La Germanie Texte latin avec introduction, notes et lexique des noms propres

Part 2

Chapter 23,207 wordsPublic domain

6. Armement des Germains. Cavalerie et infanterie. Punition des lâches. 7. Autorité des rois et des chefs. Rôle des prêtres. Courage des femmes germaines. 8. Vénération pour les femmes. Veleda. Albruna. 9. Religion des Germains. Leurs divinités. 10. Différentes manières de tirer des augures. 11. Assemblées publiques. Délibérations. 12. La justice rendue dans les assemblées. Tribunaux organisés pour les cantons. 13. Émancipation du jeune homme, organisation militaire. 14. Obligations des chefs de guerre et de leurs compagnons. 15. Manière de vivre pendant la paix. Cadeaux faits aux chefs.

C. _Vie privée._

16. Les habitations. 17. Les vêtements. 18. Respect du mariage. Les présents, symboles des devoirs des époux. 19. Châtiment de l'inconduite. Pureté des moeurs. 20. Éducation des enfants. Parentés. Successions. 21. Haines héréditaires. Compensation de l'homicide. Hospitalité. 22. Défauts des Germains. Ivresse. Brutalité. Affaires traitées pendant et après les festins. 23. Boisson fermentée. Nourriture simple et frugale. 24. Amusements. Danse des armes. Passion du jeu. 25. Rôle et condition des esclaves et des affranchis. 26. Ignorance de l'usure. Partage des terres. 27. Funérailles.

II. PARTIE SPÉCIALE.

28. Les Gaulois qui se sont établis en Germanie: Helvètes, Boïens, Aravisques, Oses. Germains établis sur la rive gauche du Rhin: Trévires, Nerviens, Vangions, Triboques, Ubiens. 29. Bataves. Mattiaques. Champs décumates. 30. Les Chattes, peuple guerrier et discipliné. 31. Coutumes guerrières, aspect effrayant des Chattes. 32. Les Usipiens; les Tenctères, excellents cavaliers. 33. Les Bructères; ils sont chassés par les Chamaves et les Angrivariens. Pressentiments de Tacite. 34. Les Dulgubniens, les Chasuares, les Frisons. 35. Les Chauques, le plus noble peuple de Germanie. 36. Les Chérusques, vaincus par les Chattes. Leur défaite entraîne celle des Foses. 37. Les Cimbres; rapide esquisse des guerres de Germanie. 38. Les Suèves: usages spéciaux. 39. Les Semnons; leur bois sacré. 40. Les Langobards, les Reudignes, etc. Culte de la déesse Nerthus. 41. Les Hermondures. Relations commerciales avec les Romains. 42. Les Naristes, les Marcomans, les Quades. 43. Les Marsignes, les Cotins, les Oses, les Bures. La Suévie traversée par une chaîne de montagne. Les Tugiens. Aspect terrifiant des Hariens. 44. Les Suiones, navigateurs. Gouvernement royal. Les Sitones gouvernés par une femme. 45. La mer dormante. Les Æstiens. Commerce du succin. 46. Les Peucins, les Venèdes, les Fennes. Légendes sur des peuples fabuleux.

CORNELII TACITI

DE GERMANIA

LIBER

=1.= Germania omnis[1] a Gallis Rætisque et Pannoniis[2] Rheno et Danuvio fluminibus, a Sarmatis Dacisque mutuo metu aut montibus[3] separatur: cetera Oceanus[4] ambit, latos sinus et insularum immensa[5] spatia complectens, nuper cognitis[6] quibusdam gentibus ac regibus, quos bellum aperuit. Rhenus, Ræticarum Alpium inaccesso ac præcipiti vertice[7] ortus, modico flexu[8] in occidentem versus septentrionali Oceano miscetur. Danuvius, molli et clementer edito[9] montis Abnobæ jugo effusus, plures populos adit, donec[10] in Ponticum mare sex meatibus[11] erumpat: septimum[12] os paludibus hauritur.

[1] =Germania omnis=, la Germanie prise dans son ensemble. Il s'agit de la grande Germanie, par opposition aux deux provinces romaines de Germanie, situées sur la rive gauche du Rhin. Ce début paraît imité de César, _B. G._, I, 1.

[2] =A Gallis Rætisque et Pannoniis=. Le changement de particule indique que ces trois termes sont répartis en deux groupes, d'un côté _Gallis_, de l'autre _Rætis et Pannoniis_, correspondant l'un à _Rheno_, l'autre à _Danuvio_. Cf. Ragon, _Gr. lat._, § 534.

