La glèbe

Part 2

Chapter 23,810 wordsPublic domain

Sa famille ne voulait qu'il se mariât. Ainsi la fortune reviendrait à Guy de Bressel, le Saint-Cyrien, et à Julia de Fourmies qui étudiait encore chez les religieuses de Sainte-Clotilde.

Il le comprit nettement après quelques heures de conversation avec le marquis et le baron installés chez lui pour la chasse des oies sauvages qui, en ce moment, passaient.

--Vous êtes, Monsieur, proclamait de Bressel une nuit d'affût, vous êtes, par ma foi, un bien heureux gentleman. Des chasses superbes, un marais enviable, une cave de vieux notaire. Vous avez tout jeune rôti des balais avec une femme charmante, vous vous y êtes même brûlé quelque peu. Des souvenirs exquis, quoi. Que faut-il de plus?

--Si vous croyez, mon oncle, que c'est drôle de vivre tout seul ici.

--Voilà bien les Français d'aujourd'hui. La vie de gentleman-farmer les ennuie. Voyez donc vos voisins les Anglais! quels gaillards.

--Mon cher, vous raisonnez comme une petite fille, insista le baron. Que voulez-vous? Vivre à Paris? Manger vos pièces de dix sous avec des femmes de brasserie comme un fils de quincaillier? Vous auriez honte de mener cette existence. Aux gens comme nous, pour fréquenter les boulevards, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Or, nous-n'en-a-vons pas. Alors la vie là-bas, sans le sou, c'est comme ces cartouches vides, un peu de fumée, et puis rien. Tout le monde s'en aperçoit et se moque.

--Il faut se résigner, Monsieur, il faut se résigner. Nous nous résignons bien, le baron et moi, et Dieu sait pourtant si cela est dur.

--Après dix ans de Tortoni se retirer ici, oui; c'est dur.

--J'ai envie de me marier, dit fermement Cyrille.

Ils se firent affectueux. Eux prirent épouses. Eh bien, là, entre parents, on peut en convenir: les symphonies conjugales se rompent de fréquentes discordances. Mme de Fourmies qui autrefois brillait aux réceptions de l'empereur, reproche aigrement au baron ce rôle obligatoire de châtelaine recluse. La marquise de Bressel, morte depuis dix ans, ruina son mari en jouant à Monaco. Cyrille revoit ces deux dames lui offrant des louis lors des vacances. Leurs petits chiens le mordaient aux jambes.

On narre le cycle de la famille, les héritages contestés, les unions manquées, le suicide d'un cousin que les dettes conduisirent à l'escroquerie, les réparations des châteaux, les vitraux donnés en pompe à l'église du village. On remonte à l'époque de la Révolution, où les ancêtres réfugiés en Angleterre enseignaient le latin pour subsister. Puis revient le récit glorieux des batailles anciennes où, valeureusement, se comportèrent les aïeux, des ligueurs.

Ils parlent bas, à genoux dans la hutte, appuyés aux lucarnes ouvertes vers l'étang; et leurs yeux experts visent la nappe de ciel déchiquetée par les roseaux.

L'eau verte stagne entre les gerbes d'herbes. Des fois elle se ride et la ride étend jusqu'aux rives son ourlet lumineux qui court. Des fois elle se gonfle de bulles grossissant, crevant. Blanche, la tête d'un nénuphar surnage emmi les feuilles palmées.

A ces récits où s'évoquent les robustes cavaliers bondissant à travers mousquets et piques, Cyrille s'émeut et se gronde. Pourquoi des instincts bas l'incitent-ils aux mésalliances. Il jure de se vaincre. Se vaincre, soi, chose facile, mais vaincre la hantise fantastique, le Rire tors et vert; le terrasser autrement que par le sommeil de l'ivresse, le pourra-t-il? Il se connaît incapable de subir une heure le Rire, cette menace de folie et de funérailles.

Et voici que le conquiert la terreur hallucinante. Dans les roseaux, dans l'onde verte et plane il aperçoit, glissant entre des lames d'eau, la robe écarlate de Denise, ses gants noirs.

Alors il répète:

--Ça ne fait rien, je veux me marier.

--Mais avant de vous marier, Monsieur, songez au moins à vous corriger de votre ivrognerie. Vous ne pouvez pourtant apporter cela à une jeune fille en cadeau de noces.

