La glèbe

Part 1

Chapter 13,871 wordsPublic domain

PAUL ADAM

LA GLÈBE

PARIS TRESSE & STOCK Libraires-Editeurs 8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS PALAIS-ROYAL

1887 Tous droits réservés

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'intérieur (section de la librairie) en Janvier 1887.

DU MÊME AUTEUR:

Chair molle.

Soi.

Le Thé chez Miranda, en collaboration avec M. Jean Moréas.

Les Demoiselles Goubert, en collaboration avec M. Jean Moréas.

_Sous presse:_

En Décor.

_En préparation:_

Être.

Le Mémorial.

Dijon, imp. Darantière

_Il a été tiré à part, de cet ouvrage, dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse._

I

La vaste cuisine de ferme tiède après le dîner; où s'étirent les ombres sur le carreau rose, où la vieille servante droite et plate essuie la vaisselle tintante; là Cyrille vient s'asseoir cette veillée d'hiver.

Il pense à Trouville, aux mois des dernières vacances, à Denise. Son cousin, ce noceur, les avait unis solennellement, un matin, devant la mer plumetée, tandis que ruisselait l'harmonieuse voix des eaux, tandis que riait cette fille aux cheveux teints. Et suivit une folle excursion en barque où elle le serrait à la taille en lui disant des bêtises: «Potache, potache. Oh! que t'es farce, petit potache.» Ce lui sonne encore. Elle épela «Institut Saint-Vincent» sur les boutons de son uniforme; car, sorti depuis cinq jours de chez les Pères, un tailleur n'avait pu le pourvoir de vêtements civils.

Et dans cette chair duveteuse, dans ces cheveux teints gros et drus, il vécut des semaines. Les heures passées hors des étreintes, il ne les sait plus.

L'aima-t-elle cette femme de Paris, échouée là pour faire la plage? Si bête qu'elle ne parlait même pas, si robuste qu'elle le faisait geindre en le lacis de ses bras doux, lui le rude fils de paysans et de chasseurs. Elle l'ahurit de ses parfums brusques, de ses dentelles infinies, de ses soieries et de ses mousselines.

En Italie. Comme ça. Parce qu'il avait encore dans la tête Virgile, l'histoire, les gondoles de Venise, Cicéron, le Forum. Ils étaient partis avec l'argent d'un usurier, un ami d'elle. Sans hésitation lui conclut cet emprunt, malgré sa raison morigénante. Et puis, à Milan, un midi, elle se leva terriblement fâchée, cassa les porcelaines de la toilette, lui prit son portefeuille et, par le premier train, fila sur Paris. Pourquoi? Elle était ivre-morte depuis trois jours.

Alors il fallut revenir. Il dormit tout le temps du voyage. Quand il ne dormait pas, il larmoyait. A Lyon il trouva son tuteur.

Furieux cet oncle lui rendit des comptes: «Tu as vingt-un ans, par bonheur! Je ne serai pas obligé de m'occuper d'un pareil chenapan.» Et l'oncle retourna dans sa métairie après avoir sermonné pendant dix-huit heures de chemin de fer, et prédit la ruine.

A tout cela Cyrille pense.

Sa pipe laisse aux lèvres la saveur la plus souhaitable et les nues de fumée sinuent en spires valsantes. L'averse chante aux vitres. Les chevaux piaffent à l'écurie; il les écoute.

La Terre ne vaut plus. Sans doute, elle se relèvera: la Terre ne peut faillir. Mais quand? Donc pas d'argent. Des terres et des terres, son patrimoine inaliénable, par religion. Il les connaît: rases et plates étendues depuis Becquerelles jusque Ferbon, englobant les clochers et les moulins, enjambant les grandes routes. Sans un arbre. Il y chasse durant toutes les vacances depuis l'année où il remporta neuf prix.

La lampe verse sa lumière ronde sur le caraco passé de la servante droite et plate. Et les jurons des ouvriers arrivent du fournil avec le vent.

