La Germanie Texte latin avec introduction, notes et lexique des noms propres
Part 1
Note de transcription:
À l'exception des corrections mentionnées dans la note plus détaillée à la fin de ce livre, l'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
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Une traduction en français de la Germanie est aussi disponible auprès du Project Gutenberg, sous le numéro 19662.
TACITE
LA GERMANIE
PROPRIÉTÉ DE
_J. de Gigord._
_À LA MÊME LIBRAIRIE_
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
_Nouveau cours de latin:_
=Grammaire latine= (1re année). In-18, raisin 0 fr. 90
=Grammaire latine= (2e année). 1 fr. 25
=Grammaire latine= (complète). In-18, raisin. 1 fr. 40
=Exercices latins illustrés= (1re série). In-18, raisin. 1 fr. 75
-- _Livre du maître_ (1re série), en préparation.
=Exercices latins illustrés= (2e série)
-- _Livre du maître_ (2e série).
=Exercices latins= (3e série)
-- _Livre du maître_ (3e série), en préparation.
=Tacite.= _Germanie_. In-18 raisin. 0 fr. 75
-- _Agricolae_. In-18 raisin. 0 fr. 60
-- _Extraits des Annales_. In-18 raisin. 1 fr. 75
=Plutarque.= _Vie de Cicéron_. In-18 raisin. 1 fr. »
-- _Extraits des vies parallèles_. In-18. 1 fr. 50
=Xénophon.= _Économique_. In-18 raisin. 1 fr. 50
TACITE
LA GERMANIE
TEXTE LATIN AVEC INTRODUCTION, NOTES ET LEXIQUE DES NOMS PROPRES
PAR M. L'ABBÉ PETITMANGIN AGRÉGÉ DES LETTRES PROFESSEUR AU COLLÈGE STANISLAS
TROISIÈME ÉDITION
[Décoration]
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE J. DE GIGORD, ÉDITEUR RUE CASSETTE, 15
1913
INTRODUCTION
I.--LA VIE ET LES OUVRAGES DE TACITE.
Nous avons bien peu de détails certains sur la vie de Tacite. Son prénom était-il _Publius_ comme le témoigne un manuscrit des _Annales_ ou _Caius_ comme l'écrit Sidoine Apollinaire? Appartenait-il à la _gens Cornelia_? Son père était-il ce chevalier romain, procurateur de la Gaule Belgique, nommé dans une inscription et dont parle Pline l'Ancien? Autant de questions toujours renouvelées, jamais épuisées, auxquelles on ne pourra fournir aucune réponse certaine tant que de nouvelles découvertes n'apporteront pas des preuves indiscutables[1]. On admet cependant que Tacite est né en 54 ap. J.-C. ou 55 au plus tard. Mais on retombe dans l'incertitude, dès qu'on veut déterminer le lieu de sa naissance. Les habitants de Terni, l'ancienne Interamna, à peu de distance de Florence, le réclament pour compatriote; mais ce n'est pas fournir des arguments que de dresser des statues et l'on sait trop bien que cette tradition remonte à l'empereur Tacite (275-276 ap. J.-C.) qui naquit à Interamna et se fit passer pour le descendant de l'illustre historien. Cette parenté, même démontrée, ne pourrait être un argument incontestable en faveur des habitants de Terni, et il faut renoncer à disserter sur cette heureuse coïncidence qui aurait rapproché les berceaux de Tacite, de Michel-Ange et de Machiavel.
[1] La récente découverte d'une inscription paraît avoir levé tous les doutes en faveur du prénom de _Publius_.