--Vous êtes méchant, mon oncle. Vous savez bien que ça ne dépend pas de ma volonté, le médecin vous a dit l'influence originelle, atavique; mon père était alcoolique.

--Il en mourut: Prenez garde.

--Hé! je sais, je sais. Aussi je ne veux plus rester seul. Non, je ne veux plus.

--Chut!

Les ailes des oies battent sur le ciel ainsi que des éventails éployés. Silencieusement. De leur vol, elles cernent la mare. Et subitement, à six, elles plongent dans les herbes. Les herbes fléchissent, froufroutent, puis oscillent longtemps.

Une tête, ombre pointue, saillit d'une touffe de roseaux. Les fusils tonnent. Aux lourdes répercussions des coups, les volatiles s'élèvent; des masses noires, indécises, qui, une à une, versent, tuées.

Seule une fuit au ras des ajoncs, toutes pennes étalées, sous les montantes fumées de la poudre.

VII

Lucienne étant noble qu'objecteront les oncles? Le manque de fortune? Comme Cyrille sera fort pour leur reprocher cette mesquinerie.

Il se lève titubant et mol, mais la volonté de vaincre l'arbitraire de la famille et de faire oeuvre libre le raffermit. Une intime colère, un désir extrême d'aimer mus au paroxysme par l'ivresse, lui suggèrent des actes. Il commande de préparer une valise pour un court voyage et d'atteler le dog-cart.

A Lille, les promeneurs bien mis, aux élégances britanniques, captivent son attention. Puis, chez un tailleur de vitrine limpide et d'enseigne sobre, il se livre aux mains des commis obséquieux qui le mètrent. Quelques jours après il regagne sa ferme, muni d'une complète garde-robe de clubmann.

En trois visites, Lucienne lui emporta l'esprit. Elle parlait bas avec un accent mièvre, et les paroles soupirantes fuyaient vite de ses rosâtres lèvres. Dans ses gestes affables et menus, une gentillesse de maigriote. Elle avait sur la taille mince, une poitrine ronde, une tête futile à veines bleues, à pupilles ardoisées, à cheveux d'ambre. Adorablement elle jouait du piano, et ses doigts fins sautelaient sans lassitude. Cyrille passe ses après-midi à La Verdière dans le salon empli de colifichets, de chaises frêles et dorées, de meubles à pompons, de fleurs gerbées par gammes chromatiques dans des vases simples.

Des heures il contemple la nuque gracile de Lucienne et la montante torsade de sa chevelure. Alors le saisit le désir de dénouer ces cheveux, de mordre à pleins baisers cette nuque blanche. Puis il se juge pur imbécile. De même que Denise, Lucienne l'enjôle. Il se prévoit la subissant avec tous ses caprices de petite fille coquette, ses gamineries, ses fugues sautillantes et rieuses qui refusent, ses bouderies qui obtiennent.

La gêne des dames des Flochelles ne se trouva point si grande qu'on l'avait dit d'abord.

Lucienne, outre la propriété de La Verdière, possédait une dot. Mme des Flochelles, anglaise de naissance, irait vivre, après le mariage, dans le comté de Kent, au manoir de son père qui, très vieux, désirait une compagnie.

L'aveu de ces détails intimes promut Cyrille au rôle officiel de fiancé.

Dès lors il se reprocha sa trop hâtive détermination. Il eut peur de Lucienne, si pauvre, sans terres; il eut peur de son charme; il craignit qu'elle ne l'abandonnât, un jour comme l'autre. Il chercha le moyen de rompre.

Puis le soir, chez lui, quand le goût amer de l'alcool lui remémorait les extases de ses amours débutantes, la vision de la jeune fille si différente de l'autre, exquise, lui promettait des délices encore neuves, pudiques et mystérieuses, dont le rêve le pressait.

Il aurait La Verdière; et la modicité de ses ressources demeurerait inconnue des paysans. Car, autrement, le domaine pouvait échoir à un autre acquéreur et les gens ne failliraient pas alors à le dire ruiné.

Comme les oncles, il possédera son château. Et ses voeux de luxe sont réalisés d'avance par cet intérieur charmant et diffus. Plus de soirs mornes dans la vaste cuisine de ferme.