[3] =Mutuo metu aut montibus=. Remarquez la vivacité de cette expression, produite par le rapprochement de deux idées de nature différente. Ces montagnes sont les Karpathes. Cf. 7, note 13.

[4] =Oceanus=. Sous cette dénomination il faut entendre la Mer du Nord et la Baltique. Ces _latos sinus_ sont des presqu'îles, et non pas des golfes, le Jutland probablement. Cf. 29, _sinus imperii_, et la note. À travers l'incertitude de ces renseignements géographiques, certains commentateurs ont voulu voir l'intention de grandir, dans un but politique, l'importance de la Germanie.

[5] =Immensa=: ce mot a un sens plus faible qu'à l'époque classique. Tacite remploie communément dans le sens de _très grand_. Traduisez: de vastes étendues d'îles.

[6] =Nuper cognitis=. Cette proposition à l'ablatif absolu, où le participe a la valeur de l'aoriste et non pas du parfait, exprime avec beaucoup de concision la source des renseignements donnés dans le membre de phrase précédent. _Nuper_ a une valeur relative, car les expéditions dont il s'agit ici ont eu lieu 10 ans avant J.-C.

[7] =Vertice=: l'Adula (en latin _Adulas_) ou Rheinwaldhorn qui se trouve à l'est du Saint-Gothard.

[8] =Modico flexu=. Il ne s'agit pas, comme on le croit quelquefois, d'un coude du fleuve ou d'un «léger détour», mais d'une direction générale. Le Rhin, au lieu de se diriger vers le Nord, s'incline légèrement vers l'Occident.--_Versus_. Bien qu'on trouve parfois _versus_, adverbe, joint à _in_ par pléonasme, ce mot est plutôt ici un participe, malgré le manque de liaison entre _ortus_ et _versus_.

[9] =Molli et clementer edito=. Ces deux expressions sont fort voisines de sens, mais la première se trouve déjà à l'époque classique, tandis que la seconde n'apparaît dans ce sens que plus tard. Les expressions presque synonymiques sont nombreuses dans les premiers ouvrages de Tacite, où la couleur oratoire est plus prononcée.--_Abnoba_. L'orthographe de ce mot a été longtemps incertaine, mais des inscriptions ont levé tous les doutes.

[10] =Donec... erumpat=. Ce subjonctif est contraire à l'usage classique. Tacite emploie ainsi le subjonctif présent avec _donec_ sans distinguer s'il y a ou non une intention à exprimer. Cf. 31, _donec absolvat_, _donec faciat_; 35, _donec sinuetur_, et 20, note 5.

[11] =Meatus=, litt., «marche» (de _meare_), puis, «passage, voie, canal», enfin comme ici, «embouchure». Ce mot, à l'époque classique, est poétique.

[12] =Septimum=. Ovide dit du Danube (_Tristes_, II, 2, 189): _Septemplicis Histri_. Hister (+Istros+) est le nom grec, Danuvius le nom celtique latinisé.

=2.= Ipsos[1] Germanos indigenas crediderim[2] minimeque aliarum gentium adventibus[3] et hospitiis mixtos, quia nec terra olim, sed classibus advehebantur qui mutare sedes quærebant[4], et immensus ultra[5] utque sic dixerim adversus[6] Oceanus raris ab orbe nostro navibus aditur. Quis porro[7], præter periculum horridi et ignoti maris, Asia aut Africa aut Italia relicta, Germaniam peteret[8], informem terris, asperam cælo, tristem cultu aspectuque[9], nisi si patria sit? Celebrant carminibus antiquis, quod[10] unum apud illos memoriæ et annalium genus est, Tuistonem[11] deum terra editum et filium Mannum originem gentis conditoresque[12]. Manno tres filios assignant, e quorum nominibus proximi Oceano Ingævones, medii Herminones, ceteri Istævones vocentur[13]. Quidam[14], ut[15] in licentia vetustatis, plures deo ortos pluresque gentis appellationes, Marsos, Gambrivios, Suevos, Vandilios affirmant, eaque vera et antiqua nomina. Ceterum Germaniæ vocabulum recens et nuper additum[16], quoniam qui primi Rhenum transgressi Gallos expulerint ac nunc Tungri[17], tunc Germani vocati sint: ita, nationis nomen, non gentis[18], evaluisse paulatim, ut omnes primum a victore ob metum, mox[19] etiam a se ipsis invento nomine Germani vocarentur[20].