Que l'éducation de Tacite se soit faite à Rome, au milieu des vices raffinés qui minaient la société, ou dans quelque province où les antiques traditions, mieux conservées, trempaient plus fortement les âmes, il est probable qu'en aucun cas il ne se laissa entamer par la corruption de son siècle. Il s'adonna d'abord à l'éloquence, qui, malgré l'établissement de l'Empire et la suppression des grands débats politiques, restait la base et presque l'unique objet des études pour les jeunes romains de bonne famille. La philosophie semble l'avoir moins attiré. Pline le Jeune, qui fut très lié avec lui, nous atteste ses succès oratoires et caractérise son éloquence d'un mot qui résume tout un côté du génie de Tacite: «_Respondit Cornelius Tacitus eloquentissime et, quod eximium orationi ejus inest_, +semnôs+.» Nous connaissons d'ailleurs les idées de Tacite sur l'art oratoire par son premier ouvrage, le _Dialogue des orateurs_, dont l'authenticité a été contestée, mais à tort, semble-t-il. Ses préférences vont à Cicéron, qu'il se propose d'imiter, mais le style de ce dialogue, quoique différent, à la vérité, de la vraie manière de Tacite telle que nous la révèlent les _Annales_ et les _Histoires_, nous fait sentir déjà que le temps des larges et symétriques périodes est passé.
Cependant Tacite ne se confinait pas dans les déclamations d'école et les débats judiciaires. Successivement questeur sous Vespasien, édile ou tribun du peuple sous Titus, préteur sous Domitien, il parvint au consulat sous le règne de Nerva en 97. Il eut alors à prononcer l'éloge de Verginius Rufus, mort simple citoyen après avoir refusé l'empire. Ce fut probablement dans l'année qui suivit son consulat qu'il écrivit l'_Agricola_. Il retraçait, en phrases émues, éloquentes, et semées de mots profonds, la vie de son beau-père, qu'il représentait comme le type du fonctionnaire intègre et digne sous un gouvernement corrompu. Vers le même temps, entre 98 et 100, il publiait _la Germanie_.
Ces courts écrits, dans lesquels on sent le style si original de Tacite tendre de plus en plus à la brièveté et à la profondeur tout en s'animant d'une couleur poétique assez prononcée, conduisent insensiblement aux grands ouvrages de l'écrivain: les _Annales_ et les _Histoires_. On ne saurait assez regretter que le temps ait creusé dans ces deux chefs-d'oeuvre d'irréparables lacunes. Les _Histoires_ publiées entre 104 et 109 contenaient les règnes de Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus et Domitien, c'est-à-dire les faits contemporains de Tacite. Les _Annales_, qui durent paraître vers l'an 116, renfermaient la période de l'histoire romaine comprise entre la mort de l'empereur Auguste et le règne de Galba par lequel commencent les _Histoires_.
À partir de l'an 100, époque à laquelle il soutint, de concert avec son ami Pline le Jeune, le procès des Africains contre Marius Priscus, Tacite semble s'être retiré des affaires publiques pour s'adonner tout entier à la composition de ses grands ouvrages. Il vivait vraisemblablement encore à l'avènement d'Hadrien (117) et mourut probablement entre 117 et 120.
II.--_LA GERMANIE._
L'érudition allemande, qui s'est beaucoup occupée du court écrit de Tacite sur la Germanie, a soulevé une foule de questions sur le but, les sources, la date et le titre même de cet ouvrage. On a supposé que le titre authentique s'était perdu, avec une préface où Tacite rendait peut-être compte de l'idée qui avait inspiré son livre. Les différents titres que l'on propose sont fort incertains. On a à choisir entre: _De origine et situ Germanorum_ (ou _Germaniæ_), _De situ Germaniæ_, _De situ ac populis Germaniæ_, _De origine, situ, moribus ac populis Germanorum_. Comme il n'y a presque pas de motif de préférence entre ces divers titres, on peut se contenter, comme Halm, d'écrire en tête du livre de Tacite: _C. Taciti de Germania liber_. On ne peut, en effet, sur ce point, accorder grande confiance aux manuscrits; ceux qui existent actuellement et dont les principaux sont le _Vaticanus_ 1862 et 1518, le _Leidensis_, le _Neapolitanus_, ont été copiés par des humanistes de la Renaissance et reproduisent un manuscrit unique apporté d'Allemagne en Italie et aujourd'hui perdu.
