecture, les grasses histoires de quart. A terre, les bordées, les orgies de _loupe à terre, en route pour Cythère, vent arrière!_ Fringales de viande fraîche, n'importe de quelle couleur, dans les Rydecks de partout! Ivresses cuvées parmi les chansons de _mathurins_ en partance:

C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette! C'est pas ça! Naviguons, ma brunette! Roul' ta bosse, tout est payé.

Vingt-cinq ans il avait ainsi roulé sa bosse, s'instruisant aussi, devenu docteur, et, ce qui vaut mieux, philosophe, pour avoir beaucoup rêvé et beaucoup réfléchi, malgré les haltes de ribote, ou peut-être à cause de cela. Somme toute, un caractère trempé, un esprit aiguisé, l'un et l'autre d'acier fin, mais le coeur toujours _en coeur_, autrement dire coeur de jeune homme, même d'enfant. Ce grand dur à cuire, au cuir tanné, ce long sec-aux-os, tel qu'un pantin en bois des îles, avec son corps sans fin et noueux d'articulations, son _facies_ glabre de don Quichotte sans moustaches, débarbouillé comme de jus de chique, ce vieux _bachelor_ à mine de négrier, avait gardé là-dessous une innocence de Paul qui n'a pas encore embrassé Virginie.

La Virginie, elle était apparue dans Fernande. Non pas une beauté, pourtant! Et qu'importait, à lui qui connaissait toutes les splendeurs de chair de la mappemonde? Ce n'est pas ça qui lui eût donné le tic-tac dans la poitrine. Mais elle était d'allure candide, de charme intime, maigriote et mièvre, confite en pudeur réservée, et gaie néanmoins, une fleur tendre et claire aux yeux, de parfum discret et ravigotant tout de même. Petite, mince, à corsage de fillette, le regard gris sous des cheveux blonds cendrés, tapotant du Mozart au piano, experte en gâteaux et en confitures, l'index grêlé de coups d'aiguille, une trouvaille, quoi! Pas pour un autre, sans doute, à qui elle eût semblé banale et fade! Mais oui, pour lui, pour ce coeur de collégien. C'était la petite cousine qu'il n'avait point eue, la pensionnaire qui vous donne les premiers rêves de famille. Dix-huit ans! Bien jeune à côté de ses quarante passés, à lui. Non pas, puisque lui, de coeur, ne comptait pas plus qu'elle. Il y a, comme cela, des malentendus dans la rencontre des êtres.

Ah! pourquoi se remémorer toutes les excuses de l'erreur commise? Eh bien! oui, là, il s'était trompé, bêtement, en dadais. Les petits gâteaux, les confitures, le thé du soir après le whist avec le vieux professeur et la mère (si bons tous deux pourtant), et aussi les sonates perlées sous les menottes à mitaines, et les rougeurs timides, et les gaucheries mutines, mensonges, mensonges! Sous cette eau dormante, fond de vase. Et la vase était remontée à fleur d'eau, et il en avait bu un coup, une amère gorgée puante, à en mourir. Comment cela était-il advenu? Était-ce sa faute? Était-il trop vieux pour cette jeunesse, ou plutôt trop jeune pour cette âme vieille d'avance, corrompue en stagnation, à dessous de boue fétide? Qui sait? Il l'avait aimée de toutes ses forces, voilà tout. Résultat...

II

Le docteur aurait pu continuer ainsi pendant longtemps, à mâcher et remâcher ses tristesses, au pas maintenant régulier de Biju, et non-seulement jusqu'à Guérande, mais jusqu'à Nantes, jusqu'à Paris, jusqu'au bout du monde. Quand il était de la sorte en humeur noire, ça durait ferme. Heureusement il fut soudain réveillé de ses mauvaises rêvasseries, et Biju, du même coup, redressa l'oreille et renâcla, à un cri lointain et lugubre, qui venait du côté de la mer, et qui se traînait comme un râle dolent au ras des salines.

--Écoute donc, fit le docteur en pesant sur les rênes du bidet.

Et, comme ils demeuraient immobiles sous le vent, la même plainte sanglota, tout là-bas encore, plus proche cependant, plus furieuse aussi; car maintenant on distinguait que ce n'était pas une plainte seulement, mais en même temps un appel de colère, comme de quelqu'un qui désespère et s'indigne tout ensemble.