Autrefois, à Boulogne, il étudia chez les Pères. Une vie d'écolier sage avec le mépris profond des cancres, avec les calmes études où, de tout le poids de sa lourde intelligence, il s'appliquait à parfaire les thèmes et à noter l'accentuation grecque; les joies des promenades bavardes et turbulentes; le suprême ravissement d'instaurer en leur sens précis certaines phrases obscures de Quintilien et d'en être louangé _seul_ par le professeur; les idées d'amour esquivées avec horreur comme susceptibles de punition. Puis, des volumes dorés, des médailles d'argent dans des écrins grenat, le baiser de l'archevêque couronnant aux stridences de la musique et des bravos, un parchemin de bachelier qui, là-haut, gît dans le vieux secrétaire d'acajou près du daguerréotype où il distingue mal ses parents en costume de noces, aujourd'hui morts. Non, jamais il ne mangea fin et propre comme au réfectoire, ni dans les ducasses d'en deçà la Deule ni dans les kermesses d'au delà. A Trouville? En Italie? Il but surtout.

A Turin du Lacryma-Christi. Les lèvres de Denise s'écrasaient sur le mince cristal et leur carmin transparaissait dans la pourpre du vin. Après elle, il y huma: une saveur chaude et liquoreuse avec des vigueurs pourtant, un arrière-goût amer, un parfum d'ambre et de thym... un peu comme du très vieux Volnay où persisteraient des saveurs de sucre... Et Denise son coude levé, la poitrine blanche et mouvante sous la gaze du corsage d'été, ses longs cils baissés vers la liqueur... Il retrouva sur ses lèvres ce goût de thym et d'ambre, ce liquoreux qui poissait leurs bouches.

Et pour revivre cette impression il commande:

--Catherine, allez à la cave chercher une bouteille de Volnay.

Devant la bouteille brune renaissent des souvenirs à chaque gorgée bue. Souvenirs tactiles, et souvenirs sapides, et souvenirs odorants. Visions de membres qui se cambrent, de bouches qui hoquettent, de dents froides et dures. Et chaleurs qui fluent par la gorge avec le vin comme chaleurs de baisers. Elles gagnent la poitrine, elles l'énervent ainsi que des contacts de derme.

--Catherine. Allez vous coucher.

--Oui l'maître.

La porte se referme. Il met les barres. Il ne voit plus qu'elle. Elle ondoie, la main à ses cheveux teints, le rire à ses dents mouillées. Ses bas rouges frétillent, ses gants noirs se déchiquètent. Elle grandit comme si elle accourait vers son front, son front d'amant qui brûle et où les veines battent. Elle se rapetisse facétieuse et fuyante, grosse maintenant comme une mouche... une mouche qui bourdonne.

La mouche bourdonne autour de la lampe, et gravite dans sa lumière ronde. Oh! l'insupportable bourdonnement qui croît. On dirait d'une compagnie de tambours qui battraient comme les veines battent dans son front brûlant. Vidée la bouteille.

La sueur lui coule sur les tempes, sur les joues, dans le cou. Des mouillures froides. Il se lèverait bien pour gagner cette bassine pleine d'eau, mais ses mains ne sont plus à lui, ses pieds ne sont plus à lui.

Il se mord et il ne sent pas la morsure. La chair de ses doigts paraît insensible, son nez dur comme le nez d'un cadavre, ses joues paraissent dures comme les joues d'un cadavre.

L'ombre flotte sur le carrelage rose. Comme la mer à Trouville n'a-t-elle pas flux et reflux? Tantôt l'ombre de la cheminée se berce là et tantôt elle se berce ici. Elle va baigner les jambes de Cyrille. Elle remonte maintenant vers la lampe et le vieux bahut où les luisures dansent la sarabande. Ainsi que dans le bateau d'Etretat, tout roule et roule. Tout roule, l'estomac aussi dans la poitrine de Cyrille qui n'ose plus bouger et s'avoue gris. Au balancement de ce roulis, il s'endort. Seul dans la cuisine vaste.

II

Chaque soir, seul, avec cette vieille femme taciturne et brute qui, interrogée, n'exprime même pas les bavardages du canton; «des bleuses-vues», dit-elle, en haussant les épaules; ensuite elle se tait. Les ouvriers dorment dans la grange, dans les écuries, harassés de labeur et de tabac.

La pluie, l'hiémale pluie pleure et pleure sans arrêt. Dans le hameau nul ne veille. Le fermier le plus voisin de Cyrille, son oncle, ronfle déjà sans doute. S'il allait lui faire visite, on discuterait encore le dépérissement de la terre, la grande rachitique. Tout le jour, il étudia ce sol malade, épuisé, tout le jour il médicamenta. Il sait aussi bien que l'oncle les phases du mal. Pourquoi s'attrister encore à cette évocation de ruine?