[1] =Ipsos= marque ici la transition. Tacite passe du pays aux habitants eux-mêmes. Cf. _Agricola_, 13, une transition analogue.

[2] =Crediderim=. Le subjonctif affaiblit encore l'affirmation déjà adoucie par l'emploi de ce verbe. (_Gr. lat._, 423.)

[3] =Adventibus= peut s'appliquer à des immigrations (_adventus gallicus_ dans Cicéron signifie l'invasion des Gaulois), _hospitiis_, seulement à des relations pacifiques. Cette opinion de Tacite et, par conséquent, les raisons sur lesquelles il l'appuie sont inexactes. De grandes migrations venues d'Asie ont peuplé l'Europe, et elles se sont effectuées par terre; mais Tacite songe à combattre l'opinion d'après laquelle des immigrations auraient eu lieu des bords de la Méditerranée, et en ce sens il a raison.

[4] =Quærebant=. Ce verbe ne se construit pas d'ordinaire avec l'infinitif, sauf chez les poètes, et postérieurement à l'époque classique.

[5] =(Oceanus) ultra=. L'océan qui s'étend vers le nord de l'autre côté de la Germanie. _Ultra_ joue ici le rôle d'adjectif. Cette façon de parler, que l'existence d'un article en grec rend très fréquente dans cette langue, est rare en latin, du moins chez Cicéron et César, mais Tite-Live et Tacite en usent assez souvent. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 5.

[6] =Adversus=. Ce mot signifie ici opposé (au monde romain dont la Méditerranée occupait le centre). On le traduit quelquefois par hostile (cf. 34, note 6) et, comme on dit souvent _adverso flumine navigare_, on a pensé aussi que Tacite voulait marquer par ce mot qu'en allant vers le Nord on est en quelque façon obligé de remonter l'Océan, que les anciens se représentaient comme un fleuve entourant la terre.

[7] =Porro= introduit une confirmation du raisonnement commencé. _Præter_ = _ut prætermittam_, sans parler de.

[8] =Quis... peteret?= Qui aurait gagné la Germanie? Sur la signification de cet imparfait du subjonctif (potentiel du passé), cf. Ragon, _Gr. lat._, 423, rem. 3.

[9] =Tristem cultu aspectuque=. D'après Tacite, le sol de la Germanie n'est pas favorable à la culture et ne rachète même pas ce défaut par le pittoresque de son aspect. Il manque à la fois de fertilité et de beauté.--_Nisi si_ est un pléonasme de la langue familière.

[10] =Quod= s'accorde avec l'attribut au lieu de s'accorder avec son antécédent. (_Gr. lat._, 360.)--_Memoriæ et annalium genus_: pléonasme, cf. 1, note 9. _Memoria_, terme plus général, désigne tout moyen de conserver le souvenir des événements, _annales_ désigne plus spécialement l'histoire écrite.

[11] =Tuistonem=, =Mannum=. On croit reconnaître dans ces deux mots l'allemand _deutsch_ (Allemand) et _Mann_ (homme).

[12] =Originem gentis conditoresque=: pléonasme. Cf. note 10. Ce sens du mot _conditor_ est fréquent chez Virgile.

[13] =Vocentur=: subjonctif du discours indirect. _Assignant_ équivaut en effet à _fuisse dicunt_. (_Gr. lat._, 452 et rem.)

[14] =Quidam=: il s'agit, non des Germains, mais des Romains qui se sont occupés des antiquités germaniques.

[15] =Ut= s'emploie souvent pour introduire une explication fondée sur l'expérience, sur un fait habituel. Il équivaut alors à _ut fieri solet_.--_Licentia vetustatis_. Les temps reculés fournissent plus ample matière à la légende et plus de liberté aux discussions historiques.

[16] =Recens et nuper additum=: pléonasme. Cf. 1, note 9. VIRGILE, _Énéide_, I, 267: _Cui nunc cognomen Julo Additur_.--Cette phrase continue le discours indirect introduit par _affirmant_; de là l'emploi des subjonctifs _expulerint_, _vocati sint_.

[17] Après =Tungri=, suppléez _vocentur_ au lieu de _vocati sint_; c'est la figure appelée zeugma.

[18] =Gentis=, la race entière. _Natio_, une peuplade.

[19] =Mox=: cf. 10, note 4.