--Oh! là! oh! cria le docteur dans le cornet de ses deux mains.

Et, la voix se rapprochant encore, on entendit, nettement, cette fois:

--Eh! Marie-Pierre, c'est-y toi, mon gas? Marie-Pierre, Marie-Pierre!

--Oh! là! oh! reprit le docteur, par ici!

--Marie-Pierre! Mon gas! Marie-Pierre!

Toujours criant, la voix vint du côté de la route. Le docteur poussa lui-même au-devant d'elle, jusqu'au tournant du bourg de Batz, où Biju fit un saut de mouton, en se trouvant nez à nez avec un grand fantôme qui sortit tout noir du marais blanc.

C'était une vieille femme en cotillon court, la coëffe de travers, le front fouetté par des mèches grises échevelées, les yeux hors de la tête, et qui gesticulait étrangement. Elle dit tout de suite, sans reprendre haleine:

--Vous l'avez-t'-y vu, monsieur Cézambre, vous l'avez-t'-y vu, not' gas?

--Tiens, fit le docteur, c'est vous, la mère Marie-des-Anges! Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose, à votre gas?

--Il est perdu, quoi donc, il est perdu pour tout dire.

Et elle se mit à crier vers les dunes:

--Eh! Marie-Pierre! mon gas! Marie-Pierre!

--Voyons, dit le docteur avec autorité, et en la prenant par les bras, voyons! mère Marie-des-Anges, soyez donc raisonnable. Expliquez-moi cela, sacrebleu! ça vaudra mieux que de vous égosiller inutilement. Perdu? qu'est-ce que vous voulez dire? Perdu? Allons, contez-moi la chose. Nous le chercherons ensemble, après.

Alors la vieille, les nerfs brusquement détendus, s'appuya le front sur l'épaule du bidet, et se prit à pleurer en répétant:

--Mon pauv' gas! mon pauv' Marie-Pierre! Il y laissera ses os, bien sûr! Il y laissera ses os et son salut! Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon pauv' gas!

Puis d'une voix volubile et rageuse, elle narra que Marie-Pierre avait fait, elle ignorait comment, la connaissance d'une dame, nouvellement installée au pays, une Parisienne, un chiffon, un chien coiffé, dont il s'était rendu amoureux, l'enfant! Une drôle de particulière, d'ailleurs, qui ne venait jamais dans le Croisic et qui passait tout son temps à galopiner le long des grèves ou au flanc des roches, comme une chèvre. Et laide avec cela! Tous ceux qui l'avaient aperçue n'avaient qu'un mot pour le dire. Elle était maigre et frétillante ainsi qu'une crevette. Des cheveux jaunes. Toujours vêtue en espèce de garçon. On lui voyait les jambes plus haut que le genou. Et c'est de ça que Marie-Pierre était possédé! Car il en avait dans la peau, le caillaud! il n'en mangeait plus et n'en dormait plus. Quant au travail, bonsoir! Les journées lui filaient devant les yeux à ne rien faire, à galopiner lui aussi, partout où prétentainait l'autre. Il la flairait et la suivait à la façon d'un chien traîné par le nez à la queue d'une lice. Il en était fou, quoi! Si ça ne donnait pas pitié, de voir une maladie pareille chez un pauv' petit gas de dix-huit ans! Et son dernier, vous savez, son seul restant de neuf, tous _péris à la mé_ comme le père. Elle l'avait tant soigné, celui-là, tant sucré, pour tout dire, élevé dans du coton, par ma foi, avec serment à l'autel qu'il n'irait jamais sur la grande gueuse où étaient morts les autres! Elle le voulait garder auprès de sa fine cousine Annaïk Renaud, la fille d'Aimé Renaud, l'orpheline d'Escoublac, sa promise, qui n'avait non plus que dix-huit ans, et qui l'aimait bien aussi, et qui se désolait, navrée maintenant par la démoniaque folie de Marie-Pierre. Car il y avait de la diablerie dans tout cela, n'est-ce pas, monsieur Cézambre? Un savant devait pouvoir expliquer pourquoi ce bout de femme, ce pou de sable, avait ainsi pris l'âme de Marie-Pierre, le plus beau petit gas de la côte, depuis le Croisic jusqu'à Saint-Nazaire, et si vertueusement éduqué, et si pieux. Harné! cette femme-là était une jeteuse de sorts, pour tout dire, peut-être bien une Kourigane, hein?