La date de la composition de _la Germanie_ est assez facile à déterminer. Tacite nous dit (§ 37) que, depuis la première invasion des Cimbres (an de Rome 641) jusqu'au second consulat de Trajan (851), il s'est écoulé 210 ans. On peut en conclure que si Tacite prend le second consulat de Trajan pour point de départ de son calcul, c'est parce que cet ouvrage fut composé à cette époque même ou du moins avant le troisième consulat, un peu avant ou un peu après l'arrivée de Trajan à Rome.
On s'est souvent demandé quel but s'est proposé Tacite en écrivant _la Germanie_. Comme on peut s'y attendre, toutes les solutions possibles ont été proposées. On a été jusqu'à soutenir que _la Germanie_ était une sorte de dialogue, dans lequel Tacite avait voulu réunir les opinions des écrivains antérieurs sur la Germanie, en interrompant sans cesse cette relation pour compléter, confirmer et, plus souvent, infirmer leur témoignage. Sa méthode la plus ordinaire de contredire ses adversaires serait l'ironie. Méthode bien dangereuse, en vérité, puisqu'on a si souvent pris pour la pensée de Tacite ce qui en était exactement le contraire[2]. Le tort de la plupart des commentateurs qui ont voulu trancher nettement la question, a été, semble-t-il, de se montrer trop exclusifs et de ne pas assez distinguer, autour du but principal, quel qu'il soit d'ailleurs, l'existence incontestable d'intentions secondaires. Il est évident, par exemple, qu'on aurait tort de ne voir dans _la Germanie_ qu'une sorte de roman où serait dépeint un certain idéal de bonheur, de vie simple et vertueuse. Cet ouvrage serait ainsi une réplique de la fiction de l'âge d'or, la scène étant transportée dans le lointain de l'espace au lieu d'être reculée dans le temps. Le romanesque que l'on croit découvrir dans certains passages ne doit pas faire illusion. Tacite, il est vrai, fait une description fantastique du culte mystérieux de la déesse _Nerthus_ et nous montre une armée entière couverte de boucliers noirs; cela vient de ce que, trop grave pour inventer des fables, il est aussi trop consciencieux pour omettre les informations qu'il a recueillies. Dans le second livre des _Histoires_ nous trouvons sa profession de foi: «Je crois, dit-il, qu'il est contraire à la gravité de l'histoire de vouloir intéresser les lecteurs avec des fictions et des fables, mais je ne voudrais pas non plus enlever toute créance à des traditions généralement reçues.» D'ailleurs, comment expliquer, dans cette hypothèse, la présence de tant de détails géographiques? Pourquoi tant de précision dans la notation du caractère spécial de chaque peuplade? Et si Tacite a voulu vanter la vie simple et frugale, pourquoi insiste-t-il sur l'ivrognerie et l'entêtement de ces robustes Germains? Cependant on ne saurait nier que Tacite ait souvent embelli la vie de ces peuplades à demi sauvages et fait de leur ignorance des vertus réfléchies de philosophe.
[2] Voici, par exemple, comment M. Holub entend le ch. XVII: Tacite rapporte l'opinion d'un de ses prédécesseurs: _Tegumen omnibus sagum fibula aut, si desit, spina consertum._--Et Tacite reprend aussitôt ironiquement: _Ceterum intecti: totos dies juxta focum atque ignem agunt!_ C'est-à-dire: «Eh quoi! pas d'autre vêtement? Mais alors le climat les obligerait à rester des journées entières près du feu! Ne faut-il pas qu'ils aillent à la chasse, aux assemblées, à la guerre? Ce simple manteau peut-il suffire?» On devine ce qu'une semblable interprétation peut réserver de surprises à qui voudra s'y livrer.