La ville est si loin. Les chevaux sont si las.

Qui voir parmi l'atmosphère brillante du café saure, où le gaz clignote vers les faces ennuyées et sévères des vieux? Les jeunes, ceux de son âge, travaillent à Paris, à Douai; ils font leur droit. D'autres Saints-Cyriens.

Quelle malédiction lui tua ses frères au berceau et ses parents sur la glèbe? Seul de la race; il lui faut en cette triste campagne vivre. L'orgueil du rang l'empêche, lui, grand propriétaire terrien, allié aux marquis de Bressel et aux barons de Fournies, de se commettre avec les employés d'administration. Les officiers dépensent. Trop pauvre d'or, il ne les peut connaître.

Mieux encore vaut rester là, dans la cuisine, fumer. L'unique joie de sa vie sera donc cette équipée avec Denise?

Si difficilement le blé se transforme en or; cette frasque et les cinq mille francs qu'elle coûta lui interdiront pour des ans l'achat de La Verdière, une maison presque citadine que ses vieux désirs convoitèrent et qui, proche de la ferme, serait un château indépendant, demeure du maître. Des Parisiens y passaient la belle saison autrefois: une petite fille joueuse et bien mise, un monsieur décoré et rieur qui manquait les lièvres au gîte, une dame lourde un peu, toujours en des lectures. A vendre, maintenant, La Verdière: vingt mille francs. Depuis trois années les Parisiens n'apparurent. Et Cyrille ne l'aura point ayant gâché les économies de son père avec la gueuse.

Elle buvait du champagne au Havre en sa robe de satin écarlate, où ses longs gants de peau noire gisaient. Elle trempa ses ongles diaphanes dans la mousse blonde et par la fenêtre, jeta la coupe dans la mer enlunée. «Comme le roi de Thulé!» s'écria-t-elle, et elle chanta.

Revivre ce chant!

--Catherine, du champagne, et allez vous coucher.

Des soirs et des soirs Cyrille l'aima de souvenir. Il l'aima au champagne comme l'après-souper du Havre; il l'aima au cognac comme l'après-midi du wagon, près Ambérieux; il l'aima au marsala comme l'après-dîner de Véronne. Et puis, il recommença ces diverses amours des soirs, des soirs, dans la vaste cuisine au carrelage rose, tandis que l'averse pleurait aux vitres.

III

Vers les nuages, il marche sous le vol circuitant des corbeaux, par la plaine plissée de sillons.

Il marche avec la constante inquiétude des semailles perdues, des socs brisés, des chevaux poitrinaires. De ci, de là se hérissent de chétives herbes, des brindilles pâlottes, éparses. Seul, toujours. Et ses pieds défoncent la terre humide.

Les campagnards servent les mêmes conversations que l'oncle. Quand Cyrille donne la cause scientifique des phénomènes naturels, des flétrissures et des floraisons en citant les lois de la physique ou de la chimie, ils lui rient à la face, de leurs gros rires idiots, en se moquant:

--Non, c'est comme ça, parce que c'est comme ça, monsieur Cyrille. On ne peut pas tout savoir. Faut pas non plus faire tant le malin avec vos balivernes de l'école. Tout ça, ça ne veut rien dire.

Il s'emporta, voulut à toutes forces expliquer; il alla chercher des crayons, traça des figures, des formules algébriques:

--Qué que c'est que tout ça? Qué que ça représente? il n'a point de nez votre bonhomme.

Et d'une quinte hilare leurs dos énormes tressautèrent dans les blouses. Il les jeta dehors.

Ils contèrent partout que «tout de même M. Cyrille avait un grain et que c'était bien malheureux pour son âge».

Nerveux encore de cette immuable stupidité où choppe elle-même la science sainte, il marmonne en marchant:

Là-haut les corbeaux tournent et croassent. Devant s'étale la plaine rousse, nue jusqu'aux nuages qui la ceignent.

Rien dans la plaine et rien dans sa vie pour toujours. Quel ennui de ne plus étudier, de ne plus écrire. Il eût bien entrepris une traduction de la _Pharsale_ en vers français; mais il n'ose, ne sachant pas de directeur qui lui dise: «Ceci est bien, cela est mal.» Où le guide, où le conseil? Il ne croit pas en l'autorité de son jugement personnel. Si humble et si timide il fut aux maîtres.

