La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882)

Part 27

Chapter 273,373 wordsPublic domain

Les Egyptiens établissaient, en même temps, une ligne de défense garnie de fortifications et de barricades, entre Salhieh et Gebel Etahah, en passant par Tel-el-Kébir et Dar-el-Baïdai, afin de pouvoir opposer une résistance sans grandes pertes, comme à Kafr-el-Dawar.

Toutefois, lors des deux attaques qui se produisirent aux environs du pont de Kassassine où les deux armées en présence firent preuve de courage et de fermeté, S. E. Rachid pacha Husny et Aly pacha Fahmy, blessés et mis hors combat, furent envoyés au Caire et remplacés par Aly pacha El-Rouby.

Ce n’est pas tout. Avant d’achever la consolidation de nos positions de défense sur la ligne projetée, les troupes anglaises et indiennes, par une attaque brusquée à la pointe du jour nous obligèrent à soutenir tant bien que mal une lutte meurtrière de deux heures. La cavalerie ennemie, ayant réussi à se glisser derrière nos lignes, nous força à une retraite désordonnée qui précipita la défaite du mercredi 29 chawal 1299 de l’hégire, 13 septembre 1882.

Je pris alors, en toute hâte, poursuivi par la cavalerie anglaise, la direction de Belbeis où je rencontrai Aly pacha El-Rouby. De là, le train nous mena au Caire où le Conseil était réuni au ministère de la Guerre. Il décida, sur la foi des déclarations anglaises que l’Angleterre ne poursuivait pas, par la guerre, la conquête de l’Egypte, d’abandonner la résistance et de s’en remettre entièrement aux sentiments d’humanité et de modération qui ont toujours guidé cette puissance. Sur quoi, je donnai ordre, le 14 septembre, à Rida pacha, commandant du régiment d’Abbassieh formé de 35.000 hommes, d’arborer le drapeau blanc lors de l’arrivée de l’armée anglaisé au Caire et de l’informer de la fin de l’état de guerre pour épargner au pays la dévastation et la ruine.

Vers le soir la cavalerie britannique arriva et, en exécution de mes ordres, le drapeau blanc fut arboré. Rida pacha, suivi d’Ibrahim bey Fawzi, chef de la sûreté, et une délégation du Conseil, eurent une entrevue avec le général Lowe. Puis, à la demande du général, Toulbah pacha, Aly bey Youssef, commandant du régiment de la citadelle, et moi, allâmes le voir. Il nous demanda si nous voulions nous constituer prisonniers de l’armée britannique ; nous répondîmes par l’affirmative sous condition d’être traités conformément aux lois de l’honneur britannique. Nous remîmes nos sabres au général Lowe, agissant au nom du général en chef Wolseley, en faisant remarquer que, pour éviter toute effusion de sang inutile, nous cessions la résistance malgré la présence de 35.000 soldats à Abbassieh et d’une force égale à Kafr-el-Dawar, à Rosette, à Damiette.

Passé trois jours, on nous confia à la garde du colonel Tin jusqu’au 4 octobre, et aux autorités égyptiennes à partir du 5 octobre. Celles-ci m’enfermèrent seul dans un cachot loin de mon ami Toulbah pacha. Le geôlier autorisa mon domestique à m’apporter une couverture et un tapis, mais rien de plus.

Je ne tardai pas ensuite à recevoir la visite du sous-officier chargé de fouiller et de maltraiter les prisonniers ; il me prit tous mes papiers personnels pour les remettre au Conseil d’enquête chargé d’instruire mon procès.

Certaines personnes de la Cour, dont Osman bey Rifâat et Hussein effendi Fawzi, pénétrèrent, à leur tour, dans ma chambre. L’une d’elles, un eunuque turc, me fouilla à nouveau brutalement, m’enleva de force des amulettes que je gardais sous la chemise pour protéger mes enfants contre les maladies de crises de nerfs.