La rhétorique, dont on sent parfois l'influence sur la composition de l'ouvrage, n'a pas peu contribué à lui donner ce faux air de roman utopique; mais plus sensible encore est l'influence des préoccupations du moment et ce n'est pas sans quelque apparence de raison qu'on a soutenu que Tacite avait voulu avant tout faire la satire des moeurs de son temps. On sait que Tacite n'est pas l'historien selon l'idée de Fénelon. Il est bien de son temps et de son pays, et dans le coeur de ce penseur profond bouillonne un ardent patriotisme. Tacite a étudié les vices de son siècle; il y a reconnu le signe d'une civilisation trop avancée qui court fatalement à la décadence. Pour lui, comme pour tous les Romains qui ont gardé l'amour et l'admiration du peuple roi, l'idéal est vers le passé; c'est le _mos majorum_ qui a fait la grandeur de la République, c'est lui qui peut seul la sauver de la ruine. Aussi, sans être pour cela un révolutionnaire, il saisit avec empressement l'occasion qui lui est offerte d'opposer à la civilisation corrompue qui règne à Rome les rudes vertus des Barbares. À chaque instant la pensée de Tacite est reportée de l'objet de son étude vers l'état actuel de sa patrie. Si cette préoccupation l'a amené à forcer quelques traits, elle lui a fourni l'occasion de belles antithèses, dans lesquelles un peu d'affectation ne nuit pas à la profondeur de la pensée. Il serait exagéré cependant de considérer _la Germanie_ comme une satire analogue aux ouvrages de nos philosophes du XVIIIe siècle qui prétendaient opposer aux vices et aux mensonges conventionnels de la société le bon sens et les vertus spontanées de la nature inculte. Tacite s'est contenté de rappeler aux Romains que, chez ces prétendus barbares, les lois du mariage étaient sévèrement gardées, la corruption ne prêtait pas à rire, les testaments et les abus qu'ils provoquent étaient inconnus, les enfants n'étaient point abandonnés à des mercenaires, la douceur envers les esclaves était habituelle. Avant Tacite, Horace avait déjà usé de ce procédé en opposant aux moeurs des Romains les vertus des Gètes et des Scythes (_Odes_, III, 24), et l'on a pu relever des tendances analogues chez Valérius Flaccus qui publia son ouvrage environ trente ans avant l'apparition de _la Germanie_.
_La Germanie_ serait-elle donc plutôt une brochure politique analogue aux monographies qui paraissent aujourd'hui à propos des questions brûlantes de la politique extérieure? Les partisans de cette opinion avouent toutefois que _la Germanie_ n'a pas été improvisée comme le sont la plupart des écrits de ce genre, mais composée d'après des notes dès longtemps recueillies. Cette intention politique est loin d'être aussi évidente qu'on l'a prétendu, puisque les défenseurs de cette opinion soutiennent, les uns, que Tacite a voulu détourner Trajan de faire la guerre à des gens si vertueux et si forts, les autres qu'il a simplement voulu soutenir sa politique. L'empereur en effet, appelé au trône pendant qu'il se trouvait en Germanie, y resta longtemps pour consolider la frontière. On désirait le revoir à Rome; de là, chez Tacite, le désir d'expliquer l'absence de Trajan en montrant la nécessité de tenir en respect les Barbares. Si telle était l'idée de Tacite, non seulement elle devrait s'exprimer nettement dans quelque endroit de l'ouvrage, mais on devrait la deviner présente partout; or rien ne serait plus difficile à prouver. En effet, quiconque lira _la Germanie_ sans idée préconçue aura l'impression d'un ouvrage scientifique. C'est l'avis de Mommsen: «Tout cet écrit, dit-il, fait l'effet d'être simplement géographique.»
On s'est appuyé sur cette constatation pour soutenir que _la Germanie_ était un livre détaché des grands ouvrages. Il aurait survécu à la perte d'une partie considérable des _Annales_ et des _Histoires_, parce qu'il aurait été de bonne heure remarqué et copié à part par des moines allemands du moyen âge. On a été jusqu'à lui fixer sa place dans les _Histoires_ à l'endroit où Tacite devait parler de la grande coalition des Sarmates et des Suèves. Selon d'autres, _la Germanie_ aurait été en effet, d'abord, destinée à prendre place dans les _Annales_ ou les _Histoires_, mais elle en aurait été séparée par Tacite lui-même et publiée à part.