Courbées en ligne, les sarcleuses épluchent un champ, les mains au sol, les croupes au ciel. Que laides ces filles aux cheveux rares plaqués avec de la pommade sur les crânes ronds et bis; leurs mamelles pendent dans les caracos lâches, et leurs doigts rugueux aux ongles cassés fouillent les touffes de l'avoine naissante. Vers lui elles lèvent leurs yeux craintifs. A son sourire elles l'enoeillent sournoisement en des regards qui offrent leurs corps.

Jamais il ne s'acoquinera. Une honte pour sa famille si on venait à lui connaître de semblables déchéances. D'ailleurs elles lui paraissent sordides, ces femelles.

Une couturière qui, chaque printemps, reste six semaines au village pour travestir les robes selon la mode, l'eût plutôt conquis. Mais, par la servante, il sut qu'elle le jugeait brutal et très vieux à cause de sa barbe toute poussée. Il la laissa partir sans lui parler même.

Les corbeaux tournent, croassant dans le firmament blanc.

A la suite des chevaux lents, à la suite du rouleau polissant la terre, le vieux varlet titube, le crâne clapi entre les épaules, rendu gibbeux par le labeur.

Aux pleurnicheries des grelots grêles, aux chatoiements des fourrures bleues, les colliers monumentaux oscillent sur l'encolure des grises bêtes qui tirent, lentes.

--Hé bien, Baptiste! fait Cyrille.

--Hao, ho!

La raucité du cri lamentable s'éploie et agonise par la plaine vide. Les chevaux s'arrêtent. Les grelots ne pleurnichent plus. Immobiles et la tête pesant bas, les grises bêtes.

--Déjà tout cet ouvrage terminé?

--Hé oui, l'maître.

Ainsi tous. Les vieux laboureurs ne méritent jamais reproches ni même surveillance. La terre, ils la pomponnent et la choient d'instinct, comme ils mangent, comme ils dorment, comme ils se reproduisent.

Baptiste a pris une motte dans ses mains porphyriennes; il l'écrase et l'émie. Des larmes noient ses pupilles troubles; sa face porphyrienne se creuse encore aux traces des rides profondes.

--Mal, mal, mauvaise.

Cyrille hausse les épaules et fait signe de s'asseoir. Ils s'étendent à l'ombre épaisse des chevaux, sur la terre récemment polie.

Alors, les pipes fumelant, le vieux narre, de sa voix écrasée. Il dit les moissons d'antan florissantes et belles. Et son geste gourd encadre le pays jusqu'aux nuages.

Comme la terre montante a gagné le soleil, les pleurs pourpres de l'astre dépassé inondent.

Ils inondent et rosissent la frange des nuages qui traînent aux écorchures de la plaine brunie. Violettes et noires surgissent les nocturnes ombres.

Et les corbeaux filent vers l'horizon.

Tandis que Cyrille songe à la fuite désolante de l'or, à l'impossibilité de jouir et d'être.

Ses mains se crispent. Les plaisirs en son imagination volètent et narguent. Un par un, les souvenirs des joies passagères le viennent défier en mimant le bonheur perdu. Ils flagellent son désir et l'irritent.

Et Baptiste ne cesse de prédire la ruine proche.

Dans le chemin creux, ils vont parmi les brumes vespérales où se gouachent des herbes, des gens. Les grelots des bêtes sonnent et dansent avec le son morne des fers.

Passent les sarcleuses et leurs jupes bleues et leurs caracos blancs, et sur les dents claires leurs chansons languides.

Des chants d'amour. Volontiers Cyrille les battrait, ces femmes. Au sommeil il aspire, au sommeil qui tue la mémoire, et qui tue le désir, et qui, des fois, réalise.

--Une chope, Baptiste, hein? avant de souper.

Dans le cabaret sombre, la lueur aiguë des mesures d'étain, les vitres rougies par la trace du soleil. Là ils boivent, le vieux et lui, sans dire. Ils boivent pour s'enfuir des choses.

IV

Le père est mort. Je crois fort qu'il s'est suicidé. La mère et la fille sont _à quia_. Elles donneront La Verdière à moitié prix pourvu qu'on les paye comptant.