Des heures de béatitude parmi les fleurs et la lueur mordorée des lampes, aux sons agiles du piano, à la vue de Lucienne en jupes claires. Le vice en mourra.

Mais une jalousie anticipée le harcèle. Il redoute de lui déplaire, d'être quitté. Bien que sûr d'abandonner son habitude, il appréhende une minute de faiblesse, où sa résolution sombrerait, et qui, pour toujours, la dégoûterait d'un ivrogne. Un autre alors la lui enlèvera. Et il s'attarde à méditer des vengeances extraordinaires, éternelles.

Une scène terrible avec le marquis de Bressel détermina Cyrille. Il déclara qu'il ne voulait consentir à sacrifier sa vie pour accroître la fortune de ses cousins et devenir vieillard à espérances; que le célibat ne lui valait rien; qu'il aurait Lucienne des Flochelles, une jeune fille noble, instruite, d'une élégance extrême et de goûts modestes; qu'il n'était plus un enfant; que sa famille pouvait bien ne pas assister au mariage, que cela lui paraissait indifférent.

Ils s'épousèrent à minuit selon le rite de la famille dans la chapelle du château de Fourmies, au milieu de buissons de cierges.

En Ecosse, au bord d'un lac uni, et ceint de grandes roches violettes qui s'y miraient, ils vécurent un mois en des extases, en des frémissements.

VIII

Le soleil fulgure vers les betteraves violettes et miroitantes, vers la masse tassée des blés pâles. Parmi l'énorme bruissement des fétus et des guêpes, le ciel jaillit, s'incurve bleu.

Sur la terre Cyrille s'est couché; et ses yeux cillent lacérés par les lueurs de l'air.

Il a fui la maison de peur de crime. Le Saint-Cyrien de Bressel causait bas à sa femme qui, écoutante, souriait. Ainsi les surprit-il sous les palmiers de la serre, au retour des champs. Il a fui pour ne point tuer. Et il courut des heures, des heures, à toutes forces, en rond. Puis, les forces éteintes, il tomba, capable enfin de ne plus se souvenir. Du moins la vision se disloque dans son imagination lassée, dans sa tête lourde. La douleur des muscles amende la douleur de l'esprit.

Que fit-il à cette femme pour qu'elle le haïsse? Son amour de vierge avoué, c'était donc leurre. Pourquoi l'avoir reçu, pourquoi s'être donnée?

Le souffle passe avec peine dans sa gorge étrécie d'angoisse. Il n'est dans l'air que le bruit de son râle, et une alouette planante qui jacasse, et ses ailes qui étincellent.

Lucienne tenait à sa bouche une rose blanche. La rose blanche, Cyrille se la représente exacte avec un pétale jauni qui frôlait les lèvres mièvres, les dents. L'autre la voulait avoir, et elle refusait en riant.

Le rire, la nuque penchée sous les frisures et le casque de cheveux lisses, le rire et la nuque penchée pour plaire à un autre! Cela le torture. Il imagine quelles durent être leurs moqueries à son égard. Et cependant pour elle, il se transforma, il tua son habitude de vin. Jamais l'ivresse ne le reprit bien qu'il eût voulu enfouir ses craintes jalouses dans le sommeil lourd de l'alcool.--Les voilà toutes réalisées ces craintes: lui moqué par ce jeune homme, un imbécile, un ignare auquel il donna des répétitions pour ses examens de l'École et qui fait des fautes d'orthographe.

Ira-t-il provoquer un pareil gamin? On se gausserait. D'ailleurs il ne peut même pas affirmer son soupçon: ils se séparèrent tout de suite avant de l'apercevoir. Sans se retourner elle s'esquiva; mais sa course était si jolie, ses jupes froufroutaient avec tant d'art que par cette fuite même elle désirait sans doute plaire à l'autre.

Puis la douleur se fait toute physique. La rose blanche le gêne comme le gênaient, lors de ses ivresses, les blancheurs des linges. Chaque fois qu'il s'imagine cette posture de Lucienne, des frissons le torturent et tressautent par ses membres. C'est la vie toujours morose, et le bonheur exilé.

Et il se souvient des souffrances anciennes subies pour Denise. Il se souvient du recours suprême, le sommeil où les alcools enfouissent l'esprit.