Une heure après, je vis arriver Bichara Takla[281], rédacteur d’_Al Ahram_, qui, pensais-je, venait nous réconforter dans l’adversité, lui qui, avant la guerre, jurait sur son honneur et sur sa religion qu’il était des nôtres, lui qui passait jadis pour être un ardent ami de la liberté, digne de respect et de confiance. Il venait, au contraire, étaler son insolence et me dire d’un ton acerbe : « Eh bien ! qu’as-tu fait, Arabi ? Regarde maintenant ce que tu es. » Je refusai de répondre à cet homme à double face, sans dignité et sans honneur.

Une nouvelle poignée de courtisans turcs vint fouiller la chambre dans tous les sens et dut s’en aller les mains vides. Bien mieux : Pendant la nuit du 9 octobre, vers huit heures et demie, j’étais tout à fait endormi, lorsque la porte s’ouvrit violemment. Une dizaine de personnes arrivèrent tout à coup ; l’une d’elles, que je ne pouvais reconnaître dans l’obscurité, me cria d’une voix rauque : « Arabi, me connais-tu ? » Je crus un instant qu’il venait m’assassiner, mais, revenu à moi, je répondis avec calme : « Non ! Que me veux-tu ? » — « Je suis Ibrahim Agha », dit-il et il se répandit en invectives contre moi, me traitant de chien, de cochon. C’était, en effet, le fameux Ibrahim Agha, le toutouji (porteur de pipes de Son Altesse), qui s’était enfui en Syrie, à la suite du vol des bijoux au palais du khédive, pour se soustraire à l’enquête.

Me voilà maintenant traqué comme une bête fauve dans une geôle obscure, sans lumière. Mon domestique, quand il m’apporte mes repas, n’est pas autorisé à me voir. D’autre part, toutes les prisons, à l’heure qu’il est, en province, au Caire, et à Alexandrie, regorgent de prisonniers de tout rang : ulémas, députés, notables, commerçants, maires de communes. Certes, comme le disait jadis un député, seule ma présence assurait l’existence de la Chambre et la liberté du pays qu’on cherche à asservir.

Par une ironie du sort, le khédive qui, le premier, provoqua l’arrivée des flottes et nous exhorta à repousser l’invasion avec un zèle trop grand, il est vrai, pour être sincère, se joignit à nos ennemis qui continuèrent la guerre en son nom.

Partout les soldats britanniques — chose qu’il ne faut pas oublier — furent considérés comme les soldats du khédive et l’armée égyptienne passa pour rebelle. Le khédive faisait distribuer des manifestes où il proclamait solennellement que les Anglais ne visaient point la conquête de l’Egypte.

L’armée égyptienne rebelle ! Qu’on nous dise alors pourquoi les prisons sont remplies de tant de citoyens, de députés et de notables de toutes les classes ?! Et qu’on nous dise aussi, puisque l’armée et le reste de la nation, fait évident, communiaient dans un même sentiment, une même idée : la défense d’une cause juste, pourquoi cette puissance qui, la première, jeta les fondements du droit et de la liberté, se met-elle à l’encontre de la volonté d’une nation opprimée, en faveur d’un seul qui, du point de vue de l’Islam, n’a plus le droit de régner sur elle !

Comment l’Angleterre put-elle tolérer cette situation, elle qui respecte les coutumes et la religion de chaque pays ? L’Egypte n’était pas, en fait, en état de guerre avec la Grande-Bretagne, mais en état de légitime défense pour la sauvegarde de ses libertés, avec l’espoir, toutefois, qu’aussitôt mise au courant de la situation réelle en Egypte elle ferait justice aux Egyptiens et respecterait leurs droits.

* * *

La vérité, je le répète maintenant, est que je ne suis pas rebelle. J’avais répondu à l’appel de la nation égyptienne dressée comme un seul homme pour délivrer le pays de l’esclavage, sans porter la moindre atteinte aux lois de l’honneur. Je ne me proposais aucun but personnel, comme d’aucuns veulent l’insinuer : J’étais chargé de la défense du pays par Sa Majesté le Sultan qui avait eu la preuve de ma sincérité et de la mauvaise foi du khédive. Deux lettres — que je possède encore — reçues de Sa Majesté, par l’intermédiaire du Cheikh Mohammed Zafer et Aly pacha Rateb, deux personnages de la Cour du Sultan, attestent la véracité de mes dires[282].