--Dix mille francs alors, reprit Cyrille.

Un maquignon dit:

--Comme ça s'enfonce les bourgeois. Ça fait des bêtises! Ça se ruine! Ne venaient-ils pas autrefois chasser, ceux-là, avec des vestes de velours, des gants neufs, des chiens anglais, est-ce que je sais. Ça chassait ça, ça ne savait seulement pas tuer un lièvre au gîte. Ça avait des chiens qui couraient sur le coup de fusil. Malheur, va. Et puis ça n'a pas le sou. Et dire que c'est ça qui nous dirige!

Toute la table s'esclaffa.

--Pour être bête, il n'y a pas plus bête que les bourgeois.

--Et des vices!

Les convives causent en sourdine à l'oreille avec des mines dégoûtées et des yeux égrillards.

Les servantes emplissent de bière les chopes; deux, sanglées dans leurs robes à fleurs; et elles gravitent inversement autour de la table immense garnie d'hommes en redingotes luisantes.

Au fond de la salle à tapisserie teinte d'humidité, une autre table unit les dames en deuil qui parlent discrètement du défunt: riche cultivateur dont les funérailles viennent de finir.

Tout en mâchant son boeuf, Cyrille pense à La Verdière. La blancheur éclatante de la nappe l'hypnotise. Depuis des semaines, ce malaise le prend à l'aspect des couleurs vives. Ce lui fut d'abord quand l'ivresse, le soir, terrassait. Les rideaux blancs de son lit le figeaient alors en une inévitable contemplation. Bientôt le carrelage rose de la cuisine acquit la même influence; puis les housses du meuble de salon. Maintenant cela le possède même hors de l'ivresse. La nappe lui scintille devant les yeux et darde des éclaboussures blanches.

Il s'efforce de s'y dérober et cille vers les murs. Malgré lui sa pupille gagne le coin des paupières où la nappe devient perceptible, et aussitôt son regard tombe maîtrisé sur ce blanc qui vibre.

--Elles sont à La Verdière n'est-ce pas, mon cousin?

--Qui?

--Les propriétaires, donc.

--Ces dames des Flochelles?

--Oui.

--Elles sont arrivées, il y a huit jours.

L'intérêt de cette causerie le peut enfin soustraire à l'hallucination blanche. Il parle, il parle pour que la vision ne le reprenne pas. Il renseigne sur l'âge de Mlle Lucienne--18 ans--celui de sa mère--42 ans.--Il cite leurs paroles, il décrit leurs robes, leur intérieur où il fit visite pour une affaire de voisinage; oui, des renseignements à donner sur une servante.

--Allons, il faut acheter les dames avec la maison! lui crie un farceur.

--Bé, ce ne serait pas mauvais marché, clame un autre.

De là Cyrille songe à Lucienne, si blonde et si frêle avec un sillage de parfums et des gants mauves jusqu'aux coudes. Que ne possède-t-elle des terres. Il l'épouserait. Seule elle lui livra cette note luxueuse inouïe de toute autre femme que Denise; elle fleura cette odeur unique qui suggère comme un avant-goût de possession. Le mariage le ravirait à sa tristesse, à son vice. Car il sait qu'il boit, il sait que peu à peu il devient fou.

Chaque fois que l'idée d'ivresse l'enchante par ses maléfices au son des souvenirs, aux promesses de les revivre et de tarir par le sommeil tous les regrets, une puissance fantasmatique s'évoque, d'attitude narquoise, personnifiée d'un Rire énorme et sans dents. Elle raille sa faiblesse infantile, lui assure que, malgré ses résolutions, il succombera encore; elle le montre par avance titubant, ridicule, courant à la folie. Elle lui décharne Denise et la travestit en un squelette dégoûtant d'alcool, riant de ce Rire aux lèvres grises et suintantes. Dès lors Cyrille ne désire plus que le sommeil où la hantise s'effacera, où il l'abattra.

Pour obtenir cette victoire il se livre entier au vin. Avec un acharnement de lutte, il absorbe verre sur verre comme il frapperait coup sur coup.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tandis qu'il regagne sa ferme en cabriolet, ce soir-là, il sent le vol proche du Rire sans dents, du squelette en robe écarlate trop large et ganté noir trop large. Cela lui clame qu'il est encore ivre comme un porc, qu'il mourra vautré dans ses vomissures, comme un porc. Et de la prédiction lui naît une épouvante atroce, étranglante; ses nerfs se révoltent, leur exaspération s'essore par les mains qui cinglent du fouet et des guides la croupe du cheval galopant.