Au cabaret il assomme sa douleur à coups de vin.

IX

Ce devint sa vengeance, voir Lucienne au soir quand il rentrait ivre.

La raison vaincue par le vin, sa colère éclatait pour une chaise mise hors la place habituelle, pour une poterie ébréchée, pour une servante punie. A propos de rien il épandait des injures, des menaces. Et cela lui paraissait juste comme un devoir. Il croyait la sévérité propre à maintenir sa femme dans la soumission, le repentir, la crainte du mal, la vertu. Par des paroles ambiguës, que seule la coupable pouvait comprendre, il décela les motifs de sa haine. Mais elle feignit toujours de n'en pas saisir le sens caché.

Elle pleura, elle pleura sans cesse, assise dans leur chambre, sa figure futile collée aux fleurages pompadour des fauteuils.

Lorsqu'elle s'affaissait ainsi, sa taille si frêle dégagée des bras unis au front, le pied mince battant le sol de l'escarpin vernis, Cyrille avait pour elle des tressaillements d'amour, encore. A travers les buées tremblantes de son rêve alcoolique, elle lui apparaissait désirable au-dessus de toutes, de celles vues, de celles eues. Alors il la prenait dans ses bras, sans mot dire, et le lui prouvait.

Par baisers et par caresses, Lucienne semblait vouloir le fléchir. «Pourquoi es-tu si méchant?» dit-elle une nuit. D'abord il garda un silence triste, puis il étala ses suspicions.

Lucienne, dès lors, ne pleura plus. Elle l'évita partout.

Il se persuada que les circonstances voulues où elle disparaissait devaient servir l'adultère, il le lui reprocha. Très froidement et fermement elle lui déclara qu'elle n'aimait que lui, que ses soupçons l'affolaient, que s'il faisait encore allusion à des histoires pareilles elle mourrait.

La pitié n'atteignit pas Cyrille que l'image du Saint-Cyrien et de la rose au pistil flétri gardait. A tout instant sa rancoeur s'amassait en ses entrailles avec son souffle longtemps retenu, et que par soupirs il expirait. Et il passa ses veillées à fuir de cette douleur vers le sommeil du vin.

Un soir le marquis et le baron vinrent pendant un de ces sommeils.

La brusque rupture de sa béatitude le mit en méchante humeur, et la présence de M. de Bressel aviva la rage douloureuse conçue envers le fils. Alors il revit l'entier égoïsme de la famille, hostile d'abord à son mariage par cupidité, avide ensuite d'en tirer profit au point d'astreindre ses fils à choisir en sa femme une maîtresse peu coûteuse qui les garderait des scandales.

Puis, comme le marquis élevant la voix, l'invitait durement à cesser ses querelles conjugales et ses ivresses qui déshonoraient la race, Cyrille, délirant de colère, les poussa dans la cour à la force des poings. Longtemps il invectiva.

Personne ne vint plus à La Verdière. Lucienne congédiait vite les rares amies en visite, car Cyrille devant ces intruses--des entremetteuses peut-être--s'évertuait à travestir son visage en mines terrifiantes afin de leur enjoindre une peur salutaire.

Ayant chassé la famille et les amitiés anciennes, il eut un renouveau de joies, un triomphe à posséder seul Lucienne et ses gestes graciles et sa face sérieuse. Aux heures d'ivresse ces joies s'exprimèrent par des extravagances et des jeux d'enfant.

Si, après boire, il ne parvenait au sommeil, d'impérieuses envies de se mouvoir l'exaspéraient. Il eût voulu courir ou briser; ses phalanges s'arquaient et ses mâchoires se serraient; il lui fallait sortir. Alors dans la taverne basse, à la flamme fumeuse du pétrole, il formait des plaisanteries pour plaire aux rustres buveurs, et les dominer par l'esprit. Bientôt les muscles de sa face, mus par le délire, se contractaient et se détendaient en grimaces pour soutenir les paroles. Sa gesticulation s'animait; la male puissance en furie dans son corps poussait ses bras, ses jambes, à travers l'espace, sa face à travers le vide, et tordait son dos.

De telles violences lassaient la tension douloureuse de ses nerfs, si douloureuse que sa peau lui semblait trop étroite pour contenir leur élan et leurs bonds. Ainsi la bienfaisante lassitude lui venait, le calmait, l'assoupissait.