En outre, j’avais été mis à la tête de l’armée égyptienne pour la défense du territoire, de par la volonté expresse du khédive et de son ministère d’abord, et de par celle de la nation ensuite.

Tant de faits proclament mon innocence et confirment la justice de ma cause.

* * *

Je prie maintenant mes défenseurs, M. Broadley et M. Napier, M. Blunt et ses dignes amis qui ont le sentiment de l’honneur britannique, de bien vouloir prendre en considération ce mémoire que j’ai rédigé, avec le seul souci de l’exactitude, ne cherchant à établir sur les derniers événements que la vérité, rien que la vérité.

16 El-Higgah 1299 de l’hégire, 29 octobre 1882.

VU, le 19 mai 1924, _Le Doyen de la Faculté des Lettres de l’Université de Paris._ Signé : F. BRUNOT.

VU, et permis d’imprimer, _Le Recteur de l’Académie de Paris_,

Pour le Recteur : _L’Inspecteur de l’Académie,_

[Note 273 : Dervisch pacha adressa, le 10 juillet, à M. Cartwright — qui remplaçait provisoirement M. Malet — une protestation contre l’attitude menaçante prise par la flotte britannique ; il affirmait que le khédive resterait solidaire avec son ministère ou tomberait avec lui.]

[Note 274 : Il n’est pas sans intérêt de reproduire ici le texte de la réponse que l’ultimatum de l’amiral Seymour suggéra au Conseil des Ministres égyptien, _présidé par le Khédive Tewfick_ : « L’Egypte n’a rien fait qui ait pu justifier l’envoi des flottes combinées. L’autorité civile et militaire n’a à se reprocher aucun acte autorisant les réclamations de l’amiral. Sauf quelques réparations urgentes aux anciennes constructions, les forts sont à cette heure, dans l’état où ils se trouvaient à l’arrivée des flottes. Nous sommes ici chez nous, et nous avons le droit et le devoir de nous y prémunir contre tout ennemi qui prendrait l’initiative d’une rupture de l’état de paix, lequel, selon le gouvernement anglais, n’a pas cessé d’exister. L’Egypte, gardienne de ses droits et de son honneur, ne peut rendre aucun fort ni aucun canon, sans y être contrainte par le sort des armes. Elle proteste contre votre déclaration de ce jour et tiendra responsable de toutes les conséquences directes ou indirectes qui pourront résulter d’une attaque des flottes ou d’un bombardement, la nation qui, en pleine paix, aura lancé le premier boulet sur la paisible ville d’Alexandrie, au mépris du droit des gens et des lois de la guerre. »]

[Note 275 : Arabi ignorait-il réellement les causes de l’envoi d’environ 400 fantassins pour faire cordon autour du palais ? L’affirmative nous étonnerait ; on sait que certains chefs révolutionnaires, voyant l’attitude douteuse de Tewfick et la présence inattendue de Bédouins armés, insistaient auprès d’Arabi pour qu’il provoquât le retour immédiat du khédive au Caire sous la garde des troupes égyptiennes. Arabi, dont le caractère était entaché de faiblesse et d’indécision, hésita à prendre parti et envoya, dit-on, les fantassins en question commandés par un certain Mohamed Monib, une créature du khédive. Broadley affirme que les 11 et 12 juillet furent deux jours d’inquiétudes pour le khédive et que ce fut seulement le 13 juillet, lorsque Monib lui jura fidélité, qu’il put goûter la tranquillité, et préparer sa fuite.]

[Note 276 : Le khédive, pour donner le change, monta, avec le ministère, le représentant du Sultan et le personnel de la Cour, dans le train spécial qui devait le ramener au Caire. Seulement, il prit la direction d’Alexandrie, forçant ainsi son président du Conseil, par exemple, Ragheb pacha, à accepter une situation inévitable et donner à l’action du khédive un air de légalité. Néanmoins, Ragheb pacha resta, pendant la guerre, fidèle à la cause nationale. Quant à Dervisch pacha, le représentant du Sultan, il parvint à faire la traversée de la Méditerranée et retourner à Constantinople malgré la surveillance de la flotte britannique.]