[20] =Vocarentur=. À propos de cette phrase un savant commentateur dit: _Interpretes hic fluctuant et fluctuabunt æternum._ On peut l'expliquer ainsi: tous ces barbares d'abord appelés du nom de Germains par les vainqueurs des Gaulois (c.-à-d. les Tungres) dans le dessein d'effrayer leurs adversaires, se désignèrent ensuite eux-mêmes de ce nom une fois inventé. Ces explications de Tacite sont naturellement fort sujettes à caution. Cf. lexique des noms propres, _Germani_.

=3.= Fuisse apud eos et Herculem memorant[1], primumque omnium virorum fortium ituri in proelia canunt. Sunt illis hæc[2] quoque carmina, quorum relatu[3], quem barditum[4] vocant, accendunt animos futuræque pugnæ fortunam ipso cantu augurantur: terrent enim trepidantve, prout sonuit[5] acies, nec tam vocis ille quam virtutis concentus videtur. Affectatur præcipue asperitas soni et fractum murmur[6], objectis ad os scutis, quo[7] plenior et gravior vox repercussu intumescat. Ceterum[8] et Ulixen[9] quidam opinantur longo illo[10] et fabuloso errore in hunc Oceanum delatum adisse Germaniæ terras, Asciburgiumque, quod in ripa Rheni situm hodieque[11] incolitur, ab illo constitutum nominatumque[12]; aram quin etiam[13] Ulixi[14] consecratam, adjecto Laertæ patris nomine, eodem loco olim repertam, monumentaque et tumulos[15] quosdam Græcis litteris inscriptos in confinio Germaniæ Rætiæque adhuc exstare. Quæ neque confirmare argumentis neque refellere in animo est[16]: ex ingenio suo quisque demat vel addat fidem[17].

[1] =Memorant= (_quidam_). Cf. 2, note 14.--_Herculem_, «un Hercule», et non pas l'Hercule grec.--_Primum_, «comme le premier».

[2] =Hæc=: certains commentateurs trouvent ce mot embarrassant, et proposent de le changer en _alia_. Il indique que l'existence de ces chants était bien connue des Romains.

[3] =Relatu=: Tacite paraît être le premier, et peut-être le seul qui ait employé ce mot dans le sens de «exécution d'un chant».

[4] =Barditum= ou =baritum=: l'un, dit-on, viendrait de _Bardhi_ (bouclier), l'autre de _Baren_ (crier).

[5] =Sonuit=, s.-e. _cantu_.

[6] =Fractum murmur=, sons saccadés. VIRG., _Georg._, 4, 72: _Vox..... fractos sonitus imitata tubarum_.

[7] =Quo=: cf. _Gr. lat._, 472.

[8] =Ceterum= indique que le développement reprend son cours normal après les détails donnés sur le chant des barbares.

[9] =Ulixen=. Le manque d'un sens critique assez développé a souvent conduit les anciens à identifier des légendes sur de simples ressemblances de noms. Les auteurs latins et grecs paraissent avoir été trompés par le nom celtique _Ulohoxis_.

[10] =Ille= est souvent emphatique: «ce voyage si fameux». Mais dans _hunc oceanum_, le pronom _hic_ (_ille_ chez les classiques) rappelle seulement qu'on a déjà parlé de cette mer.

[11] =Hodieque= a le sens non classique de _hodie quoque, etiam hodie_. Cf. Riemann, _Synt. lat._, p. 504, note. On sous-entend quelquefois _est_ après _situm_, _que_ conservant son sens ordinaire.

[12] =Nominatumque=. On suppose une lacune après ces mots. Tacite aurait écrit sans doute le nom grec qu'on supposait remonter à Ulysse, peut-être +astypyrgion askipyrgion+. Très probablement les anciens ont été trompés ici encore par une fausse analogie. Il y a aujourd'hui près du Rhin une localité nommée _Asburg_.

[13] =Quin etiam=. Tacite aime à placer cette locution après un mot. Cf. 8, _Inesse quin etiam..._; 34, _Ipsum quin etiam_.

[14] =Ulixi= (= _ab Ulixe_): datif avec le passif. Certains commentateurs s'opposent à ce que ce datif soit regardé comme désignant l'agent, à cause de _adjecto patris nomine_, et traduisent: «autel consacré à Ulysse».

[15] =Monumenta et tumulos=. Comme au ch. 2: _memoriæ et annalium genus_, le mot général précède le mot spécial. Cf. 1, note 9.