Il prit l'habitude de faire grand tapage et montre de vigueur. Aux soirs des cabarets, il dansa frénétiquement, tapant le sol de ses semelles, les tables de ses poings, riant à gorge ouverte. On lui apprit qu'on le disait fou.

Ce l'enchanta, ravi que cette réputation lui permît encore plus d'extravagances et les excusât en même temps. A ses affreux délires, il vit enfin le remède quotidien et assuré; et but davantage, sûr de n'en point trop souffrir.

Cependant si, fatigué de ses grimaces et gestes, le rire des gens lui devenait hostile et railleur, il interrompait brusquement sa mimique en roulant des yeux féroces tout prêt à férir les insolents; et, dans le silence subitement venu, il démolissait d'un formidable coup une table, une chaise pour instruire le cercle des spectateurs muets et peureux de quelle force il les saurait assaillir.

Les autres restaient immobiles, serrés entre eux comme des bêtes craintives. En tout son orgueil, Cyrille les examinait eux, leurs visages pâles, leurs blouses tassées contre les murs gris de suie, la cabaretière effarée mettant sa vaisselle à l'abri, et les plus résolus préparant leurs poings.

Alors, sûr de la terreur inspirée, las aussi de ses efforts physiques, il leur tendait la main; et commandait de la bière pour tout le monde.

Il se jugea très spirituel puisque ses clowneries lui valaient l'approbation des spectateurs; il se jugea très supérieur puisqu'on le redoutait. Par les rues simples du village, il passait silencieux et sombre, jouant le seigneur.

Et un amour extrême pour Lucienne l'emporta.

Le sentiment d'avoir vaincu le Saint-Cyrien, d'avoir rompu cette passion mauvaise, d'être seul aimé, ce furent des délices neuves, sauvages.

Il rechercha des voluptés mauvaises. Lorsque par la pâleur de sa face et la fatigue navrée du geste, Lucienne laissait comprendre sa souffrance d'être honnie ainsi qu'une fille, il souffrait de sa douleur autant qu'elle; son souffle se précipitait, des larmes lui montaient aux paupières, mais il n'interrompait pas la suite des récriminations; et, portant le mal au paroxysme, il goûtait d'extatiques voluptés à la posséder dans sa douleur. Étouffer ses sanglots d'une étreinte forte et maîtresse, boire ses larmes lourdes, ainsi affirmait-il sa conquête par la brutalité du viol triomphant.

X

L'Évangile clos, Cyrille se rassied, comme tout le monde.

Jaune, le soleil coule aux colonnes du choeur, aux côtés du Christ culminant le tabernacle de cuivre.

Silencieusement sous la nef évidée, les rustres se voûtent en leurs blouses sombres, parmi la poussière familière qui grisaille les murailles.

A grand mal, Cyrille s'évertue pour fuir son obstination d'ivresse, une envie sans cause de gifler le curé qui se prélasse à l'autel dans les ors et les moires. Dès l'instant où il franchit avec Lucienne le seuil de l'église ce besoin le harcela. Et ses poings se crispent comme si déjà ils étreignaient le prêtre. Il étire ses doigts moites, puis lisse sa manche pour distraire son geste irrité. Contre l'idée absurde il s'indigne, et ses anciens respects acquis aux religieux s'indignent, et sa volonté s'indigne d'être subjuguée par ce désir bête.

Mais sa colère croît à mesure qu'il tente de retrouver la saine intelligence. S'il construit des arguments raisonnables, tôt des accès de rage les effilent et les déchirent; et ses muscles se tendent pour le détourner de la raison. Alors dans ce lacis d'efforts contradictoires, une vision surgit armée de vraisemblance et de réels souvenirs: l'ecclésiastique aux mains blanches, il le vit souvent auprès de sa femme; souvent elle se confesse; elle-même orne la chapelle de la Vierge l'après-midi. Et lentement, par une patiente recherche, il s'attache à des réminiscences imbues d'oubli, il les joint, les unit et de leur ensemble parvient à établir le motif de sa haine.

Tinte la sonnerie maigrette de la clochette, les chaussures du servant grincent sur les grés des degrés sacrés.

Cyrille se lève, comme tout le monde.