[Note 277 : Ahmed bey El-Sioufy était un notable commerçant. Quant à Aly pacha Mobarek, tour à tour ministre de l’Instruction et ministre des Travaux publics depuis le règne d’Ismaïl, il contribua, dans une large mesure, par son zèle infatigable à la renaissance égyptienne.]

[Note 278 : Nombre de princes et de princesses de la famille khédiviale soutenaient la cause d’Arabi. Dans une lettre adressée au commandant en chef à Kafr-el-Dawar, le prince Ibrahim disait : « Je vous envoie de tout cœur mes remerciements pour la sollicitude dont vous faites preuve à l’égard de notre pays qui nous est si cher. Je me rejouis à l’idée que les hommes de notre pays se sont dévoués pour le défendre contre l’ennemi. »]

[Note 279 : L’adversaire, c’est le khédive Tewfick.]

[Note 280 : On trouvera dans Broadley le texte des dépêches adressées par Arabi à M. de Lesseps. On y lira également avec fruit une lettre que M. de Lesseps avait adressée à M. Blunt à ce sujet et dont il communiqua une copie à M. Broadley : « Mon seul but, disait M. de Lesseps, était la préservation de la neutralité du canal maritime — neutralité à laquelle Arabi resta toujours fidèle et la protection de la vie et de la propriété des Européens en Egypte. »]

[Note 281 : D’après John Ninet — _Arabi pacha_ — le journal _Al-Ahram_ était entièrement dévoué au contrôle. « Aussi, son rédacteur, M. Takla, syrien maronite, se montra-t-il sévère à l’endroit de l’honorable baron de Ring, lorsque les « colonels séditieux » apparurent à l’horizon.

« Riaz et son régime s’écroulèrent. Le journal resta debout, mais il changea de couleur. Pendant les événements, après le 11 juin, M. Tekla préféra les environs de Beyrouth aux rues d’Alexandrie. Il revint avec les Anglais, et ayant trouvé une imprimerie d’occasion, il reprit les _Pyramides_, et insulta, à tant la ligne, les nationalistes. »

Nous citons cette opinion à titre documentaire. Nous ne sommes pas en mesure, toutefois, de la confirmer ou de l’infirmer.]

[Note 282 : Le Sultan qui, comme on le sait, se laissa influencer par Lord Dufferin et déclara Arabi rebelle, était le premier à encourager Arabi à résister à l’ingérence étrangère et à sauvegarder les droits de l’Egypte. Son point de vue est exposé dans une de ces deux lettres curieuses auxquelles fait allusion Arabi et que publie M. Blunt dans son _Secret History_. Il n’est pas sans intérêt d’en donner ici un extrait : « Etant donné que Sa Majesté met la plus grande confiance en Ahmed pacha (Rateb), Sa Majesté me charge de vous dire qu’Elle se fie à vous. Vous considérant comme un homme d’une haute intégrité, digne de confiance, Sa Majesté vous demande, avant tout, d’empêcher que l’Egypte ne tombe entre les mains des étrangers, et de se garder bien de leur fournir aucun prétexte d’intervention.

« Et, à titre tout à fait confidentiel, je vous informe que le Sultan n’a pas confiance en Ismaïl, ni en Halim ou Tewfick, mais l’homme qui songe à l’avenir de l’Egypte et consolide les liens qui la rattache au Caliphat ; qui assure l’autorité indépendante de Sa Majesté à Constantinople et ailleurs ; qui est versé dans les intrigues et les machinations de nos ennemis européens ; qui surveillera leurs faits et gestes : l’homme qui remplit ces conditions aura la faveur et la sollicitude de notre Seigneur le Sultan. »

Evidemment, le Sultan ne pense qu’à ses intérêts et veut très habilement se servir de la religion pour river l’Egypte aux chaînes du Caliphat, c’est-à-dire de la Turquie suzeraine.]

Note du transcripteur :

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Page 268, " firman de Sa Masjesté " a été remplacé par " Majesté "

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Page 274, " présence du hédive, de Dervisch " a été remplacé par " khédive "

Page 275, " Ramleh. Ja répondis que je " a été remplacé par " Je répondis "

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Page 284, " pacha à Kraf-el-Dawar " a été remplacé par " Karf-el- Dawar "

De plus, quelques changements mineurs de ponctuation et d’orthographe ont été apportés.