[16] =In animo est=: cette expression paraît avoir appartenu surtout au langage familier. Cf. Riemann, _Synt. lat._, § 183, 2º.

[17] =Ex ingenio=, d'après sa tournure d'esprit. Cf. 7, note 1.--_Demere_ et _addere fidem_ sont des expressions poétiques; elles ne signifient pas seulement «croire» ou «ne pas croire», mais «accréditer» ou «discréditer». Cf. _Annales_, IV, 9: _Ad vana revolutus vero quoque fidem dempsit_. _Histoires_, III, 39: _Addidit facinori fidem_. Mais, dans Ovide, _Remed. am._, 290, _Deme veneficiis carminibusque fidem_ signifie simplement «ôte ta confiance, cesse de croire à...».

=4.= Ipse eorum opinionibus[1] accedo, qui Germaniæ populos nullis[2] aliarum nationum conubiis infectos[3] propriam et sinceram et tantum sui similem gentem exstitisse arbitrantur. Unde habitus[4] quoque corporum, quanquam in tanto hominum numero, idem omnibus: truces et cærulei oculi, rutilæ comæ, magna corpora et tantum ad impetum[5] valida; laboris atque operum[6] non eadem[7] patientia, minimeque sitim æstumque tolerare, frigora atque inediam cælo solove[8] assueverunt.

[1] =Opinionibus=. Tacite met le pluriel, bien qu'il ne s'agisse que d'une seule opinion, parce qu'il pense à chaque érudit en particulier. On écrit d'ailleurs aussi _opinioni_.

[2] =Aliis= est employé à la façon des Grecs, pour renforcer _aliarum_. Cf. _Dial. des orateurs_, 10: _Ceteris aliarum artium studiis_. On prend aussi quelquefois _aliis_ dans le sens fort d'«étrangers». D'autres le suppriment simplement.

[3] Parfois _inficere_ signifie seulement «imprégner, mélanger». Sénèque: _Sapientia nisi infecit animum..._ mais l'idée d'altération, de corruption s'y ajoute souvent. Cf. 46: _Conubiis mixtis nonnihil in Sarmatarum habitum foedantur._

[4] =Habitus=. Il ne s'agit pas de la constitution intérieure, mais de la conformation, de l'aspect extérieur. Cf. 17, note 9.

[5] =Impetum=, l'élan, c.-à-d. les actions qui demandent une certaine impétuosité.

[6] =Laboris= (travail en général) _et operum_ (travaux militaires): cf. 1, note 9.

[7] =Non eadem= indique une comparaison et suppose deux termes; mais si le second ressort du contexte, Tacite l'omet souvent. Cf. 23 et 35.

[8] =Cælo solove=: ablatifs de cause; l'inclémence du ciel les habitue au froid, la stérilité du sol, à la faim. Remarquez la construction de la phrase: d'un côté _sitim æstumque_, de l'autre _frigora et inediam_, opposés par asyndète, avec entre-croisement. Mais il est inutile de supposer que Tacite, pour plus de variété encore, fait dépendre le premier membre de _tolerare_, le second directement de _assueverunt_: _tolerare_ gouverne les deux membres.

=5.= Terra etsi aliquanto[1] specie differt, in universum[2] tamen aut silvis horrida aut paludibus foeda, humidior, qua Gallias, ventosior qua Noricum ac Pannoniam aspicit; satis[3] ferax, frugiferarum arborum impatiens, pecorum[4] fecunda, sed plerumque improcera[5]. Ne armentis quidem suus[6] honor aut gloria frontis: numero gaudent, eæque solæ et gratissimæ opes sunt. Argentum et aurum propitiine an irati dii negaverint dubito[7]; nec tamen affirmaverim[8] nullam Germaniæ venam argentum aurumve gignere: quis enim scrutatus est[9]? Possessione et usu haud perinde[10] afficiuntur. Est videre[11] apud illos argentea vasa, legatis et principibus eorum muneri data, non in alia[12] vilitate quam quæ humo finguntur; quanquam[13] proximi ob usum commerciorum aurum et argentum in pretio habent[14] formasque quasdam nostræ pecuniæ[15] agnoscunt atque eligunt; interiores simplicius et antiquius permutatione mercium utuntur. Pecuniam probant veterem et diu notam[16], serratos bigatosque; argentum quoque magis quam aurum sequuntur, nulla affectione animi[17], sed quia numerus argenteorum facilior usui est promiscua ac vilia mercantibus.