Il regarde Lucienne agenouillée en ses valenciennes. Les fleurs ténues du chapeau, les fleurs à longue tige tremblotent sur la paille pâlotte, et, en sa face mièvre, les cils battent vers les joues mates.

Trop jolie, elle dut plaire à ce curé, un instruit, un raffiné. Or ce citadin, au visage clair, quels avantages ne tient-il pas sur un gentilhomme campagnard, hâlé.

Vers l'unique vitrail à bordures jaunes, à bordures bleues, le calice assomptionne aux mains de l'officiant. Longtemps cela s'irradie dans le soleil fuselé, et, pour le regard trouble de Cyrille où les choses s'épanchent, le vermeil du calice semble déborder sur les doigts du prêtre.

Ce l'exaspère. Voilà que ses chairs se dorent maintenant à ce pleutre, comme ses ornements sacerdotaux. De telles transformations, sans doute, affolèrent Lucienne, comme ces doigts grêles enfoncés dans les dentelles de l'aube. Oh! par la tête brûlante de Cyrille, la passion de lacérer chasubles et oreries, de vider le calice, en piétinant l'efféminé...--Dominus Vobiscum.

De face à présent il nargue ne dirait-on pas?... et l'oeillade a visé Lucienne. Cyrille l'a perçue malgré l'onction que le sournois affecte... Qu'il attende la fin du sacrifice: il verra.

Une crampe soudaine force le noble à décroiser les bras et son poing se tend vers le bellâtre, d'un jet.

Lucienne hausse sa figure dolente, qui implore, qui apaise.

Pour elle, il s'apitoie et reprend une position correcte. Même par désir de faire accroire aux autres que rien d'insolite ne fut dans ses gestes, il répète, en s'étirant les manches, une tension de poing identique mais qui semble appropriée à cette action naturelle.

De sa haute taille il domine les fidèles; et les têtes inclinées évitent peureusement le regard impérieux dont il les fixe. Tout de suite on a compris son désir, on n'ose y enfreindre: on feint de n'avoir rien remarqué. Ainsi Lucienne n'aura point honte.

Car c'est en lui le souci constant de ne se point rendre plus odieux encore, de la reprendre, de la reconquérir par sa toute soumission, et de vivre heureux à nouveau. Comme en Ecosse.

Mais le curé se retourne encore, regarde.

Et voici que la rage emporte Cyrille contre l'outrecuidant individu, cause des singeries auxquelles il s'astreint. Le poing menaçant saillit encore vers le prêtre.

--V'nez donc, ben, un peu, Monsieur Cyrille, murmure Baptiste en le tirant par le bras.

--Veux-tu me laisser ou je te casse la figure.

--C'est des bêtises, tout ça. A c't'heure? Vous n'êtes pas bien, que je vous dis; c'est que vous avez soif; faut vous rafraîchir.

--Oui, va Cyrille, prie Lucienne.

Il se décide. D'ailleurs l'autre n'en subira pas moins sa juste vengeance. Et puis il a tellement soif.

Ses lèvres pâteuses et molles se collent; sa langue sèche cherche en vain la salive dans sa bouche sèche.

Comme il ne faut pas, cependant, que les gens, s'il se retire, croient les moqueries permises, il sort à reculons, prêt à battre.

Dehors ses yeux errent par la place où s'écrase la lumière astrale. Il s'inquiète de l'ombre courte, torte, bleue, qui lui adhère aux talons. S'il pouvait il la chasserait; elle le gêne, l'obsède, offusque sa pupille. Elle perce son cercle de vision et il la sent à chaque pas remuante, espionne. S'il s'arrête, elle demeure courbée sous lui, difforme, affreusement gibbeuse et tassée.

XI

Vers la mare marmoréenne il traîne Lucienne. L'haleine de la nuit tremble dans les troènes aux fleurs blanches et dans les ailes blanches des canes.

La jupe s'accroche aux ronces, aux pierres de la cour creuse, mais Cyrille tire de ses mains emmêlées à la longue chevelure et le corps mou suit avec des bruits de déchirures.

Cyrille marmonne: «C'est sa faute, elle ne voulut pas avouer. Elle n'avoua rien dans son entêtement perfide, cette souillée menteuse. Et d'autres ne la doivent plus avoir.»