Le docteur avait laissé la vieille répandre tout à l'aise sa colère verbeuse. Il ne l'interrompit qu'à ce dernier mot, pensant qu'une discussion à la traverse pourrait détourner un peu ce torrent de plaintes.

--Une Kourigane! fit-il. Mais il n'y a plus de Kouriganes, ma bonne Marie-des-Anges.

--Ah! dit la vieille, vous êtes encore un mécréant, vous, sauf le respect que je vous dois. Et si ce n'est pas une Kourigane, donc, comment vous expliquez-vous la berlue de mon petit gas?

--Votre petit gas, reprit le docteur, est précisément comme les chiens dont vous parliez tantôt. Les hommes ont l'amour vers les dix-huit ans, ni plus ni moins que les chiens ont la maladie vers les six mois. Quant à la Parisienne, c'est une Parisienne, en effet, et pas autre chose. Un laideron, possible! Un chien coiffé sans doute! Qu'est-ce que ça fait, quand on a le premier poil sous le nez et que le sang vous travaille? On les aime comme ça tout aussi bien. Mais rassurez-vous, la mère. C'est un feu de paille qui ne durera pas.

--Ah! pardi, je l'ai cru comme vous, dans les commencements, quand Marie-Pierre se contentait de courasser pendant le jour après elle. Mais, quoi! Voilà qu'il y passe la nuit à c't'heure! C'est la perdition, bien sûr.

Le docteur eut un gros rire bon enfant.

--Vous n'êtes pas raisonnable, dit-il, vous ne vous rappelez pas votre jeune temps, la mère. Sacrebleu! la nuit est faite pour ces choses-là, voyons!

--Eh! interrompit aigrement la vieille, si ça le presse tant, qu'il épouse tout de suite Annaïk. Ni elle ni moi ne dirons que non. Mais qu'il ne fasse pas l'amour comme une bête, sans la bénédiction du bon Dieu! Oui, comme une bête! Car ce n'est pas dans la chambre qu'ils commettent le péché, pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air, à la mode des bêtes de nuit, et sous l'oeil des saints anges qui les regardent de là-haut, par le trou des étoiles.

Et la vieille déblatérait avec des gestes tragiques et ses longs bras dressés vers le ciel. Elle ajoutait qu'elle était allée crier devant la porte de la maison qu'habitait la Parisienne, près de la baie des Bonnes-Femmes, et qu'on ne lui avait pas répondu, et que c'est pour cela qu'elle errait au bord de la mer, cherchant dans quel trou de Kourigans la diablesse cachait ses salauderies avec le petit gas.

--Ils ne vous ont pas répondu, dit le docteur, parce que vous les dérangiez. Mais ne perdez pas la tête pour cela, la mère. Allez, ils ne sont pas à se promener dehors, je vous en réponds. Ils sont au chaud, au gîte. Votre gas vous reviendra demain, un peu las, et voilà tout. Encore quelques nuits de la sorte et la gourme sera jetée. Plus c'est fort, moins, ça tiendra. Si vous voulez m'en croire, retournez vous coucher. Vous vous rendez malade, à vous enrouer dans le vent du matin.

Mais Marie-des-Anges ne l'écoutait déjà plus. Elle était repartie par les salines, marchant à grands pas du côté de la mer. Et, tandis que Biju prenait allègrement le trot vers Guérande, le docteur entendit de nouveau la voix lamentable et furieuse qui recommençait à crier sur la dune:

--Marie-Pierre! Marie-Pierre! Où es-tu, mon gas? Ohé! Marie-Pierre!

III

Le lendemain soir, qui était un jeudi, le docteur, bien reposé, rasé de frais, ayant oublié les mélancolies de la nuit passée et même la rencontre de Marie-des-Anges, dînait chez le vieux comte Audren de Kernan des Ribiers, avec l'encore plus vieux chevalier d'Amblezeuille, et l'abbé Calvaigne, curé de Guérande.