Cette opinion, quelque vraisemblable qu'elle puisse paraître, n'est pas concluante. Si l'on se rappelle que le _Dialogue des orateurs_ est un ouvrage de rhétorique où les souvenirs d'école et le désir d'imiter les périodes cicéroniennes sont si apparents, que l'_Agricola_ garde une parenté évidente avec les panégyriques depuis si longtemps à la mode, que _la Germanie_ elle-même fourmille de pointes, de réticences calculées et d'effets de style, on est tenté de regarder cet ouvrage comme un essai, où Tacite a voulu former son style et se faire la main pour aborder les grands ouvrages qu'il méditait. Ceci n'est pas pour en diminuer la valeur: au contraire. Tacite a dû y apporter tous ses soins; il a dû à cette occasion consulter de nombreux ouvrages, non seulement pour assembler des matériaux, mais pour s'inspirer des meilleurs modèles. Nous le voyons commencer à la manière de César et terminer par une imitation de Salluste. Sans doute, le procédé est encore sensible dans _la Germanie_, mais, en somme, c'est l'oeuvre soignée d'un homme déjà maître de son talent, qui, en exerçant sa sagacité d'historien et son originalité de styliste, se prépare à la composition de chefs-d'oeuvre immortels.
On s'explique pourquoi _la Germanie_ lui a paru le sujet le plus intéressant. La question germanique était à l'ordre du jour. Depuis que César avait franchi le Rhin, les Germains n'avaient pas cessé d'être mêlés aux affaires de Rome, comme ennemis ou comme alliés. À César même ils avaient fourni, dans sa guerre contre les Gaulois, d'excellents cavaliers. Ils avaient tenu en échec la puissance d'Auguste. Sous ses successeurs, ils avaient continué à inquiéter la frontière et on n'avait jamais pu les considérer comme définitivement soumis de la même façon que les Gaulois. Tacite avoue qu'ils avaient fourni aux généraux plutôt des occasions de triomphe que de véritables victoires. Tout le monde sentait vaguement, et Tacite sans doute mieux que personne, que le danger viendrait du Nord et que, si une invasion des Cimbres et des Teutons se renouvelait, on trouverait difficilement un nouveau Marius et des légions semblables aux vainqueurs de Verceil. Ajoutez à cela la curiosité qui porte les civilisations raffinées vers l'étude des populations encore voisines de la barbarie. Le succès de la littérature exotique de nos jours ne s'explique pas autrement. Or, à l'époque de Tacite, l'Orient, souvent décrit, était trop connu; la Germanie et les pays du Nord, du côté des mers mystérieuses et des nuits de plusieurs mois, devaient intéresser davantage. Ces récits sur des peuples lointains remplaçaient dans la curiosité des lecteurs les légendes mythologiques auxquelles on ne croyait plus. Le livre de Tacite répondait à ce besoin; il avait l'exactitude d'une sérieuse étude géographique et l'intérêt d'un roman. Tacite reconnaît dans ses _Annales_ que les récits de ce genre sont les plus propres à piquer la curiosité du lecteur.
Au reste, quoi qu'il en soit du but de Tacite dans la composition de _la Germanie_, on s'accorde à reconnaître que ce livre renferme un grand nombre de faits exacts, intéressants, puisés aux meilleures sources. Ici une question se pose: Tacite parle-t-il de choses qu'il a vues lui-même? A-t-il visité la Germanie? On sait, par le témoignage de l'écrivain lui-même dans l'_Agricola_, qu'il fut absent de Rome à partir de 89 pendant quatre ou peut-être sept ans. Quel fut le motif de cette absence? On a prétendu que ce ne pouvait être l'exil ni une retraite volontaire, qu'il s'agissait donc d'une mission assez lointaine, peut-être du commandement d'une légion sur le Rhin. Malheureusement on ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette assertion. Il est vrai que Tacite, par la vivacité de son style, semble peindre des choses qu'il a vues lui-même, mais on ne peut rien conclure de cette observation puisqu'il parle de la même manière de certaines contrées qu'il n'a certainement jamais visitées.