[1] =Aliquanto=, jusqu'à un certain point. Trad.: «Bien que le pays offre des aspects assez divers».

[2] =In universum=, en général, en faisant abstraction des différences partielles. Cf. 6: _In universum æstimanti_, et la note. Les expressions de ce genre sont fréquentes chez Tacite. Cf. 27 et 38, _in commune_; 21, _in publicum_.--_Horrida_, s.-e. _est_.

[3] =Satis= (ablatif pluriel) désigne tout ce qui se sème, spécialement les céréales, mais aussi d'autres graines. Il s'oppose à _frugiferarum arborum_, qui signifie les arbres fruitiers proprement dits, c.-à-d. cultivés, comme en Italie; autrement il y aurait contradiction avec le chap. 23, où Tacite dit que les Germains vivaient de fruits sauvages.

[4] =Pecus= désigne le bétail en général, comme chevaux, boeufs, brebis, et sans doute aussi, en cet endroit, porcs. Il signifie spécialement le menu bétail quand il est opposé à _armenta_, qui désigne les gros animaux employés au labour.

[5] =Improcera= (_hæc pecora sunt_). La substitution subite d'un nouveau sujet, d'ailleurs sous-entendu, rend cette construction fort dure.

[6] =Suus=, qui leur convient. Tacite en juge d'après les boeufs d'Italie qui avaient et ont encore de fort longues cornes. Pour cet emploi de _suus_ avec un nominatif, cf. Ragon, _Gr. lat._, 346, 1º, et Riemann, _Synt. lat._, § 9, rem. IV.--_Honor_ et _gloria_ sont pris métaphoriquement pour ce qui les produit. _Aut_ distingue nettement les deux qualités: _honor_, c'est la grandeur de la taille (_proceritas_); _gloria frontis_, c'est la longueur des cornes.

[7] =Dubito=. Une de ces pointes fréquentes chez Tacite et fort recherchées des écrivains de son temps.

[8] =Affirmaverim=: cf. 2, note 2.

[9] =Scrutatus est=. Tacite raconte dans les _Annales_ (XI, 20) qu'un certains Rufus exploitait une mine d'argent en Germanie. Mais il ignorait encore ce fait quand il composa ce livre, ou peut-être n'a-t-il pas cru devoir en tenir compte, car cette entreprise rapporta peu de chose et ne dura pas: _Unde tenuis fructus nec in longum fuit_.

[10] =Haud perinde=. Les uns expliquent: «ils sont inégalement touchés, les uns plus, les autres moins». D'autres, suppléant le second terme de la comparaison, traduisent: «Ils ne sont pas touchés de la même manière que nous», ou entendent: _Possessione haud perinde quam (atque) usu afficiuntur._ Il est plus simple de traduire _haud perinde_ par «non pas tellement, pas beaucoup, pas comme on pourrait le croire», en grec, +ouch homoiôs+. On en a des exemples dans Suétone (_Tiber._, 52): _Tiberius ne mortuo quidem Druso perinde affectus est_; et dans Tacite même: _Arminius Romanis haud perinde celebris_.

[11] =Est videre=, en grec +estin (= exestin) idein+; cette construction est peut-être d'origine vulgaire. Cf. Riemann, page 299, note, où ce passage est cité.

[12] =Non in alia= = _in eadem, in pari vilitate_.

[13] =Quanquam=, cependant (_Gr. lat._, 499, rem.).--_Proximi_ (s.-e. _nobis_) est opposé à _interiores_, trois lignes plus loin.--_Usus commerciorum_ dit plus que _commercium_ seul; c'est la pratique habituelle des relations commerciales.

[14] =In pretio habere=, «attacher du prix à». OVIDE: _In pretio pretium nunc est_, on attache aujourd'hui du prix à l'argent seul.

[15] =Pecunia=, ici «argent monnayé, monnaie».

[16] =Veterem et diu notam=. Ce n'était pas sans raison, car les anciennes pièces contenaient plus de métal précieux. _Serratos bigatosque (denarios)_. Les _serrati_ (_serra_, scie) avaient le bord dentelé; les _bigati_ portaient l'effigie d'une Victoire conduisant un char à deux chevaux (_bigæ_).

[17] =Nulla affectione animi=: ce n'est pas chez eux une affaire de sentiment, de goût, mais une préférence fondée sur la commodité.--_Promiscua_, à la portée de tous, vulgaire, commun.