Le cheval galope dans la route verdie d'ombre, entre les champs aplatis sous la lune verte, sous les buées vertes.

En Lucienne Cyrille espère la libératrice. Ses bras, ses longs bras minces et ses mains fluettes exorciseraient la puissance par leur geste gracile, relevé.

Au goût de cette bouche fleurie il oublierait le goût de l'alcool. Mais elle ne possède pas de terres.

V

Le mariage, la meilleure chance pour lui, trop seul. Avec une femme élégante et instruite, quelles exquises causeries au retour des champs. Des lectures communes, une initiation dont il assumerait le plaisir la voyant s'étonner aux oeuvres littéraires, étudier, comprendre, admirer enfin et goûter des sensations d'intelligence aux siennes pareilles. Leurs chairs ensuite se mêleraient à l'unisson de leurs âmes.

Aux dîners de noces, de funérailles et de baptême, aux banquets des ducasses et des kermesses, aux bals tendus de draps blancs et ornés de branches feuillues il assista, cherchant épouse.

Quand le cousin de Fourmies eut remarqué les prévenances de Cyrille à l'égard de Mlle Chrétien, il le dissuada, la montrant laide, pataude, orgueilleuse de son bétail et de ses arpents. Cyrille ne résista point, étant, au fond d'avis identique. Huit jours passés au château de Fourmies en chasses, en excellents repas, et en ivresses quotidiennes nées du kümmel, effacèrent la personne.

Avec leurs élégances, les maigreurs rousses des demoiselles Raveline le happèrent. Elles touchaient du piano à quatre mains, citaient Lamartine et Chateaubriand. Il préféra Marguerite à Caroline.

Souventes fois, au trot de son cheval britanniquement harnaché, il gagna la porte verte de leur brasserie distante de six kilomètres à peine.

Dans la cour profonde où se fonce le fumier, où picorent les poules troussées, il s'arrête, un instant, le regard vers la maison basse aux vitres émaillées de capucines claires.

Au perron surgissent les soeurs vêtues de cotonnades rayées et ceintes de rubans larges.

Marguerite sourit; sur la peau laiteuse les taches de rousseur vivent d'une existence de fleur, tantôt closes d'ombre, tantôt épanouies à la lumière.

Entrés ils ne conversent presque pas d'abord. Il manipule sa cravache, et fouette la poussière de ses bottes vernies jusqu'à ce qu'il se remémore des vers classiques appropriés aux circonstances. Alors ils récitent tous trois avec une émulation d'écoliers les tirades tragiques.

Là il goûte une intime vanité d'homme supérieur apprécié par une compagnie d'élite.

Les hauts bahuts bruns et leurs cuivrures ouvragées, les poutres du plafond, les assiettes à coqs peints, les fauteuils surannés, il les assimile aux meubles du grand siècle.

C'est le calme des classes, et sa musique d'alexandrins rythmés, sans la peur des punitions, sans la crainte des camarades, de leurs farces cruelles.

Le vieux de Bressel vint l'y prendre, un jour; et, comme ils retournaient, leurs chevaux pataugeant lentement dans la fange, il dit:

--Vous n'avez pas, Cousin, j'espère, l'intention d'épouser ces filles.

--Pourquoi?

--Leur bisaïeul, vous le savez, coupait les têtes pour trente-cinq sous, au temps de la première révolution sur la grand'place d'Arras. Il était le suppôt du sanguinaire sans-culottes Joseph Lebon.

--Oh, il y a bien longtemps; elles ne sont pas coupables des fautes du bisaïeul.

--Qu'est-ce, Monsieur? cette morale? Je vous ferai enfermer comme fou si jamais vous avez le malheur...

--Oh, oh!

--Oui, Monsieur, vous l'êtes assez souvent fou, bien que des gens disent que vous soyez ivre...

Et le marquis piqua des deux le laissant seul sur la route.

Longtemps Cyrille montra le poing à la croupe de l'alezan, à ce veston de velours noir, ces cheveux blancs et ras, ce feutre gris qui s'exténuaient parmi les jets de crotte entre la double file des peupliers maigres.

VI