Si Tacite n'est pas un témoin oculaire, on peut être du moins certain qu'il n'a négligé aucun moyen d'information. Il a naturellement consulté les écrivains qui s'étaient occupés avant lui de la Germanie. Beaucoup de ces ouvrages étant perdus pour nous, nous ne pouvons savoir au juste dans quelle mesure Tacite s'est inspiré de ses devanciers. Ses principales sources paraissent avoir été César, Mela, Pline et peut-être Salluste. Le rapprochement n'est possible qu'avec César dont nous possédons les oeuvres. César avait souvent eu l'occasion, dans sa guerre des Gaules, de connaître les Germains, mais il s'était contenté de leur consacrer quelques chapitres de ses _Commentaires_. Tacite est donc plus explicite, mais il n'est jamais en contradiction avec celui qu'il appelle _summus auctorum_.
Bien qu'il soit impossible de déterminer exactement ce que Tacite a ajouté aux connaissances déjà consignées par les écrivains antérieurs, on ne peut douter qu'il ait contrôlé avec soin leurs affirmations et recueilli tous les renseignements oraux de nature à rendre son étude plus neuve, plus complète et plus intéressante. Or il était facile de recueillir sur la Germanie une foule de détails offrant toutes les garanties de certitude désirables. Si Tacite n'a pas été chargé personnellement de quelque mission sur les bords du Rhin, il a eu souvent l'occasion d'interroger les soldats qui avaient pris part aux guerres de Germanie. En outre, le commerce amenait des Germains à Rome, et les marchands italiens parcouraient des pays du nord où les aigles romaines ne s'étaient pas encore montrées. Il est probable que le commerce du succin attira des commerçants jusqu'en Suède. Si toutefois les indications géographiques de Tacite restent bien inférieures à ses descriptions ethnographiques, on ne peut s'en étonner; les anciens n'ont jamais pu arriver, en géographie, qu'à des connaissances approximatives, faute des instruments nécessaires à cette science. Au reste, peu nous importent aujourd'hui les erreurs de ce genre; ce sont les détails de moeurs qui offrent, pour les modernes, le plus haut intérêt. Les grandes invasions qui ont bouleversé la meilleure partie de l'Europe quelques siècles après l'ère chrétienne, ont établi dans les moeurs et dans les institutions des territoires envahis un grand nombre de coutumes d'abord propres aux peuplades de la Germanie. Montesquieu a dit: «Il est impossible d'entrer un peu avant dans notre droit politique si l'on ne connaît parfaitement les lois et les moeurs des peuples germains.» On peut voir, dans le premier livre de l'_Histoire de la littérature anglaise_, quel usage Taine a su faire de l'ouvrage de Tacite pour marquer les traits caractéristiques de la race anglo-saxonne.
Il est à regretter cependant que Tacite n'ait pas assez compris l'importance des langues pour le classement des peuples, que le peu de détails qu'il donne sur la religion des Germains soit gâté par l'habitude d'identifier les dieux de tous les peuples aux habitants de l'Olympe gréco-romain, mais on ne peut raisonnablement exiger de Tacite des méthodes et des connaissances qui furent complètement étrangères à son époque. Tel qu'il est, ce livre de _la Germanie_ si court et si substantiel mérite l'éloge qu'en fait Montesquieu dans l'_Esprit des lois_: «Tacite a fait un ouvrage exprès sur les moeurs des Germains; il est court, mais c'est l'ouvrage de Tacite qui abrégeait tout parce qu'il voyait tout.»
III.--SOMMAIRE DE _LA GERMANIE_.
_La Germanie_ a été composée avec beaucoup de soin; la facilité avec laquelle Tacite passe d'un sujet à l'autre en suivant l'enchaînement naturel des idées, masque habilement un plan très bien agencé. Le livre se divise naturellement en deux parties: une partie générale consacrée aux renseignements géographiques, aux moeurs et institutions communes à tous les Germains, et une partie spéciale dans laquelle sont décrites à part toutes les peuplades de la Germanie, chacune avec les traits qui la distinguent des tribus voisines.
I. PARTIE GÉNÉRALE.
A. _Le sol et les habitants._
1. Position et géographie physique de la Germanie. 2. Origine des anciens peuples de la Germanie et légendes qui s'y rapportent. 3. Suite des traditions antiques, le Bardit. 4. Pureté de la race; le physique des Germains. 5. Productions du sol; mépris de l'or et de l'argent.
B. _Institutions publiques._