Tous les jeudis, le comte réunissait ainsi à sa table son plus ancien ami, et comme il disait, ses deux médecins, celui du corps et celui de l'âme. A la vérité, ses deux médecins ne lui servaient pas à grand'chose; car malgré ses soixante-cinq ans, il se portait à merveille, et, malgré sa fidélité à l'ancien régime, il ne donnait pas dans la dévotion. Aussi n'avait-il guère recours au docteur et au curé qu'une fois par an, au premier pour se purger vers la mi-mars, et au second pour son unique communion pascale. Ces deux devoirs remplis, il avait accoutumé de dire en se frottant les mains:

--Me voilà encore récrépit pour douze mois.

D'autre part, son amitié avec le chevalier était assez singulière, puisqu'ils ne pouvaient s'entendre sur rien et ne parlaient qu'en discutaillant sans cesse, depuis bientôt un demi-siècle qu'ils se connaissaient.

N'empêche que ces soirées du jeudi leur semblaient à tous quatre fort agréables et la seule distraction possible à chacun dans ce trou de Guérande. Le comte était un bon vivant; le chevalier, un original; le docteur tenait des deux, avec une pointe de philosophie plus sérieuse; l'abbé donnait raison à tout le monde et _liait_ en quelque sorte la sauce de ces éléments divers.

Quand le docteur arriva, le comte et le chevalier étaient déjà en train de s'aguicher à propos du jeune vicomte Adelphe, le petit-fils de la maison, en ce moment à Paris, où il faisait, depuis un an, danser une ronde un peu bien folle aux écus de son grand-père.

--Parfaitement, disait le comte, je lui ai coupé les vivres, et j'ai eu raison.

--Tu as eu tort, riposta le chevalier. Ce n'est pas d'un gentilhomme, ni une chose à faire à un gentilhomme.

Gros, court de taille, la tête dans les épaules, sanguin, le comte avait la face pourpre et fourrageait violemment sa barbe blanche en collier. Petit, maigre, ratatiné, jaune, le chevalier parlait sec, crispant sa longue figure glabre, aux rides sans nombre, et faisant craquer les phalanges de ses doigts qui semblaient en buis.

--Voyons, docteur, s'écrièrent-ils tous deux à l'entrée de M. Cézambre, je vous prends pour juge.

--Vous avez tort tous les deux, répondit-il en riant, et je vous renvoie dos à dos.

--Eh! parbleu, non, fit le comte. Vous ne me persuaderez pas que je n'ai pas raison de couper les vivres à un gaillard qui m'a mangé vingt mille livres depuis un mois, quand je n'en ai que trente mille de rente.

--Sarpejeu, si, fit le chevalier, tu as tort. On ne laisse pas un des Ribiers sur le pavé, où il peut choir dans la crotte.

--C'est justement pour l'empêcher d'y choir, reprit le comte.

En ce moment entrait l'abbé, qui fut assailli par la même proposition d'arbitrage déjà faite au docteur.

--Vous avez raison tous les deux, conclut l'abbé, avant d'avoir rien entendu. C'est une question de nuances, j'en suis sûr; il n'y a qu'à s'entendre.

--S'entendre! avec lui! pas possible! dirent à la fois le comte et le chevalier, chacun haussant les épaules avec une moue de dédain pour l'autre.

A table, la discussion continua, mais pour s'arrêter net avec un froid jeté, quand le comte, vraiment navré, avoua enfin qu'Adelphe poussait la folie jusqu'à vouloir épouser une gourgandine de là-bas, celle-là même pour les beaux yeux de qui vingt bonnes mille livres avaient passé en fumée. A la nouvelle des désirs matrimoniaux du jeune homme, le comte avait écrit, fait prendre des renseignements: il n'y avait pas à en douter, la future était une cocotte, ni plus ni moins qu'une rôtisseuse de balai. D'ailleurs, Adelphe lui-même ne s'en cachait qu'à moitié. Sa lettre, avec insinuation de mariage, parlait d'un _passé douloureux_, d'une _âme incomprise_, de _réhabilitation_, un tas de billevesées qui ont cours dans la morale contemporaine. Ah! mais, pas de ça, Lisette! Qu'on s'amuse, qu'on ait des maîtresses, qu'on soit même un bourreau d'argent, rien de mieux! Il faut que jeunesse se passe...

--Et vieillesse aussi, interrompit le chevalier. Car tu ne t'en prives guère, toi, bien que tu sois barbon.